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Etiqueter les matériaux et nommer les technologies textiles : l’innovation au tournant de 1963-1964

par Valérie Guillaume

 

Depuis la découverte des matières synthétiques dans les laboratoires de l’industrie chimique, le textile contemporain ne se laisse plus identifier au toucher. Le 25 octobre 1963, un décret du ministère de l’Agriculture réglemente pour la première fois l’étiquetage des matières entrant dans la composition des produits textiles [1] . Ainsi, depuis cette date, la matière révèle son identité par le truchement d’une étiquette de composition et d’un label de qualité, complétant près d’un siècle après, la marque et la griffe qui identifient l’auteur ou le fabricant du modèle [2]. L’étiquetage d’entretien, qui lui est antérieur, reste facultatif. Ce décret entérine la bipartition traditionnelle des matériaux, d’origine naturelle (végétale et animale) et d’origine chimique. L’étiquetage de composition touche l’ensemble de la filière industrielle que nous mettons à l’étude dans cet article. La concurrence entre les producteurs de fibres naturelles et de fibres chimiques, qu’amplifie le phénomène de substitution des matériaux, est exacerbée plus en aval par un transfert de technologies textiles. La maille (ou tricot) l’emporte en production sur la chaîne et trame (ou tissu) à compter de 1964. À partir de 1966, un Comité interprofessionnel de la rénovation des industries textiles (CIRIT) est mis en place, comité auprès duquel tous les intervenants de la filière industrielle (producteurs de fibres, fabricants textiles, fédérations professionnelles de branches, structures de recherches…) sollicitent des aides et subventions. Ses ressources proviennent d’une taxe parafiscale assise sur les entreprises de la branche d’activité. Mais si l’examen des centaines de demandes de subventions donne certes le sentiment d’une dynamique (remplacement des machines, effort de promotion…) et ce, malgré des crises conjoncturelles répétées, l’absence de stratégie industrielle à vocation fédératrice demeure. Le scénario des grands programmes qui lui succédera formalise des stratégies industrielles et commerciales alors internationales.

Les textiles artificiels

C’est en fait leur procédé de mise en œuvre chimique qui distingue les fibres artificielles des fibres synthétiques. Les « fils et les fibres textiles artificiels sont obtenus par filage de substances macromoléculaires naturelles transformées ou solubilisées par l’action d’agents chimiques » [3] . Le nom du comte Hilaire de Chardonnet reste attaché à l’histoire de la fibre artificielle depuis le brevet, déposé en 1884, de filage d’un collodion par la dissolution de nitrocellulose dans un mélange d’éther et d’alcool. La conception de la viscose par les chimistes anglais Croos, Bewan et Beadle date de 1890 et son application industrielle débute en 1898 [4] . Le procédé repose sur « la coagulation du filament et sur la régénération de la cellulose opérées simultanément par extrusion et étirage en milieu alcalin ». En France, près d’une quinzaine de filatures de type cellulosique sont construites entre 1900 et 1930 [5] . Le 8 juillet 1934, un décret interdit l’emploi abusif du mot « soie » dans la dénomination « soie artificielle » qui désignait jusqu’alors cette production et retient l’appellation Rayonne-Viscose pour les filaments continus, et Fibranne-Viscose pour les fibres discontinues. Remplacer la soie, ou même le cuir – car les savants anglais ont découvert le procédé viscose alors qu’ils cherchaient à imiter le cuir –, inscrit la recherche dans une logique progressiste de substitution. Mais les pénuries d’approvisionnement textile pendant la Seconde Guerre mondiale entachent son image de modernité, particulièrement appréciable dans les années 1930. De substitut, la fibre artificielle devient ersatz. Après la Seconde Guerre mondiale, la production et la consommation de ces fibres diminuent régulièrement au cours des années 1950 et 1960. Pour permettre le remplacement et l’oubli de désignations dont la connotation reste négative, la norme d’août 1973 portant sur la dénomination des fibres textiles prévoit une période de résorption [6] .

