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Regard sur la mode des années soixante et sur l’arrivée de nouveaux acteurs

par Dominique Veillon et Françoise Denoyelle

 

Dans le domaine de la mode, les années soixante marquent un tournantæ : le boom économique et lÍexpansion de la culture américaine, la libération des mœurs, la contestation, bouleversent les normes en cours. SÍajoutent à cela lÍavènement des techniques modernes et le rétrécissement de lÍespace qui réduisent les frontières et mettent le monde entier à portée de main. Après la décennie de pénurie qui marque lÍaprès-guerre, la France est entrée dans la période des « Trente Glorieuses », le pouvoir dÍachat sÍest accru. Le monde rural recule au bénéfice de lÍurbanisation, le paysage immobilier se transforme avec lÍapparition de cubes de béton et de grands ensembles. Les appartements modernes entraînent lÍarrivée de plus de bien-être auquel la population sÍhabitue vite. Le temps est venu où une multiplicité dÍacteurs nouveaux entre en liceæ : les « jeunes »[1], dont le poids au sein de la société ne cesse de grandir jusqu’à devenir une réalité sociale et culturelle. Ceux que l’on dénomme les teenagers achètent les derniers produits de consommation en vogue : le transistor et l’électrophone sur lesquels ils écoutent les chansons de leurs idoles. Les médias et la publicité font désormais partie intégrante de leur décor quotidien. Des lieux spécifiques occupent le devant de la scène : l’Angleterre, référence culturelle majeure, la rue, avec son public caractéristique et ses boutiques. Des mots nouveaux, « prêt-à-porter », « stylistes », « fibres textiles » (polyamide, polyester), rejoignent le vocabulaire de l’apparence et s’y amalgament. La presse, les magazines féminins, la radio, les disques, la télévision dont la démocratisation s’accélère, concourent à imposer une mode devenue l’expression d’un choix de vie et dont le mot d’ordre est : « soyons résolument jeunes et libres ».

La mode des années soixante s’affirme avec des moyens plus conséquents, plus rapides que dans les décennies précédentes, mais ses codes sont-ils novateurs ? Rien n’est moins certain. La mode a toujours privilégié la jeunesse pour imposer sa loi. Avant l’apparition de la photographie dans les périodiques[2], les dessinateurs croquent des silhouettes dÍune grâce toute juvénile. La finesse de la taille relève du fantasme plus que de la réalité. Dans la Gazette du bon ton[3], les robes de Doucet, Paquin, Poiret, dessinées par Bakst, Iribe, Lepape sont imaginées sur des corps d’adolescentes. L’introduction de la photographie dans les magazines féminins comme La Mode pratique, Chiffons, Fémina s’épanouit entre 1900 et 1914 mais induit un principe de réalité qui sied mal à la mode. Les corps épanouis sont vite empâtés, les robes tombent mal. Des studios, des ateliers comme ceux de Bissonnas et Taponnier, Félix, Tulbot ou Henri Manuel, comme Reutlinger et Paul Nadar, qui eux-mêmes travaillent pour la mode, usent et abusent de la retouche pour sculpter les formes. Sur les champs de courses, hauts lieux de l’élégance, les Seeberger photographient les aristocrates arborant les dernières créations des couturiers. Pour assurer leur promotion, Lanvin, Patou, Vionnet s’empressent d’envoyer leurs premiers mannequins, des actrices jeunes et sveltes, se faire photographier, à la journée des drags à Auteuil, au pesage à Chantilly.

La jeunesse et son corollaire, l’harmonie, ont toujours été nécessaires à la promotion de la mode. Les supports ont continuellement affiché des archétypes dont la seule constante est la jeunesse. Mais si le modèle est jeune, le vêtement s’adresse à la femme mariée. Jusqu’aux années soixante, il n’existe aucune mode spécifique pour les moins de 20 ans. La jeune fille abandonne la tenue de fillette pour celle de dame. Le phénomène est encore plus flagrant chez les hommes où le garçonnet passe sans transition des culottes courtes à l’exacte réplique du complet veston de son père. La rupture s’opère généralement à l’occasion de la communion solennelle, prétexte au premier achat.

