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LES 100 ANS DE BEN FERENCZ, PROCUREUR À NUREMBERG

LES 100 ANS DE BEN FERENCZ, PROCUREUR À NUREMBERG

Christian DELAGE

À l'occasion de ses cent ans, et du 75ème anniversaire du procès de Nuremberg, l'ancien procureur Ben Ferencz a accordé un entretien à la Règle du jeu

Ben Ferencz : « Je n’ai pas le temps de mourir », entretien avec Colin van Heezik, La Règle du jeu, 8 mai 2020.

Alors que l’on célèbre ce 8-Mai le 75e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, le dernier procureur des procès de Nuremberg encore en vie – aujourd’hui âgé de 100 ans –, s’inquiète des dérives des États-Unis, son pays d’adoption. Il a consacré son existence à la justice internationale. Entretien.

Delray Beach, Floride. Le bungalow rose est situé dans un vaste parc où l’herbe est un peu trop verte et où les maisons de vacances ressemblent à des gâteaux fondant au soleil. Devant la porte, une Buick Century porte une inscription sur sa plaque minéralogique: «Law, not war» (la loi, pas la guerre). Le slogan hippie n’était-il pas «Make love, not war»? Oui, mais il s’agit de la voiture de Ben Ferencz, aujourd’hui âgé de 100 ans. Lorsqu’il en avait 27, il a été nommé procureur en chef de l’un des procès de Nuremberg contre les nazis. Un procureur excentrique car il était moins intéressé par la poursuite des nazis que par la question de la prévention de tels crimes à l’avenir. Il rêvait d’une Cour pénale internationale. Il y a consacré des livres, a milité pour sa création. Elle est devenue réalité.

Ben Ferencz est désormais le dernier procureur de Nuremberg en vie. Il travaille encore chaque jour – c’est en tout cas ce qu’il affirme – et donne des conférences autour du monde. «Entrez, M. Ferencz est dans son bureau», dit la dame péruvienne qui ouvre la porte. Elle est ici avant tout pour prendre soin de Gertrude, âgée de 101 ans, qui dort sur le canapé. Ben Ferencz a l’air frais aujourd’hui. Ce petit homme de 1 m 52 porte une chemise bleue et un pantalon de jogging. Il nage chaque jour, comme on peut le voir dans le film Prosecuting Evil qui lui a été consacré il y a deux ans. Il tente aussi de faire 100 pompes chaque matin. «J’en ai fait 75 ce matin, dit-il. Mais parfois je dépasse la centaine. Un journaliste du quotidien local est venu me voir le mois dernier et j’en avais fait 115 ce matin-là. Mais lorsque j’ai lu l’interview, j’ai vu qu’il était mentionné «15 pompes». J’ai immédiatement appelé la rédaction, bien sûr.»

Les yeux de Ben Ferencz brillent. Sa condition est à la fois fragile et robuste comme une sculpture antique. Quel est son secret pour devenir si vieux tout en restant en si bonne forme? Il dit ne pas fumer ni boire. Il a toujours été sportif. Jeune homme, il était boxeur. «Je n’étais pas autorisé à participer à des compétitions, lance-t-il avec amusement, parce qu’ils pensaient que j’étais trop petit. Quoi qu’il en soit, ma longévité est probablement dans les gènes, elle n’a rien à voir avec mon mode de vie.»

Il y a peut-être une autre explication à votre vitalité: vous avez une raison de vivre très claire…

Oui, j’ai peut-être une vocation. Et elle trouve son origine dans la Seconde Guerre mondiale. J’ai combattu dans la Troisième Armée du général Patton avant d’être promu enquêteur de crimes de guerre à la fin des hostilités. Cela impliquait de visiter différents camps de concentration. Flossenbürg, Ebensee, Mauthausen. Mon premier camp était Buchenwald. Il y avait des corps partout. Vous pouviez à peine distinguer si les gens étaient encore en vie. Ceux qui l’étaient encore, à peine, n’arrivaient à appeler à l’aide qu’avec leurs yeux. C’était comme un aperçu de l’enfer, et ce que j’ai vu a certainement eu un effet traumatisant pour moi. Cela a conditionné toute ma pensée. J’ai passé le reste de ma vie à essayer d’empêcher de telles choses de se reproduire. C’est plus important, je crois, que de juger une poignée de tueurs.

