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Institut d’histoire du temps présent - IHTP

 
 
 

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« Historiographie de guerre et historiographie du temps présent : cadres institutionnels en Europe occidentale, 1945-2000 » in Bulletin du Comité international d’histoire de la deuxième guerre mondiale (vol. 30-31, 1999-2000), pp. 191-215.

Pieter lagrou

 

Une question aussi vaste que celle de la place de la Seconde Guerre mondiale dans le XXe siècle qui vient de se clore n’appelle pas une réponse précise. Dans le souci du concret qui motive l’historien positiviste, je propose donc une interrogation en forme de poupées russes. Si nous reculons devant la tâche d’esquisser la place de la guerre dans l’histoire, ne pourrions nous tenter de poser la question de la place de l’historiographie de la deuxième guerre dans l’historiographie émergente du deuxième vingtième siècle (1939-1999) ? Face à l’amplitude à peine réduite du défi, je tenterai d’offrir un début de réponse à une question ponctuelle qui n’en représente qu’une infime partie : le rôle des instituts d’Europe occidentale, membres du Comité international d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale, dans l’émergence d’une histoire du temps présent dans ces mêmes années. Le traitement de cette question réserve au lecteur une nouvelle déception, puisque je m’appuierai essentiellement sur les exemples d’Amsterdam, Paris et Bruxelles, avec quelques références occasionnelles seulement à Munich, Milan, Vienne et Copenhague et un silence éhonté sur tous les autres.[1]

Le texte qui suit comporte trois parties : l’origine de ces instituts, leur évolution institutionnelle et une tentative de bilan. Tout d’abord, pourquoi a-t-on tenu, après 1945, à créer des institutions particulières pour s’occuper de l’histoire récente et quelle était la tâche qu’on leur a assignée ? Ensuite, pourquoi ces instituts existent toujours aujourd’hui, alors qu’ils étaient tous prévus comme des créations temporaires ? Enfin, quels ont été, en cinquante ans d’activités, leurs rapports avec les archives, avec l’expertise historique, avec la politique ?

Des créations exceptionnelles

Il convient tout d’abord de rappeler que la chose n’allait pas de soi. Ces instituts étaient des créations exceptionnelles, avec un cadre institutionnel sans équivalent. Ils étaient prévus comme temporaires, devant être liquidés une fois leur tâche accomplie. Issus directement d’initiatives gouvernementales, ils furent généralement rattachés, à l’époque de leur création, au cabinet du Premier Ministre ou du ministre de l’Enseignement et de la Recherche. Traditionnellement, pourtant, dans les démocraties parlementaires anciennes comme la France, les Pays-Bas et la Belgique, l’État n’avait pas un rôle prépondérant dans la recherche scientifique en général et moins encore dans la recherche historique. L’histoire comme discipline scientifique y était principalement pratiquée dans les universités et établissements d’enseignement supérieur, soucieux de leur indépendance vis-à-vis du pouvoir politique. Plus encore, le « pluralisme historiographique » y était perçu comme le corollaire naturel du pluralisme politique – c’est-à-dire : à chaque famille politique sa propre historiographie. Aux Pays-Bas et en Belgique, l’historiographie académique était la réserve d’universitaires, appartenant à des institutions à l’appartenance politique et confessionnelle claire (les universités Catholiques de Louvain et de Nijmegen, les Universités « Libres » de Bruxelles (signifiant laïque) ou Amsterdam (signifiant protestant) etc.) Ces différentes historiographies formaient des univers cloisonnés, avec bien peu d’échanges transversaux et elles ont connu un développement sans précédent dans l’après-guerre, continuant dans une certaine mesure jusqu’à aujourd’hui. Ce pluralisme figé, correspondant intellectuel du Proporz autrichien, était défendu comme pierre angulaire du modèle démocratique de coexistence pacifique de différentes communautés et familles politiques dans ces différents pays. En France, le modèle républicain refusait l’institutionnalisation de ces particularismes, mais il n’en reste pas moins vrai que l’historiographie française des années d’après-guerre était elle aussi fortement morcelée selon des clivages politiques et que l’idée même d’une historiographie « nationale » institutionnalisée suscitait la méfiance.

L’anomalie est d’autant plus surprenante que ces instituts sont créés à une époque où l’historiographie à l’initiative de l’État a particulièrement mauvaise presse, étant associé au totalitarisme – celui du nazisme et de la collaboration et leur Gleichschaltung de l’histoire et celui des régimes communistes, antagonistes des régimes parlementaires occidentaux dans la Guerre Froide. En effet ces Instituts sont créés à la fin de la Seconde Guerre mondiale (Pays-Bas, 1945), issus de précurseurs eux-mêmes créés à cette époque (en France, 1946-1951-1978) ou créés plus tardivement, mais avec l’histoire de la Seconde Guerre mondiale ou du nazisme comme principal objet d’études (en Italie, 1949-1967 ; en Allemagne, 1950 ; en Autriche, 1963-1983 ; en Belgique, 1970). S’il s’agissait en Italie, en Allemagne de l’Ouest et en Autriche de créer des pratiques pluralistes après de longues années de dictature, pour la France, les Pays-Bas et la Belgique, la libération de la domination étrangère impliquait une volonté de renouer avec les traditions d’avant guerre, décrites ci-dessus. D’où vient donc, à ce moment si peu propice, la nécessité perçue de créer des instituts particuliers, tout à fait atypiques dans leurs contextes nationaux respectifs 

Documenter l’héroïsme

La première nécessité invoquée est celle de la collecte et de l’archivage de documents et de témoignages. Avant même la fin de la guerre des voix s’élèvent dans la presse clandestine et au sein des gouvernements en exil pour souligner l’importance et l’urgence de cette tâche. Les contemporains semblent hantés par le danger d’une disparition à jamais des traces d’une époque cruciale du passé national. Or, que veut-on sauver de l’oubli et pourquoi cette opération de sauvegarde requiert-elle la création d’institutions particulières ? C’est avant tout la résistance, le combat clandestin, tout ce passé glorieux qui n’a pas laissé ses traces dans les archives publiques. Les Archives nationales, institutions qui ont la collecte de documents comme tâche centrale, recevront une documentation considérable produite par les autorités en place, les administrations qui ont fonctionné sans discontinu sous la domination de l’occupant et qui ont souvent collaboré. L’urgence est bien là : en 1945 les rappels de ce que l’on veut oublier sont abondants et les traces de ce que l’on veut honorer dans la mémoire sont bien faibles. Honneur éphémère et honte durable, c’est ce spectre que doivent combattre les instituts d’histoire récente, exceptionnels tant par leur forme que par leur tâche. Un des enjeux de cette entreprise sera la constitution de collections aussi complètes que possibles de journaux clandestins, fleurons de la collection de tous ces instituts, présentés très explicitement comme témoignages de l’ampleur et de la diversité de la résistance nationale. Viendront ensuite les collections de messages échangés entre Londres et la résistance, la reconstruction des réseaux, les témoignages des responsables. Tous ces documents, rares, précieux, fragiles, sont conservés à la fois comme sources pour la recherche historique et comme reliques, participant à un rituel commémoratif. En Italie en particulier s’y ajoute une motivation supplémentaire : les anciens mouvements de résistance ne font pas assez confiance aux autorités de l’État et aux Archives nationales pour leur confier leur documentation, qu’ils préfèrent gérer de façon autonome.[2]

Documenter les crimes ?