Le corps se transforme, lui aussi. Tout au long du XXe siècle, on assiste au recul des contraintes que la mode lui a imposées. Poiret est le premier à imaginer une ligne fuselée sans corset, Madeleine Vionnet modèle le corps sans l’entraver dans des biais de crêpe satin. Les sous-vêtements s’adaptent. Dans les années trente, la chemise dont l’usage remonte pourtant à l’Antiquité, est jetée aux orties. Elle épaissit trop la silhouette. Si le slip est réservé aux robes du soir, la culotte[4] plus pratique, remplace le pantalon dans les trousseaux. Le corps et son entretien participent déjà des préoccupations des femmes. Votre Beauté,[5] magazine fondé par les produits LÍOréal, connaît un franc succès avec ses articles consacrés à la forme physique, « la ligne », les soins de la peau et des cheveux. Ses couvertures thématiques sont de véritables sommaires. Des photographies de jeunes filles, dont la plastique sÍapparente aux modèles de Praxitèle et de Phidias illustrent « Le secret dÍune belle poitrine », « La marche, premier des sports », « Proportions idéales du corps féminin ». La nouvelle cliente américaine, lÍévolution des mœurs, imposent une mode plus en adéquation avec les nouvelles activités et les loisirs sportifs des femmes. Chanel inaugure la mode du bronzage, des corps libres dans des ensembles de jersey. Une mode dynamique et pratique que déplore Paul Poiretæ : « Jadis, les femmes étaient architecturales comme des proues de navire [ƒ] Maintenant, elles ressemblent à de petits télégraphistes sous-alimentés »[6], et que résume Janet Flanner, correspondante du New Yorker en 1931 « Chanel a lancé “le genre pauvre”, elle a introduit au Ritz le tricot, rendu élégant le col et les manchettes de la femme de chambre, utilisé le foulard du terrassier, et habillé des reines en combinaison de mécano »[7]. En 1933, Carmel Snow de Harper’s Bazaar[8], pour mettre en valeur la femme active, vivant au grand air, plus soucieuse de ce quÍelle paraît, engage comme photographe de mode un reporter. Il saisit un mannequin courant sur la plage[9], ou au golf dans des tenues sportives et pratiques. À Paris, ses images influencent le directeur artistique de Vogue, et des photographes comme Schall, 0’Meerson, Moral, prennent le relais avec des femmes en pantalon, ou en pyjama de plage. Ces tenues très confortables exigent en revanche un corps parfait. « Ce qu’il faut retenir c’est que le pyjama de plage n’a de raison d’être que précisément sur ces lignes excessives, sur ces silhouettes qu’il enveloppe et qu’il anime. Je remarquais souvent des personnes d’un âge et d’un poids certain, dont les pyjamas décorés de rayures soulignaient les zones dangereuses.... À les voir, j’étais prise d’une mélancolie loin de se dissiper »[10]. Quant au pantalon, « il est la dernière conquête de la femme. Cependant, que de science, il exigeæ ! »[11]. Nous sommes ici dans le domaine de la haute couture, cÍest elle qui lance la mode. Le célèbre paréo tahitien[12] en cotonnade imprimée, de Jacques Heim, servira de modèle à celles qui, tout à la joie des congés payés, découvrent les plages et les bains de mer.