Les textiles synthétiques

Selon les termes du décret de 1963 portant sur l’étiquetage de composition, « les fils et les fibres synthétiques sont obtenus par le filage de substances créées par synthèse chimique ». Les fibres synthétiques sont dérivées des produits de raffinage du pétrole (naphte). Dans les années 1920, le chimiste allemand Hermann Staudinger (1881-1965) découvre les principes de la synthèse macromoléculaire. Les monomères sont constitués de molécules simples qui, par réaction chimique ou polymérisation, se combinent entre elles pour donner naissance à des macromolécules, les polymères. Les récents travaux de Pap N’Diaye sur l’histoire de l’entreprise Du Pont de Nemours rendent compte des orientations de recherche développées par l’équipe de Wallace H. Carothers (1896-1937) aux États-Unis à la fin des années 1920. L’investigation dans la structure des polymères permet de créer la chaîne polyamide 6.6 dont le brevet est déposé en 1938 [7] . Comme la découverte inquiétait sous le prétexte que « Du Pont prétendait avec le Nylon surpasser la soie, et donc la nature », l’entreprise, « plutôt que d’insister sur la mystérieuse chimie des polyamides au risque d’effrayer la population, […] vanta désormais les qualités pratiques et esthétiques des bas nylon […]. L’attention s’était portée de la matière (le nylon) au produit de consommation (les bas) » [8] . Dans une chronique devenue fameuse, Roland Barthes décrit la fascination du public parisien pour cette substance : « Malgré ses noms de berger grec (Polystyrène, Phénoplaste, Polyvinyle, Polyéthylène), le plastique, dont on vient de concentrer les produits dans une exposition, est essentiellement une substance alchimique. À l’entrée du stand, le public fait longuement la queue pour voir s’accomplir l’opération magique par excellence : la conversion de la matière. […] D’un côté, la matière brute, tellurique, et de l’autre, l’objet parfait, humain ; et entre ces deux extrêmes, rien, rien qu’un trajet » [9] . Dix ans plus tard, L’Industrie textile constate la vulgarisation des matériaux synthétiques dans l’univers domestique quotidien, gommant l’effet initial de la nouveauté : « Aucun consommateur ne s’intéresse aujourd’hui à l’origine technique d’un produit. La seule chose qui l’intéresse est son utilisation, sa capacité à satisfaire un désir, un rêve » [10] . La consommation croît à tel point que, dès le 8 juin 1962, le quotidien Le Monde relève que « près du quart des principales fibres consommées par l’industrie textile mondiale sont des fibres chimiques ». Les trusts chimiques américains, européens, et japonais se livrent à une compétition commerciale inédite : ils renchérissent sur les dénominations génériques des fibres synthétiques en menant une politique commerciale d’inflation d’appellations et de marques. L’étiquetage de composition préserve ainsi l’information sur la matière première alors que la famille des fibres s’est considérablement élargie et que les marques prolifèrent en conséquence. Jardin des Modes cite cet exemple « des étiquettes de la marque Tergal qui portent en caractères plus petits mais distincts : fibre polyester et laine, ou fibre polyester et viscose, etc., suivant le cas » [11] . Dans chaque pays, les consommateurs retiennent davantage les marques de fibres produites par quelques groupes industriels nationaux ou implantés sur leur territoire [12] . En 1939, Du Pont de Nemours cède à l’entreprise lyonnaise Rhodiaceta les licences d’exploitation du polyamide 6.6 ou Nylon pour la France, la Belgique, l’Espagne et la Suisse. Fer de lance industriel, Rhodiacéta fabrique, dès le milieu des années 1950, les quatre classes de la famille des synthétiques, un polyamide (Nylon), un polyester (Tergal®), un polyvinylique (Rhovyl®) et un polyacrilique (Crylor®). Après avoir fondé la société Rhovyl en 1948, Rhodiacéta a en effet démarré la production du Tergal® en 1953, et l’année suivante, a complété sa gamme de production avec Crylor® [13] . D’autres marques nous restent familières comme la Courtelle depuis que l’entreprise anglaise Courtaulds en a assuré la production à Calais entre 1961 et 1990. Mais les énumérer toutes s’avère trop fastidieux. Retenons seulement, qu’une marque enregistrée a une durée de validité limitée à dix ans, et aussi que la banalisation d’une marque expose à l’inconvénient de sa dépréciation. Les mots sont « des conventions utiles, des outils qui s’usent peu à peu et qu’on jette quand ils ne peuvent plus servir » [14] . Les exemples du Qiana et du Tergal l’illustrent bien. En 1969, vingt ans après le lancement du Nylon, Du Pont de Nemours propose en effet un nouveau polyamide, le Qiana®. Son toucher, doux et « soyeux », son aspect gonflant en fait un meilleur substitut à la soie que le Nylon. En vantant les qualités de la nouvelle matière, un commentaire de la revue La Femme Chic énumère les inconvénients des premiers Nylon, à savoir le jaunissement et les sensations de moiteur et d’humidité [15] . La haute couture, qui propage ainsi une image progressiste, utilise des étoffes en Qiana. En 1973, L’Industrie textile relève que la « fibre polyamide de luxe » – car son prix la rend plus chère que la soie ! – « occupe une place importante dans les collections de haute couture et de prêt-à-porter de luxe en Allemagne, en France et en Italie » [16] . La mention du Qiana disparaît cependant des colonnes de la presse professionnelle après 1975-1976. Le Tergal® est une fibre polyester dont la production commence en France en 1954. Le mélange Tergal et laine peignée, à proportion respective de 55 % pour 45 %, fait l’objet d’une promotion intensive à partir de 1956. En 1966, le groupement Eural, affilié à Rhône-Poulenc, redouble le phénomène promotionnel sous la dénomination « Eural-Tergal ». Il est vrai que la concurrence du mélange dans les mêmes proportions de Térylène® (la marque anglaise du polyester) et de laine peignée, que sept fabricants du Yorkshire mettent sur le marché à partir de 1965, stimule toutes sortes d’initiatives commerciales [17] . Ainsi, l’étude comparée de l’étiquetage de composition, que la législation française modifie encore après 1963 par deux décrets, en 1973 et en 1988, et de l’étiquetage des marques, met en évidence de nouvelles perspectives. L’information sur la matière première mentionne en apposition un essaim de termes et de figures graphiques valorisant un produit industriel spécifique. En décembre 1966 [18] , L’Industrie textile dresse en complément la liste des fonctionnalités textiles : la lavabilité, l’infroissabilité, l’indéformabilité, la solidité des coloris, la légèreté, l’élasticité, la résistance au boulochage, le toucher, l’imperméabilité. Et, en aval de la filière, il n’est pas surprenant que les couturiers retiennent des caractéristiques presque identiques : « lavage aisé, séchage rapide, infroissabilité, permanence de l’aspect » [19] . Pour désigner cette « multiplication des possibles », le prospectiviste Alvin Töffler inventera en 1974 le mot « hyperchoix » [20] .