Documenter l’héroïsme de la résistance fut l’objet principal de ces instituts à l’époque de leur fondation (très explicitement dans la dénomination des instituts autrichien et italien), mais non l’objet exclusif. Documenter les crimes de l’occupant et de ses collaborateurs en était un autre. Seulement, à la différence du précédent, cette tâche ne concernait pas seulement les historiens, mais aussi et en premier lieu la justice nationale et internationale, les commissions des réparations et les administrations chargées de l’assistance aux victimes. Si il y a eu une collaboration pratique dans une première phase de collecte de documents – relaté avec verve par exemple par Louis de Jong, décrivant sa tournée en camion à travers une Allemagne dévastée pour charger des tonnes d’archives – justice et administration d’une part et historiens de l’autre ont généralement respecté le partage des tâches : établir les responsabilités individuelles pour les uns ; reconstituer les événements dans un cadre collectif pour les autres. On peut d’ailleurs dire, de façon schématique, que pendant les deux premières décennies de l’après-guerre ces deux groupes se sont soigneusement évités par tranche chronologique : les premiers ouvrages historiques sur les crimes nazis paraissent au début des années 1950, quand la « première épuration » touche à sa fin. Si les archives et documents des mouvements de résistance aboutissent dans les fonds des instituts d’histoire récente, ceux des camps de concentration et de l’appareil de persécution aboutissent en principe dans les fonds des administrations en charge des victimes et ceux des mouvements de collaboration et des administrations coopérantes dans les fonds des ministères de justice. Jusqu’au début des années 1960 la recherche et la documentation sur les crimes de la période de la guerre sont surtout menées par les fonctionnaires en charge de l’établissement de registres de disparus et d’actes de décès, de la gestion des indemnisations et pensions. Les experts siègent dans les commissions de certification ou en service de la magistrature. Ils ne sont en règle générale pas liés aux instituts d’histoire récente. Si certains « experts » de ces instituts, surtout aux Pays-Bas, remplissent une fonction de recherche et de conseil, ils le font en tant que fonctionnaire, tenu par une obligation de réserve et de secret professionnel, rôle rigoureusement séparé de leur rôle public d’historien. D’ailleurs, la transition dans la vie intérieure de ces instituts de la phase de collecte de documentation vers la production historiographique, implique le départ de certains collaborateurs vers les administrations pour victimes de guerre. Cette répartition fonctionnelle des tâches fournit une partie (qu’une partie, bien entendu) du retard de l’historiographie sur les crimes nazis en général et le génocide en particulier. En France, une particularité supplémentaire renforce le partage des tâches. Ce n’est pas le Comité d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale qui enquête sur le génocide, mais le Centre de documentation juive contemporaine de Léon Poliakov, tout comme si le génocide ne concernait que la communauté juive et la résistance la nation tout entière.

Écrire le récit national

L’aboutissement du travail de collecte de documents et d’archivage est bien sûr la rédaction d’une ou de plusieurs synthèses de l’histoire nationale pendant la guerre. Dans les cahiers des charges, il s’agit le plus souvent de projets éditoriaux ambitieux, en plusieurs volumes, prévus dans des délais assez brefs (plutôt cinq que dix ans). Plusieurs constats s’imposent : les premières synthèses sont en règle générale produites par des auteurs qui n’ont aucun rapport avec les instituts d’histoire récente. Le caractère officiel de leurs travaux nécessite un travail long et exhaustif. Un grand projet éditorial, en vingt-sept tomes, voit le jour qu’aux Pays-Bas, mais il accuse un retard important par rapport aux prévisions initiales (les volumes paraissent, à un rythme constant, entre 1969 et 1991). Les autres instituts éditent tous une revue et plusieurs monographies, produisant ainsi une historiographie plus fragmentée. Les attentes de ces projets historiographiques sont élevées : il s’agit de rien de moins que d’établir la vérité sur la période de la guerre, vérité qui s’imposera par son caractère objectif et scientifique et qui par là créera un large consensus sur le passé national. Après les polémiques déchirantes et partisanes de l’immédiat après-guerre, l’historiographie, en établissant la vérité, contribuera donc à l’œuvre de la réconciliation nationale. À partir des années 1980, cette historiographie se verra reprocher son positivisme. En Allemagne, aux Pays-Bas et en Belgique, la confiance que l’établissement du wie es eigentlich gewesen est la meilleure contribution à l’enracinement d’une culture démocratique prime sur le projet d’éducation civique à l’enseigne de l’histoire du passé. En Autriche et en Italie, la balance penche plus vers ce dernier pôle. En France, Henri Michel en avait certainement l’ambition, mais son grand projet pédagogique d’un musée national de l’histoire de la guerre ne vit jamais le jour, à cause de l’opposition du président de Gaulle et de ses successeurs.[3]

Étroitement liée à l’entreprise de la création d’une narration nationale est la tâche diplomatique de ces instituts, de présenter la conduite de la Nation pendant la guerre à l’étranger. À ces occasions, ces instituts deviennent les représentants de leur ministère des Affaires étrangères. Plus les soupçons pèsent lourds, plus cette réhabilitation est prioritaire, comme pour l’Autriche, avec le Dokumentationsarchiv des Österreichischen Widerstandes ou pour le Danemark, avec l’action menée par Jörgen Haestrup. C’est le ministère danois des Affaires étrangères qui figure comme éditeur sur la version anglaise de l’œuvre de ce dernier sur la résistance danoise. C’est sur ordre de leurs ministres des Affaires étrangères que Henri Michel et Louis de Jong organisent des conférences internationales, ou que ce dernier publie des résumés de ses travaux en français et en anglais.

Cadre institutionnel

L’évolution de ces instituts au cours du demi-siècle qui s’est écoulé depuis la création des premiers d’entre eux, est contrastée. Prévus comme temporaires, ils ont tous survécu à toutes les crises et à toutes les initiatives de liquidation. Pour ce faire, certains ont subi des transformations fondamentales dans leur forme institutionnelle et dans leur définition même. D’une part, l’entreprise de la rédaction d’une histoire nationale globale a été beaucoup plus longue que prévue. À l’exception des Pays-Bas, aucune synthèse faisant autorité comme référence générale n’a vu le jour, et même aux Pays Bas, cette synthèse a été tardive. Les instituts d’histoire récente doivent leur survie en partie à leur défaillance à réaliser dans les délais le projet éditorial initial. D’autre part, contrairement aux attentes, l’intérêt public pour la période de la Seconde Guerre mondiale ne s’est pas éteint au cours des premières décennies après 1945. On constate même un net regain d’intérêt à partir des années 1960 et une profonde innovation de l’historiographie, souvent impulsée par ces instituts mêmes. Loin d’être resté un chapitre clos de l’histoire nationale, la période de la guerre est devenue une référence omniprésente dans le débat historiographique, y compris pour les périodes postérieures. De façon spontanée, le champ de recherche de la plupart des instituts s’est élargi pour englober la Guerre Froide et les conflits coloniaux, perçus comme parties intégrantes d’un ensemble chronologique plus vaste. À différents degrés, les instituts d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale ont évolué vers des instituts d’histoire récente. Cette évolution n’a pourtant pas effacé leur statut exceptionnel dans le paysage institutionnel et politique dans lequel est pratiquée l’histoire dans les différents pays Européens, statut issu de la grande rupture que constitue 1945.

Certains instituts n’ont subi aucun changement, ni dans leur attache institutionnelle, ni dans leur dénomination. Le premier exemple en est l’Institut für Zeitgeschichte de Munich, qui, dès sa création en 1950, et dans son appellation même avait vocation à s’intéresser au domaine mouvant de l’histoire du temps présent. Cette prescience a préservé l’Institut de bien des ennuis et a permis son ascension comme référence dans le domaine émergent de l’histoire très contemporaine, par exemple par l’édition des Vierteljahreshefte. Ses homologues Autrichien et Italien se trouvent dans une situation bien différente. Le Documentationsarchiv des Österreichischen Widerstandes à Vienne, créé en 1963 et doté d’un statut officiel en 1983 et le Istituto Nazionale per la Storia del Movimento di Liberazione à Milan, créé en 1949 et officialisé par loi en 1967, sont toujours prisonniers de leur intitulé initial, malgré l’évolution effective de leur champ de recherche, surtout dans le cas italien.[4]

