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ATTENTATS DU 13 NOVEMBRE 2015: DES VIES PLUS JAMAIS ORDINAIRES

ATTENTATS DU 13 NOVEMBRE 2015: DES VIES PLUS JAMAIS ORDINAIRES

Christian DELAGE
Claire DEMOULIN
Alain ZIND
Antoine ROCIPON
Élisabeth CLAVERIE
Hélène DUMAS

ATTENTATS DU 13 NOVEMBRE 2015 : DES VIES PLUS JAMAIS ORDINAIRES est un programme créé dans l'immédiateté de l'événement. Peut-on réagir aussi vite, en tant qu’historien, aux attentats survenus à Saint-Denis et à Paris le 13 novembre dernier ? Les historiens du temps présent ont fait admettre depuis maintenant de nombreuses années que l’absence de distance n’est pas un obstacle à la compréhension de l’événement, grâce, entre autres, à la présence de témoins, qu’ils figurent parmi les victimes survivantes, ou parmi les professionnels chargés de gérer la situation sur place (policiers, pompiers, médecins, etc.).

L’IHTP a ainsi décidé d’aller à la rencontre des victimes et des témoins de ces attentats, en réunissant une petite équipe de jeunes doctorants (Claire Demoulin, José Quental, Antoine Rocipon, Chun Chun Wang, Alain Zind), pour la plupart issus des quartiers visés par les terroristes, et de chercheurs, historiens, ou anthropologues (Elisabeth Claverie, Christian Delage et Hélène Dumas), qui ont déjà acquis une longue expérience aussi bien dans l’étude des mixités sociales de la région parisienne que dans la collecte et le traitement des témoignages de survivants de génocides du vingtième siècle.

Depuis mars 2016, nous filmons ces entretiens de manière professionnelle, avec le concours de Zadig Films (Maxime Spinga), d’un chef-opérateur de prise de vues (Jean-Christophe Beauvallet) et d’un ingénieur du son (Mikaël Kandelman) habitués des longs-métrages de fiction aussi bien que des documentaires. Nous considérons en effet que si l’on recourt au langage de l’image animée, c’est pour en faire bénéficier les témoignages de la puissance d’expression et non la limiter à une simple fonction de captation ou d’enregistrement. Chaque témoin est filmé dans un lieu différent, selon un questionnaire ouvert qui lui donne toute latitude de construire son récit librement, sans jamais être interrompu.

Dans leur majorité, les personnes interviewées se sont portées volontaires pour livrer leur récit. Nous entretenons avec certaines d’entre elles une relation épistolaire continue qui nous permet de suivre l’évolution de leur situation vers ce que Paul Ricœur qualifie de mémoire apaisée. Nous nous tenons cependant à la place qui est la nôtre, celle d’historiens du temps présent, tandis que d’autres instances interviennent à titre officiel – comme l’assistance juridique, administrative et psychologique fournie par les services du procureur en charge de l’enquête, ou privé – avec les deux associations créées au lendemain des attentats.

Le choix de produire une archive filmée ne peut se limiter à sa bonne conservation et à un accès restreint aux chercheurs, ou à usage sous forme d’extraits, non respectueux de l’entièreté du témoignage, même dans un cadre scolaire. Cette collecte a été pensée comme une médiation, à trois (réalisateur, témoin, interviewer), et non, comme souvent, à deux (témoin, interviewer). Elle se veut respectueuse de l’intimité des personnes filmées (et de leur souhait initial de venir vers nous), et soucieuse, pour chacune d’entre elles, de trouver la bonne distance : celle qui met en confiance et autorise le témoin à livrer son récit, tout en donnant une place à de futurs spectateurs, quel que soit leur statut, en les invitant à voir, sans le filtre ou le détour d’une base de données, l’entretien filmé.