Durant le premier procès de Nuremberg, entre novembre 1945 et avril 1946, 22 nazis de haut rang ont été condamnés. Mais de nombreux autres criminels de guerre ont comparu en justice, de toutes catégories: commandants de camps, membres de la SS, docteurs ayant mené des expériences. De ce fait, 12 procédures supplémentaires ont été ouvertes et se sont déroulées entre 1946 et 1948. Ben Ferencz a été nommé procureur en chef dans l’un de ces procès à Nuremberg en 1947.

Le cas dont vous aviez la charge concernait les Einsatzgruppen, les escadrons de la mort paramilitaires actifs sur le front de l’Est. Pourquoi un procureur en chef de 27 ans a-t-il été chargé d’un tel cas?

Les Einsatzgruppen avaient pour tâche d’éliminer chaque juif – homme, femme ou enfant – qu’ils pouvaient trouver. Ils devaient faire de même avec les gitans et les autres ennemis supposés du Reich. Ils l’ont donc fait. Ils faisaient chaque jour un rapport qu’ils envoyaient à Berlin. En tant que jeune recherchiste au tribunal de Nuremberg, je suis tombé sur ces rapports. J’ai pris ma calculatrice: 30 000 meurtres ici, 46 000 meurtres là… Je les ai tous additionnés. Lorsque je suis arrivé à 1 million, je me suis dit: ça suffit. Jusqu’alors, il n’y avait pas de cas distinct pour les Einsatzgruppen. Mais avec mes preuves, je suis allé voir Telford Taylor, le procureur général nommé par le président Truman, et lui ai dit: «Nous devons ouvrir une procédure additionnelle.» Taylor m’a dit: «OK, tu peux le faire.» C’était mon premier cas. Je n’avais jamais mis les pieds dans une salle de tribunal!

Les meurtres commis par les Einsatzgruppen étaient particulièrement cruels.

Oui, certains frappaient la tête des bébés contre un arbre. Pour économiser les munitions. Le général Ohlendorf, l’un des chefs des Einsatzgruppen, disait: «Si vous voyez une mère avec un bébé, visez le bébé. Elle le serrera toujours contre sa poitrine, et ainsi vous tuez deux Juifs d’un coup. Et vous économisez vos munitions.» Ils les balançaient aussi dans des fosses et les recouvraient de terre. Leur travail était simplement d’exterminer tous les Juifs qu’ils voyaient, comme des cafards. En tout, il y avait 3000 membres des Einsatzgruppen, et j’en ai sélectionné 22 sur la base de leur rang et de leur formation. On ne pouvait pas en avoir plus de 22, pour la raison ridicule qu’il n’y avait que ce nombre de places sur le banc des accusés.

Qu’est-il arrivé aux autres ?

Rien. Ils s’en sont sortis. C’est pour cela que j’ai bientôt réalisé que juger quelques nazis n’était pas suffisant.

Ben Ferencz a décidé de faire monter les enchères. Le jeune procureur a demandé au tribunal «d’affirmer, au nom du droit international, le droit de chacun à vivre dans la paix et la dignité, quelles que soient sa race ou sa croyance». Cela a été sa contribution personnelle aux procès de Nuremberg: poser les fondements du futur droit international. Il affirme: «Je ne me souciais pas de ce qu’il adviendrait de ces 22 personnes. Je ne demandais pas non plus la peine de mort à leur encontre. Ils avaient tué 1 million de personnes, que voulez-vous faire? Les découper en 1 million de pièces et les donner à manger aux chiens? Aucune peine adéquate n’était concevable.»

Pouvez-vous imaginer que quelqu’un ait été séduit par Hitler ou, aujourd’hui, le soit par une idéologie d’extrême droite ou liée au groupe État islamique ?