Amsterdam

Pour d’autres Instituts la question de la redéfinition de leur domaine de recherche et du changement de leur attache institutionnelle s’est posée de façon cruciale. La transformation la plus récente, en date du 1er janvier 1998, est celle du RIOD (Institut d’État de documentation de guerre) en NIOD, (Institut néerlandais de documentation de guerre). Le RIOD, le plus ancien de tous les instituts survivant à ce jour, fut créé en 1945 et rattaché directement au ministère de la Recherche et de l’Enseignement.[5] C’est sous la responsabilité financière et politique du ministre que l’institut opérait : les membres de l’équipe étaient fonctionnaires et toutes ses publications étaient soumises à l’approbation ministérielle. Pour les différents volumes de l’œuvre de Louis de Jong, un comité de lecture fut constitué, composé de plusieurs dizaines d’autorités. Pour la gestion quotidienne, le directeur (de Jong lui même, de 1945 à 1979) fut assisté par un comité directeur, soigneusement composé de professeurs des universités, chacun représentant une famille politique majeure (le Proporz à la néerlandaise) et par un comité de patronage, composé, selon la même répartition, de personnalités politiques (principalement des anciens ministres). Exception dans un paysage institutionnel compartimenté en familles confessionnelles et politiques, l’Institut était donc néanmoins encadré par des organes directeurs soumis aux mêmes règles. Par contre, le Proporz ne trouva pas sa traduction dans le recrutement de l’équipe même des chercheurs, comme ce sera plus tard le cas en Belgique. Comme son nom l’indiquait, la tâche de l’institut était avant tout celle de la collecte de documents. En tant que tel, l’Institut répondait aussi aux demandes d’informations émanant de la justice ou des administrations pour victimes de guerre. Le rôle d’écrire une histoire de la guerre était confié à quatre historiens universitaires : un catholique, un calviniste, un libéral et un socialiste. Ce n’est qu’en 1955, face à la défaillance de ces derniers, que le ministre charge de ce projet Louis de Jong, avec une date de livraison cinq ans plus tard.[6] Or, la rédaction prendra beaucoup de retard, en partie à cause de la priorité que de Jong accordera à la production d’une série de documentaires pour la télévision publique. Le premier volume de l’opus magnum paraîtra en 1969 ; le dernier, vingt-deux ans plus tard. Au service de l’œuvre de Louis de Jong, l’Institut a produit une historiographie cohérente et, même si celle-ci était soumise à l’autorisation politique, indépendante de l’historiographie confessionnelle ou de parti.

Une première tentative de son ministère de tutelle de liquidation de l’Institut, dont les services et archives seraient partagés entre les Archives nationales et l’administration des victimes de guerre, échoua en 1975, suite à une levée de boucliers en faveur de la mission exceptionnelle de l’Institut pour la sauvegarde de la mémoire de la guerre. Même après le départ de sa figure de proue, Louis de Jong, en 1979, l’Institut réussit à préserver son statut exceptionnel, face aux prétentions des archives, destinataire habituel de la documentation, et face aux universités, agents privilégiés de la recherche. En 1998 finalement, son statut exceptionnel fut en quelque sorte régularisé, par son rattachement à l’Académie Royale des Sciences. L’Académie, traditionnellement une institution honorifique à tendance gérontocrate, subissait pendant la deuxième moitié des années 1990 une cure de jouvence par l’attribution de la gestion des instituts de recherche extra-universitaires, comme par exemple l’Institut international d’histoire sociale ou le Netherlands Institute for Advanced Studies. Les fonds proviennent toujours du ministère de l’Éducation et de la Recherche, mais la gestion est autonome et les employés ne bénéficient plus du statut de fonctionnaire. Hans Blom, son actuel directeur, est aussi le premier universitaire à occuper cette fonction, signe d’un rapprochement fonctionnel entre le monde académique et l’Institut. Entretemps, au cours des années 1990, les activités de l’Institut avaient pris un essor sans précédent, avec une explosion de son équipe, principalement par l’embauche de plusieurs dizaines de chercheurs contractuels dans le cadre d’enquêtes gouvernementales – du rapatriement en 1945 à la tragédie de Srebrenica – et symbolisé par son emménagement dans un immeuble somptueux, anciennement le siège d’une banque coloniale sur un des canaux les plus prestigieux d’Amsterdam et entièrement aménagé pour recueillir ses collections. Le changement de 1998, par le remplacement de l’attribut légèrement anachronique d’« Institut d’État » en « Institut néerlandais », a laissé intact la définition du champ d’investigation de l’Institut : la documentation de guerre. L’engouement public persistant pour la période de la guerre continue d’être une garantie pour la bonne marche de l’Institut, mais son avenir semblerait peut-être moins prospère si la vague était amenée à s’estomper. Une reconversion en Institut d’histoire récente a été envisagée à l’époque du changement, mais ne put obtenir gain de cause. Dans la nouvelle répartition du paysage scientifique en cours entre les universités, avec la création de pôles de recherche (Onderzoeksscholen) financés par le « NWO », le CNRS néerlandais, comme par exemple le centre d’histoire d’outre-mer à Leiden, d’histoire intellectuelle à Amsterdam ou économique à Rotterdam, un nouveau centre d’histoire contemporaine, axée sur l’histoire politique, vient d’être créé à Groningen.[7] Peut-on interpréter cet état des choses comme signe du rejet durable par le monde universitaire néerlandais d’une insertion régulière dans le paysage académique d’un institut si atypique, issu de circonstances si exceptionnelles ?

Paris

La rupture la plus significative s’opéra en France. Une première Commission d’histoire de l’occupation et de la Libération fut créée en 1946, auquel a succédé en 1950 le Comité français d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale.[8] Le Comité était rattaché au gouvernement – dans un premier temps au Président du Conseil (le président de la IVe République) et ensuite au Premier Ministre. Son fonctionnement témoignait d’une conception très administrative, avec des représentants hauts fonctionnaires de tous les ministères, un réseau national de correspondants départementaux et six sous-commissions thématiques (par ordre d’importance décroissante consacrées à l’histoire de la résistance, de la déportation, de la captivité, de l’histoire militaire, de l’histoire économique et sociale et de l’histoire culturelle, sous-entendu, de la propagande et de la collaboration). Sa priorité affichée était la collecte de documents concernant la clandestinité[9], et dans le but final de verser les fonds collectés aux Archives nationales. Son mode de travail reposait sur la constitution de fichiers, à raison de centaines de milliers de fiches par catégorie, avec l’ambition d’enregistrer de façon exhaustive tous les attentats de la résistance, toutes ses victimes, tous ses participants, de les comptabiliser et de les cartographier. Dans ce but, de très larges enquêtes furent lancées, avec des questionnaires standardisés, le dépouillement d’archives locales et l’interrogation de témoins. Dans l’exploitation de ces matériaux, le Comité s’imposait une réserve. Il se serait « borné à un travail de rassemblement d’archives, renvoyant à plus tard, conformément à la règle française de non-communication des archives contemporaines et selon l’optique ordinaire de l’historien, qui répugne à œuvrer à chaud la rédaction d’études historiques ».[10] Pourtant, son directeur Henri Michel produisit un nombre important de monographies sur la résistance française. Il s’évertuait aussi à figurer comme le pivot d’une « Europe de la résistance » en créant un « Comité international d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale » ; en rédigeant la première synthèse sur les mouvements de résistance en Europe ; en éditant une Revue de l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale largement ouverte sur les autres pays européens.

En même temps, Henri Michel et son comité niaient avec véhémence pratiquer une « histoire officielle ». Si, pour des raisons administratives et en particulier pour faciliter l’accès aux sources, le Comité était rattaché successivement au chef de l’État et au chef du gouvernement et hébergé par eux, son personnel et son budget relevaient du Centre national de la recherche scientifique. Le CNRS, créé en 1939, joua un rôle important d’impulsion et de financement de la recherche scientifique en France en dehors des universités, par nature conservatrices et peu portées sur l’innovation scientifique.[11] À travers le CNRS, les gouvernements d’après-guerre voulaient renforcer la modernisation de la recherche scientifique en France, en augmentant l’indépendance des chercheurs et de leur évaluation. Le financement par le CNRS devait être une garantie d’indépendance pour le Comité, intimement imbriqué dans les rouages du pouvoir et impulser la recherche historique d’une période dénigrée par l’historiographie académique comme du « journalisme ». Cette situation, de chercheurs du CNRS rattachés au premier ministre, ne manquait pas d’ambiguïté. Le septennat de Valérie Giscard d’Estaing fut marqué par une volonté prudente de rupture avec une gestion gaullienne de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, dont la suppression en 1975 de la journée du 8 mai comme jour férié fut un des symboles. C’est dans ce contexte que le Premier Ministre de l’époque, Raymond Barre, a décidé que le Comité ne dépendrait plus des services du Premier Ministre, mais serait un laboratoire du CNRS à part entière.[12] La rupture, qui donna naissance en 1978 à l’Institut d’histoire du temps présent, fut de taille. Le nouvel Institut, dirigé par François Bédarida, était un laboratoire propre du CNRS. S’il héritait de la bibliothèque de son prédécesseur, la quasi-totalité de ses archives fut versée aux Archives nationales et même la revue de Henri Michel fut reprise par la Fondation pour les Études de Défense nationale.[13]

