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« Historiographie de guerre et historiographie du temps présent : cadres institutionnels en Europe occidentale, 1945-2000 » in Bulletin du Comité international d’histoire de la deuxième guerre mondiale (vol. 30-31, 1999-2000), pp. 191-215.
Pieter lagrou
Une
question aussi vaste que celle de la place de la Seconde Guerre mondiale dans
le XXe siècle qui vient de se clore n’appelle pas une réponse
précise. Dans le souci du concret qui motive l’historien positiviste,
je propose donc une interrogation en forme de poupées russes. Si nous
reculons devant la tâche d’esquisser la place de la guerre dans l’histoire,
ne pourrions nous tenter de poser la question de la place de l’historiographie
de la deuxième guerre dans l’historiographie émergente du deuxième
vingtième siècle (1939-1999) ? Face à l’amplitude
à peine réduite du défi, je tenterai d’offrir un début
de réponse à une question ponctuelle qui n’en représente
qu’une infime partie : le rôle des instituts d’Europe occidentale,
membres du Comité international d’histoire de la Deuxième Guerre
mondiale, dans l’émergence d’une histoire du temps présent dans
ces mêmes années. Le traitement de cette question réserve
au lecteur une nouvelle déception, puisque je m’appuierai essentiellement
sur les exemples d’Amsterdam, Paris et Bruxelles, avec quelques références
occasionnelles seulement à Munich, Milan, Vienne et Copenhague et un
silence éhonté sur tous les autres.
Le
texte qui suit comporte trois parties : l’origine de ces instituts, leur
évolution institutionnelle et une tentative de bilan. Tout d’abord,
pourquoi a-t-on tenu, après 1945, à créer des institutions
particulières pour s’occuper de l’histoire récente et quelle
était la tâche qu’on leur a assignée ? Ensuite, pourquoi
ces instituts existent toujours aujourd’hui, alors qu’ils étaient tous
prévus comme des créations temporaires ? Enfin, quels ont
été, en cinquante ans d’activités, leurs rapports avec
les archives, avec l’expertise historique, avec la politique ?
Des
créations exceptionnelles
Il
convient tout d’abord de rappeler que la chose n’allait pas de soi. Ces instituts
étaient des créations exceptionnelles, avec un cadre institutionnel
sans équivalent. Ils étaient prévus comme temporaires,
devant être liquidés une fois leur tâche accomplie. Issus
directement d’initiatives gouvernementales, ils furent généralement
rattachés, à l’époque de leur création, au cabinet
du Premier Ministre ou du ministre de l’Enseignement et de la Recherche. Traditionnellement,
pourtant, dans les démocraties parlementaires anciennes comme la France,
les Pays-Bas et la Belgique, l’État n’avait pas un rôle prépondérant
dans la recherche scientifique en général et moins encore dans
la recherche historique. L’histoire comme discipline scientifique y était
principalement pratiquée dans les universités et établissements
d’enseignement supérieur, soucieux de leur indépendance vis-à-vis
du pouvoir politique. Plus encore, le « pluralisme historiographique »
y était perçu comme le corollaire naturel du pluralisme politique
– c’est-à-dire : à chaque famille politique sa propre
historiographie. Aux Pays-Bas et en Belgique, l’historiographie académique
était la réserve d’universitaires, appartenant à des
institutions à l’appartenance politique et confessionnelle claire (les
universités Catholiques de Louvain et de Nijmegen, les Universités
« Libres » de Bruxelles (signifiant laïque) ou
Amsterdam (signifiant protestant) etc.) Ces différentes historiographies
formaient des univers cloisonnés, avec bien peu d’échanges transversaux
et elles ont connu un développement sans précédent dans
l’après-guerre, continuant dans une certaine mesure jusqu’à
aujourd’hui. Ce pluralisme figé, correspondant intellectuel du Proporz autrichien, était défendu comme pierre angulaire
du modèle démocratique de coexistence pacifique de différentes
communautés et familles politiques dans ces différents pays.
En France, le modèle républicain refusait l’institutionnalisation
de ces particularismes, mais il n’en reste pas moins vrai que l’historiographie
française des années d’après-guerre était elle
aussi fortement morcelée selon des clivages politiques et que l’idée
même d’une historiographie « nationale » institutionnalisée
suscitait la méfiance.
L’anomalie
est d’autant plus surprenante que ces instituts sont créés à
une époque où l’historiographie à l’initiative de l’État
a particulièrement mauvaise presse, étant associé au
totalitarisme – celui du nazisme et de la collaboration et leur Gleichschaltung
de l’histoire et celui des régimes communistes, antagonistes des régimes
parlementaires occidentaux dans la Guerre Froide. En effet ces Instituts sont
créés à la fin de la Seconde Guerre mondiale (Pays-Bas,
1945), issus de précurseurs eux-mêmes créés à
cette époque (en France, 1946-1951-1978) ou créés plus
tardivement, mais avec l’histoire de la Seconde Guerre mondiale ou du nazisme
comme principal objet d’études (en Italie, 1949-1967 ; en Allemagne,
1950 ; en Autriche, 1963-1983 ; en Belgique, 1970). S’il s’agissait
en Italie, en Allemagne de l’Ouest et en Autriche de créer des pratiques
pluralistes après de longues années de dictature, pour la France,
les Pays-Bas et la Belgique, la libération de la domination étrangère
impliquait une volonté de renouer avec les traditions d’avant guerre,
décrites ci-dessus. D’où vient donc, à ce moment si peu
propice, la nécessité perçue de créer des instituts
particuliers, tout à fait atypiques dans leurs contextes nationaux
respectifs
Documenter
l’héroïsme
La
première nécessité invoquée est celle de la collecte
et de l’archivage de documents et de témoignages. Avant même
la fin de la guerre des voix s’élèvent dans la presse clandestine
et au sein des gouvernements en exil pour souligner l’importance et l’urgence
de cette tâche. Les contemporains semblent hantés par le danger
d’une disparition à jamais des traces d’une époque cruciale
du passé national. Or, que veut-on sauver de l’oubli et pourquoi cette
opération de sauvegarde requiert-elle la création d’institutions
particulières ? C’est avant tout la résistance, le combat
clandestin, tout ce passé glorieux qui n’a pas laissé ses traces
dans les archives publiques. Les Archives nationales, institutions qui ont
la collecte de documents comme tâche centrale, recevront une documentation
considérable produite par les autorités en place, les administrations
qui ont fonctionné sans discontinu sous la domination de l’occupant
et qui ont souvent collaboré. L’urgence est bien là : en
1945 les rappels de ce que l’on veut oublier sont abondants et les traces
de ce que l’on veut honorer dans la mémoire sont bien faibles. Honneur
éphémère et honte durable, c’est ce spectre que doivent
combattre les instituts d’histoire récente, exceptionnels tant par
leur forme que par leur tâche. Un des enjeux de cette entreprise sera
la constitution de collections aussi complètes que possibles de journaux
clandestins, fleurons de la collection de tous ces instituts, présentés
très explicitement comme témoignages de l’ampleur et de la diversité
de la résistance nationale. Viendront ensuite les collections de messages
échangés entre Londres et la résistance, la reconstruction
des réseaux, les témoignages des responsables. Tous ces documents,
rares, précieux, fragiles, sont conservés à la fois comme
sources pour la recherche historique et comme reliques, participant à
un rituel commémoratif. En Italie en particulier s’y ajoute une motivation
supplémentaire : les anciens mouvements de résistance ne
font pas assez confiance aux autorités de l’État et aux Archives
nationales pour leur confier leur documentation, qu’ils préfèrent
gérer de façon autonome.