L’attention portée au corps, la standardisation d’une silhouette plus élancée, émergent avant la Seconde guerre mondiale mais elles restent l’apanage des classes les plus aisées. Les maternités, les traditions culinaires demeurent un frein considérable aux nouvelles orientations. La période 1939-1945 impose quant à elle, des caractéristiques particulières[13]. Dans un contexte spécifique de défaite et d’occupation, les photographes de mode fixent sur la pellicule l’image d’une femme du monde élégante et affranchie, dont le corps est mis en valeur grâce aux efforts d’une couture création toujours présente. Les Françaises restent, par tradition, dépositaires d’un chic qui fait partie intégrante de leur patrimoine culturel. Malgré l’époque, le théâtre comme le champ de course requièrent des tenues appropriées et un conformisme de bon aloi oblige celles qui le peuvent à respecter les règles en vigueur. Face à la pénurie et aux restrictions, le commun des mortelles réagit avec les moyens du bord. Leurs armes s’appellent la coquetterie et la débrouillardise : les semelles de bois voisinent avec les plus extraordinaires couvre-chefs. Le pantalon fait une entrée remarquée dans le vestiaire féminin en dépit des censeurs, pendant que Vichy en réaction au règne des « stars » américaines, prône une beauté qui se veut le contraire de l’artificiel. La « révolution nationale » au féminin s’accompagne d’une valorisation de la maternité, du corps sain, apte à enfanter, et d’une importance grandissante accordée à la culture physique. À la Libération, les femmes aspirent à un changement auquel répond Christian Dior en lançant la mode du New Look. C’est le règne de la féminité, les jupes rallongent, tandis que dans les magazines triomphe l’image de la pin up venue des États-Unis. Avec Yves Saint Laurent, en 1958, une page se tourne, le style Chanel est sérieusement concurrencé par l’arrivée dans les rangs de la haute couture de la très jeune femme. Mais la couture création reste toujours l’apanage de quelques privilégiées.

À partir des années soixante, la mode n’est plus réservée à une élite sociale mais imposée par une nouvelle génération qui n’a pas connu les privations de la guerre. Pour la première fois, en raison du phénomène du baby-boom, la jeunesse forme une classe d’âge déterminée, avec ses codes et sa culture propres. Donnant le ton, les 16-25 ans composent un univers qui accède simultanément à l’enseignement et à la consommation. La scolarité prolongée offre la possibilité de se retrouver entre soi et donne accès à un certain savoir qui n’est plus l’apanage des seules familles aisées. Cette jeunesse récolte les fruits de la croissance et dispose d’un budget à elle (argent de poche ou salaire) qu’elle souhaite dépenser à sa guise. Son pouvoir d’achat ne cesse d’augmenter. Compte tenu de sa semi-indépendance financière, elle n’hésite plus à réserver une partie de cette manne à ses vêtements et le rôle de la mère, responsable traditionnelle de la garde-robe familiale, tend à s’estomper. Par ailleurs, les jeunes sont nombreux à réclamer une tenue mieux adaptée à leur genre de vie. Sans en avoir conscience, au moins au début, ils pèsent dans le domaine de l’apparence et imposent leurs idées. La mode devient la clef de voûte, voire le sésame de la vie en collectivité d’une tranche d’âge précise, les moins de 25 ans. Ceux qui partagent une même façon de vivre veulent pouvoir se reconnaître, et s’identifier grâce à des symboles communs dont le vêtement ou la musique sont les fers de lance. Ils vont se mettre à « consommer de la mode », tout en la produisant.

Cette génération a une exigence primordiale : ne plus faire partie du monde codifié et strict régi par les adultes. Exit le mannequin sophistiqué, finis le classicisme et la haute couture qui l’accompagnent. L’image de la femme du monde, fervente adepte d’une mode d’élite est périmée. La mode ne s’adresse plus à des individualités privilégiées et cesse de descendre les degrés de l’échelle sociale pour être copiée ; d’autres interprètes, de jeunes comédiennes, des stars renversent la tendance. Les dernières idoles de la chanson distillent les nouveaux codes vestimentaires par le canal des magazines, de la télévision, des pochettes de quarante-cinq tours. Le dispositif associe habilement, suivant les lois du marketing importées des États-Unis, promotion des « tubes » de la star et de son look par le biais des chaînes de boutiques franchisées, des clubs de « fans » qui vendent du prêt-à-porter à la griffe du chanteur, envoient tee-shirts, cartes postales et posters à son effigie. Si les couettes de Sheila, les pantalons cintrés et à pattes d’éléphant de Claude François, les « Santiague » de Johnny Halliday restent l’apanage des jeunes, la mode des teenagers dépasse leur classe d’âge. Une nouvelle identité vestimentaire s’impose. Brigitte Bardot dont le portrait est partout, aussi bien dans la presse qu’au cinéma, devient un symbole admiré des garçons, imité par les filles. Quand l’actrice se marie en juin 1959 avec Jacques Charrier, vêtue d’une robe de vichy rose au jupon gonflant, les règles du classicisme s’écroulent. Le vichy jusque-là utilisé pour des tabliers d’écoliers ou de la lingerie devient l’emblème de la féminité et de la jeunesse. Quelques mois plus tard, des milliers de robes du même genre se vendent sur le marché. Des centaines de BB apparaissent : coiffure en choucroute, maquillage, talons aiguille, jupe virevoltante, à l’exemple de leur idole, elles souhaitent mettre leur corps en valeur, et l’emblème de la femme enfant triomphe.