Loin d’être une transition sans heurts, la liquidation du Comité et la création de l’Institut s’effectuaient sur fonds de conflit.[14] Si le nouvel Institut revendiquait la reprise de l’héritage du défunt « Comité », l’accent fut très explicitement mis sur la période de l’après 1945, avec l’ambition affichée de pénétrer dans le très contemporain (« d’hier à aujourd’hui, des années 1930 aux années 1980 »).[15] L’intitulé « Histoire du temps présent » témoignait d’une vocation sociale. Les fondateurs se distanciaient explicitement du dénigrement pour l’étude du très contemporain comme du « journalisme ». Dans la formulation heureuse d’Antoine Prost, lors de la première manifestation publique organisée par l’Institut, « l’historien n’a pas besoin de recul, c’est l’histoire qui crée le recul ».[16] Sa nouvelle indépendance signalait aussi un tournant vers « la recherche fondamentale », tout en soulignant comme « une de ses originalités » « qu’il a pour mission (...) aussi d’éclairer les pouvoirs publics dans leurs tâches d’information, de décision et de prévision ».[17] Un comité de direction fut créé, composé d’historiens (entre autres René Rémond, président, Pierre Chaunu, Jean-Baptiste Duroselle, François Furet et Alain Touraine) et de représentants du CNRS, du Premier Ministre, du ministre des Affaires étrangères et des Archives nationales. Dans sa volonté de rupture avec les pratiques d’un prédécesseur qui avait isolé la période de la guerre de l’entre-deux-guerres et de l’après-guerre, l’Institut fut pourtant rattrapé, au cours des années 1980, par l’émergence d’une obsession avec ce que son actuel directeur Henry Rousso a décrit comme le « syndrome de Vichy », un engouement public pour l’histoire de la période de l’occupation que ses fondateurs n’avaient aucunement prévu.[18] Dans ce contexte très médiatisé, émaillé de procès et d’affaires à rebondissements, l’image publique de l’Institut fut identifiée à l’histoire de la guerre, malgré une réelle diversification de ses champs de recherche. Une étape suivante dans son évolution d’un comité gouvernemental vers un institut de recherche, inséré dans un cadre institutionnel plus courant, fut son implantation au sein de l’École normale supérieure de Cachan, aux portes de Paris, en 1998. Institutionnellement, l’IHTP n’a plus un statut exceptionnel et hors pair. Sa « banalisation » institutionnelle accompagne une acceptation plus générale de l’histoire du temps présent comme sous-discipline, dont il a été le pionnier, mais qui est actuellement largement enseignée et pratiquée dans les départements d’histoire des universités et autres instituts d’enseignement supérieur en France. À l’heure actuelle et malgré son héritage particulier, l’IHTP n’est qu’un centre parmi d’autres qui s’occupent de l’histoire récente.

Bruxelles

En Belgique, la « Question Royale » avait placé l’histoire de l’occupation au cœur du débat politique et par là empêché l’émergence d’une historiographie proprement dite. Le conflit remonte à l’époque de l’invasion allemande de mai 1940, quand le roi Léopold III, commandant en chef des armées, décida de capituler et de rester au pays, contre la volonté de son gouvernement qui choisit l’exil et la continuation de la guerre. Après la libération, l’attitude du roi est condamnée par l’opinion socialiste, libérale et communiste, mais défendue par l’opinion catholique. La polémique empêche son retour sur le trône jusqu’en 1950, quand il décide finalement d’abdiquer en faveur de son fils Baudouin. Elle divise durablement l’opinion entre léopoldistes et anti-léopolistes, polarisation rendue d’autant plus explosive qu’elle recoupe les vieux antagonismes entre catholiques et laïques, flamands et wallons. Les deux camps se sont combattus à coups de propagande, tracts et affiches, de publications de documents, de référendums, de manifestations et même, lors du bref retour de Léopold en juillet 1950, de combats de rue. Si la paix civile est finalement préservée, c’est par le compromis et le silence. Même sous les gouvernements anti-léopoldistes, au pouvoir de 1945 à 1947 et de 1954 à 1958 et qui prônent la résistance comme symbole de courage patriotique, contre un roi compromis, aucune entreprise cohérente ou durable ne voit le jour visant à institutionnaliser l’étude de l’histoire de la résistance ou tout autre aspect de la période de l’occupation.[19]

À partir de 1958 (et ce jusqu’en 1999), la Belgique est gouvernée par des coalitions, composées par le parti chrétien-démocrate, alternant les partenaires libéral et socialiste. C’est dans ces configurations que sont élaborés toute une série de « compromis à la belge », complexes marchandages politiques entre groupes d’intérêts opposés. La création du « Centre de recherches et d’études historiques de la Deuxième Guerre mondiale », au nom interminable, à la fin des années 1960 participe à ce contexte. De longue date, cette création était une des revendications centrales des associations d’anciens résistants et victimes du nazisme, dans l’esprit de « documenter l’héroïsme », décrit en début de ce texte. La promesse de la création d’un tel institut, dans lequel leur rôle serait prééminent, leur aurait été faite au début des années 1960 en contrepartie de la liquidation par voie légale des dernières interdictions professionnelles dont étaient frappées certaines catégories de condamnés dans les procès de l’épuration (équilibrant ainsi un geste envers les anciens collaborationnistes par un geste en direction des anciens résistants).[20] Or, depuis 1964 existait un « Centre national d’histoire des deux Guerres Mondiales », composé de professeurs d’université autour de Jacques Willequet, dans lequel leur rôle était inexistant. Ce n’est qu’à la fin de décembre 1967 que les promesses aux associations sont suivies d’un début d’effets par la publication du décret portant création du Centre, création matérialisée non sans problème dans les deux années suivantes seulement. Un autre événement dans le même registre judiciaire a plus pesé dans la décision de créer le Centre : l’acquittement, le 21 décembre 1965 à Vienne, par la Cour d’assise autrichienne du criminel de guerre Robert Verbelen. Verbelen, chef des escadrons de la mort du SS Flamand, dont les crimes et assassinats furent tristement célèbres, s’était mis à l’abri en Autriche en 1945 en s’engageant dans les services de renseignement de l’armée d’occupation américaine et il avait acquis la nationalité autrichienne en 1959. L’acquittement était une illustration criante de l’absence d’une instance capable de produire une documentation adéquate, même pour inculper un criminel notoire.

Le Centre fut créé sous tutelle du ministère de l’Éducation nationale et rattaché à la direction des Archives nationales, sans pourtant une fonctionnarisation de ses employés. Un comité scientifique en assumait la direction, composé de huit personnalités choisies par le ministre sur une liste proposée par les associations d’anciens résistants et victimes de guerre, de six professeurs d’histoire contemporaine (un par régime linguistique et par appartenance (universités d’État, Catholiques et Libres) du directeur des Archives nationales et du directeur du centre. Ce dernier, Jean Van Welkenhuysen, était un historien militaire et diplomatique de la vieille école et d’orientation léopoldiste. La présence, au même titre, de représentants du monde associatif patriotique et de représentants du monde académique, dans un comité « scientifique » constitue une originalité forte du Centre belge, issue des circonstances particulières de sa création. Il est intéressant d’observer que ces mêmes organisations n’avaient pas obtenu de siéger dans les organes directeurs de l’Institut néerlandais, fondé en 1945, ou de la Commission française, créée l’année suivante, à une époque où leur légitimité et leur puissance étaient au plus fort. Une équipe de six chercheurs fut nommée en 1969 selon le même équilibre linguistique et institutionnel qui avait présidé à la sélection des représentants universitaires.