Documenter
les crimes ?
Documenter
l’héroïsme de la résistance fut l’objet principal de ces
instituts à l’époque de leur fondation (très explicitement
dans la dénomination des instituts autrichien et italien), mais non
l’objet exclusif. Documenter les crimes de l’occupant et de ses collaborateurs
en était un autre. Seulement, à la différence du précédent,
cette tâche ne concernait pas seulement les historiens, mais aussi et
en premier lieu la justice nationale et internationale, les commissions des
réparations et les administrations chargées de l’assistance
aux victimes. Si il y a eu une collaboration pratique dans une première
phase de collecte de documents – relaté avec verve par exemple
par Louis de Jong, décrivant sa tournée en camion à travers
une Allemagne dévastée pour charger des tonnes d’archives – justice
et administration d’une part et historiens de l’autre ont généralement
respecté le partage des tâches : établir les responsabilités
individuelles pour les uns ; reconstituer les événements
dans un cadre collectif pour les autres. On peut d’ailleurs dire, de façon
schématique, que pendant les deux premières décennies
de l’après-guerre ces deux groupes se sont soigneusement évités
par tranche chronologique : les premiers ouvrages historiques sur les
crimes nazis paraissent au début des années 1950, quand la « première
épuration » touche à sa fin. Si les archives et documents
des mouvements de résistance aboutissent dans les fonds des instituts
d’histoire récente, ceux des camps de concentration et de l’appareil
de persécution aboutissent en principe dans les fonds des administrations
en charge des victimes et ceux des mouvements de collaboration et des administrations
coopérantes dans les fonds des ministères de justice. Jusqu’au
début des années 1960 la recherche et la documentation sur les
crimes de la période de la guerre sont surtout menées par les
fonctionnaires en charge de l’établissement de registres de disparus
et d’actes de décès, de la gestion des indemnisations et pensions.
Les experts siègent dans les commissions de certification ou en service
de la magistrature. Ils ne sont en règle générale pas
liés aux instituts d’histoire récente. Si certains « experts »
de ces instituts, surtout aux Pays-Bas, remplissent une fonction de recherche
et de conseil, ils le font en tant que fonctionnaire, tenu par une obligation
de réserve et de secret professionnel, rôle rigoureusement séparé
de leur rôle public d’historien. D’ailleurs, la transition dans la vie
intérieure de ces instituts de la phase de collecte de documentation
vers la production historiographique, implique le départ de certains
collaborateurs vers les administrations pour victimes de guerre. Cette répartition
fonctionnelle des tâches fournit une partie (qu’une partie, bien entendu)
du retard de l’historiographie sur les crimes nazis en général
et le génocide en particulier. En France, une particularité
supplémentaire renforce le partage des tâches. Ce n’est pas le
Comité d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale qui enquête
sur le génocide, mais le Centre de documentation juive contemporaine
de Léon Poliakov, tout comme si le génocide ne concernait que
la communauté juive et la résistance la nation tout entière.
Écrire
le récit national
L’aboutissement
du travail de collecte de documents et d’archivage est bien sûr la rédaction
d’une ou de plusieurs synthèses de l’histoire nationale pendant la
guerre. Dans les cahiers des charges, il s’agit le plus souvent de projets
éditoriaux ambitieux, en plusieurs volumes, prévus dans des
délais assez brefs (plutôt cinq que dix ans). Plusieurs constats
s’imposent : les premières synthèses sont en règle
générale produites par des auteurs qui n’ont aucun rapport avec
les instituts d’histoire récente. Le caractère officiel de leurs
travaux nécessite un travail long et exhaustif. Un grand projet éditorial,
en vingt-sept tomes, voit le jour qu’aux Pays-Bas, mais il accuse un retard
important par rapport aux prévisions initiales (les volumes paraissent,
à un rythme constant, entre 1969 et 1991). Les autres instituts
éditent tous une revue et plusieurs monographies, produisant ainsi
une historiographie plus fragmentée. Les attentes de ces projets historiographiques
sont élevées : il s’agit de rien de moins que d’établir
la vérité sur la période de la guerre, vérité
qui s’imposera par son caractère objectif et scientifique et qui par
là créera un large consensus sur le passé national. Après
les polémiques déchirantes et partisanes de l’immédiat
après-guerre, l’historiographie, en établissant la vérité,
contribuera donc à l’œuvre de la réconciliation nationale.
À partir des années 1980, cette historiographie se verra reprocher
son positivisme. En Allemagne, aux Pays-Bas et en Belgique, la confiance que
l’établissement du wie es eigentlich gewesen est la meilleure
contribution à l’enracinement d’une culture démocratique prime
sur le projet d’éducation civique à l’enseigne de l’histoire
du passé. En Autriche et en Italie, la balance penche plus vers ce
dernier pôle. En France, Henri Michel en avait certainement l’ambition,
mais son grand projet pédagogique d’un musée national de l’histoire
de la guerre ne vit jamais le jour, à cause de l’opposition du président
de Gaulle et de ses successeurs.
Étroitement
liée à l’entreprise de la création d’une narration nationale
est la tâche diplomatique de ces instituts, de présenter la conduite
de la Nation pendant la guerre à l’étranger. À ces occasions,
ces instituts deviennent les représentants de leur ministère
des Affaires étrangères. Plus les soupçons pèsent
lourds, plus cette réhabilitation est prioritaire, comme pour l’Autriche,
avec le Dokumentationsarchiv des Österreichischen Widerstandes ou pour le Danemark, avec l’action menée par Jörgen
Haestrup. C’est le ministère danois des Affaires étrangères
qui figure comme éditeur sur la version anglaise de l’œuvre de
ce dernier sur la résistance danoise. C’est sur ordre de leurs ministres
des Affaires étrangères que Henri Michel et Louis de Jong organisent
des conférences internationales, ou que ce dernier publie des résumés
de ses travaux en français et en anglais.
Cadre
institutionnel
L’évolution
de ces instituts au cours du demi-siècle qui s’est écoulé
depuis la création des premiers d’entre eux, est contrastée.
Prévus comme temporaires, ils ont tous survécu à toutes
les crises et à toutes les initiatives de liquidation. Pour ce faire,
certains ont subi des transformations fondamentales dans leur forme institutionnelle
et dans leur définition même. D’une part, l’entreprise de la
rédaction d’une histoire nationale globale a été beaucoup
plus longue que prévue. À l’exception des Pays-Bas, aucune synthèse
faisant autorité comme référence générale
n’a vu le jour, et même aux Pays Bas, cette synthèse a été
tardive. Les instituts d’histoire récente doivent leur survie en partie
à leur défaillance à réaliser dans les délais
le projet éditorial initial. D’autre part, contrairement aux attentes,
l’intérêt public pour la période de la Seconde Guerre
mondiale ne s’est pas éteint au cours des premières décennies
après 1945. On constate même un net regain d’intérêt
à partir des années 1960 et une profonde innovation de l’historiographie,
souvent impulsée par ces instituts mêmes. Loin d’être resté
un chapitre clos de l’histoire nationale, la période de la guerre est
devenue une référence omniprésente dans le débat
historiographique, y compris pour les périodes postérieures.
