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Extraits d’une interview de Peter Knapp

 

Peter Knapp

Né le 5 juin 1931 en Suisse. Peter Knapp étudie à la Kunstgewerbeschule de Zurich. À l’âge de 20 ans, il vient pratiquer les arts graphiques à Paris. Dès son arrivée en France, il sera l’élève de César.

Directeur artistique du magazine Elle de 1960 à 1966, puis de 1974 à 1978, il travaillera auprès d’Hélène Lazareff dans les années où la mode, créatrice de nouvelles tendances, va bouleverser de façon durable toutes les lignes vestimentaires « conventionnelles ».

Réalisateur des émissions Dim Dam Dom, en 1970 et de Musique Graffiti, en 1996 pour la télévision française, directeur artistique de la collection de livres contemporains pour Beaubourg, enseignant à l’ESAG (École supérieure d’arts graphiques, Académie Julian), depuis 1983, Peter Knapp est photographe, peintre, graphiste, directeur artistique et enseignant, et donc un maître renommé dans l’univers de la mode et de la créativité.

Nous l’avons rencontré[1] chez lui, dans sa maison de Vauréal, le 23 mai dernier, afin quÍil nous livre son témoignage[2] sur ‚ la mode dans les années soixante ». Nous publions ici, des extraits de son récit.


Peter Knapp : Mes grands parents étaient des vignerons. À 17 ans j’étudie à la Kunstgewerbeschule de Zurich (l’École des Beaux Arts).

Puis un jour, le Professeur a dit : « ... Puis on a 20 ans et on fait sa valise ! », ça m’a fait comme un déclic. Je suis venu à Paris.

Françoise Denoyelle : Pourquoi le choix de Paris ?

PK : La majorité des professeurs ont fini à l’étranger, et en Suisse, on ne va pas en Allemagne, je ne sais pas pourquoi, c’est comme ça ! Alors, on va soit à Milan, soit à Paris, soit à New-York, mais New-York on trouvait cela démodé à l’époque. À New-York ce qu’il y avait de mieux c’était Harper’s Bazaar, mais Giacometti, Man Ray, Calvet, étaient à Paris...

Ma mère recevait Brodowitch, c’est ce qui m’a donné le goût de l’image.

Mais, les publications américaines je les trouvais très « ringardes », c’était Pin up, la publicité de Coca Cola, qui amuse maintenant les gens, moi, ça ne m’amusait pas ! Je trouvais plus moderne ce qui se passait avec Fautrier, à Paris. C’était la peinture dite informelle qui arrivait et parallèlement, le mouvement du nouveau réalisme qui commençait à se développer : ... les compressions de César, les accumulations de Armand, pour moi, c’était cela la modernité, ce n’était pas New-York !

[...]

À l’époque, pour gagner notre vie, nous travaillions tous aux Galeries Lafayette, avec les frères Adnet. Jacques Adnet était directeur des Arts décoratifs, Jean Adnet était directeur artistique des Galeries Lafayette, et la vitrine de Paris pour l’art appliqué c’était les Galeries Lafayette. D’ailleurs, en 1956, nous étions avec William Klein, il faisait du graphisme photographique, c’est Jean Adnet qui nous laissait faire cela ! Il nous donnait deux vitrines, et à l’époque, les vitrines avaient énormément d’importance, moi je connaissais la typographie contemporaine, on m’a pris pour un petit génie !

FD : Comment s’est effectué le tournant vers la presse de mode ?

PK : Je suis tombé amoureux d’une fille qui était dans la mode. Une fois entré dans le milieu de la mode, je suis tombé sous le charme des Lazareff... J’avais compris que les photos étaient autrement traitées chez eux. En France, il n’y avait pas de photos pleine page dans les magazines... Hélène Lazareff, elle, avait passé la guerre à New-York, et en était sortie avec des années d’avance !

FD : Quel esprit règne à Elle quand vous y arrivez ?