La contre offensive des labels de qualité

Alors que l’identification – littérale et symbolique – accompagne, avec une célérité constante, la commercialisation des textiles synthétiques, il n’en demeure pas moins que ces fibres, loin d’être utilisées isolément, sont employées mélangées aux matières d’origine naturelle, la laine et le coton surtout. Les observateurs contemporains relèvent l’apparition de ce qu’ils dénomment dans un premier temps, « l’intertextilisation », c’est-à-dire l’emploi généralisé dans tous les secteurs de la production textile des fibres chimiques et des fibres naturelles [21] . « Le cloisonnement qui existait auparavant entre les branches de l’industrie textile tend à disparaître par l’emploi généralisé des mêmes matières premières », note un rapporteur au Plan en 1956 [22] . Plus de dix ans après, « on peut dire que pratiquement tous ces secteurs sont aujourd’hui des secteurs multifibres, où fibres naturelles et fibres artificielles et synthétiques ont appris à coexister, et très souvent à se mélanger harmonieusement. Le producteur de tissus et de vêtements peut maintenant choisir toutes les fibres qui conviennent à son produit… et dans un sens, nous pouvons considérer cela comme un transfert de pouvoir en aval de la chaîne de production vers le fabricant du produit final » [23] . L’optimisme de ces commentaires ne saurait occulter la situation concurrentielle à laquelle les industries très anciennes de la laine et du coton ont été confrontées soudain. Car les fibres chimiques, « humaines (rappelons que les fibres naturelles sont d’origine végétale ou animale ), sont arrivées sur le marché avec d’énormes prétentions. […] Ici, vraiment, l’homme fait mieux que le mouton ». L’exaltation de l’homme démiurge est portée à son comble. D’autant que la chimie ajoute, à la revendication de qualité, la production de quantités constantes « pour subvenir aux besoins croissants de l’humanité » [24] . Dix ans plus tard, le mot d’ordre reste le même. La laine et le coton « doivent faire place aux fibres synthétiques » [25] . L’industrie nationale produit alors 50 % de fibres synthétiques, 41 %de coton, et 13 % de laine [26] ; ces chiffres suscitent une émulation originale dont l’histoire successive des industries lainière et cotonnière rend compte. Dès les années 1960, les producteurs et industriels lainiers mènent simultanément plusieurs opérations de reconquête des marchés. Le constat demeure sans appel pour leur secteur : « la concurrence faite à la laine provient surtout de trois catégories de fibres synthétiques, à savoir les polyamides, les polyesters et les acryliques » [27] . Certes, les décrets d’étiquetage de composition des textiles préservent l’entité du matériau avec les mentions « pur », « tout » « entièrement » puis, en 1973, « 100 % ». Mais, loin de s’en contenter, les professionnels ajoutent plusieurs labels de qualité. Le Secrétariat international de la laine (IWS, International Wool Secretariat), fondé en 1937 par des producteurs australiens et néo-zélandais, lance d’abord, en 1964, le label « Woolmark » dont le graphisme évoque une pelote. La laine vierge provient exclusivement de la première tonte du mouton. Depuis les années 1970, les campagnes de promotion associent à la matière vierge, c’est-à-dire non mélangée, l’image biblique de brebis et de bergers, de crèches et de bons pasteurs. La laine est une fibre naturelle qui n’est pas employée dans son état brut et qui nécessite de nombreuses opérations techniques de transformation, le cardage ou le peignage de la fibre par exemple, valorisés par un autre label de qualité. « Si nous n’avons pas créé le matériau, nous l’avons tellement façonné et aménagé qu’il relève surtout de nous, de la technologie » [28] . Enfin, alors que les machines à laver le linge équipent de plus en plus de foyers, les qualités d’entretien des fibres synthétiques préoccupent surtout les industriels lainiers. La cause de la compétition entre les matières trouve