De façon spontanée, le champ de recherche de la plupart des
instituts s’est élargi pour englober la Guerre Froide et les conflits
coloniaux, perçus comme parties intégrantes d’un ensemble chronologique
plus vaste. À différents degrés, les instituts d’histoire
de la Deuxième Guerre mondiale ont évolué vers des instituts
d’histoire récente. Cette évolution n’a pourtant pas effacé
leur statut exceptionnel dans le paysage institutionnel et politique dans
lequel est pratiquée l’histoire dans les différents pays Européens,
statut issu de la grande rupture que constitue 1945.
Certains
instituts n’ont subi aucun changement, ni dans leur attache institutionnelle,
ni dans leur dénomination. Le premier exemple en est l’Institut
für Zeitgeschichte de Munich, qui, dès sa création en 1950,
et dans son appellation même avait vocation à s’intéresser
au domaine mouvant de l’histoire du temps présent. Cette prescience
a préservé l’Institut de bien des ennuis et a permis son ascension
comme référence dans le domaine émergent de l’histoire
très contemporaine, par exemple par l’édition des Vierteljahreshefte.
Ses homologues Autrichien et Italien se trouvent dans une situation bien différente.
Le Documentationsarchiv des Österreichischen Widerstandes à Vienne, créé en 1963 et doté
d’un statut officiel en 1983 et le Istituto Nazionale per la Storia del
Movimento di Liberazione à Milan, créé en 1949 et
officialisé par loi en 1967, sont toujours prisonniers de leur intitulé
initial, malgré l’évolution effective de leur champ de recherche,
surtout dans le cas italien.
Amsterdam
Pour
d’autres Instituts la question de la redéfinition de leur domaine de
recherche et du changement de leur attache institutionnelle s’est posée
de façon cruciale. La transformation la plus récente, en date
du 1er janvier 1998, est celle du RIOD (Institut d’État de documentation
de guerre) en NIOD, (Institut néerlandais de documentation de guerre).
Le RIOD, le plus ancien de tous les instituts survivant à ce jour,
fut créé en 1945 et rattaché directement au ministère
de la Recherche et de l’Enseignement.
C’est sous la responsabilité financière et politique du ministre
que l’institut opérait : les membres de l’équipe étaient
fonctionnaires et toutes ses publications étaient soumises à
l’approbation ministérielle. Pour les différents volumes de
l’œuvre de Louis de Jong, un comité de lecture fut constitué,
composé de plusieurs dizaines d’autorités. Pour la gestion quotidienne,
le directeur (de Jong lui même, de 1945 à 1979) fut assisté
par un comité directeur, soigneusement composé de professeurs
des universités, chacun représentant une famille politique majeure
(le Proporz à la néerlandaise) et par un comité
de patronage, composé, selon la même répartition, de personnalités
politiques (principalement des anciens ministres). Exception dans un paysage
institutionnel compartimenté en familles confessionnelles et politiques,
l’Institut était donc néanmoins encadré par des organes
directeurs soumis aux mêmes règles. Par contre, le Proporz
ne trouva pas sa traduction dans le recrutement de l’équipe même
des chercheurs, comme ce sera plus tard le cas en Belgique. Comme son nom
l’indiquait, la tâche de l’institut était avant tout celle de
la collecte de documents. En tant que tel, l’Institut répondait aussi
aux demandes d’informations émanant de la justice ou des administrations
pour victimes de guerre. Le rôle d’écrire une histoire de la
guerre était confié à quatre historiens universitaires : un
catholique, un calviniste, un libéral et un socialiste. Ce n’est qu’en
1955, face à la défaillance de ces derniers, que le ministre
charge de ce projet Louis de Jong, avec une date de livraison cinq ans plus
tard.
Or, la rédaction prendra beaucoup de retard, en partie à cause
de la priorité que de Jong accordera à la production d’une série
de documentaires pour la télévision publique. Le premier volume
de l’opus magnum paraîtra en 1969 ; le dernier, vingt-deux ans
plus tard. Au service de l’œuvre de Louis de Jong, l’Institut a produit
une historiographie cohérente et, même si celle-ci était
soumise à l’autorisation politique, indépendante de l’historiographie
confessionnelle ou de parti.
Une
première tentative de son ministère de tutelle de liquidation
de l’Institut, dont les services et archives seraient partagés entre
les Archives nationales et l’administration des victimes de guerre, échoua
en 1975, suite à une levée de boucliers en faveur de la mission
exceptionnelle de l’Institut pour la sauvegarde de la mémoire de la
guerre. Même après le départ de sa figure de proue, Louis
de Jong, en 1979, l’Institut réussit à préserver son
statut exceptionnel, face aux prétentions des archives, destinataire
habituel de la documentation, et face aux universités, agents privilégiés
de la recherche. En 1998 finalement, son statut exceptionnel fut en quelque
sorte régularisé, par son rattachement à l’Académie
Royale des Sciences. L’Académie, traditionnellement une institution
honorifique à tendance gérontocrate, subissait pendant la deuxième
moitié des années 1990 une cure de jouvence par l’attribution
de la gestion des instituts de recherche extra-universitaires, comme par exemple
l’Institut international d’histoire sociale ou le Netherlands Institute
for Advanced Studies. Les fonds proviennent toujours du ministère
de l’Éducation et de la Recherche, mais la gestion est autonome et
les employés ne bénéficient plus du statut de fonctionnaire.
Hans Blom, son actuel directeur, est aussi le premier universitaire à
occuper cette fonction, signe d’un rapprochement fonctionnel entre le monde
académique et l’Institut. Entretemps, au cours des années 1990,
les activités de l’Institut avaient pris un essor sans précédent,
avec une explosion de son équipe, principalement par l’embauche de
plusieurs dizaines de chercheurs contractuels dans le cadre d’enquêtes
gouvernementales – du rapatriement en 1945 à la tragédie
de Srebrenica – et symbolisé par son emménagement
dans un immeuble somptueux, anciennement le siège d’une banque coloniale
sur un des canaux les plus prestigieux d’Amsterdam et entièrement aménagé
pour recueillir ses collections. Le changement de 1998, par le remplacement
de l’attribut légèrement anachronique d’« Institut
d’État » en « Institut néerlandais »,
a laissé intact la définition du champ d’investigation de l’Institut :
la documentation de guerre. L’engouement public persistant pour la période
de la guerre continue d’être une garantie pour la bonne marche de l’Institut,
mais son avenir semblerait peut-être moins prospère si la vague
était amenée à s’estomper. Une reconversion en Institut
d’histoire récente a été envisagée à l’époque
du changement, mais ne put obtenir gain de cause. Dans la nouvelle répartition
du paysage scientifique en cours entre les universités, avec la création
de pôles de recherche (Onderzoeksscholen) financés par
le « NWO », le CNRS néerlandais, comme par exemple
le centre d’histoire d’outre-mer à Leiden, d’histoire intellectuelle
à Amsterdam ou économique à Rotterdam, un nouveau centre
d’histoire contemporaine, axée sur l’histoire politique, vient d’être
créé à Groningen.Peut-on
interpréter cet état des choses comme signe du rejet durable
par le monde universitaire néerlandais d’une insertion régulière
dans le paysage académique d’un institut si atypique, issu de circonstances
si exceptionnelles ?
Paris
La
rupture la plus significative s’opéra en France. Une première
Commission d’histoire de l’occupation et de la Libération fut créée
en 1946, auquel a succédé en 1950 le Comité français
d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale.