Oui, je peux très bien me l’imaginer. Je n’ai jamais pensé que le nazisme soit le seul exemple de ce genre de cruauté dans l’histoire. Et toute guerre connaît des atrocités dans les deux camps, je l’ai moi-même vu en tant que soldat. Je me souviens d’une Allemande. Elle était impliquée dans le meurtre d’un pilote américain. Certaines choses sont compréhensibles, quoique injustifiables. Je comprends que vous puissiez être aveuglé par l’idéologie. La moitié des Allemands croyaient vraiment ce qu’Hitler disait. Que le peuple allemand ne pouvait s’épanouir parce qu’il avait été saboté par les Juifs. Il prononçait un discours puissant et ils applaudissaient, les gens disaient: «Sieg Heil! Deutschland über alles!» Ça vous rappelle quelque chose? «Make America Great Again»!

Nous allons parler de Trump dans un instant. Que devrions-nous faire avec la nouvelle génération de criminels de guerre, les combattants de l’EI? Les juger ou les rééduquer?

Les combattants de l’EI ont droit à un jugement équitable. Si c’est impossible pour un tribunal local, nous avons la chance d’avoir la Cour pénale internationale. Et oui, il faut essayer si possible de les rééduquer. Nous devons rééduquer quiconque croit à l’emploi de la force armée. Nous pensons que les nazis et les membres de l’EI sont «aveuglés» par une idéologie dangereuse. Mais ils ne sont pas des exceptions.

Dans le documentaire «Prosecuting Evil», vous dites: «La guerre transforme des gens décents en tueurs de masse.»

Oui, et l’unique solution est d’arrêter de faire la guerre. La guerre n’est pas un fait abstrait. Les gens commencent les guerres. Et les crimes sont commis par des individus que nous devons tenir pour responsables de leurs actes.

Ben Ferencz a été le premier à employer le mot «génocide» devant un tribunal. L’inventeur de ce terme est Raphael Lemkin, un juriste juif polonais. Il s’agit de la contraction du mot grec genos (espèce, race, peuple) et du mot latin cædere (tuer). Lemkin avait décrit le concept dans son livre «Axis Rule in Occupied Europe» (1944) comme «la destruction d’une nation ou d’un groupe ethnique». «Lemkin était aussi à Nuremberg, raconte Ben Ferencz. C’était un homme pauvre avec des trous dans sa chemise. Il m’a donné son livre, je l’ai lu et j’ai pensé qu’il avait raison. Le génocide ne figurait pas encore dans les ouvrages de droit. Je le savais bien, mais cela m’était égal. J’ai donc profité de mon plaidoyer, même si je savais que ce n’était pas légalement recevable: poursuivre les nazis pour un crime qui n’avait pas encore été reconnu comme tel.» Cette audace a permis de faire avancer le droit international. En 1948, les Nations unies ont adopté la Convention pour la prévention et la répression du crime du génocide. Mais, interrogé sur ce succès, Ben Ferencz exprime sa frustration face au laxisme de son propre pays: «C’est une honte qu’il ait fallu quarante ans de plus pour que les Etats-Unis signent la convention, en 1988!»

Après Nuremberg, Ben Ferencz s’est résolu à faire son possible pour rendre le monde plus sûr et plus pacifique. Il a travaillé comme avocat à New York. Pendant son temps libre, il lisait tout ce qu’il y avait à lire sur le droit international, à la librairie juridique des Nations unies et à Harvard. «Je me suis rendu compte que, pour que l’ordre règne dans une ville, dans un pays ou sur la planète, nous avions besoin de lois et de tribunaux. C’est à cela que je reste engagé. Chaque matin à 8h, je commence à travailler et je me couche à 22h, 365 jours par an.»

Ne prenez-vous jamais de vacances ?

Jamais. Je ne perçois pas non plus de retraite. Dois-je jouer au golf? Taper une balle pour qu’elle entre dans un trou, de quelle absurdité s’agit-il? C’est pour cela que je suis ici avec un sympathique journaliste venu d’Amsterdam pour me demander comment nous allons sauver le monde.

Et donc, comment allons-nous le sauver ?

