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LE JOUR D'APRÈS

LE JOUR D'APRÈS

COMMENT VA S'OUVRIR L'ÈRE POST-CORONAVIRUS ?

L'IHTP ouvre la réflexion avec des propositions présentées par Dominique Bourg, Philippe Desbrosses, Gauthier Chapelle, Johann Chapoutot, Xavier Ricard-Lanata, Pablo Servigne et Sophie Swaton, sous le titre "Retour sur terre" (La Pensée écologique, https://lapenseeecologique.com/)

Retrouvez également les chroniques rédigées par notre collègue Guillaume Lachenal pour le quotidien Libération pendant la crise sanitaire :

Guillaume Lachenal est professeur à Sciences Po Paris, membre du Medialab. Ses recherches évoluent dans le domaine la santé planétaire, au croisement de la biologie, de l'analyse des données et des STS. À l’initiative de Pauline Peretz, nous l’avions invité le 26 juin 2018 à venir parler dans le séminaire de l’IHTP de son dernier livre Le Médecin qui voulut être roi. Sur les traces d'une utopie coloniale (Seuil, 2017). Avec son accord, nous avons rassemblé les chroniques qu’il a publiées dans le quotidien Libération à l’heure du covid19.

Le virus qui ne voulait rien dire (19 février 2020)

Les épidémies sont des phénomènes biologiques, sans morale et sans message, la seule révélation qu’elles peuvent nous livrer nous concerne, nous, et ce que nous avons fait du monde.

Les épidémies sont des sujets maudits pour les historiens. D’abord, c’est toujours la même histoire. On connaît par cœur le début, le milieu et la fin : le commencement anodin, le déni, la panique, l’impuissance, les digues morales qui sautent, les tentatives plus ou moins rationnelles pour comprendre et contrôler, et puis la vague qui se retire, laissant des flaques d’eau, une chape de silence et quelques vainqueurs pour raconter tout cela.

Toujours le même récit depuis que Thucydide a raconté la peste d’Athènes cinq siècles avant J.-C. Ensuite, les épidémies sont un festival de jugements rétrospectifs. C’est le cas en ce moment avec le coronavirus : tout le monde a toujours tout compris de la semaine d’avant. Lanceurs d’alerte mis aux arrêts, quarantaines inefficaces, OMS frileuse, chacun explique sans peine comment l’épidémie est nécessairement devenue ce qu’elle est. Et enfin, pire encore, on leur demande leur avis, aux historiens : des leçons, du recul, du sang-froid, eux qui en ont vu d’autres. On est alors tenté de raconter des choses pertinentes, d’interpréter l’épidémie, de lui trouver un sens. Le coronavirus, dira-t-on donc, révèle le fondement autoritaire de la Chine de Xi Jinping, la mondialisation de l’économie, l’intensité des mobilités touristiques, estudiantines ou professionnelles, la circulation planétaire des peurs, des blagues et des hashtags ; et s’il faut broder, on parlera de la peste, du choléra et d’Ebola.

Il faut pourtant se méfier de cette volonté d’interpréter. Pour commencer, l’homologie entre nos récits plus ou moins savants et les fameuses théories du complot devrait nous inquiéter : il s’y exprime le même besoin de donner un sens et de domestiquer l’épidémie en y voyant le produit d’actions humaines, que le virus ait été fabriqué par un méchant laboratoire américain ou par l’écosystème politique du (méchant) Xi Jinping. Autre effet de miroir embarrassant, on s’inquiète ici de l’essor des fake news sur l’épidémie, que des modérateurs responsables devraient faire taire, et l’on condamne là-bas la mise au pas des voix dissidentes, que le gouvernement chinois devrait laisser parler ; bonne liberté et mauvaise censure, et vice-versa. Les épidémies sont toujours propices à ces pathologies de l’interprétation, dont la forme limite est la paranoïa. C’est d’ailleurs des scientifiques eux-mêmes que les fictions morales et politiques viennent parfois : la fameuse fable du «patient zéro» de l’épidémie de VIH (le steward canadien Gaëtan Dugas) provenait d’une enquête mal fichue du Center for Disease Control ; elle était fausse, mais elle tombait à pic pour attribuer à un étranger déviant l’origine du mal qui dévastait les Etats-Unis, et remettre ainsi toute l’histoire dans le bon sens.