Le Comité était rattaché au gouvernement – dans
un premier temps au Président du Conseil (le président de la
IVe République) et ensuite au Premier Ministre. Son fonctionnement
témoignait d’une conception très administrative, avec des représentants
hauts fonctionnaires de tous les ministères, un réseau national
de correspondants départementaux et six sous-commissions thématiques
(par ordre d’importance décroissante consacrées à l’histoire
de la résistance, de la déportation, de la captivité,
de l’histoire militaire, de l’histoire économique et sociale et de
l’histoire culturelle, sous-entendu, de la propagande et de la collaboration).
Sa priorité affichée était la collecte de documents concernant
la clandestinité,
et dans le but final de verser les fonds collectés aux Archives nationales.
Son mode de travail reposait sur la constitution de fichiers, à raison
de centaines de milliers de fiches par catégorie, avec l’ambition d’enregistrer
de façon exhaustive tous les attentats de la résistance, toutes
ses victimes, tous ses participants, de les comptabiliser et de les cartographier.
Dans ce but, de très larges enquêtes furent lancées, avec
des questionnaires standardisés, le dépouillement d’archives
locales et l’interrogation de témoins. Dans l’exploitation de ces matériaux,
le Comité s’imposait une réserve. Il se serait « borné
à un travail de rassemblement d’archives, renvoyant à plus tard,
conformément à la règle française de non-communication
des archives contemporaines et selon l’optique ordinaire de l’historien, qui
répugne à œuvrer à chaud la rédaction d’études
historiques ».
Pourtant, son directeur Henri Michel produisit un nombre important de monographies
sur la résistance française. Il s’évertuait aussi à
figurer comme le pivot d’une « Europe de la résistance »
en créant un « Comité international d’histoire de
la Deuxième Guerre mondiale » ; en rédigeant
la première synthèse sur les mouvements de résistance
en Europe ; en éditant une Revue de l’histoire de la Deuxième
Guerre mondiale largement ouverte sur les autres pays européens.
En
même temps, Henri Michel et son comité niaient avec véhémence
pratiquer une « histoire officielle ». Si, pour des
raisons administratives et en particulier pour faciliter l’accès aux
sources, le Comité était rattaché successivement au chef
de l’État et au chef du gouvernement et hébergé par eux,
son personnel et son budget relevaient du Centre national de la recherche
scientifique. Le CNRS, créé en 1939, joua un rôle important
d’impulsion et de financement de la recherche scientifique en France en dehors
des universités, par nature conservatrices et peu portées sur
l’innovation scientifique.À
travers le CNRS, les gouvernements d’après-guerre voulaient renforcer
la modernisation de la recherche scientifique en France, en augmentant l’indépendance
des chercheurs et de leur évaluation. Le financement par le CNRS devait
être une garantie d’indépendance pour le Comité, intimement
imbriqué dans les rouages du pouvoir et impulser la recherche historique
d’une période dénigrée par l’historiographie académique
comme du « journalisme ». Cette situation, de chercheurs
du CNRS rattachés au premier ministre, ne manquait pas d’ambiguïté.
Le septennat de Valérie Giscard d’Estaing fut marqué par une
volonté prudente de rupture avec une gestion gaullienne de la mémoire
de la Seconde Guerre mondiale, dont la suppression en 1975 de la journée
du 8 mai comme jour férié fut un des symboles. C’est dans
ce contexte que le Premier Ministre de l’époque, Raymond Barre, a décidé
que le Comité ne dépendrait plus des services du Premier Ministre,
mais serait un laboratoire du CNRS à part entière.La rupture,
qui donna naissance en 1978 à l’Institut d’histoire du temps présent,
fut de taille. Le nouvel Institut, dirigé par François Bédarida,
était un laboratoire propre du CNRS. S’il héritait de la bibliothèque
de son prédécesseur, la quasi-totalité de ses archives
fut versée aux Archives nationales et même la revue de Henri
Michel fut reprise par la Fondation pour les Études de Défense
nationale.
Loin
d’être une transition sans heurts, la liquidation du Comité et
la création de l’Institut s’effectuaient sur fonds de conflit.Si
le nouvel Institut revendiquait la reprise de l’héritage du défunt
« Comité », l’accent fut très explicitement
mis sur la période de l’après 1945, avec l’ambition affichée
de pénétrer dans le très contemporain (« d’hier
à aujourd’hui, des années 1930 aux années 1980 »).L’intitulé
« Histoire du temps présent » témoignait
d’une vocation sociale. Les fondateurs se distanciaient explicitement du dénigrement
pour l’étude du très contemporain comme du « journalisme ».
Dans la formulation heureuse d’Antoine Prost, lors de la première manifestation
publique organisée par l’Institut, « l’historien n’a pas
besoin de recul, c’est l’histoire qui crée le recul ».Sa nouvelle
indépendance signalait aussi un tournant vers « la recherche
fondamentale », tout en soulignant comme « une de ses
originalités » « qu’il a pour mission (...) aussi
d’éclairer les pouvoirs publics dans leurs tâches d’information,
de décision et de prévision ».Un
comité de direction fut créé, composé d’historiens
(entre autres René Rémond, président, Pierre Chaunu,
Jean-Baptiste Duroselle, François Furet et Alain Touraine) et de représentants
du CNRS, du Premier Ministre, du ministre des Affaires étrangères
et des Archives nationales. Dans sa volonté de rupture avec les pratiques
d’un prédécesseur qui avait isolé la période de
la guerre de l’entre-deux-guerres et de l’après-guerre, l’Institut
fut pourtant rattrapé, au cours des années 1980, par l’émergence
d’une obsession avec ce que son actuel directeur Henry Rousso a décrit
comme le « syndrome de Vichy », un engouement public
pour l’histoire de la période de l’occupation que ses fondateurs n’avaient
aucunement prévu.Dans ce
contexte très médiatisé, émaillé de procès
et d’affaires à rebondissements, l’image publique de l’Institut fut
identifiée à l’histoire de la guerre, malgré une réelle
diversification de ses champs de recherche. Une étape suivante dans
son évolution d’un comité gouvernemental vers un institut de
recherche, inséré dans un cadre institutionnel plus courant,
fut son implantation au sein de l’École normale supérieure de
Cachan, aux portes de Paris, en 1998. Institutionnellement, l’IHTP n’a plus
un statut exceptionnel et hors pair. Sa « banalisation »
institutionnelle accompagne une acceptation plus générale de
l’histoire du temps présent comme sous-discipline, dont il a été
le pionnier, mais qui est actuellement largement enseignée et pratiquée
dans les départements d’histoire des universités et autres instituts
d’enseignement supérieur en France. À l’heure actuelle et malgré
son héritage particulier, l’IHTP n’est qu’un centre parmi d’autres
qui s’occupent de l’histoire récente.
Bruxelles
En
Belgique, la « Question Royale » avait placé
l’histoire de l’occupation au cœur du débat politique et par là
empêché l’émergence d’une historiographie proprement dite.