Je peux vous donner une réponse en trois tomes ou en trois mots. La réponse en trois mots – les gens adorent les slogans – c’est «Law, not war». Cela signifie que les Etats vont devant un tribunal en cas de différend, comme le ferait tout un chacun. J’ai toujours promu l’idée d’une Cour pénale internationale, et elle existe depuis 2002, mais les Etats-Unis ne la reconnaissent pas. John Bolton [ancien conseiller à la Sécurité nationale de Donald Trump, ndlr] l’appelle même la «cour illégale» et affirme que les Etats-Unis ne devraient jamais en reconnaître la compétence.

Dans un essai paru en avril 2019 dans le magazine néerlandais «Nexus», vous avez comparé le président Trump au général Ohlendorf, l’un des 22 nazis que vous avez poursuivis à Nuremberg. Pourquoi ?

Lorsque Trump a fait son premier discours à l’ONU, il a dit à la Corée du Nord: «Si vous nous menacez, nous vous détruirons totalement.» J’ai pensé: «Etes-vous devenu fou? Comment détruisez-vous tout un pays et son peuple? C’est ce que les Allemands ont fait aux Juifs. Lancez-vous une bombe atomique? De quoi parlez-vous? J’ai pensé à Ohlendorf, que nous avons fait condamner à Nuremberg. Nous l’avons pendu pour ce que Trump a menacé de faire à la Corée du Nord. J’ai vu Trump et j’ai pensé: «Tu es Ohlendorf!»

L’avez-vous dit à Trump ?

Non, je ne l’ai jamais rencontré. Mais il le sait peut-être. Il peut aller en enfer, en ce qui me concerne.

Beaucoup de gens penseront que vous allez trop loin en comparant Trump aux nazis.

Oui, cela va trop loin si vous le dites comme cela. Les nazis ont tué des millions de personnes, Trump non. Mais il menace de le faire. Il menace de génocide: «Nous vous détruirons totalement.» Je ne dis pas qu’il est un Hitler, mais il suit le même raisonnement que j’ai entendu de la part de nazis tels qu’Ohlendorf à Nuremberg. La pensée de Trump est la pensée d’Hitler dans le sens de «tuez-les tous». Sa politique est inhumaine et une honte pour les Etats-Unis. Je suis venu en Amérique dans les années 1920 avec mes parents comme émigré juif d’Autriche-Hongrie. Trump veut fermer les frontières, construire un mur! J’ai vu la ligne Maginot, le mur de Berlin. Construire des murs n’a aucun sens, c’est stupide. Regardez comme Trump menace les Mexicains qui tentent de venir ici. Il sépare les mères des bébés. C’est un crime contre l’humanité.

Pensez-vous vraiment que l’administration Trump ait un pire bilan en termes de droits humains que celles de Bush ou de Clinton? Un nombre record d’attaques par drones ont été conduites durant la présidence Obama. Et sous Bush, les États-Unis ont envahi l’Irak, entraînant la mort de nombreux civils.

Je n’aime pas établir des comparaisons du type «qui est le pire?». Nous devons juger les gens pour des actes précis pour lesquels ils sont responsables. Oter les enfants à leurs parents parce que ceux-ci n’ont pas les documents nécessaires est, à mes yeux, un crime contre l’humanité. Je ne parle pas de Trump, de Bush ou de qui que ce soit. Je me bats pour un monde où chaque dirigeant puisse être poursuivi pour le recours illégal à la force armée. En 1958, le président Eisenhower a dit: «Le monde n’a plus le choix entre la force et le droit. Si la civilisation entend survivre, elle doit choisir l’Etat de droit.» Ces mots sont plus importants que jamais, à présent que nous pouvons couper le réseau électrique mondial avec des armes cybernétiques. Vous pouvez tuer des millions de personnes d’un coup. La Russie et la Chine peuvent aussi le faire. Nous devons changer notre manière de penser.

De temps en temps, Ben Ferencz ne comprend pas bien une question. «Rapprochez-vous un peu», demande-t-il en désignant son oreille gauche. «Celle-ci a déjà 100 ans, l’autre n’en a que 99.»