Il se pourrait en fait que les épidémies ne signifient rien. L’intellectuelle new-yorkaise Susan Sontag suggérait, pendant les pires années du sida, de détacher l’épidémie du sens et des métaphores qui proliféraient autour d’elle ; de libérer ainsi la maladie des thèmes de la culpabilité, du châtiment et de la souillure - un objectif à la fois impossible et nécessaire. Sontag était «contre l’interprétation». Reprenant les termes de l’historien des sciences Stephen Jay Gould, elle nous rappelait que l’épidémie n’était qu’un phénomène biologique, sans morale et sans message ; notre rationalité d’humains raisonnables, disait-elle, devrait au moins nous offrir «une consolation minimum : celle d’une apocalypse qui n’aurait pas de sens».

Peut-être faudrait-il arrêter d’interpréter ce que le coronavirus «révèle». Et reconnaître enfin que c’est avant tout le virus qui nous interprète - et le moins qu’on puisse dire, c’est que depuis qu’il a quitté son pangolin, un jour froid de décembre, il a trouvé dans l’humanité un sens à sa vie. Il a su voir le tapis rouge déroulé pour lui, là où il n’y avait qu’un univers apparemment absurde - des bateaux de croisière, du team building à Singapour, des centres commerciaux mal ventilés, des conteneurs partout sur l’océan, des chalets au pied du Mont-Blanc et du pétrole brûlé par kilotonnes. Ce monde, nous l’avions fait pour lui.

De ce point de vue, ce n’est pas Contagion de Steven Soderbergh qu’il faut revoir, mais le sous-estimé Annihilation, d’Alex Garland, pour essayer de penser la vitalité, l’inventivité et la capacité d’interprétation d’autres êtres que nous. A la fin du film, une biologiste revient dans une expédition dans une zone mise en quarantaine car touchée par un phénomène biologique bizarre, qui fait muter et s’entremêler les êtres vivants. Elle est débriefée par les services secrets : «Que voulait-elle, cette chose ? - Je ne pense pas qu’elle voulait quoi que ce soit, répond la biologiste, elle était comme mon miroir.» L’interrogateur relance : il doit bien y avoir une raison, un sens, à cette volonté de détruire. «Elle ne détruisait pas, elle transformait. Elle faisait juste quelque chose de nouveau. - Mais quoi ? - Je ne sais pas.»

Ce serait peut-être cela, le seul message : la vie, comme le coronavirus ou les moisissures mutantes d’Annihilation, ne veut rien dire, ne se rapporte à rien d’autre qu’elle-même, et ne fait rien d’autre que d’essayer «quelque chose de nouveau».

 

 

« Cure de silence » (17 mars 2020)

Face au coronavirus, nous aurions à peu près tous gagné à nous taire et à respecter une «cure de silence» comme on l’imposait aux tuberculeux, lors de notre dernière grande expérience historique du confinement.

Quelqu’un a déjà dû faire la remarque, mais la première chose qu’il aurait fallu fermer, à part les frontières, les écoles et les boîtes de nuit, ce sont nos bouches. Il aurait fallu ajouter un autre pictogramme sur les affiches : se laver les mains, tousser dans son coude, et tourner sept fois sa langue avant de parler. On aurait à peu près tous gagné à se taire, à ne pas épaissir l’archive future des pronostics ratés : la petite grippe, la Chine si lointaine, l’Italie si proche, la bise héroïque, #Jesuisenterrasse. L’histoire est un immense bavardage, la bêtise est démocratique et la stochastique de l’épidémie nous offre à tous, experts ou profanes, une chance égale de voir juste avant tout le monde ou d’avoir tort pour l’éternité. Le coronavirus joue aux quilles avec les petits et grands de ce monde, et l’ensorcellement est complet, puisqu’on ne peut plus parler que de lui et qu’on est à peu près sûr de se tromper.

L’histoire des épidémies, pourtant, offre aussi des leçons de silence. La tuberculose, on le sait, fut notre dernière grande expérience historique du confinement, voire de la séquestration médicale forcée. La thérapie de la «peste blanche» passait jusqu’aux années 50 par l’internement contraint de milliers de malades dans des sanatoriums de montagne, tenus à l’écart pour des mois ou des années de repos, de soleil, de nourriture abondante et d’air sec et frais. Ce n’est sans doute pas par hasard que les protocoles thérapeutiques donnaient alors un rôle essentiel à la «cure de silence». A Saint-Hilaire-du-Touvet, au-dessus de Grenoble, les malades du Sanatorium des étudiants vivaient au rythme des sonneries qui annonçaient les repas et les «cures de repos et de silence» de plusieurs heures, chacun allongé sur sa chaise longue, sous les yeux d’une surveillante qui faisait les cent pas.