Le conflit remonte à l’époque de l’invasion allemande de mai 1940,
quand le roi Léopold III, commandant en chef des armées, décida
de capituler et de rester au pays, contre la volonté de son gouvernement
qui choisit l’exil et la continuation de la guerre. Après la libération,
l’attitude du roi est condamnée par l’opinion socialiste, libérale
et communiste, mais défendue par l’opinion catholique. La polémique
empêche son retour sur le trône jusqu’en 1950, quand il décide
finalement d’abdiquer en faveur de son fils Baudouin. Elle divise durablement
l’opinion entre léopoldistes et anti-léopolistes, polarisation
rendue d’autant plus explosive qu’elle recoupe les vieux antagonismes entre
catholiques et laïques, flamands et wallons. Les deux camps se sont combattus
à coups de propagande, tracts et affiches, de publications de documents,
de référendums, de manifestations et même, lors du bref
retour de Léopold en juillet 1950, de combats de rue. Si la paix
civile est finalement préservée, c’est par le compromis et le
silence. Même sous les gouvernements anti-léopoldistes, au pouvoir
de 1945 à 1947 et de 1954 à 1958 et qui prônent la résistance
comme symbole de courage patriotique, contre un roi compromis, aucune entreprise
cohérente ou durable ne voit le jour visant à institutionnaliser
l’étude de l’histoire de la résistance ou tout autre aspect
de la période de l’occupation.
À
partir de 1958 (et ce jusqu’en 1999), la Belgique est gouvernée par
des coalitions, composées par le parti chrétien-démocrate,
alternant les partenaires libéral et socialiste. C’est dans ces configurations
que sont élaborés toute une série de « compromis
à la belge », complexes marchandages politiques entre groupes
d’intérêts opposés. La création du « Centre
de recherches et d’études historiques de la Deuxième Guerre
mondiale », au nom interminable, à la fin des années
1960 participe à ce contexte. De longue date, cette création
était une des revendications centrales des associations d’anciens résistants
et victimes du nazisme, dans l’esprit de « documenter l’héroïsme »,
décrit en début de ce texte. La promesse de la création
d’un tel institut, dans lequel leur rôle serait prééminent,
leur aurait été faite au début des années 1960
en contrepartie de la liquidation par voie légale des dernières
interdictions professionnelles dont étaient frappées certaines
catégories de condamnés dans les procès de l’épuration
(équilibrant ainsi un geste envers les anciens collaborationnistes
par un geste en direction des anciens résistants).Or, depuis
1964 existait un « Centre national d’histoire des deux Guerres
Mondiales », composé de professeurs d’université
autour de Jacques Willequet, dans lequel leur rôle était inexistant.
Ce n’est qu’à la fin de décembre 1967 que les promesses
aux associations sont suivies d’un début d’effets par la publication
du décret portant création du Centre, création matérialisée
non sans problème dans les deux années suivantes seulement.
Un autre événement dans le même registre judiciaire a
plus pesé dans la décision de créer le Centre :
l’acquittement, le 21 décembre 1965 à Vienne, par la Cour
d’assise autrichienne du criminel de guerre Robert Verbelen. Verbelen, chef
des escadrons de la mort du SS Flamand, dont les crimes et assassinats furent
tristement célèbres, s’était mis à l’abri en Autriche
en 1945 en s’engageant dans les services de renseignement de l’armée
d’occupation américaine et il avait acquis la nationalité autrichienne
en 1959. L’acquittement était une illustration criante de l’absence
d’une instance capable de produire une documentation adéquate, même
pour inculper un criminel notoire.
Le
Centre fut créé sous tutelle du ministère de l’Éducation
nationale et rattaché à la direction des Archives nationales,
sans pourtant une fonctionnarisation de ses employés. Un comité
scientifique en assumait la direction, composé de huit personnalités
choisies par le ministre sur une liste proposée par les associations
d’anciens résistants et victimes de guerre, de six professeurs d’histoire
contemporaine (un par régime linguistique et par appartenance (universités
d’État, Catholiques et Libres) du directeur des Archives nationales
et du directeur du centre. Ce dernier, Jean Van Welkenhuysen, était
un historien militaire et diplomatique de la vieille école et d’orientation
léopoldiste. La présence, au même titre, de représentants
du monde associatif patriotique et de représentants du monde académique,
dans un comité « scientifique » constitue une
originalité forte du Centre belge, issue des circonstances particulières
de sa création. Il est intéressant d’observer que ces mêmes
organisations n’avaient pas obtenu de siéger dans les organes directeurs
de l’Institut néerlandais, fondé en 1945, ou de la Commission
française, créée l’année suivante, à une
époque où leur légitimité et leur puissance étaient
au plus fort. Une équipe de six chercheurs fut nommée en 1969
selon le même équilibre linguistique et institutionnel qui avait
présidé à la sélection des représentants
universitaires.
La
dénomination détaillait les deux missions distinctes du Centre :
la documentation et la recherche. Malgré son départ tardif,
les résultats dans le premier domaine furent impressionnants. Par une
recherche acharnée et systématique, le Centre s’est développé
en quelques années seulement comme le premier centre d’archives contemporaines
en Belgique, pays particulièrement dépourvu d’outils documentaires,
handicapé par une loi sur les archives anachronique, datée de
1955 et entièrement dépassée par les profonds changements
institutionnels opérés en Belgique depuis, handicapée
en plus par l’incurie chronique dans l’administration des Archives nationales.
La collection du Centre contient de riches fonds d’archives privées
et publiques, de source belge, allemande et alliée. Le Centre est à
la pointe de la gestion informatique des collections d’archives et permettra
bientôt une consultation intégrale sur son site web. Dans sa
mission de recherche, vu les prémisses, il aurait été
surprenant si le Centre avait produit une historiographie à l’unisson
comme son homologue néerlandais. Le « pluralisme contrôlé »
de l’équipe assurait une grande diversité de sujets et d’approches.
Pourtant, le Centre n’a pas reproduit l’historiographie cloisonnée
de parti tel qu’elle était et telle qu’elle est en partie encore pratiquée
dans les universités belges et leurs centres de documentation affiliés.
En 1971 et en 1972, deux ouvrages fondamentaux sont publiés par deux
chercheurs du Centre, qui constituent les ouvrages pionniers de l’histoire
récente en Belgique : L’an 1940 de José Gotovitch,
écrit en collaboration avec Jules Gérard-Libois, et Hitler
en het politieke lot van België d’Albert de Jonghe. Gotovitch et de Jonghe se situaient tous
les deux aux marges du pluralisme toléré par les milieux patriotiques
et anticommunistes qui donnaient le ton au comité scientifique.Les deux
ouvrages, sous des angles très différents et complémentaires,
ont établi de façon incontestable le cours des événements,
oblitérant les versions partisanes qui avaient caractérisé
la polémique autour de la question royale et ils ont dégagé
les grandes lignes d’une interprétation validée par les publications
suivantes au cours des trois décennies depuis leur parution. Dans un
pays profondément divisé, où le dialogue de sourds entre
catholiques et laïques fut complété et partiellement supplanté
par celui entre francophones et néerlandophones, le Centre a pu s’imposer
comme un lieu de rencontre par l’organisation de séminaires et colloques
et par la publication d’une revue scientifique et elle a rendu possible un
grand nombre de travaux scientifiques sur la période de la guerre.