bien là son origine. En novembre 1967, la revue Mademoiselle Âge tendre attire l’attention de ses lectrices sur la présence d’une nouvelle étiquette avec la mention « lavable-infeutrable ». Il est amusant de relever à la suite quelques-uns des commentaires : « Pas besoin d’être experte en laine. Il suffit d’être experte en étiquette » ou encore « Il est nécessaire que les lainages […] puissent passer par la machine à laver car la ménagère cherche de plus en plus à mettre ensemble dans sa machine la chemise en nylon et le lainage » [29] . De nombreuses études sont en effet lancées pour mettre au point des laines infeutrables et irrétrécissables au lavage. En 1969, des fabricants européens de machines à laver introduisent sur le marché de nouvelles machines à cycle laine [30] . L’Institut international du coton (IIC) est fondé en 1966 pour développer la demande de coton dans treize pays européens et au Japon tandis que « les industriels chimiques dépensent soixante-dix fois plus pour leur production que les industries cotonnières » [31] . Un label « Coton Fibre naturelle » côtoie un autre « Coton Flor », déposé en 1969 pour la protection des articles de linge de maison. Dans le secteur de l’habillement, l’Institut multiplie les études de marché dont l’une, plus surprenante, révèle les réticences des consommateurs. À leurs yeux, le coton cumule trop d’inconvénients : le coton est deux à trois fois plus lourd que le nylon, il « doit être repassé. Il nécessite du temps pour sécher et il se froisse au porter. La facilité d’entretien (ou « easy care ») du coton, comme de la laine, suscite la prise de conscience originale que les fibres naturelles s’avèrent perfectibles. En outre, ajoute l’étude, « le pire est que le coton est démodé. Il est devenu une fibre utilitaire bon marché ». La mode des années 1970 remédie cependant à cette désaffection par le « phénomène jeans » d’une part et l’engouement pour le velours d’Amiens en pur coton d’autre part. Appliqué à l’origine aux étoffes denims, le traitement de Sanforisage® améliore ensuite plus largement l’entretien des textiles en coton [32] . Le velours d’Amiens en pur coton, mais non traité, « conserve la faveur de larges couches de consommateurs et jouit des attentions de la mode » [33] .

L’étiquette d’entretien

En même temps que la qualité des lessives s’améliore, l’équipement progressif des foyers en machine à laver le linge oblige à concevoir un système d’information sur l’entretien des textiles. Le comité français de l’étiquetage pour l’entretien des textiles (COFREET) est constitué en 1964. Plusieurs organisations professionnelles du textile et de l’entretien avaient déposé auparavant, en 1958, des symboles dont l’apposition sur le vêtement reste toujours facultative. Les pictogrammes représentent un cuvier pour le lavage, un triangle pour le blanchiment, un fer à repasser pour le repassage et un cercle représentant le tambour pour le nettoyage à sec. Les ennoblisseurs textiles développent des traitements visant à éviter la formation de taches, ou encore à éliminer leur permanence. « C’est en travaillant pour la recherche spatiale que les techniciens de la Minnesota alors chargés de trouver de nouveaux traitements pour le revêtement des fusées, s’aperçurent que le mélange fluor et carbone repoussait les résurgences d’huile et empêchait la pénétration de l’eau » [34]. Jardin des Modes signale en juin 1967 (n °546) le traitement Scotchgard® conférant à tous les textiles : imperméabilité durable, protection contre les salissures et les taches liquides. Les tissus ainsi traités sont employés pour la confection de vêtements de pluie et de sport, de chasse, de bagages et de linge de table. Le traitement invite ainsi de nombreux stylistes à puiser dans la diversité des étoffes imprimées multicolores, jusqu’alors destinées à la confection de vêtements de dessous (corsages, chemisiers ou robes…) pour les utiliser à la création de vêtements de dessus (imperméables, vestes…).