Pour ce qui concerne Christian Delage, ces choix procèdent de plusieurs expériences : celle de réalisateur, avec Nuremberg. Les Nazis face à leurs crimes, 2006 et De Hollywood à Nuremberg : John Ford, Samuel Fuller, George Stevens, 2012 (« Bringing History into the Present Through Film: An Historian in the Archives of Nuremberg », Cineaste, 37.1, pp. 34-39), où il a eu l’occasion de filmer des survivants de la Shoah. Celle de concepteur de parcours permanent de musée (Mémorial de l’internement et de la déportation de Compiègne, 2008), et de commissaire d’exposition, avec Filmer les camps, (Mémorial de la Shoah, 2010), où il a réfléchi avec des scénographes et des graphistes à la manière de montrer les images des camps et les premiers témoignages filmés par les Alliés (« Écrire l’histoire à l’ère de sa reproduction muséographique », Imagination et Histoire, enjeux contemporains, textes édités par Marie Panter, Pascale Mounier, Monica Martinant et Matthieu Devigne, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2014, pp. 155-167). Mais également, d’un retour sur les expériences des grandes institutions patrimoniales comme le Musée de l’Holocauste de Washington, le Fortunoff Video Archive for Holocaust Testimonies de Yale, le Mémorial de Yad Vashem et le Mémorial de la Shoah à Paris.

L’histoire de la mémoire audiovisuelle de la Shoah a ainsi fait l’objet d’un programme de recherche qui s’est déroulé de 2010 à 2015, et qui a été financé par la Commission et le Service de la recherche de l’université Paris 8, le Labex Arts H2H, le programme Investissements d’avenir (ANR 10-LABX_80-81) et l’Université Paris Lumières. Commencé sous la forme d’un colloque inaugural (« Making History in the Courtroom », Cardozo Law School/Institut d’histoire du temps présent, New York, septembre 2010), dont les actes ont été publiés (The Scene of the Mass Crime. History, Film, and International Tribunals, London and New York, Routledge, 2013), le travail a ensuite paris la forme d’un séminaire de recherche franco-américain, tenu à Paris et à New York (« Places of Memory in trials and films »), animé par Christian Delage (IHTP), Michael Levine (Rutgers University) et Peter Goodrich (Cardozo Law School). Il a donné lieu à un enseignement à la Cardozo Law School à New York (« Mass Crimes: The Place of the Witness », automne 2013). Dans le cadre de ce cours, une série d’entretiens filmés avec les responsables des deux grandes collectes américaines de témoignages de la Shoah a été réalisée (Geoffrey Hartman, Renee Hartman et Dori Laub, Fortunoff Video Archive for Holocaust testimonies ; Dan Leshem, USC Shoah Foundation). À ces entretiens s’ajoute le point de vue d’un jeune cinéaste franco-cambodgien, Davy Chou, recueillant les témoignages de quelques-unes des personnalités marquantes du cinéma cambodgien dont les films ont quasiment tous été détruits par les Khmers Rouges.

Il a abouti à un cycle de conférences (« La Persistance du témoin », Mémorial de la Shoah, 8-15 novembre 2015), à une étude spécialisée sur le cas de Simon Srebnik, « Les Récits d’un survivant de la Shoah, Simon Srebnik » (Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n°132, octobre-décembre 2016, pp. 61-76), faisant suite à celle publiée en 2010 dans la revue Le Débat (« La place du témoin filmé. De Nuremberg au procès des Khmers Rouges », pp. 33-49) et enfin à la création d'une installation vidéo présentée au Mémorial de la Shoah dans le cadre de l'exposition "Regards d'artistes contemporains" (décembre 2018-février 2019).

L’un de nos axes de recherche visait la comparaison des instances judiciaires et mémorielles dans le recueil de la parole des témoins, une problématique partagée avec Élisabeth Claverie et Hélène Dumas. La présence auprès de nous de producteurs de documentaires ou de magazines radiophoniques, nous a paru importante pour bien cerner les enjeux particuliers de la voix et de son écoute, d’où vient l’accompagnement, sur la longue durée, par Jean Lebrun (France Inter) et Valérie Nivelon (RFI), de nos rencontres avec les victimes et les témoins.

À ce jour, nous avons filmé vingt personnes. Les entretiens se sont déroulés à Paris, mais également à Saint-Denis, autour du Stade de France.