En août 1943, le jeune Roland Barthes doit y subir trois mois de cure de «déclive», immobilisation et silence absolus, les pieds maintenus au-dessus de la tête. «Les mouvements permis, rapporte Marie Gil dans sa biographie, sont limités aux quelques mouvements des avant-bras nécessaires pour […] tourner les pages d’un livre.» Barthes y apprendra l’écriture, l’amour et le deuil. Il se souviendra du temps interminable de la tuberculose, déroulé le long de courbes de température notées jour après jour, sur des mètres de papier, «façon-farce d’écrire son corps dans le temps» ; il unissait les reclus, les projetant «dans une petite société ethnographique qui tenait de la peuplade, du couvent, du phalanstère» (Roland Barthes par Roland Barthes, 1975). Puis la révolution des antibiotiques fera disparaître les bacilles, renverra les patients chez eux et les cures de silence aux oubliettes de l’histoire. Les sanas deviendront des villages vacances, des centres de réhabilitation pour accidentés de la route, et enfin de belles ruines à flanc de coteaux pour amateurs bruyants de free parties, d’urbex et de paintball. Si on ne les avait pas rasés, on aurait pu en faire des centres de quarantaine.

Et comme tout le monde aujourd’hui lit Camus, il faut remarquer que lui aussi passa plusieurs mois en sanatorium à Leysin, dans le massif du Mont-Blanc. Et que l’une des scènes les plus belles de la Peste, la baignade de Rieux et Tarrou, ne bruisse, elle non plus, d’aucune voix humaine. Phrases courtes, sensations, contrastes, c’est un fragment que les profs de français adorent. Je me souviens l’avoir fait en dictée au collège, puis, plus tard, en commentaire composé.

Je me demande aujourd’hui si ce n’était pas un petit ensorcellement, un pétard à mèche lente, comme toutes les belles lectures, un petit caillou blanc déposé pour nous aider à trouver notre chemin, un jour de pandémie future. «Ils se déshabillèrent.» J’entends la voix de la prof de troisième, qui devait la connaître par cœur. «Rieux plongea le premier. Froides d’abord, les eaux lui parurent tièdes quand il remonta.» Je n’ai pas lu les corrigés tout faits que les élèves de première peuvent télécharger sur Internet, mais la baignade dans la nuit d’Oran est une respiration, la parenthèse ou la pause dont nous rêvons tous aujourd’hui. Rieux et Tarrou nagent «sans rien dire», écoutent la mer et leurs respirations, «solitaires, libérés enfin de la ville et de la peste». «Habillés de nouveau, ils repartirent sans avoir prononcé un mot. […] Rieux savait que Tarrou se disait, comme lui, que la maladie venait de les oublier, que cela était bien, et qu’il fallait maintenant recommencer.»

L’épidémie demande toute notre attention, recommencée chaque jour pour quelques semaines encore ; et certainement pas le panache débile des gens qui n’ont pas peur - cet «héroïsme sans objet» des boy-scouts de la France gaullienne qui irritait tant Barthes. Car c’est l’épidémie qui doit nous oublier. La délicatesse et la discrétion, vertus de tuberculeux et de mélancoliques, seront nos meilleures armes.

 

 

L’effet papillon ou le conte de la pyrale (15 avril 2020)

Comme le montre l’épidémie qui a décimé les buis français, l’invasion est une mauvaise manière de penser ce genre d’événements. Les causes ne sont pas à chercher du côté d’un patient zéro, ou vers l’extérieur, mais dans les tapis rouges déroulés aux agents pathogènes en sacrifiant nos États-providence et notre biodiversité.

Confinement oblige, les chrétiens n’ont pas pu dignement célébrer le dimanche des Rameaux, il y a dix jours. Ils auraient eu du mal, de toute façon, à trouver des branches de buis à faire bénir. Car les buis sont bientôt tous morts ; un papillon venu de Chine les a dévorés. En une dizaine d’années, une grande partie des peuplements de cet arbuste majeur des écosystèmes du sud et de l’est de la France, qui est planté pour des raisons ornementales et sacrées depuis le Néolithique, a été ravagée. En ces temps où tout le monde ne parle plus que de druides et d’apocalypse, la tragédie du buis est une métaphore de saison.

A partir de l’été 2015, on vit des Vosges au Vercors se lever des essaims blancs de pyrale du buis, une sorte de grosse mite jusqu’alors inconnue dans nos contrées. Au début, certains trouvaient ça beau, comme une tempête de gros flocons de neige en plein mois d’août ; on prenait des photos des nuages de papillons autour des lampadaires des villages, qui entravaient les essuie-glaces des voitures et bouchaient les climatisations. Il y en avait tant qu’il n’était plus possible de sortir faire une belote sur la terrasse. Dans le Bugey ou le Diois, il fut des soirs d’été où l’on était obligé de rester confiné chez soi.