L’essor de l’industrie de la maille

« Nous allons vers une civilisation où le collant en une ou deux parties devient le vêtement principal réglant une fois pour toutes la liberté des mouvements et les problèmes de pudeur, si toutefois, ils subsistent ». Le couturier Jacques Estérel ajoute : « En 1965 mes collections s’appelaient Introduction à la civilisation de la maille » [35] . Le remplacement du tissage (ou « chaîne et trame ») par le tricot (ou « maille ») est contemporain de l’amélioration des procédés de texturation des fils synthétiques, polyamide et polyester. En sortant de la filière, une pièce de métal percée de trous, le fil synthétique présente les inconvénients d’être lisse, droit et de section constante. Les opérations de texturation déforment ce fil, pourrait-on dire, en utilisant ses qualités thermoplastiques. « Les mouliniers […] ont réalisé ce miracle qui consiste à : modifier le toucher des fils, augmenter leur volume, atténuer la brillance, donner un peu d’élasticité » [36] . Le procédé de texturation Hélanca® dont le brevet est détenu par l’entreprise suisse Heberlein est introduit en France dans les années 1940. Après les recherches du moulinier lyonnais Louis Billion, ce procédé est appliqué aux fils de Nylon, dont la fabrication, rappelons-le, est assurée par Rhodiacéta. Plusieurs mouliniers français sont licenciés Hélanca® et partagent ainsi, à partir de 1963, le label Dropnyl-Hélanca® [37] . C’est depuis 1949 que Jean Laurent, un fabricant spécialisé dans les vêtements de sport, a déposé la marque Elastiss® désignant un tissu fabriqué à partir de fils synthétiques rendus élastiques par ce procédé de texturation [38] . Il le réserve d’abord à la confection de fuseaux de ski. Elle rapporte que « le premier métrage a servi à la confection d’un pantalon pour le champion James Couttet, qui a eu l’impression ainsi de faire du ski en short » [39] . Jusqu’au milieu des années 1960, la technologie textile cantonne toutefois la promotion de ce vêtement dans la sphère sportive. Le département de prêt-à-porter de sport de Christian Dior proposera ainsi en 1965 des pantalons fuseaux et vestes de ski en « Elastiss Prouvost 888 ». L’amélioration des procédés de texturation des fils polyamides en particulier, se trouve à l’origine d’une mutation industrielle. En 1964, l’industrie de la bonneterie devient, par ses effectifs, le premier secteur textile en France [40] . L’examen des brevets déposés à l’INPI par « l’industrie et le commerce de la bonneterie » pose les jalons historiques d’un des fleurons de la mode dans les années 1960 : le collant. En décembre 1956, Bernard Gilberstein, qui a fondé son entreprise de bonneterie à Troyes en 1953 dépose un procédé de fabrication « de vêtement ou sous-vêtement formant maillot ou pantalon collant ». Deux bas « sont réunis en leur partie supérieure de manière à former par leur réunion (une) culotte » [41] . L’industrie de la bonneterie perfectionne notablement le procédé entre 1958 et 1960. Le succès du collant fait en outre rebondir l’industrie auboise traditionnelle de fabrication des bas, alors en crise. Car le bas de Nylon durait « dix fois plus longtemps qu’un bas rayonne… C’était une vraie catastrophe pour la bonneterie » [42] . Mais la substitution du « bas slip » ou « collant » au bas n’est effective qu’avec la diffusion, phénoménale elle aussi, de la minijupe en 1966-1968. L’apparition du complet d’homme en polyester texturé en 1967 s’inscrit dans une phase, plus marginale en revanche, d’évolution de la mode. Au tournant des années 1970, le complet en draperie, l’emblème conservateur de la mode masculine, cède la place au complet en fil de polyester texturé, tricoté « double knit » ou double jersey. Ainsi, « un homme, à l’exception de ses chaussures peut (aujourd’hui) être habillé en maille » [43] . Au Salon européen de l’habillement masculin, au printemps 1970, on compte que 20 % des costumes sont désormais en maille. À cette date, « aux États-Unis, on alla jusqu’à prévoir qu’en 1980 quatre-vingts pour cent des costumes d’homme seraient en jersey. En France, derrière Feruch et ses « costumes pull-overs », Schreiber-Hollington, Estérel et Torrès furent à l’avant-garde de cette vogue, tout