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LA MORT FILMÉE DE GEORGE FLOYD

LA MORT FILMÉE DE GEORGE FLOYD

Les vidéos de violences policières commises contre des Afro-Américains ont plusieurs fois mobilisé l’opinion, sans pour autant permettre la condamnation de leurs auteurs.

ENTRETIEN D’ANTOINE FLANDRIN AVEC CHRISTIAN DELAGE, LE MONDE, 3 JUIN 2020

Quelle a été votre réaction en découvrant la vidéo montrant l’assassinat de George Floyd ?

La première vidéo qui a été diffusée, sur laquelle on voit Derek Chauvin, officier du Minneapolis Police Department, étouffer délibérément George Floyd, citoyen africain-américain, pendant de longues secondes, provoque la sidération. On est frappé par le calme et la détermination du policier, imperturbable face aux cris de George Floyd. Il y a une forme de déshumanisation de l’autre qui est insupportable. Une seconde vidéo a commencé à circuler, montrant, près de ce policier, un de ses collègues, Tou Thao, qui ne bouge pas et semble surveiller la circulation, vraisemblablement pour s’assurer qu’il n’y ait pas trop de témoins. Toutefois, il n’intervient pas quand une passante filme.

Ces images confirment ce qu’on voit sur une autre vidéo, prise de l’autre côté de la rue, montrant que trois autres policiers, présents, l’ont laissé faire. L’homicide commis par le policier s’accompagne donc, pour ses collègues, d’une forme de complicité, en raison de la non-assistance à personne en danger. Pour quiconque a vu ces images terribles, pas de doute : il s’agit bien d’un homicide volontaire, la victime ayant fait comprendre au policier qu’il ne pouvait plus respirer – et donc que sa vie était en danger. Pourtant, il a fallu attendre plusieurs jours pour que le policier soit arrêté et pour que le procureur du comté de Hennepin, où Floyd est décédé à l’hôpital, l’inculpe pour « meurtre (au 3e degré) et homicide involontaire ».

Au-delà de l’émotion que provoquent ces images, ce qui frappe, c’est qu’en plus des images filmées par les passants, on a une vidéo d’un policier qui avait une caméra portée – les images sont d’ailleurs neutres par rapport à l’événement – et des images provenant de deux caméras de surveillance qui ont fonctionné au carrefour de l’East 38th Street et de Chicago Boulevard, à l’endroit de l’interpellation. On a donc un ensemble significatif de vidéos, ce qui est rare dans ce genre d’affaire.

Ces vidéos en rappellent d’autres sur des violences policières contre des Afro-Américains. Quel rôle l’image joue-t-elle dans ces affaires ?

Les premières images des violences contre les Africains-Américains sont des photographies de lynchage, dont la caractéristique est qu’elles ont été prises non pas par des témoins, mais par des gens qui sont réunis pour assister à l’événement. Après

1945, d’autres exactions sont commises contre les Africains-Américains, mais les images deviennent rares. Les auteurs des violences essaient de les cacher pour éviter

les procès. La vidéo du tabassage d’un automobiliste africain-américain, Rodney King, par des officiers du Los Angeles Police Department (LAPD), en 1991, constitue un tournant majeur. Les images des coups portés, immortalisés par un voisin témoin de la scène, qui avait eu le réflexe de prendre sa nouvelle caméra, jouent un rôle central et pionnier dans la reconnaissance de ce type de violences policières et leur mise en jugement. Ces images ont un rôle spécifique, dans la mesure où elles montrent les violences commises sur Rodney King, mais aussi général parce qu’elles parlent pour tous les actes similaires qui n’ont pas été montrés.

Le rôle d’alerte de ces images est incontestable. Quelle est leur valeur judiciaire ?

Elle est faible. Lors du procès intenté contre les policiers qui avaient tabassé Rodney King, le procureur avait été catégorique : « Cette bande vidéo montre de façon décisive ce qui s’est passé cette nuit-là. C’est quelque chose qui ne peut être réfuté. Tout le monde peut le constater. C’est l’élément de preuve le plus objectif qu’on puisse avoir. » Cependant, contre toute attente, la défense s’était également emparée de la vidéo et avait décidé d’en faire un élément de preuve à décharge, c’est-à-dire de l’utiliser pour innocenter les policiers. Au lieu de projeter devant la cour et les jurés les images de la vidéo en mouvement, elle avait choisi de les découper en images fixes, qui décomposaient les gestes des policiers en les rendant, un par un, conformes au comportement prescrit par le manuel du LAPD. Le jury, majoritairement blanc, déclara alors les policiers non coupables, provoquant d’importantes émeutes à Los Angeles.

Le 1er mai 1992, le président des États-Unis, George H. W. Bush, donna son opinion sur ce procès : « Ce que vous avez vu, et ce que vous avez vu sur cette vidéo, est révoltant. J’ai ressenti de la colère, j’ai ressenti de la peine. Les leaders des droits civiques, et de simples citoyens redoutant la brutalité policière dont ils sont parfois victimes ont été profondément choqués. » En résultèrent un second procès, où les policiers furent finalement condamnés, et une initiative, celle d’équiper les policiers de caméra pour contrôler leur travail.