En
janvier 1997, le Centre adoptait le nouveau nom de Centre d’études
et de documentation guerres et sociétés contemporaines.Par
la même occasion, ses statuts furent modifiés par la suppression
du rôle officiel des représentants des associations d’anciens
résistants et victimes de guerre. Pourtant, l’élan de l’équipe
du Centre pour se transformer en un Institut d’histoire récente, comme
il était apparu, par exemple, dans la transformation de sa revue en
revue généraliste d’histoire du vingtième siècle,
fut freiné par l’opposition conjointe des deux forces majeures dans
le Comité sortant : les associations patriotiques peu enthousiastes
face à une diversification chronologique par peur de voir l’histoire
de la guerre comme objet principal marginalisé et les universitaires
refusant la transformation du Centre en un rival dans un domaine qu’ils s’estimaient
réservé (la recherche historique de la période contemporaine
tout court). Le fait que son actuel directeur, José Gotovitch, est
aussi professeur à l’Université Libre de Bruxelles ne peut qu’attiser
les jalousies institutionnelles de part et d’autre. Elle rappelle d’ailleurs
les développements les plus récents à Amsterdam et à
Paris. La situation institutionnelle du Centre devient entre-temps de plus
en plus problématique. Le ministère de l’enseignement et de
la recherche, ainsi que la Fondation de la recherche scientifique, n’existent
plus en tant que tel. Ils ont été remplacés par deux
nouveaux ministères, l’un francophone et l’autre néerlandophone.
L’État fédéral ne conserve plus que quelques reliquats
d’une politique scientifique nationale défunte, difficilement divisibles
en deux parties linguistiques, gérés dans un isolement institutionnel :
la bibliothèque royale, les Archives nationales, l’Institut de météorologie
et quelques centres de recherche rattachés aux musées nationaux.
Le Centre fait partie de ces espèces menacées dans un pays qui
s’achemine de plus en plus vers un divorce complet. Si l’on peut envisager
un futur séparé pour les différentes communautés
qui constituent la Belgique, on pourra difficilement séparer son passé
commun (malgré les frénétiques efforts de réécriture
de l’histoire par les séparatistes des deux bords). En se développant
comme un lieu de recontre dans un paysage de plus en plus tribalisé,
le Centre n’a fait qu’accentuer son statut exceptionnel, ce qui rend son avenir
incertain, voire précaire.
Vers
un bilan
Les
instituts d’histoire récente en Europe occidentale, dont on vient de
parcourir l’évolution, en particulier aux Pays-Bas, en France et en
Belgique, partagent tous une caractéristique fondamentale qui les rend
bien peu exceptionnels dans leurs contextes nationaux respectifs. Le constat
est tout à fait banal, mais il mérite d’être relevé.
Leur financement provient intégralement, parfois de façon indirecte,
il est vrai, du budget de l’État. Pratiquement tous les secteurs de
la recherche et de l’enseignement en Europe occidentale, pendant la deuxième
moitié du XXe siècle, ont été entièrement
financés avec l’argent du contribuable, un état fait qui recueille
l’unanimité, malgré quelques infléchissements de date
très récente. Pour les instituts d’histoire récente,
ce sont les modalités de leur fonctionnement, leur forme et leur attache
institutionnelles qui ont été exceptionnelles. Si l’on considérait
comme normal que l’État finance la recherche historique, il était
anormal que celui-ci essaie de la gérer. Le pluralisme parlementaire
exigeait une gestion indirecte, traditionnellement par des universités
indépendantes du pouvoir central (et éventuellement rattachés
à une famille politique) – une application plutôt
figée de l’idée que le débat historique est une affaire
citoyenne. Une recherche historique centralisée et unifiée rappelait
les souvenirs lointains des chroniqueurs du roi ou les ressemblances plus
proches des Académies des Sciences des pays du modèle soviétique
si décrié. Si pour l’histoire récente on a fait une exception,
c’est parce que les circonstances étaient perçues comme exceptionnelles :
l’urgence de la collecte des documents et de la sauvegarde de l’honneur national ;
la nécessité d’un récit commun à usage interne
et externe sur les événements traumatiques de l’occupation,
récit que l’historiographie universitaire dédaignait de produire
par conservatisme méthodologique et par mépris pour le « journalisme ».
(Il n’est pas sans intérêt d’observer que cette dernière
motivation était, dans un tout autre contexte, aussi à la base
de la création de l’Institute of Contemporary British History
comme educational charity à l’université de Londres en
1986 : dédain académique pour l’histoire politique, pour
l’entretien et le witness seminar comme source).
L’urgence
et la nécessité qui ont légitimé l’intervention
de l’État dans un domaine aussi sensible que l’histoire récente
se sont estompées depuis la fin des années 1960. Pourtant, les
instituts et centres issus de ces interventions subsistent toujours, plus
ou moins transformés, plus ou moins intégrés dans un
paysage institutionnel plus courant. S’ils continuent avant tout, de façon
plus ou moins exclusive, de s’occuper du même objet (l’histoire de la
Seconde Guerre mondiale), ils ne répondent plus au même questionnement.
Le temps de la production de récits héroïques est définitivement
révolu, mais le traumatisme est toujours d’actualité, tant dans
le débat historiographique que dans l’attention publique pour ce passé,
que ce soit dans les médias ou dans le débat politique. Si la
légitimité d’une recherche publique sur la période de
la guerre est peut-être plus forte que jamais, la forme institutionnelle
des instituts en question fait toujours l’objet de débats et de résistances.
Soupçons d’histoire officielle, jalousies quant aux moyens financiers
et à l’accès aux sources, rivalité de la part d’autres
acteurs, en principal les universités, qui rejettent leur transformation
en instituts généralistes d’histoire récente, sont toujours
le lot des héritiers des Instituts, Centres et Commissions créés
pour étudier l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Leur statut
reste l’objet de controverses, leur survie pas tout à fait certaine
(en ordre de précarité décroissante pour Bruxelles, Amsterdam
et Paris) et ce malgré leur vitalité surprenante (par rapport
aux attentes au moment de leur création) et leur visibilité
exceptionnelle.
les
archives
Le
statut particulier des instituts d’histoire récente provient en partie
de leur rapport ambigu avec les Archives nationales. D’une part, ces instituts
ont été créés pour corriger le processus de transfert
normal de créateurs d’archives à dépositaires, processus
qui privilégie les administrations en place par rapport à la
dissidence. Ce faisant, ils se transforment en petits centres d’archives eux-mêmes
et suscitent la rivalité des Archives nationales. D’autre part, vue
la volonté politique d’écrire l’histoire de la guerre au plus
vite, ces instituts nouent aussi des relations privilégiées
avec les Archives nationales, puisqu’elles obtiennent un accès exceptionnel
aux sources par dérogation aux lois d’archives applicable au public.
À l’époque de leur création, une histoire de la période
de la guerre basée sur archives est strictement impossible. Le Comité
de Henri Michel et l’Institut de Louis de Jong ont même été
physiquement dépositaires de fonds d’archives officielles, temporairement
prêtés afin de faciliter leurs travaux.
Au
cours de la période de l’après-guerre, la législation
sur les archives évolue sensiblement, évolution qui affecte
le rôle des instituts d’histoire récente comme centres de documentation.
Ainsi, en France le transfert des fonds détenus par le Comité
d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale aux Archives nationales au
moment de la création de l’IHTP a réduit son rôle comme
centre de documentation, d’autant que ce changement était contemporain
avec l’entrée en vigueur de la nouvelle loi sur les archives de janvier 1979.
L’application accélérée des dérogations systématiques
a depuis quelques années mis la quasi-intégralité des
archives publiques sur la période de l’occupation à la disposition
du public. Aux Pays-Bas, le NIOD dispose toujours de fonds d’archives importants,
mais une politique active d’ouverture de la part des Archives nationales par
une application libérale de la loi de 1962 a multiplié les sources
pour l’histoire récente accessible au chercheur à La Haye.