PK : Hélène Lazareff avait vu aux Galeries Lafayette ce que j’y faisais et ça l’intéressait... J’avais aussi dessiné le logo de Gallimard NRF et cela m’a amené plus tard à dessiner le logo de Elle. Elle avait sans doute senti un nouveau vent graphique et c’est pour cela qu’elle m’a fait venir. Elle a vu que je connaissais bien le travail de Brodovitch, elle m’a demandé de collaborer avec elle...

Martine Lemaître : Comment se réalisait une maquette de Elle ?

PK : J’ai gardé un « chemin de fer ». J’avais très peu de bons photographes, donc je prenais tous les Ektachromes retenus et avec les assistants qui travaillaient avec moi, on faisait des collages. Les choses se passaient comme le voulait Hélène Lazareff. Le matin elle avait déjà lu toute la presse américaine, et européenne... elle bouillonnait d’idées et quand elle sentait qu’elle était prête elle réunissait tout le monde. Le jeudi matin, à la conférence de rédaction, cela allait très vite.

Farid Chenoune : Quand vous êtes engagé comme directeur artistique de Elle, avez-vous des consignes particulières ?

PK : On me connaît déjà, j’ai complètement carte blanche. Hélène Lazareff était un dictateur sans obligations. Elle dirigeait bien les gens. Elle s’est adressée à moi qui mettait en scène les femmes à travers le vêtement, démarche dans laquelle elle voyait une modernité importante. Elle acceptait des filles avec des robes très élégantes, pieds nus sur le trottoir... C’était une politique nouvelle qui reposait sur une conviction. Elle était convaincue que les femmes étaient supérieures aux hommes. Le slogan de Elle à cette époque : « Le seul magazine féminin que les hommes regardent ».

[...]

À l’époque, il n’y avait pas de mannequin professionnel. On prenait de belles femmes. Il y avait Bettina, chez Dior... Ce qui comptait, c’était la haute couture. Le photographe en rapportait l’information (clichés de boutons, les coutures, le détail) et la rendait lisible.

Les années soixante, c’était la fin du diktat de la haute couture et Hélène Lazareff voyait arriver le prêt-à-porter.

Maïmé Arnodin, était la rédactrice du journal, Claude Broué en était la styliste douée. Il y avait une participation de l’ensemble de la rédaction. Hélène Lazareff était à l’origine du choix des thèmes : quand il y avait une tendance rouge, c’était « Feu et flammes », quand la tendance était au bleu : c’était « la vague bleue ». Cela amenait tout le monde à l’image avec un regard plus individuel car tout le monde se reconnaît dans l’image. Je comprenais bien le sens de sa démarche... L’image avait une connotation culturelle. Elle avait conscience que j’avais compris sa demande : le look, l’immédiat, sans temps de reflexion.

FC : Vous n’êtes que photographe à ce moment-là ?

PK : Non, à l’époque, au départ de Elle, il n’y avait pas beaucoup de photographes et on n’avait pas de flashs convenables. La majorité des choses se faisait au dessin. En février 1960, j’ai fait de la photo de mode. Mes premières photos de mode, c’était pour Chloé.

FC : Et Simone Baron, quel poste occupait-elle ?

PK : Conseillère artistique. Et moi-même j’ai commencé comme conseiller artistique à Elle, en 1958 et j’ai pris le poste de directeur artistique tout à fait à la fin de l’année 1959. À partir de janvier 1960 j’en ai occupé entièrement la charge, jusqu’en 1966... Je suis revenu en 1974, et je suis resté jusqu’au départ d’Hélène Lazareff, en 1978.

J’avais envie de construire le journal comme un film. Je voulais qu’on m’apporte « le tout à mettre » et je construisais les pages, les doubles pages comme un tout. Je voulais faire comme Harper’s Bazaar avec de la publicité. En mai 1965, Elle fait à ce moment là 265 pages, sur lesquelles on a 100 pages de rédaction, il y a donc déjà 150 pages de publicité.