La dénomination détaillait les deux missions distinctes du Centre : la documentation et la recherche. Malgré son départ tardif, les résultats dans le premier domaine furent impressionnants. Par une recherche acharnée et systématique, le Centre s’est développé en quelques années seulement comme le premier centre d’archives contemporaines en Belgique, pays particulièrement dépourvu d’outils documentaires, handicapé par une loi sur les archives anachronique, datée de 1955 et entièrement dépassée par les profonds changements institutionnels opérés en Belgique depuis, handicapée en plus par l’incurie chronique dans l’administration des Archives nationales. La collection du Centre contient de riches fonds d’archives privées et publiques, de source belge, allemande et alliée. Le Centre est à la pointe de la gestion informatique des collections d’archives et permettra bientôt une consultation intégrale sur son site web. Dans sa mission de recherche, vu les prémisses, il aurait été surprenant si le Centre avait produit une historiographie à l’unisson comme son homologue néerlandais. Le « pluralisme contrôlé » de l’équipe assurait une grande diversité de sujets et d’approches. Pourtant, le Centre n’a pas reproduit l’historiographie cloisonnée de parti tel qu’elle était et telle qu’elle est en partie encore pratiquée dans les universités belges et leurs centres de documentation affiliés. En 1971 et en 1972, deux ouvrages fondamentaux sont publiés par deux chercheurs du Centre, qui constituent les ouvrages pionniers de l’histoire récente en Belgique : L’an 1940 de José Gotovitch, écrit en collaboration avec Jules Gérard-Libois, et Hitler en het politieke lot van België d’Albert de Jonghe. Gotovitch et de Jonghe se situaient tous les deux aux marges du pluralisme toléré par les milieux patriotiques et anticommunistes qui donnaient le ton au comité scientifique.[21] Les deux ouvrages, sous des angles très différents et complémentaires, ont établi de façon incontestable le cours des événements, oblitérant les versions partisanes qui avaient caractérisé la polémique autour de la question royale et ils ont dégagé les grandes lignes d’une interprétation validée par les publications suivantes au cours des trois décennies depuis leur parution. Dans un pays profondément divisé, où le dialogue de sourds entre catholiques et laïques fut complété et partiellement supplanté par celui entre francophones et néerlandophones, le Centre a pu s’imposer comme un lieu de rencontre par l’organisation de séminaires et colloques et par la publication d’une revue scientifique et elle a rendu possible un grand nombre de travaux scientifiques sur la période de la guerre.

En janvier 1997, le Centre adoptait le nouveau nom de Centre d’études et de documentation guerres et sociétés contemporaines.[22] Par la même occasion, ses statuts furent modifiés par la suppression du rôle officiel des représentants des associations d’anciens résistants et victimes de guerre. Pourtant, l’élan de l’équipe du Centre pour se transformer en un Institut d’histoire récente, comme il était apparu, par exemple, dans la transformation de sa revue en revue généraliste d’histoire du vingtième siècle, fut freiné par l’opposition conjointe des deux forces majeures dans le Comité sortant : les associations patriotiques peu enthousiastes face à une diversification chronologique par peur de voir l’histoire de la guerre comme objet principal marginalisé et les universitaires refusant la transformation du Centre en un rival dans un domaine qu’ils s’estimaient réservé (la recherche historique de la période contemporaine tout court). Le fait que son actuel directeur, José Gotovitch, est aussi professeur à l’Université Libre de Bruxelles ne peut qu’attiser les jalousies institutionnelles de part et d’autre. Elle rappelle d’ailleurs les développements les plus récents à Amsterdam et à Paris. La situation institutionnelle du Centre devient entre-temps de plus en plus problématique. Le ministère de l’enseignement et de la recherche, ainsi que la Fondation de la recherche scientifique, n’existent plus en tant que tel. Ils ont été remplacés par deux nouveaux ministères, l’un francophone et l’autre néerlandophone. L’État fédéral ne conserve plus que quelques reliquats d’une politique scientifique nationale défunte, difficilement divisibles en deux parties linguistiques, gérés dans un isolement institutionnel : la bibliothèque royale, les Archives nationales, l’Institut de météorologie et quelques centres de recherche rattachés aux musées nationaux. Le Centre fait partie de ces espèces menacées dans un pays qui s’achemine de plus en plus vers un divorce complet. Si l’on peut envisager un futur séparé pour les différentes communautés qui constituent la Belgique, on pourra difficilement séparer son passé commun (malgré les frénétiques efforts de réécriture de l’histoire par les séparatistes des deux bords). En se développant comme un lieu de recontre dans un paysage de plus en plus tribalisé, le Centre n’a fait qu’accentuer son statut exceptionnel, ce qui rend son avenir incertain, voire précaire.

Vers un bilan

Les instituts d’histoire récente en Europe occidentale, dont on vient de parcourir l’évolution, en particulier aux Pays-Bas, en France et en Belgique, partagent tous une caractéristique fondamentale qui les rend bien peu exceptionnels dans leurs contextes nationaux respectifs. Le constat est tout à fait banal, mais il mérite d’être relevé. Leur financement provient intégralement, parfois de façon indirecte, il est vrai, du budget de l’État. Pratiquement tous les secteurs de la recherche et de l’enseignement en Europe occidentale, pendant la deuxième moitié du XXe siècle, ont été entièrement financés avec l’argent du contribuable, un état fait qui recueille l’unanimité, malgré quelques infléchissements de date très récente. Pour les instituts d’histoire récente, ce sont les modalités de leur fonctionnement, leur forme et leur attache institutionnelles qui ont été exceptionnelles. Si l’on considérait comme normal que l’État finance la recherche historique, il était anormal que celui-ci essaie de la gérer. Le pluralisme parlementaire exigeait une gestion indirecte, traditionnellement par des universités indépendantes du pouvoir central (et éventuellement rattachés à une famille politique) – une application plutôt figée de l’idée que le débat historique est une affaire citoyenne. Une recherche historique centralisée et unifiée rappelait les souvenirs lointains des chroniqueurs du roi ou les ressemblances plus proches des Académies des Sciences des pays du modèle soviétique si décrié. Si pour l’histoire récente on a fait une exception, c’est parce que les circonstances étaient perçues comme exceptionnelles : l’urgence de la collecte des documents et de la sauvegarde de l’honneur national ; la nécessité d’un récit commun à usage interne et externe sur les événements traumatiques de l’occupation, récit que l’historiographie universitaire dédaignait de produire par conservatisme méthodologique et par mépris pour le « journalisme ». (Il n’est pas sans intérêt d’observer que cette dernière motivation était, dans un tout autre contexte, aussi à la base de la création de l’Institute of Contemporary British History comme educational charity à l’université de Londres en 1986 : dédain académique pour l’histoire politique, pour l’entretien et le witness seminar comme source).[23]

L’urgence et la nécessité qui ont légitimé l’intervention de l’État dans un domaine aussi sensible que l’histoire récente se sont estompées depuis la fin des années 1960. Pourtant, les instituts et centres issus de ces interventions subsistent toujours, plus ou moins transformés, plus ou moins intégrés dans un paysage institutionnel plus courant. S’ils continuent avant tout, de façon plus ou moins exclusive, de s’occuper du même objet (l’histoire de la Seconde Guerre mondiale), ils ne répondent plus au même questionnement. Le temps de la production de récits héroïques est définitivement révolu, mais le traumatisme est toujours d’actualité, tant dans le débat historiographique que dans l’attention publique pour ce passé, que ce soit dans les médias ou dans le débat politique. Si la légitimité d’une recherche publique sur la période de la guerre est peut-être plus forte que jamais, la forme institutionnelle des instituts en question fait toujours l’objet de débats et de résistances. Soupçons d’histoire officielle, jalousies quant aux moyens financiers et à l’accès aux sources, rivalité de la part d’autres acteurs, en principal les universités, qui rejettent leur transformation en instituts généralistes d’histoire récente, sont toujours le lot des héritiers des Instituts, Centres et Commissions créés pour étudier l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Leur statut reste l’objet de controverses, leur survie pas tout à fait certaine (en ordre de précarité décroissante pour Bruxelles, Amsterdam et Paris) et ce malgré leur vitalité surprenante (par rapport aux attentes au moment de leur création) et leur visibilité exceptionnelle.

les archives

Le statut particulier des instituts d’histoire récente provient en partie de leur rapport ambigu avec les Archives nationales. D’une part, ces instituts ont été créés pour corriger le processus de transfert normal de créateurs d’archives à dépositaires, processus qui privilégie les administrations en place par rapport à la dissidence. Ce faisant, ils se transforment en petits centres d’archives eux-mêmes et suscitent la rivalité des Archives nationales. D’autre part, vue la volonté politique d’écrire l’histoire de la guerre au plus vite, ces instituts nouent aussi des relations privilégiées avec les Archives nationales, puisqu’elles obtiennent un accès exceptionnel aux sources par dérogation aux lois d’archives applicable au public. À l’époque de leur création, une histoire de la période de la guerre basée sur archives est strictement impossible. Le Comité de Henri Michel et l’Institut de Louis de Jong ont même été physiquement dépositaires de fonds d’archives officielles, temporairement prêtés afin de faciliter leurs travaux.