en se désolant de la médiocre qualité et de la tristesse des jerseys disponibles sur le marché, mais aussi des coupes timorées d’une confection incapable de tailler dans cette matière nouvelle autre chose que des formes anciennes » [44] . La diffusion d’étoffes, rendues aussi extensibles (par le procédé de texturation du fil) que souples (par le tricotage), coïncide donc avec l’apparition de vêtements, notamment du collant, dont la conception est ainsi très récente. Cependant, cette première génération d’élasticité des fils, des étoffes et des vêtements, est relevée dès 1963-1964 par la nouvelle technologie de l’élasthanne. Fibre synthétique élastique, l’élasthanne (mot composé de « élastique » et « polyuréthanne ») est commercialisé sous la marque Lycra® par l’entreprise américaine Du Pont de Nemours depuis 1960. En France, Rhodiacéta commercialise le fil élasthanne sous la marque Rhodastic® en 1965. Mais à l’origine « ses débouchés étaient limités en raison des difficultés de manipulation dues à sa très grande élasticité » [45] . Aussi, en 1963, deux entreprises lyonnaises, « sur les conseils de Du Pont de Nemours, expérimentent un procédé d’assemblage consistant à enrober l’élasthanne d’une autre fibre, à chaud » [46] . Comme une lame de fond, le « stretch » révolutionne la mode. Vogue pronostique aussitôt que « c’est notre vie de tous les jours qui va changer. Le jersey et sa souplesse nous avait déjà donné le goût de la liberté… mais le stretch suit votre corps comme une ombre fidèle et obéissante » [47] . L’usage de l’élasthanne ainsi enrobé se généralise immédiatement à des secteurs d’activité spécifiques de l’industrie de l’habillement. La lingerie révèle l’introduction simultanée de termes américains qualifiant l’innovation. À la suite de « stretch », on trouve pêle-mêle « stretchbra », « set », « top-plunge » (qui désigne un décolleté aussi plongeant que possible !), « push up » « body-stocking » et aussi le fameux « panty ». Celui-ci, « panty, ou pantie, gaine culotte à jambes, tire son nom de pantaloons, le mot anglais qui désignait les pantalons féminins au XIXe siècle » [48] . L’américanisation des dénominations fait ressortir la fascination, si tangible depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, pour l’american way of life. C’est en même temps que le corps est proclamé « souverain. C’est l’essentiel de la mode cette année. C’est aussi son point de départ et son secret […] Les nouvelles gaines toujours plus souples, toujours plus élastiques, plus fines, plus invisibles, et qui dorénavant adhèrent au corps et maintiennent sans le comprimer, au point qu’elles s’identifient à la chair » [49] . À cette observation, le philosophe François Dagognet répond que « le tensif et l’élastique » impliquent « le retour sur soi – l’élasticité – », et ouvrent ainsi « le chemin qui conduit à l’individualisation » contemporaine [50] . D’abord destinées à se substituer aux fibres naturelles, les fibres chimiques se révèlent comme des constituants spécifiques instaurant d’infinies possibilités d’échanges et d’interactions dans la création textile et vestimentaire. L’architecte et designer italien Ezio Manzini distingue deux phases d’innovation dans « le système des objets. Le nouveau matériau est (d’abord) employé de façon imitative, comme simple substitut du matériau en usage. Dans une seconde phase, c’est le système tout entier qui est redéfini » [51] . La technique d’enrobage du fil élastique et le vêtement de dessous, puis de dessus, moulant le corps se retrouvent en concomitance. Il s’établit ainsi une relation de connivence entre le fil et la peau, élastiques tous deux. Parallèlement, l’énoncé proliférant de la composition des textiles survient alors que la mode révèle le corps comme jamais auparavant : la minijupe en est bien le paradigme. Doublé d’une floraison de marques et de logotypes déposés, un lexique de praticiens des matières et des fibres se trouve désormais à la disposition du consommateur. L’étiquetage de composition transforme ainsi une observation sensorielle en lecture. La matière ne se prête plus à la reconnaissance par le toucher, elle devient un exercice commun de regard. À l’instar de la mode, assurément.