Malgré son appellation, le rôle de centre de documentation est
aujourd’hui secondaire dans les activités du NIOD par rapport à
la recherche. Il n’y a qu’en Belgique où le CEGES/SOMA est toujours
un outil indispensable pour toute recherche sur la période de la guerre,
telle est la carence du législateur et l’incurie de la gestion des
archives (les centres de documentation affiliés aux partis politiques
jouant un rôle supplémentaire). Son rôle de centre de documentation
prime en conséquence sur celle de recherche. Il est intéressant
d’observer que la place qu’occupent les différents instituts dans la
production historiographique nationale est étroitement liée
à leur importance comme centre de documentation. On peut ainsi noter
qu’en Belgique sont rares les ouvrages ayant trait à l’histoire de
l’occupation réalisés sans le concours du CEGES/SOMA ;
que la place du RIOD dans l’historiographie néerlandaise est toujours
dominante ; alors de l’IHTP et même son prédécesseur
n’a jamais été qu’un centre parmi d’autres de l’historiographie
française sur la période de la guerre.
À
la fois dépositaires d’archives et instituts de recherche, le régime
d’exception dont ont bénéficié les Instituts nationaux
d’histoire récente a suscité la jalousie de la part des Archives
nationales et de la part de la communauté des historiens. Sans même
juger de leur indépendance institutionnelle, politique ou intellectuelle,
l’accusation d’histoire officielle devenait, de ce fait, difficilement évitable.
la
politique
Quand
on évalue globalement la production des trois instituts que nous avons
examinés de plus près pendant les premières décennies
de leur existence, elle n’apparaît pas comme celle d’historiens à
la solde d’un gouvernement, ni comme une historiographie politisée
à outrance. Certes, ces historiens étaient des hommes de leur
temps, posant les questions de leur temps et contribuant aux récits
de leur temps, tendant vers une lecture héroïque ou vers un manichéisme
moral absolu. On pourra toujours leur reprocher un manque d’inventivité,
ou de ne pas avoir anticipé les thématiques de recherche d’aujourd’hui.
On leur a reproché leur positivisme, mais c’est peut-être leur
plus grand triomphe. De par la tâche inédite qui leur avait été
confiée d’écrire une histoire proprement nationale, ils ont
été obligés de dépasser l’historiographie du pluralisme
cloisonné qu’on a décrit en début de ce texte, ces historiographies
politisées, retranchées dans leur mutisme idéologique
ou communautaire. Ils ont été contraints à une impartialité
dont beaucoup de leurs contemporains faisaient l’économie et ils ont
contribué à établir de façon factuelle un ensemble
d’événements et une chronologie, délibérément
brouillés dans les débats partisans. Louis de Jong et Henri
Michel partageaient un patriotisme sans états d’âme et un solide
anticommunisme, tant dans leurs engagements publics (pour l’OTAN ou la guerre
au Vietnam, par exemple) que dans leur historiographie. Dans l’historiographie
occidentale de la Guerre Froide, la question de l’engagement communiste pendant
la guerre est restée longtemps une question plus controversée
que celle de la collaboration des administrations nationales et l’historiographie
communiste est toujours restée nettement à l’écart du
pluralisme national. Ils partageaient aussi une confiance totale dans l’analyse
des sources écrites, un sens commun dans l’interprétation et
un penchant pour un consensus bâti sur des vérités établies,
même si cela impliquait qu’il fallait arrondir certains angles dans
l’évaluation de certaines responsabilités nationales. Même
en Belgique, pays déchiré s’il en est, les avancées de
l’historiographie dite « positiviste » ont contribué
à l’émergence de certains terrains d’entente entre historiens
de traditions opposées.
L’historiographie
n’est qu’un vecteur, et un vecteur mineur, dans la gestion du passé
par une société, mais les efforts d’objectiver certains aspects
de l’histoire politique ou militaire de l’époque de la Seconde Guerre
mondiale, même ceux d’une école patriotique décriée,
ont indéniablement contribué à trouver les termes d’un
dialogue difficile. Les constructions complexes des comités « scientifiques »
et de « patronage », étudiées pour garantir
à la fois un contrôle politique pluraliste et l’indépendance
des recherches ont en quelque sorte fonctionné. Avec toutes les critiques
que l’on peut adresser – et que l’on adresse – à
la production historiographique sur la période de la guerre pendant
les trente premières années de l’après-guerre, on peut
au moins constater que celle issue des Instituts nationaux est en règle
générale moins mauvaise que celle générée
par le pluralisme institutionnel qui était la norme à l’époque
(aux Pays Bas et en Belgique) où en dehors du contexte académique
(en France). En tout cas, grâce à son attention dominante pour
les sources, elle continue d’avoir son utilité pour le chercheur d’aujourd’hui.
Plus surprenant encore, à partir des années 1970-1980, la critique
de l’école patriotique et le renouveau de l’historiographie de guerre
viennent en grande partie de ces mêmes instituts, qui s’étaient
développés en structures plus ouvertes et outils durables pour
une nouvelle génération de chercheurs.
L’expertise
Les
instituts en question ont-ils rempli leur mission de conseil et d’expertise,
celle « d’éclairer les pouvoirs publics dans leurs tâches
d’information, de décision et de prévision » telle
le formulait François Bédarida en 1981 ? L’expertise historique
semble bien un phénomène nouveau, qui fait son apparition avec
la « deuxième vague » des procès pour
crimes contre l’humanité, quand juges et jurés font appel aux
historiens pour les éclairer sur des faits déjà anciens,
sur des crimes qui sont déjà entrés dans l’histoire.
Ce que cette deuxième vague a de particulier par rapport à la
première, c’est que les juges, par la notion inédite de l’imprescriptibilité,
abandonnent la délimitation traditionnelle de leurs compétences
au contemporain et investissent le domaine de l’histoire. C’est donc bien
les juges qui se mettent à jouer aux historiens et pas l’inverse. Cela
étant dit, en faisant entrer les historiens au prétoire, ils
mettent ceux-ci aussi dans une situation et dans un rôle inédit,
de recours et de suppléant de l’appareil judiciaire.