Désormais, la mode emprunte un circuit différent, elle n’est plus le domaine réservé de l’élite sociale, dans la mesure où ce sont des stars du show-biz qui l’imposent. Qui plus est, au risque de choquer, elle ose s’afficher au grand jour par différents canaux parfois inattendus. Les magazines féminins comme Elle et Marie-Claire se font largement l’écho des changements. Ils donnent à imiter un personnage nouveau, celui d’une jeune femme séduisante, active, que le photographe surprend dans des attitudes de la vie de tous les jours. Les adolescents ont un comportement vestimentaire qui leur est propre, véhiculé par un journal bien à eux : Salut les Copains. Une enquête de l’IFOP de septembre 1963 révèle qu’un jeune Français sur deux lit Salut les Copains parmi les 15-20 ans et que la revue touche tous les milieux sociaux[14]. Si la tendance générale sÍinfléchit vers la décontraction et la tolérance, la mode ne laisse personne indifférent. Les fabricants de vêtements sÍintéressent de plus en plus à la tenue des jeunes et à celle des femmes actives, nombreuses sur le marché du travail. Il sÍagit pour eux de récupérer cet énorme potentiel et de passer dÍun courant élitiste à une mode de masse. Le contexte y poussant, la beauté doit apparaître moins comme le résultat dÍune recherche esthétique que comme une possibilité offerte à tous, car tout le monde doit se sentir concerné par elle. « [La beauté] sÍexpérimente en condition nécessaire du rapport socialƒ Elle exerce une dictature permanente, troublant ou humiliant ceux ou celles qui ne se plient pas à son empire »[15]. Non-conformiste, le vêtement ne doit plus se soumettre à la perfection de la coupe ou du tissu mais adopter un style nouveau que dictent la rue et le sport. Comme l’écrit Marie-Claire à l’automne 1963 « La nouvelle mode, c’est d’abord ça : ce style désinvolte, un peu osé, un peu gamin qui bouscule la convention et qui reflète l’impressionnante poussée de la toute jeune vague ».

D’objet durable hier, le vêtement devient un produit de « consommation » dont la vie est éphémère. Ce qui était inimaginable dix ans plus tôt. On n’hésite plus à renouveler sa garde-robe à chaque saison. Il faut compter avec le coup de cœur qui fait une percée remarquée. L’abaissement des coûts de production, s’il rend la mode accessible à toutes les classes sociales, donne aux jeunes une grande liberté d’action. Ceux-ci investissent un domaine qui leur appartient en grande partie parce qu’ils en sont à la fois l’origine et le moteur. Le prêt-à-porter[16], impliquant la réalisation de modèles simplifiés, peu chers et très diffusés, domine l’industrie de l’habillement. Les textiles nouveaux n’y sont pas étrangers car ils permettent de produire davantage et à bas prix. L’usage des fibres synthétiques se généralise. Polyamides et acryliques sont employées seules ou mélangées à des fibres naturelles et connaissent un vif succès.