 


[1] Journal officiel de la République française, 30 octobre 1963, décret n° 63-1075 du 25 octobre 1963.

[2] Sur la définition de la griffe et de la marque, voir Françoise Vittu, Au Paradis des dames, nouveautés, modes et confections, 1810-1870, Paris, éd. Paris-Musées, 1992, p. 50-52.

[3] Ibid., Définition de certains articles textiles en application du décret n° 63-1075.

[4] ITF Maille, centre de recherches de la Bonneterie, les matières textiles, 1980, Programme d’initiation à la technologie textile, 3e trimestre 1983, ANFOCOTEX. Notice « viscose » du Dictionnaire de la mode au XXe siècle, Paris, éd. du Regard, 1994, p. 561.

[5] Patrice Richard, Jean-Louis Pelon, Michel Silliol, Mémoires de viscosiers, Grenoble, PUG, 1992, p. 17. La SNV devient en 1956 la Compagnie industrielle des textiles artificiels et synthétiques CTA. En 1971, dans le cadre de la restructuration des industries textiles chimiques, CTA et Rhodiacéta sont absorbées par Rhone-Poulenc Textiles (RPT).

[6] Norme NF 600 004. Depuis 1976, les appellations fibranne et rayonne sont prohibées. L’appellation viscose s’applique désormais simultanément aux deux procédés de filage.

[7] Pap N’Diaye, Du nylon et des bombes, Les ingénieurs chimistes de Du Pont de Nemours, Le marché et l’État, 1910-1960, thèse de l’EHESS, décembre 1996, p. 5 et 191.

[8] Ibid., p. 176-177.

[9] Roland Barthes, Mythologies (1957) : « le plastique » , dans Oeuvres complètes, 1942-1965, tome 1, Paris, Le Seuil, 1993, p. 668.

[10] Octobre 1968, n° 972, p. 608.

[11] Janvier 1965, n° 517, p. 57.

[12] Pierre Cayez, Rhône-Poulenc, 1895-1975, Contribution à l’étude d’un grand groupe industriel, Paris, A. Colin/Masson, 1988, p. 196.

[13] En juillet 1953, Rhodiacéta conclut avec l’anglais Imperial Chemical Industries ou ICI le droit d’utiliser le brevet Whinfield et Dickson pour un polyester baptisé en France Tergal®. Rhovyl est le premier synthétique français ; le brevet de la chlorofibre est déposée le 22 juin 1941 par Rhodiacéta.

[14] Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature, Paris, Gallimard, 1947. Voir aussi Hélène Laroche, Yan Tucny, L’Objet industriel en question, Paris, éd. du Regard, 1985, p. 60.

[15] N° 516, coll. H. 1969, non paginé.

[16] Mars 1973, n° 1021, p. 160. Le Qiana® est la marque commerciale d’une fibre polyamide à filaments trilobés très fins, et à retrait variable. Voir ITF Maille, op.cit., 1980, p. 31-32.

[17] L’Industrie textile, novembre 1965, p. 818. Le mélange anglais est appelé White Rose. En septembre 1968, L’Industrie textile relève que la marque Eural-Tergal remplace « une marque usagée, le Tergal » , p. 611.

[18] N° 952, p. 743.

[19] La Femme chic, n° 500, collection Hiver 1965, non paginé.

[20] Alvin Toffler, Le Choc du futur, Paris, Denoël, 1974. Voir aussi Thierry Gaudin, 2100 Récit du prochain siècle, Paris, Payot, 1990, p. 131 : « ce choix plus ouvert, [susceptible de] mobiliser une méthodologie nouvelle : l’analyse de la valeur. Quel matériau remplit les fonctions dont j’ai besoin ? »

[21] AN, 77 635, art. 32, Préparation du Ve Plan, rapport du comité sectoriel de l’industrie textile, 22 décembre 1969.

[22] Archives du ministère de l’Industrie et des Finances, cote H 1963 (1956).

[23] L’Industrie textile, octobre 1968, n° 972, p. 607.

[24] L’Industrie textile, novembre 1961, n° 896, p. 813-814.

[25] L’Industrie textile, novembre 1970, n° 995, p. 671.

[26] L’Industrie textile, mai 1970, n° 990, p. 315.

[27] Documentation française, Textiles et CEE, Problèmes économiques, 8 août 1967, Note du groupe international de la laine.

[28] François Dagognet, Rematérialiser, Matières et matérialismes, Paris, Vrin, 1985, p. 104.

[29] Mademoiselle Age tendre, mai 1967, n° 31 encart publicitaire, novembre 1967, n° 37. L’Industrie textile, février 1969, n° 976, p. 131.

[30] l’Industrie textile, avril, n° 978, p. 31

[31] L ’Industrie textile, novembre 1970, n° 1077, p. 804.

[32] Sanfor® et Sanfor-Set® sont des marques commerciales déposées par Cluett, Peabody & Co pour désigner une norme de rétrécissement contrôlé des tissus, à l’origine appliquée aux tissus denims. Voir le Dictionnaire des fibres et technologies textiles, Centre des technologies textiles, Québec, Saint-Hyacinthe, 1994, p. 162. Le procédé est attesté dans les années 1950. Nous ignorons la date de dépôt du brevet sans doute dans les années 1930.

[33] L’Industrie textile, juillet-août 1967, n° 959, p. 805. Formé par la trame, le velours d’Amiens offre une gamme élargie, de l’uni au mille-raies.