Nous
avons insisté en début de ce texte sur le partage des tâches
à l’œuvre pendant les premières décennies après
1945 entre l’historien, personnage public qui produit une reconstruction du
cadre collectif d’une part et l’expert, qui établit le cas des individus,
dans le cadre d’une juridiction pour les auteurs de crimes et dans le cadre
d’administrations d’indemnisation et d’aide sociale pour leurs victimes de
l’autre. Il est un autre exemple plus frappant encore de la séparation
entre expertise et recherche historique en vigueur à l’époque :
les enquêtes parlementaires. Les assemblées nationales en France
et aux Pays-Bas (et pas en Belgique, pour les raisons que nous avons expliquées
plus haut) décident en août 1946 et en novembre 1947
respectivement d’ouvrir une large enquête sur la conduite de la guerre
par les gouvernements successifs. Les travaux de ces commissions, documents
et (principalement) rapports des auditions de responsables politiques et militaires,
sont intégralement publiés, en France en neuf volumes, entre
août 1947 et mai 1951 et aux Pays Bas en neuf volumes (dix
neuf tomes) entre 1949 et 1956. L’enquête
néerlandaise couvre l’ensemble de la période de la guerre et
un très large champ d’action, englobant la politique militaire, la
politique de neutralité avant 1940, le départ du gouvernement,
la politique économique, le fonctionnement des services secrets à
Londres, les crises du cabinet et les préparations du retour, l’assistance
aux citoyens néerlandais déplacés par les événements
et le rétablissement de l’autorité coloniale. L’enquête
française par contre ne dépasse pas l’été 1940,
suite à un abrègement de son mandat. Seul un rapport voit le
jour, sur les événements du 7 mars 1936 (l’occupation de
la Rhénanie par l’Allemagne), les volumes suivants comportant les transcriptions
des auditions uniquement, portant, selon les rapporteurs « sur
la période de guerre et l’armistice et quelques observations également
sur ce qui s’est passé après l’armistice. » L’attention
avec laquelle la commission scrute le prologue à la collaboration,
en de longues auditions avec tous les responsables politiques et militaires,
y compris Philippe Pétain, interrogé à 91 ans dans la
forteresse de l’île de Yeu, contraste en effet avec la discrétion
sur ce qui suit. Ces travaux d’une envergure exceptionnelle – l’assemblée
de La Haye n’avait pas fait usage de sa prérogative constitutionnelle
d’enquête depuis plus de 60 ans – sont menés dans
une indépendance totale de l’Institut de Documentation de Guerre à
Amsterdam et de la Commission d’Histoire de l’occupation et de la libération
à Paris, deux instances officiellement chargées par leurs gouvernements
d’organiser une enquête sur la même période. Enquête
historique – impliquant recul et impartialité – et
enquête parlementaire – impliquant l’établissement
de responsabilités politiques – étaient à
l’époque clairement deux entreprises distinctes.
L’émergence
de l’expertise historique au cours des années 1960 et 1970 n’est pas
à l’origine de la renommée d’historiens de la guerre comme figures
publiques et autorités morales, elle en est le résultat. Plus
que par de doctes traités ou des prouesses dans la certification ou
la datation de documents, c’est par la télévision que les historiens
s’imposent au public comme experts. La télévision publique,
avec une chaîne unique et par conséquent une audience unifiée
et garantie, était un vecteur d’une influence inégalée
à partir des années 1960. Le caractère public et étroitement
surveillée de la télévision conduisait les producteurs
de documentaires historiques sur la période de l’occupation presque
inévitablement vers les responsables des instituts nationaux en charge
de l’écriture de cette histoire. Le premier exemple est la série
de 21 documentaires produits et présentés par Louis de Jong
aux Pays-Bas, transmis au rythme d’un par trimestre de mai 1960 à
mai 1965. Elle précède
la publication de son œuvre écrite de près d’une décennie
et confère à son auteur une notoriété exceptionnelle.
En 1964 et 1965, Henri Michel aussi dirige une série d’une
dizaine de documentaires intitulée Trente ans d’histoire, dont
quatre étaient consacrés à la Seconde Guerre mondiale.Encore
en 1965 la télévision publique belge commandite une série
de documentaires sur la période de l’occupation, dont la réalisation
verra le jour dans les années 1980. L’important projet de recherche
accompagnant cette réalisation est mené en étroite collaboration
avec le prédécesseur du CEGES/SOMA, mais la présentation
en est confié à Maurice Dewilde, dont le style inquisitorial
incarnera une version particulière de l’expertise historique en Belgique.
L’exemple
de Louis de Jong illustre parfaitement comment la notoriété
télévisuelle mène à un nouveau rôle d’expert.
En 1965, l’annonce des fiançailles de la princesse et héritière
du trône Béatrix avec Claus von Amsberg fut suivi par la publication
par le journal à scandale anglais Daily Mail d’une photo de
von Amsberg en uniforme de la 90e Panzerdivision, lors des opérations
en Italie du Nord. De Jong
fut aussitôt envoyé en mission d’enquête à l’Istituto
Nazionale per la Storia del Movimento di Liberazione à Milan, Modène
et Bologne, dont il revenait deux jours après, en annonçant
dans une conférence de presse, organisé dans le hall d’arrivée
de l’aéroport de Schiphol, de pouvoir exclure toute participation du
futur époux de la future Reine à des crimes de guerre. D’autres
interventions de ce type ont suivi, pour blanchir ou discréditer des
hommes politiques, tel le néerlandais Luns, ancien membre du parti
collaborationniste, lors de sa nomination comme secrétaire général
de l’OTAN en 1979, ou le ministre Aantjes, volontaire pour les SS germaniques
en 1944, en 1978. Le RIOD était chargé d’enquêtes, par
exemple dans l’affaire Weinreb, contre un complice dans les déportations
de juifs des Pays Bas, ou certains de ses chercheurs étaient cités
à comparaître comme « témoins experts »
(getuigendeskundigen), et dans le procès contre le criminel de guerre
Menten. (la commission Menten fut pourtant organisée sans le concours
formel du RIOD en 1978). L’ascendance inexorable de l’expertise historique
aux Pays Bas et particulièrement son exercice souverain par Louis de
Jong à la tête du RIOD suscitait pourtant aussi de très
vives critiques. L’affaire Aantjes en
particulier, dans laquelle De Jong a contraint un ministre à démissionner
après de révélations véhémentes sur son
engagement en 1944 dans une conférence de presse improvisée,
était dénoncée comme un abus de pouvoir par une figure
publique qui avait confondu son rôle d’historien avec celui de conscience
de la nation.
En
France, certains chercheurs de l’IHTP furent cités à comparaître
lors du procès Papon, ce que certains ont accepté et d’autres
refusé, et l’IHTP a mené diverses enquêtes, par exemple
sur le rôle de la SNCF (Société nationale des chemins
de fer français) pendant l’occupation. Dans l’affaire
Aubrac en 1997, la confrontation entre historiens et témoins lors
d’une table ronde convoquée à la demande d’un couple d’anciens
résistants très médiatiques, pour parer à une
vague d’insinuations sur leurs engagements passés, mena à de
vives critiques à l’encontre des historiens présents qui rappellent
l’émoi causé par l’affaire Aantjes aux Pays-Bas dans un tout
autre contexte. La notion d’expertise historique est aujourd’hui en France
au cœur d’une controverse sur le rôle de l’historien face à
une demande sociale pressante. Pourtant, le phénomène ne cesse
de prendre de l’ampleur. Dans l’affaire Waldheim on a assisté à la création d’une commission
d’enquête internationale. Les diverses commissions créées
dans quasiment tous les pays concernés sur les spoliations des bien
juifs depuis ont généralisé l’exercice de l’expertise,
avec ou sans le concours des instituts d’histoire récente. Le RIOD
en particulier a multiplié les enquêtes, entre autres sur le
rapatriement après 1945 et sur le rôle des militaires néerlandais
lors du massacre de Srebrenica. En Belgique la création d’une commission
d’enquête sur une éventuelle implication du gouvernement belge
dans le meurtre de Patrice Lumumba en janvier 1961, suscite un vif débat
sur la composition même de cette commission et sur l’apport des historiens
en son sein, au moment même de la rédaction de ces lignes. Une
évolution des instituts d’histoire récente de commissions officielles
de l’histoire de l’occupation vers des entreprises de sous-traitance d’enquêtes
historiques, où des experts sont sollicités pour fournir une
réponse précise à une question donnée, serait
sans aucun doute néfaste pour leur rôle dans la discipline toujours
émergente de l’histoire du temps présent, dont la difficulté
même se fonde sur le recul nécessaire de l’historien face à
son sujet.
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