Un tissu de coton, le jean, fait une entrée remarquée. D’abord utilisé pour confectionner un vêtement de travail, il est très vite choisi comme tenue idéale par les garçons et filles de moins de 25 ans dont il épouse parfaitement le corps. Le phénomène est important à souligner car il est la marque de l’unisexe et de l’âge. « Les blue-jeans devinrent après les blousons noirs, la tenue manifeste des jeunes gens voulant exprimer une opinion politique, dans son principe »[17]. Objet de mythe et de culture moderne, le jean se décline sous plusieurs formesæ ; dÍabord symbole dÍune jeunesse contestataire incarnée au cinéma par James Dean, les hippies se lÍapproprient en y incrustant des fleurs et autres ornements. Délavé, effrangé, il est la règle. Résistant à lÍérosion de la mode, le jean est ensuite adopté par toutes les classes dÍâge, devenant la tenue idéale du week-end. Avec lui,æ« on passe du look guindé au look décontraction ». Premier pantalon moulant que sÍannexent les femmes, il ouvre la voie à un certain érotisme, féminin[18] dÍabord, androgyne ensuite. On peut sÍinterroger. Faut-il seulement voir dans ce triomphe le résultat dÍune évolution des mœurs au cours de laquelle les femmes, sur le chemin de lÍégalité avec les hommes, acquièrent plus dÍautonomie à la fois dans le domaine privé et professionnel[19] ? Ou la marque d’une sexualité qui ose désormais s’afficher au grand jour ?

Une jeune anglaise, Mary Quant opère une réelle rupture avec le style jusque-là en vogue, créant des modèles qui s’inspirent davantage de la rue que de la haute couture parisienne. Dans sa boutique, Bazaar à Knightsbridge[20] à Londres, elle affiche des modèles simplesæ : de petites robes tabliers, sans manches, portées sur de simples chemisiers. Leur tissu facile à entretenir, leur prix relativement abordable entraînent un changement de clientèle[21]. Des centaines de boutiques de ce style voient le jour à Londres qui devient la plaque tournante de la mode jeune. Le pas est réellement franchi avec Barbara Hulanicki dont la boutique Biba répond aux moyens matériels de la jeunesse. À ce mouvement se superpose un autre phénomène significatif lui aussi : la consécration de la musique pop. Pour de nombreux adolescents désormais, les magasins de disques deviennent des lieux d’échange sur la musique et la mode.

La rue, dans son authenticité, exerce une fascination réelle. Puisant leur inspiration dans la vie de tous les jours, à l’image de l’Angleterre, des modélistes comme Gérard Pipart, Daniel Hechter, et Cacharel, réalisent un prêt-à-porter destiné aux jeunes femmes modernes. Ils sont rejoints par des stylistes comme Emmanuelle Khanh, et Christiane Bailly qui se lancent dans le style junior. Ou Michèle Rosier qui révolutionne les vêtements de sport. La décontraction constitue son mot d’ordre. Grâce à Denise Fayolle et Maïmé Arnodin, le stylisme pénètre dans la catégorie bon marché avec le triomphe de la mode « Prisunic ».

Dès 1961, un couturier français, André Courrèges, a lui aussi compris la nécessité de changer de style. Séduit par les fibres synthétiques, il présente en 1964 une collection futuriste où les combinaisons, shorts, et ensembles pantalons très « conquête de l’espace » connaissent un vif succès[22]. En même temps, à lÍexemple de Mary Quant, qui, dès 1963, avait découvert le genou, les robes raccourcissent. La minijupe qui « se combine parfaitement avec lÍair sage des Beatles, la libération sexuelle et la désinvolture de la nouvelle jeune femme »[23] connaît un vif succès. Toutes les femmes veulent ressembler à de très jeunes filles à lÍexemple du mannequin Twiggy dont « le corps dÍadolescente, la raie sur le côté à la garçonne et lÍallure dÍelfe avaient la faveur des magazines »[24]. Tandis que les jambes gainées de collants qui accompagnent la tenue focalisent les regards masculins, les vêtements deviennent plus voyants et sexy. Sous la coupe des jeunes, la mode arbore une succession d’allures nouvelles où tout est permis, le mini, le maxi. Ce qui émane d’elle, c’est une variété de styles lancés par les professionnels pour le plus grand nombre et non pour une seule catégorie. Avec le mouvement hippie naît l’antimode qui exprime le rejet de tout autoritarisme et de toute institution au profit de l’expression originale de la personnalité de chacun. Le tournant se situe à partir de 1965 avec la guerre du Vietnam qui voit une vague de contestation se développer dans tous les domaines.