Au cours de la période de l’après-guerre, la législation sur les archives évolue sensiblement, évolution qui affecte le rôle des instituts d’histoire récente comme centres de documentation. Ainsi, en France le transfert des fonds détenus par le Comité d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale aux Archives nationales au moment de la création de l’IHTP a réduit son rôle comme centre de documentation, d’autant que ce changement était contemporain avec l’entrée en vigueur de la nouvelle loi sur les archives de janvier 1979. L’application accélérée des dérogations systématiques a depuis quelques années mis la quasi-intégralité des archives publiques sur la période de l’occupation à la disposition du public. Aux Pays-Bas, le NIOD dispose toujours de fonds d’archives importants, mais une politique active d’ouverture de la part des Archives nationales par une application libérale de la loi de 1962 a multiplié les sources pour l’histoire récente accessible au chercheur à La Haye. Malgré son appellation, le rôle de centre de documentation est aujourd’hui secondaire dans les activités du NIOD par rapport à la recherche. Il n’y a qu’en Belgique où le CEGES/SOMA est toujours un outil indispensable pour toute recherche sur la période de la guerre, telle est la carence du législateur et l’incurie de la gestion des archives (les centres de documentation affiliés aux partis politiques jouant un rôle supplémentaire). Son rôle de centre de documentation prime en conséquence sur celle de recherche. Il est intéressant d’observer que la place qu’occupent les différents instituts dans la production historiographique nationale est étroitement liée à leur importance comme centre de documentation. On peut ainsi noter qu’en Belgique sont rares les ouvrages ayant trait à l’histoire de l’occupation réalisés sans le concours du CEGES/SOMA ; que la place du RIOD dans l’historiographie néerlandaise est toujours dominante ; alors de l’IHTP et même son prédécesseur n’a jamais été qu’un centre parmi d’autres de l’historiographie française sur la période de la guerre.

À la fois dépositaires d’archives et instituts de recherche, le régime d’exception dont ont bénéficié les Instituts nationaux d’histoire récente a suscité la jalousie de la part des Archives nationales et de la part de la communauté des historiens. Sans même juger de leur indépendance institutionnelle, politique ou intellectuelle, l’accusation d’histoire officielle devenait, de ce fait, difficilement évitable.

la politique

Quand on évalue globalement la production des trois instituts que nous avons examinés de plus près pendant les premières décennies de leur existence, elle n’apparaît pas comme celle d’historiens à la solde d’un gouvernement, ni comme une historiographie politisée à outrance. Certes, ces historiens étaient des hommes de leur temps, posant les questions de leur temps et contribuant aux récits de leur temps, tendant vers une lecture héroïque ou vers un manichéisme moral absolu. On pourra toujours leur reprocher un manque d’inventivité, ou de ne pas avoir anticipé les thématiques de recherche d’aujourd’hui. On leur a reproché leur positivisme, mais c’est peut-être leur plus grand triomphe. De par la tâche inédite qui leur avait été confiée d’écrire une histoire proprement nationale, ils ont été obligés de dépasser l’historiographie du pluralisme cloisonné qu’on a décrit en début de ce texte, ces historiographies politisées, retranchées dans leur mutisme idéologique ou communautaire. Ils ont été contraints à une impartialité dont beaucoup de leurs contemporains faisaient l’économie et ils ont contribué à établir de façon factuelle un ensemble d’événements et une chronologie, délibérément brouillés dans les débats partisans. Louis de Jong et Henri Michel partageaient un patriotisme sans états d’âme et un solide anticommunisme, tant dans leurs engagements publics (pour l’OTAN ou la guerre au Vietnam, par exemple) que dans leur historiographie. Dans l’historiographie occidentale de la Guerre Froide, la question de l’engagement communiste pendant la guerre est restée longtemps une question plus controversée que celle de la collaboration des administrations nationales et l’historiographie communiste est toujours restée nettement à l’écart du pluralisme national. Ils partageaient aussi une confiance totale dans l’analyse des sources écrites, un sens commun dans l’interprétation et un penchant pour un consensus bâti sur des vérités établies, même si cela impliquait qu’il fallait arrondir certains angles dans l’évaluation de certaines responsabilités nationales. Même en Belgique, pays déchiré s’il en est, les avancées de l’historiographie dite « positiviste » ont contribué à l’émergence de certains terrains d’entente entre historiens de traditions opposées.

L’historiographie n’est qu’un vecteur, et un vecteur mineur, dans la gestion du passé par une société, mais les efforts d’objectiver certains aspects de l’histoire politique ou militaire de l’époque de la Seconde Guerre mondiale, même ceux d’une école patriotique décriée, ont indéniablement contribué à trouver les termes d’un dialogue difficile. Les constructions complexes des comités « scientifiques » et de « patronage », étudiées pour garantir à la fois un contrôle politique pluraliste et l’indépendance des recherches ont en quelque sorte fonctionné. Avec toutes les critiques que l’on peut adresser – et que l’on adresse – à la production historiographique sur la période de la guerre pendant les trente premières années de l’après-guerre, on peut au moins constater que celle issue des Instituts nationaux est en règle générale moins mauvaise que celle générée par le pluralisme institutionnel qui était la norme à l’époque (aux Pays Bas et en Belgique) où en dehors du contexte académique (en France). En tout cas, grâce à son attention dominante pour les sources, elle continue d’avoir son utilité pour le chercheur d’aujourd’hui. Plus surprenant encore, à partir des années 1970-1980, la critique de l’école patriotique et le renouveau de l’historiographie de guerre viennent en grande partie de ces mêmes instituts, qui s’étaient développés en structures plus ouvertes et outils durables pour une nouvelle génération de chercheurs.

L’expertise

Les instituts en question ont-ils rempli leur mission de conseil et d’expertise, celle « d’éclairer les pouvoirs publics dans leurs tâches d’information, de décision et de prévision » telle le formulait François Bédarida en 1981 ? L’expertise historique semble bien un phénomène nouveau, qui fait son apparition avec la « deuxième vague » des procès pour crimes contre l’humanité, quand juges et jurés font appel aux historiens pour les éclairer sur des faits déjà anciens, sur des crimes qui sont déjà entrés dans l’histoire. Ce que cette deuxième vague a de particulier par rapport à la première, c’est que les juges, par la notion inédite de l’imprescriptibilité, abandonnent la délimitation traditionnelle de leurs compétences au contemporain et investissent le domaine de l’histoire. C’est donc bien les juges qui se mettent à jouer aux historiens et pas l’inverse. Cela étant dit, en faisant entrer les historiens au prétoire, ils mettent ceux-ci aussi dans une situation et dans un rôle inédit, de recours et de suppléant de l’appareil judiciaire.