[34] L’Industrie textile, décembre 1969, n° 985, p. 762, mai 1970, n° 990, p. 354. La Minnesota est plus connue sous le nom 3M. l’enduit de polytétrafluoroéthylmène Teflon est une marque déposée par Du Pont de Nemours en 1954, Bulletin de l’INPI, n° 52 253, 14 septembre1954.

[35] Jacques Estérel, « Création et mode » in Les polyesters dans l’industrie textile française, 18 novembre 1970, Laboratoires Sandoz, p. 93 et 103 : Jacques Estérel doit la réussite commerciale de sa maison de couture à la robe de mariée de Brigitte Bardot (1959).

[36] L’Industrie textile, janvier 1974, n° 1030, p. 17. Le moulinage consiste à tordre et/ou à assembler un ou plusieurs fils avant de les utiliser pour le tissage ou le tricotage. La texturation, assurée par les industriels mouliniers, ne concerne que les fils synthétiques. « Les fils textués peuvent être réalisés par torsion, fixage et détorsion (Nylon mousse), frisage (Ban-Lon)…bouclage (Taslan)… le fil mousse Hélanca, obtenu en assemblant un fil de torsion S et un fil de torsion Z est utilisé en tricotage » I. Brossard, Technologie des textiles, Paris, Dunod, 1988, p. 157. Huguette Astruc « Les tissus de A à Z » , Jardin des Modes, août 1967, n° 546, p. 6, précise quelques marques commerciales des procédés de texturation Ban-Lon par Joseph Bancroft & Sons, États-Unis, Hélanca par Heberlein, Suisse, Rhodiavyl par Rhodiacéta, France, Crimplene par ICI, Grande-Bretagne, etc.

[37] INPI, Marque enregistrée Dropnyl (Association pour la diffusion, la recherche, l’organisation et la promotion des fils texturés ou moulinés), dépôt n° 211 826 du 21 septembre 1963. Voir Huguette Astruc, « Les tissus de A à Z » , Jardin des modes, juin 1966 : Elastiss et août 1966 : Hélanca.

[38] INPI, brevet n° 80 296/1 001 086, 6 septembre 1961, « 3e certificat d’addition au brevet pris le 8 décembre 1949. Ce tissu élastique en chaîne et en trame est composé pour la chaîne d’un fil synthétique élastique ayant subi une surtorsion, un libre retrait par traitement thermique et une détorsion, et pour la trame, d’un fil composite formé d’une âme en fil de fibre continue étirée capable de se rétracter, ladite âme étant enrobée d’un fil en fibre discontinue » . Le premier pantalon-fuseau est réalisé pour le champion de ski Émile Allais en 1930 par Armand Allard, tailleur à Megève.

[39] 9 novembre 1967, n° 1142, p. 145.

[40] Martin Vanier, Maille et bonneterie auboises, Épernay, éd. Orcca, coll. « Histoire et modernités » , 1993, p. 176.

[41] INPI, brevet n° 1 168 224, 19 décembre 1956. Groupe 16, classe 1. Voir aussi le Dictionnaire de la mode au XXe siècle, op. cit., p. 171. Béguy fabrique alors des « bas sans couture tels Quels. B. Gilberstein propose à partir de 1958 les bas Dimanche puis avec la collaboration de Publicis, les bas Dim vendus en chapelet » .

[42] M. Vanier, op.cit., p. 70.

[43] L’Industrie textile, février 1972, n° 1009, p. 142.

[44] Farid Chenoune, Des modes et des hommes, deux siècles d’élégance masculine, Paris, Flammarion, 1993, p. 284 : « Le jersey ne fait aucun pli, n’exige aucun entoilage et est rapide à fabriquer » .

[45] L’Industrie textile, juin 1965, n° 936, p. 410. La fibre est un polymère synthétique comprenant au moins 85 % de polyuréthanne segmenté. Voir aussi L’Industrie textile, mai 1965, n° 935, p. 17. L’appellation ancienne élastomère est aujourd’hui remplacée par élasthanne.

[46] Il s’agit de Champier à Tarare et de Bonneau-Alexandre à Lyon ; le procédé est baptisé Champalex.

[47] Juin 1965, p. 59.

[48] Farid Chenoune, Les dessous de la féminité, un siècle de lingerie, Paris, Assouline, 1998, p. 120.

[49] Vogue, mai 1965, p. 47.

[50] François Dagognet, Corps réfléchis, Paris, Odile Jacob, 1990, p. 201-202.

[51] E. Manzini, La Matière de l’invention, Paris, éd. du Centre G. Pompidou, 1989, p. 49.

 

 

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