Dans «Prosecuting Evil», votre fils raconte que vous demandiez chaque soir au dîner: «Qu’as-tu fait aujourd’hui pour l’humanité?»

C’est vrai! Ils inventaient à chaque fois quelque chose de nouveau. Ensuite, ils disaient: «J’ai aidé le professeur, ce matin!»

Et quelle était la punition s’ils n’arrivaient pas à inventer quelque chose ?

Dans ce cas, ils étaient privés de dessert. J’ai quatre enfants, tous nés en Allemagne lorsque j’étais procureur en chef durant les procès de Nuremberg. Lorsqu’on me demande comment j’ai géré tout cela, je réponds: «Les audiences étaient souvent suspendues.» Oui, il faut aussi savoir rire. Le monde est si triste. Si vous ne pouvez pas rire, vous vous noierez dans les larmes.

Faites-vous aussi de vos enfants des personnes capables d’améliorer le monde?

En fait, oui. Mes trois filles travaillent avec des migrants et des organisations environnementales. Travaillaient, devrais-je dire. Car mes enfants ont à présent plus de 70 ans et sont à la retraite. A l’exception de mon fils, qui travaille pour moi.

En 1998, le rêve de Ben Ferencz a semblé devenir réalité lorsque le Statut de la Cour pénale internationale a été rédigé à Rome. La grande question était de savoir si les Etats-Unis s’y joindraient. Dans une contribution publiée par le «New York Times» le 12 décembre 2000, Ben Ferencz a réussi à convaincre le président Clinton de signer le Statut.

De façon remarquable, vous avez écrit cette contribution avec Robert McNamara, qui avait été responsable de la guerre du Vietnam en tant que secrétaire à la Défense de Kennedy et de Johnson.

McNamara aurait pu être l’un des premiers sur le banc des accusés. Il le savait pertinemment. Mais il voulait le faire. Il était sincèrement repentant. McNamara savait déjà lorsqu’il était ministre qu’il était impossible de gagner la guerre du Vietnam et qu’il était vain d’envoyer plus de troupes. Il s’en sentait coupable et m’a approché pour rédiger cette contribution. Il n’y avait pas grand risque qu’il soit vraiment condamné. Cela n’allait pas aussi vite que cela. L’important, c’est que, s’il y avait eu une Cour pénale internationale à l’époque, la guerre du Vietnam aurait probablement duré moins longtemps. Si les dirigeants savent qu’ils peuvent être tenus pour responsables de leurs actes devant un tribunal indépendant, ils seront plus réticents à envoyer des troupes et des bombes. C’est ce que McNamara avait compris. Et nous sommes parvenus à convaincre Clinton, même s’il a attendu jusqu’à la toute dernière minute. Le soir du Nouvel An 2000, il a envoyé quelqu’un pour signer en son nom le Statut de Rome de la Cour pénale internationale dans le bâtiment pratiquement vide de l’ONU à New York. Cela a été son dernier acte en tant que président.

Cette signature vaut-elle quoi que ce soit ?

Premièrement, le Statut n’a pas été ratifié. Qui plus est, cette signature a été révoquée par George W. Bush, qui travaillait aussi avec Bolton. Et Bolton a réussi à pousser le Congrès à adopter une loi surnommée Hague Invasion Act en 2002 qui permet au président des Etats-Unis d’envoyer des soldats pour libérer leurs camarades qui seraient retenus à La Haye. J’ai aussi participé à une manifestation contre cela sur la plage de Scheveningen avec un drapeau américain à la main.

Les États-Unis disent parfois que la Cour pénale internationale peut être manipulée et utilisée contre eux par leurs ennemis.

C’est absurde. Vous pouvez toujours dire qu’un juge est biaisé. Si vous passez lorsque le feu est rouge, vous dites que le juge vous amende parce qu’il n’aime pas votre voiture. Ce sont simplement des excuses stupides pour échapper à l’Etat de droit. Bolton nie l’existence du droit international, donne des conférences contre la Cour pénale internationale devant des gens très influents à travers le pays. Et probablement aussi dans le reste du monde. Il a le droit d’avoir son avis, mais ce n’est pas le mien. Je demande: «Est-ce cela, le monde que vous voulez? Que, parce que les Etats-Unis sont la puissance dominante, vous puissiez tuer quiconque se met en travers de votre chemin?» C’est ainsi que Bolton et Trump réfléchissent.