Nous avons insisté en début de ce texte sur le partage des tâches à l’œuvre pendant les premières décennies après 1945 entre l’historien, personnage public qui produit une reconstruction du cadre collectif d’une part et l’expert, qui établit le cas des individus, dans le cadre d’une juridiction pour les auteurs de crimes et dans le cadre d’administrations d’indemnisation et d’aide sociale pour leurs victimes de l’autre. Il est un autre exemple plus frappant encore de la séparation entre expertise et recherche historique en vigueur à l’époque : les enquêtes parlementaires. Les assemblées nationales en France et aux Pays-Bas (et pas en Belgique, pour les raisons que nous avons expliquées plus haut) décident en août 1946 et en novembre 1947 respectivement d’ouvrir une large enquête sur la conduite de la guerre par les gouvernements successifs. Les travaux de ces commissions, documents et (principalement) rapports des auditions de responsables politiques et militaires, sont intégralement publiés, en France en neuf volumes, entre août 1947 et mai 1951 et aux Pays Bas en neuf volumes (dix neuf tomes) entre 1949 et 1956.[24] L’enquête néerlandaise couvre l’ensemble de la période de la guerre et un très large champ d’action, englobant la politique militaire, la politique de neutralité avant 1940, le départ du gouvernement, la politique économique, le fonctionnement des services secrets à Londres, les crises du cabinet et les préparations du retour, l’assistance aux citoyens néerlandais déplacés par les événements et le rétablissement de l’autorité coloniale. L’enquête française par contre ne dépasse pas l’été 1940, suite à un abrègement de son mandat. Seul un rapport voit le jour, sur les événements du 7 mars 1936 (l’occupation de la Rhénanie par l’Allemagne), les volumes suivants comportant les transcriptions des auditions uniquement, portant, selon les rapporteurs « sur la période de guerre et l’armistice et quelques observations également sur ce qui s’est passé après l’armistice. » L’attention avec laquelle la commission scrute le prologue à la collaboration, en de longues auditions avec tous les responsables politiques et militaires, y compris Philippe Pétain, interrogé à 91 ans dans la forteresse de l’île de Yeu, contraste en effet avec la discrétion sur ce qui suit. Ces travaux d’une envergure exceptionnelle – l’assemblée de La Haye n’avait pas fait usage de sa prérogative constitutionnelle d’enquête depuis plus de 60 ans – sont menés dans une indépendance totale de l’Institut de Documentation de Guerre à Amsterdam et de la Commission d’Histoire de l’occupation et de la libération à Paris, deux instances officiellement chargées par leurs gouvernements d’organiser une enquête sur la même période. Enquête historique – impliquant recul et impartialité – et enquête parlementaire – impliquant l’établissement de responsabilités politiques – étaient à l’époque clairement deux entreprises distinctes.

L’émergence de l’expertise historique au cours des années 1960 et 1970 n’est pas à l’origine de la renommée d’historiens de la guerre comme figures publiques et autorités morales, elle en est le résultat. Plus que par de doctes traités ou des prouesses dans la certification ou la datation de documents, c’est par la télévision que les historiens s’imposent au public comme experts. La télévision publique, avec une chaîne unique et par conséquent une audience unifiée et garantie, était un vecteur d’une influence inégalée à partir des années 1960. Le caractère public et étroitement surveillée de la télévision conduisait les producteurs de documentaires historiques sur la période de l’occupation presque inévitablement vers les responsables des instituts nationaux en charge de l’écriture de cette histoire. Le premier exemple est la série de 21 documentaires produits et présentés par Louis de Jong aux Pays-Bas, transmis au rythme d’un par trimestre de mai 1960 à mai 1965.[25] Elle précède la publication de son œuvre écrite de près d’une décennie et confère à son auteur une notoriété exceptionnelle. En 1964 et 1965, Henri Michel aussi dirige une série d’une dizaine de documentaires intitulée Trente ans d’histoire, dont quatre étaient consacrés à la Seconde Guerre mondiale.[26] Encore en 1965 la télévision publique belge commandite une série de documentaires sur la période de l’occupation, dont la réalisation verra le jour dans les années 1980. L’important projet de recherche accompagnant cette réalisation est mené en étroite collaboration avec le prédécesseur du CEGES/SOMA, mais la présentation en est confié à Maurice Dewilde, dont le style inquisitorial incarnera une version particulière de l’expertise historique en Belgique.[27]

L’exemple de Louis de Jong illustre parfaitement comment la notoriété télévisuelle mène à un nouveau rôle d’expert. En 1965, l’annonce des fiançailles de la princesse et héritière du trône Béatrix avec Claus von Amsberg fut suivi par la publication par le journal à scandale anglais Daily Mail d’une photo de von Amsberg en uniforme de la 90e Panzerdivision, lors des opérations en Italie du Nord.[28] De Jong fut aussitôt envoyé en mission d’enquête à l’Istituto Nazionale per la Storia del Movimento di Liberazione à Milan, Modène et Bologne, dont il revenait deux jours après, en annonçant dans une conférence de presse, organisé dans le hall d’arrivée de l’aéroport de Schiphol, de pouvoir exclure toute participation du futur époux de la future Reine à des crimes de guerre. D’autres interventions de ce type ont suivi, pour blanchir ou discréditer des hommes politiques, tel le néerlandais Luns, ancien membre du parti collaborationniste, lors de sa nomination comme secrétaire général de l’OTAN en 1979, ou le ministre Aantjes, volontaire pour les SS germaniques en 1944, en 1978. Le RIOD était chargé d’enquêtes, par exemple dans l’affaire Weinreb, contre un complice dans les déportations de juifs des Pays Bas, ou certains de ses chercheurs étaient cités à comparaître comme « témoins experts » (getuigendeskundigen), et dans le procès contre le criminel de guerre Menten. (la commission Menten fut pourtant organisée sans le concours formel du RIOD en 1978). L’ascendance inexorable de l’expertise historique aux Pays Bas et particulièrement son exercice souverain par Louis de Jong à la tête du RIOD suscitait pourtant aussi de très vives critiques. L’affaire Aantjes en particulier, dans laquelle De Jong a contraint un ministre à démissionner après de révélations véhémentes sur son engagement en 1944 dans une conférence de presse improvisée, était dénoncée comme un abus de pouvoir par une figure publique qui avait confondu son rôle d’historien avec celui de conscience de la nation.

En France, certains chercheurs de l’IHTP furent cités à comparaître lors du procès Papon, ce que certains ont accepté et d’autres refusé, et l’IHTP a mené diverses enquêtes, par exemple sur le rôle de la SNCF (Société nationale des chemins de fer français) pendant l’occupation.[29] Dans l’affaire Aubrac en 1997, la confrontation entre historiens et témoins lors d’une table ronde convoquée à la demande d’un couple d’anciens résistants très médiatiques, pour parer à une vague d’insinuations sur leurs engagements passés, mena à de vives critiques à l’encontre des historiens présents qui rappellent l’émoi causé par l’affaire Aantjes aux Pays-Bas dans un tout autre contexte. La notion d’expertise historique est aujourd’hui en France au cœur d’une controverse sur le rôle de l’historien face à une demande sociale pressante. Pourtant, le phénomène ne cesse de prendre de l’ampleur. Dans l’affaire Waldheim on a assisté à la création d’une commission d’enquête internationale. Les diverses commissions créées dans quasiment tous les pays concernés sur les spoliations des bien juifs depuis ont généralisé l’exercice de l’expertise, avec ou sans le concours des instituts d’histoire récente. Le RIOD en particulier a multiplié les enquêtes, entre autres sur le rapatriement après 1945 et sur le rôle des militaires néerlandais lors du massacre de Srebrenica. En Belgique la création d’une commission d’enquête sur une éventuelle implication du gouvernement belge dans le meurtre de Patrice Lumumba en janvier 1961, suscite un vif débat sur la composition même de cette commission et sur l’apport des historiens en son sein, au moment même de la rédaction de ces lignes. Une évolution des instituts d’histoire récente de commissions officielles de l’histoire de l’occupation vers des entreprises de sous-traitance d’enquêtes historiques, où des experts sont sollicités pour fournir une réponse précise à une question donnée, serait sans aucun doute néfaste pour leur rôle dans la discipline toujours émergente de l’histoire du temps présent, dont la difficulté même se fonde sur le recul nécessaire de l’historien face à son sujet.


[1]. Pour un bref aperçu, voir Bulletin du Comité international d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale n°  26, 1993 et Winfried Schulze, Deutsche Geschichtswissenschaft nach 1945 (Munich, 1993).

[2]. E. Perona, « Mémoire des conflits et conflits de mémoire : la résistance italienne dans les musées » in Jean-Clément Martin (éd.) La guerre civile entre histoire et mémoire (Nantes, 1995) pp. 223-244 et Valeria Galimi, « De l’histoire de la résistance à l’histoire du Vingtième siècle : ‘l’Istituto nazionale per la storia del movimento di Liberazione in Italia’ et le réseau des instituts associés » in : Bulletin de l’IHTP n° 75, 2000 (à paraître).