Pour les rubriques : « les petits prix », « les bons magiques », les « fiches cuisines ». Nous dessinions les titres à la main. En 1964, il y avait une grève des typographes qui ne voulaient pas abandonner le plomb, après, avec le papier et le film c’était plus facile, mais eux, c’était précisément cela qu’ils refusaient. Les femmes entraient dans le métier. C’était l’arrivée du « Lunétype », les lettres arrivaient une à une, mais c’est la lumière qui les mettait sur le fil. Cela donnait une plus grande liberté au montage.

En 1965, au journal Elle, c’est encore l’héliogravure qui est utilisée, les noirs étaient très bien rendus. Maintenant il y a des noirs que nous n’avons plus, la quadrichromie a tout modifié.

Dans les années cinquante, on n’avait pas le droit de photographier, ni de dessiner lors des défilés, il fallait l’autorisation du maître. Puis avec l’arrivée des thèmes de rédaction qui ont été adoptés, les couturiers ont commencé à sentir que l’information sur le vêtement était insuffisante ; et c’est comme cela que beaucoup de photographes se sont interessés à la mode...William Klein, chez Vogue, Newton, Donovan...

Je crois avoir une certaine idée de la femme. Tous nous étions des faiseurs d’images, tous nous partions d’un croquis d’intention... Les images sont des photos faites et non des photos prises. Quand Courrèges est arrivé il a fait des vêtements adaptés au monde moderne. Tout était fait pour que les vêtements se portent : « Je dois faire court, car la femme monte l’escalier. Comme la jupe est courte, je vois le haut des bas donc je lui mets un collant, ma robe est faite pour habiller juste... ». Courrèges a fait des vêtements justes, faciles d’entretien, échancrés pour l’aisance et le geste, le pratique, la vie moderne. Il avait une reflexion sur l’époque et sur le vêtement !

ML : Les modistes créent-elles encore des chapeaux en soixante ?

PK : La fin des chapeaux c’est Courrèges. Lors de sa première collection, en 1964, il en montre encore, mais en 1965, c’est sa première collection sans chapeaux et sans talons hauts !

Quand les Hippies sont arrivés, je n’y comprenais plus rien, j’ai été « paumé ». Il fallait pourtant que je refléchisse à l’image et j’étais convaincu qu’il fallait avec cette mode créer un nouveau concept d’images, j’ai fait des mosaïques en arrière fond...

FC : Quels étaient les moyens techniques ? 

PK : On travaillait en grand format 4 x 5, avec des caméras fixes. À la fin des années cinquante, on utilisait le « Rolleiflex », une caméra que l’on tenait devant, en format 6 x 6 avec une possibilité de mobilité. Pour la mode, le « Rolleiflex » s’y prête bien. Puis arrive le « Leica » en format 24 x 36. Jean-Loup Sief l’utilise et le petit format peu à peu s’impose. À la fin des années soixante, début soixante-dix, les Japonais arrivent avec le reflex « Pentax » et « Nikon », l’image est plus grande et on arrive à cadrer plus vite. Les moteurs équipent les appareils, on est capable de faire une photo en moins d’une seconde. Le mouvement entre dans la photo de façon assez naturelle. On prend maintenant les mannequins en train de courir...


Notes :

[1] Interview réalisée par Françoise Denoyelle, Farid Chenoune, Martine Lemaître, filmée par Jean-Claude Mouton. Propos décryptés par Martine Lemaître.

[2] Dans le cadre de l’enquête menée par le « Groupe mode », animé à l’IHTP par Dominique Veillon. Dans le but de sauvegarder la mémoire du XXe siècle, ce témoignage sera versé dans « Mémoires vivantes », une série de témoignages autour d’événements majeurs du siècle, filmés en vidéo et conservés au service audiovisuel de la BDIC-université Paris 10-Nanterre. (Peter Knapp, cote : KV 958 ).

 

 

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