Est-il juste que la Cour poursuive en ce moment surtout des dirigeants africains, mais pas américains ?

Bien sûr que non! La loi doit s’appliquer à chacun. Mais le principal, à mon avis, c’est que nous ayons enfin des tribunaux internationaux. Ils ne sont pas parfaits. Ils représentent le début d’un processus d’apprentissage lors duquel nous essayons de nous tourner vers la justice plutôt que de prendre les armes. Il est difficile de rassembler des preuves, ou même de pénétrer dans le pays où les crimes ont eu lieu. Peut-être le chef de l’Etat est-il lui-même impliqué dans les crimes et ne coopère-t-il pas. Vous avez besoin de beaucoup de gens et d’argent. Il y a des problèmes à la Cour pénale internationale. C’est un prototype. Nous devons être patients.

Quel sera le prochain obstacle pour la Cour pénale internationale ?

Il faudrait introduire un bras armé afin de faire appliquer les lois et les jugements. Sans moyens d’application, la loi est une farce. Mais cela est trop ambitieux pour l’instant. Dans l’immédiat, la Cour se bat pour son existence. Sous Obama, elle n’était pas contrecarrée, il y avait même de la coopération. Bolton et Trump préféreraient la voir disparaître. C’est une triste époque. J’ai attendu longtemps cette Cour, depuis que j’ai 27 ans. Lorsqu’on m’a demandé de clore les plaidoiries lors du premier procès, j’avais 92 ans.

Cela a pris du temps.

Oui. Parfois, je dis: «Je n’ai pas le temps de mourir.»

Récemment, alors qu’il se trouvait à bord d’un avion en direction de Chicago pour y donner une conférence, Ben Ferencz a eu une attaque cardiaque. Il s’est réveillé à l’hôpital. Depuis, il lègue tous ses livres. «Dans ma maison de New Rochelle dans l’Etat de New York, il y a des milliers de livres. Je donne aussi mon argent, par exemple au Musée de l’Holocauste à Washington. Je suis né pauvre, d’immigrants juifs de Transylvanie, en Autriche-Hongrie. Je suis devenu riche. Mon but est de mourir de nouveau pauvre.»

Êtes-vous satisfait de votre vie ?

Oui. La vie m’a été bonne. J’ai été marié avec bonheur durant plus de 70 ans. J’ai rencontré Gertrude dans le Bronx à New York, elle venait aussi de Transylvanie. Nous n’avons jamais eu une seule dispute durant ces 70 années.

Jamais?

Jamais!

Votre rêve est toujours que les États ne se fassent pas la guerre pour régler leurs différends mais qu’ils se tournent vers un tribunal indépendant. Pensez-vous que ce jour viendra ?

C’est mon but! Peu après la guerre, j’ai parlé à quelques professeurs qui disaient: «C’est une noble idée, mais vous ne l’atteindrez jamais. Ne perdez pas votre temps avec cela.» Et je disais: «Je sais à quel point c’est difficile, mais je vais essayer.» Je pense parfois aux frères Wright. Ils avaient une bicyclette, y ont ajouté une aile et ont dit: «Nous pouvons faire voler ce vélo.» Et les gens ont répondu: «Si Dieu avait voulu que les hommes volent, il leur aurait donné des ailes.» Ils ont traité les frères Wright de rêveurs, tout comme moi. Mais nous avons à présent des milliers d’avions dans le ciel et la plupart d’entre eux volent sans s’écraser. C’est pour cela que je dis à la jeune génération: «C’est votre tour, arrêtez de faire la guerre, faites de la guerre une chose du passé.» «Law, not war.» J’ai contribué à un progrès, mais la guerre existe encore. C’est pour cela que je travaille sans relâche, même à 100 ans.