Si l’affaire Rodney King a été résolue, bien d’autres, entraînant cette fois-ci la mort de la personne interpellée, sont restées dans l’ombre ou sans jugement équitable. Comment l’expliquez-vous ?

Les années 2010 ont effectivement été marquées par de nombreuses violences contre des jeunes Africains-Américains. Dans la plupart de ces affaires, des images ont été prises par des caméras de surveillance (John Crawford III, tué par un policier le 5 août 2014), ou des téléphones portables, montrant le moment de la fusillade (Kajieme Powell, abattu le 19 août 2014) ou l’immédiat après-coup (dans le cas de l’affaire Trayvon Martin, tué le 26 février 2012). Leur viralité sur les réseaux sociaux et leur reprise sur les chaînes d’information n’ont pourtant pas modifié le cours du jugement éventuel des responsables de ces morts.

Sans pouvoir commenter la décision du jury à propos de la mort de Trayvon Martin, le président Obama avait fait une déclaration très explicite sur la question de l’existence passée et de la présence actuelle d’un racisme anti-noir aux Etats-Unis : « Vous savez, lorsque Trayvon Martin a été abattu, j’ai dit qu’il aurait pu s’agir de mon fils. Une autre façon de le dire, c’est qu’il y a trente-cinq ans, j’aurais pu être Trayvon Martin. »

Que cette histoire peine à se terminer, il n’a pas fallu longtemps pour s’en apercevoir. Le 9 août 2014, Michael Brown, un autre jeune Africain-Américain, âgé de 18 ans, est abattu par un policier blanc, Darren Wilson, à Ferguson, dans le Missouri. Trois mois plus tard, le grand jury du comté de Saint-Louis classe l’affaire sans suite. Puis c’est le tour de Kajieme Powell, d’Ezell Ford, de John Crawford III et d’Eric Garner, tous tués par des policiers.

Contrairement à l’opinion commune que nous vivons désormais dans une société dominée par la puissance immédiate de signification, de diffusion et de conviction de l’image instantanée, il faut bien se rendre à l’évidence : comme les autres sources documentaires ou pièces à conviction, celle-ci ne prend sens que dans une démonstration où, la plupart du temps, elle doit être croisée avec d’autres documents pour tenter d’établir une vérité, elle-même forcément contradictoire si elle émerge d’un processus judiciaire.

Deux questions se posent alors : l’instance judiciaire, saisie de cette image, est-elle en mesure d’en contrôler les effets sur les spectateurs que sont les membres d’un jury, et sur son éventuelle instrumentalisation par l’une ou l’autre des parties ? Le comportement d’un policier équipé d’une caméra portée dans l’exercice de ses fonctions est-il modifié face à des Africains-Américains, identifiés davantage que d’autres à un danger potentiel pour sa sécurité comme pour celle de la population ? Ses attitudes devraient être encadrées par la procédure standard d’opération de la police, mais il n’y a pas de contrôle réel.

George H. W. Bush, puis Barack Obama étaient intervenus pour apaiser la situation. Quelle lecture faites-vous de l’intervention télévisée du président Trump ?

Dès l’annonce de la mort de George Floyd, la première vidéo est immédiatement devenue virale sur les réseaux sociaux, déclenchant des manifestations dans plusieurs grandes villes, et des émeutes à Minneapolis. A l’évidence, les conseillers de Donald Trump l’ont convaincu de montrer de la compassion envers la famille de la victime et de reconnaître qu’« une telle chose n’aurait jamais dû arriver ». Il commence donc par lire les notes qui sont devant lui, mais on voit, quand il lève les yeux, qu’il ne peut s’empêcher de reprendre la main. Ainsi retrouve-t-il le registre vulgaire qui est le sien – lorsqu’il dit que les Floyd sont « des gens super » [« terrific people »] – et dévoile-t-il le fond de sa pensée. Concluant que Jacob Frey, le maire démocrate de Minneapolis, est faible et n’a pas su gérer la situation – l’intéressé a aussitôt protesté –, il annonce qu’il a envoyé la garde nationale et que l’affaire va être traitée au niveau fédéral.

Alors que George H. W. Bush avait déplacé l’affaire au niveau fédéral parce qu’il y avait une atteinte aux droits civils, Trump le fait pour donner l’impression que lui seul peut gérer la situation.

Que font les forces de l’ordre pour améliorer la prévention et la gestion des violences policières ?

Barack Obama avait repris et renforcé ce qui avait été décidé après l’affaire Rodney King, en 1991 : l’achat de matériel vidéo, mais aussi l’encouragement à rapprocher la police des organisations de défense des libertés et des représentants des communautés pour suivre les effets d’une telle mesure. A l’époque, le Department of Justice annonçait vouloir construire un « engagement à instaurer la confiance et la transparence ». Ces mesures ne se sont pas révélées suffisantes pour endiguer un racisme qui vise particulièrement la communauté africaine-américaine, elle-même soumise à une forme récurrente de paupérisation et privée de positions sociales désormais prises par d’autres communautés, comme celle à laquelle appartient le collègue de Derek Chauvin, Tou Thao, d’origine hmong, issu de l’émigration de réfugiés en provenance du Sud-Est asiatique après la guerre du Vietnam.

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