Et puis on a compris, en voyant dans les sous-bois des milliers de chenilles vertes ronger les feuilles des buis, ne laissant que des squelettes de branches pris dans des fils de soie. Pas une pousse de Buxus sempervirens ne restait - triste quand son nom veut dire «toujours vert». Voilà retirée une pièce de nos écosystèmes, peut-être essentielle, sans que l’on sache si la pyramide s’effondrera - 280 espèces de champignons, de lichens et d’invertébrés sont associées aux buis, qui retiennent les sols caillouteux des chênaies et des hêtraies de toutes les Préalpes calcaires. L’année passée dans le Jura, on vit pour la première fois des coteaux entiers de forêt brûler ; les buis défoliés par la pyrale et séchés par la canicule avaient servi de petit bois. C’est peut-être cela le stade 4 : celui où l’on n’a plus que nos yeux pour pleurer.

Sans vouloir stigmatiser une région éprouvée, tout a commencé dans le Grand-Est - mais les Eglises évangéliques n’y sont pour rien. A l’été 2008, on signale des buis attaqués dans le Jardin de l’orangerie, à Strasbourg, et chez quelques particuliers. Le rapprochement est vite fait avec la pyrale chinoise, détectée l’année précédente sur la rive allemande du Rhin. La pyrale est ajoutée à la liste des nouveaux insectes invasifs «asiatiques», après le frelon et le capricorne. Une chercheuse en génétique, Audrey Bras, a récemment confirmé ce que l’on pressent alors : le papillon est venu avec les plants d’un cousin de notre buis, le Buxus microphylla, cultivé en Chine et importé par millions de pots à Rotterdam pour agrémenter les jardins des retraités d’Europe du Nord. Prévenues, les autorités ne s’inquiètent pas : un coup d’insecticide chimique ou biologique et chacun peut traiter son massif ou sa haie ; appliquez les gestes barrières et demandez conseil à votre jardinerie. Quatre étés plus tard en 2013, la pittoresque forêt du Buxberg, en Alsace, est intégralement détruite. On signale le papillon partout en France. Il arrive jusqu’à Sotchi, en 2014, où l’on importa des plants d’Italie pour décorer la ville olympique. Christophe Brua, le président de la Société alsacienne d’entomologie (SAE), peut se lamenter dans les Dernières Nouvelles d’Alsace : «On aurait peut-être pu éviter cela en déclarant l’alerte afin de traiter les premiers bosquets infestés dans les villes, chez les particuliers et dans les jardineries ainsi que tous les plants de buis importés. La Suisse et l’Allemagne l’ont fait, pas la France. Il faut que ça serve de leçon.» Il en va des pestes du buis comme des coronavirus : ils arrivent de Chine et la méthode allemande est toujours la meilleure.

L’invasion est pourtant une mauvaise manière de penser l’épidémie ; rien ne nous dit d’ailleurs que le vieux buis lui-même ne vienne pas lointainement d’Asie, ou le contraire. La petite histoire nous dit aussi que le buis (bois à la dureté incomparable) fut à l’origine du commerce, intellectuel celui-là, entre la France et la Chine : les premiers caractères chinois imprimés en France le furent grâce à un jeu de poinçons en buis gravés au XVIIIe siècle, les Buis du Régent, qui permirent aux missionnaires d’imprimer leurs dictionnaires. Bref en botanique comme en virologie, on est toujours l’envahisseur de quelqu’un. Les Etats-Unis, qui n’en ratent pas une, ont d’ailleurs fermé leurs frontières aux buis européens, le 4 mars, par décision du Département de l’agriculture.

Le conte de la pyrale nous suggère une autre lecture, écologique celle-là : s’intéresser non aux frontières, mais à nos intérieurs (oikos) ; non au patient zéro, de l’autre côté du fleuve, d’où le mal vient toujours, mais aux tapis rouges que nous avons déroulés chez nous aux pestes et aux pathogènes, en faisant hara-kiri à nos Etats-providence, à nos haies vives, à nos communautés d’insectes et donc à nos mésanges (rare prédateur des chenilles chinoises). Car c’est bien nous qui avons préparé un petit cocon aux pyrales comme au corona. On leur a même montré le chemin, en éclairant toute la campagne de France à la lampe à sodium (l’éclairage urbain semble accélérer la diffusion des pyrales).

Et sinon, ironie de l’histoire (ou perversité sublime de Castaner), on notera que le week-end des Rameaux a été le moment choisi pour autoriser les jardineries à rouvrir, en tant que commerces de première nécessité. On va pouvoir s’occuper. Et pour les Rameaux de l’année prochaine, on trouve plein de Buxus microphylla à vendre sur Alibaba. Un vendeur d’Ebay, yerui85055, propose la livraison gratuite. Il est établi à Wuhan.