[3]. PL remercie Isabelle Benoit de lui avoir communiqué une partie du manuscrit de la thèse de doctorat qu’elle prépare sur les musées de guerre en Europe à l’Institut Universitaire Européen à Florence.

[4]. Voir Galimi, « De l’histoire de la résistance ».

[5]. Voir Max Pam, De onderzoekers van de oorlog. Het Rijksinstituut voor Oorlogsdocumentatie en het werk van Dr. L. de Jong (La Haye, 1989) et Madelon de Keizer (ed.) « Een dure verplichting en een kostelijk voorrecht » Dr. L. de Jong en zijn Geschiedwerk (La Haye, 1995).

[6]. De Keizer, Een dure verplichting, p. 9.

[7]. Voir De laatste tijd. Nieuwsbrief van het Nederlands Centrum voor Contemporaine Geschiedenis, (n° 1, février 2000). L’auteur remercie Nico Randeraad, Dirk Jan Wolffram, Peter Romijn et Dick van Galen Last pour leurs éclairages.

[8]. Voir Aquilin de Pacy, « Le Comité français d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale » Tendances n° 56, Décembre 1968, pp. 641-664.

[9]. « À l’activité officielle de l’« État français, dont l’importance s’amenuisait à mesure des événements, s’était peu à peu superposée puis substituée une activité clandestine qui tendait à concerner de plus en plus une grande partie de la nation. L’administration officielle finissait par vivre en marge, sans prise sur les événements et les hommes. La vraie vie était souterraine (armée, administration insurrectionnelles) et effaçait ses traces à mesure de son activité », Henri Michel, ibid. p. 650.

[10]. Ibid. p. 657.

[11]. Voir Jean-François Picard, La République des savants (Paris, Flammarion, 1990).

[12]. PL remercie Marianne Ranson de ses éclairages à ce sujet et Jean Astruc et Anne-Marie Pathé pour leur précieuse aide documentaire.

[13]. De 1982 à 1986, la revue adoptait le nouveau titre de Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale et des conflits contemporains pour ensuite prendre le titre toujours en vigueur de Guerres mondiales et conflits contemporains.

[14]. Voir, à ce propos, l’éditorial de Henri Michel dans la Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale (122, avril 1981) ; le premier Rapport d’Activité de l’IHTP par François Bédarida de 1981 (portant sur la période de janvier 1979 à décembre 1980) ; le premier numéro du Bulletin de I’Institut d’histoire du temps présent (juin 1980) et les actes des journées d’études des correspondants départementaux, le 28-29 novembre 1980 à Sèvres, Histoire et temps présent, Paris, 1981.

[15]Bulletin de l’Institut d’histoire du temps présent (juin 1980), p. 5.

[16]. Prost dans Histoire et temps présent (actes Sèvres), p. 83.

[17]Rapport d’activité (1981), p. 2.

[18]. Paris, 1987.

[19]. Sur l’épisode sans lendemains du Musée de la Guerre mondiale et l’Office de documentation contemporaine de Suzanne Tassier, voir Marnix Beyen Een bewoonbare geschiedenis. De omgang met het nationale verleden in België en Nederland, 1938-1947 (thèse de doctorat, Louvain, 1999, à paraître, Amsterdam University Press) pp. 357-370.

[20]. À la différence des autres pays d’Europe occidentale, comme la France et les Pays-Bas, où le parlement avait voté de très larges lois d’amnistie pour crimes et offenses commis sous l’occupation au début des années 1950, en Belgique le blocage politique sur la Question royale avait aussi empêché l’émergence d’une majorité en faveur de mesures législatives de clémence. Une politique systématique de l’administration judiciaire et pénitentiaire de grâces individuelles et libérations anticipées avait pourtant permis d’aligner la situation des condamnés pour faits de collaboration et crimes de guerre en Belgique sur celle de ses voisins. À partir de la fin des années 1940 plus aucune peine de mort ne fut exécutée et la quasi totalité des détenus fut progressivement mis en liberté. Néanmoins, cette politique de clémence individuelle était accompagnée par le maintien de certaines condamnations des procès de l’épuration concernant le droit de vote et l’éligibilité et, particulièrement, des interdictions dans l’exercice de certaines professions comme avocat, enseignant ou journaliste (le fameux l’article 123sexies du code pénal). La plainte contre l’État belge devant la Cour européenne des Droits de l’Homme à Strasbourg par Raymond De Decker, ancien rédacteur en chef du principal journal paru sous contrôle allemand (Le Soir), frappé par une interdiction à vie de publier, fut retenue comme recevable par la cour en 1961. L’abrogation de l’article incriminé le 30 juin 1961, afin d’éviter une condamnation, aurait poussé le ministre de justice de l’époque, Pierre Vermeylen, à promettre devant le parlement la création d’un centre de documentation pour l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale dans lequel les organisations de résistance auraient un rôle important à jouer. Or, cette promesse fut faite le 18 juin 1963, soit deux ans plus tard. Une première association « Centre national d’histoire des deux Guerres Mondiales » fut créée en 1964 et seulement le 13 décembre 1967, sous le deuxième gouvernement depuis la démission du cabinet dont faisait parti Vermeylen, fut publié l’ordonnance ministérielle portant la création du Centre. Le lien semble donc indirect pour le moins. Voir Herman Baltahzar, « Het Centrum van de tweede wereldoorlog en het wetenschappelijk onderzoek in België : een balans » in 1940 Belgique. Une société en crise, un pays en guerre (Bruxelles, 1990) pp. 10-11 ; Piet Vermeylen, Een gulzig leven (Louvain, 1984) pp. 143-144 ; Willem Meyers, « Het Navorsings- en Studiecentrum voor de geschiedenis van de tweede wereldoorlog te Brusssel » in oorlogsdocumentatie ‘40-’45. Zesde jaarboek van het Rijksinstituut voor Oorlogsdocumentatie (Amsterdam, 1995), pp. 260-271 ; Théo Luykx, Politieke Geschiedenis van België, p. 455(16) et 474(2). PL remercie José Gotovitch pour ses éclairages et sa relecture attentive.

[21]. Parmi eux figurait Hubert Halin, ancien résistant et agent anti-communiste. Voir Pieter Lagrou, « La résistance et les conceptions de l’Europe, 1945-1965. Anciens résistants et victimes de la persécution face à la Guerre froide, au problème allemand et à l’intégration Européenne » Cahiers d’histoire du temps présent (Bruxelles) 2 (1997), pp. 155-197.

[22]. Voir ’30-’50. SOMA Berichtenblad nr. 29, 1997. Le CEGES-SOMA et son prédécesseur éditent, comme son homologue française, d’une part un bulletin d’informations courantes et d’autre part une revue scientifique. Le premier changea de nom en 1992 (les Mededelingen devenant Berichten, prédédé par la nouvelle étiquette ’30-’50, annonçant une ambition d’élargissement de son champ) ; le second en 1996, les Cahiers d’histoire de la Seconde Guerre mMondiale devenant Cahiers d’histoire du temps présent.

[23]. Voir Nico Randeraad in De laatste tijd n° 1, février 2000 et Peter Catterall, « What (if anything) is Distinctive about Contemporary History ? » in Journal of Contemporary History (1997, vol. 32, 4) pp. 441-452.

[24]Les événements survenus en France de 1933 à 1945. Assemblée Nationale. Session de 1947, n° 2344 (PUF, 1947-1951) et Enquêtecommissie regeringsbeleid 1940-1945 (La Haye, 1949-1956).

[25]. Chris Vos, Televisie en Bezetting. Een onderzoek naar de documentaire verbeelding van de Tweede Wereldoorlog in Nederland (Hilversum, 1995).

[26]. Voir Aquilin de Pacy, « Le Comité français », p. 661.

[27]. La série België in de Tweede Wereldoorlog, éditée en plusieurs volumes au courant des années 1980 par la télévision publique, et issue de la série de documentaires, figure comme la seule synthèse de l’histoire de l’occupation, jusqu’à la publication de België Bezet, 1940-1944, également par la télévision publique, en 1993, écrit par son collaborateur Etienne Verhoeyen.

[28]. Max Pam, De onderzoekers, pp. 68-69.

[29]. Voir, à ce sujet, Henry Rousso, La hantise du passé (Paris, 1998).

 

 

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