Parce que l’espace réservé aux soins du corps n’est plus aussi furtif, les notions d’hygiène ne revêtent plus la même signification. La presse féminine réserve des pages à l’aménagement de lieux jusque-là considérés comme secondaires (ou dont on parlait peu) et qui font l’objet d’articles. La salle de bains devient une pièce à part entière qui prend une réelle importance. Elle remplace le modeste cabinet de toilette. Baignoires, lavabos, douches s’affirment en situation grâce à la photographie couleur qui envahit les magazines. La nudité des corps ose se montrer. L’image et la publicité amènent les lectrices à se sentir en accord avec leur corps, bien dans leur peau, et à prendre le temps de s’occuper d’elles-mêmes.

Fondées sur le culte de la beauté, les campagnes publicitaires incarnent le bonheur et, surtout la jeunesse. Les jeunes n’ont aucun mal à se couler dans le moule qui leur est imposé. L’idéal suggéré par la publicité est celui d’un être jeune, actif, dont la beauté saine et l’apparence naturelle sont des facteurs essentiels de séduction. La femme se doit naturellement d’être attirante et l’image qui est renvoyée n’offre plus aucune alternative. À elle de se prendre en charge pour se montrer sous son meilleur jour. Produits divers, crèmes, lotions mais aussi vêtements doivent l’y aider. La beauté liée à la jeunesse et à la minceur devient une norme à respecter.

Dans les années soixante, la jeunesse s’approprie la mode, impose ses codes pour affirmer son existence en tant que groupe social. Elle est relayée dans ses aspirations par le développement du prêt-à-porter qu’elle suscite et que l’industrie et le commerce de l’habillement développent. De nouveaux textiles permettent une créativité débridée, ouverte aux influences d’un mode de vie conditionné par l’entrée en force des femmes sur le marché du travail. Pour la première fois, les diktats de la rue s’imposent à la haute couture. La mode traduit de façon ostentatoire et parfois provocante le rejet d’un héritage de valeurs jugées conventionnelles et obsolètes. Phénomène de masse ; elle conditionne un paraître tributaire de la grande consommation qui sera elle-même remise en cause à la fin de la décennie. La mode exprime les inflexions d’une société en profonde mutation où les hommes et les femmes affirment leur individualisme dans une démarche collective.

Françoise Denoyelle est maître de conférences (université Lyon-2)

Dominique Veillon est directrice de recherche au CNRS


Notes :

[1]. Il va de soi que nous ne prenons pas cette notion difficile à cerner comme une catégorie transparente. Elle demande à être explicitée au fur et à mesure que nous progresserons dans notre étude sur la mode.

[2]. La première reproduction directe de photographie de mode est publiée in La Mode Pratique, n° 2, 1891.
[3]. La Gazette du bon ton. Art, mode et frivolités, n° 1, novembre 1912, directeur Lucien Vogel.

[4]. « La culotte en maille de soie, issue de la culotte “ petit bateau ” en tricot de coton à côtes, créée pour les enfants en 1910, et que les mères trouvaient bien pratique, parce que courte et bien serrée, à porter sous le costume de sport ou celui de vacances », Madeleine Delpierre, « La Lingerie et les accessoires », Paris-Couture-Années trente, Paris, Musée de la mode et du costume, Palais Galliéra, 1987, p. 172.

[5]. N°æ1, avril 1932, tiré à 9æ000 exemplaires. Celui de décembre 1933 est tiré à 92æ000 exemplaires.
[6]. Paul Poiret, En habillant l’époque, Paris, Grasset, 1930.

[7]. Cité par Guillaume Garnier, Paris-Couture-Années trente, op. cit., p. 27.
[8]. La plus prestigieuse et la plus inventive des revues de mode, dans lÍentre-deux-guerre, exerce une influence certaine dans les milieux de la mode, même sÍil nÍexiste pas de version française.

[9]. La photographie est publiée dans Harper’s Bazaar de décembre 1933, p. 47. Une version très proche avec un autre mannequin est publiée dans le numéro de décembre 1934, p. 86.
[10]. Heim, octobre 1932.

[11]. Ibid.
[12]. Le paréo, présenté dans la revue Heim, (été 1934) est repris en première de couverture de Jardin des modes, 15 juin 1937.

[13]. Voir Dominique Veillon, La Mode sous l’Ooccupation, Paris, Payot, 1990. (Nouvelle édition à paraître en 2001 ainsi qu’une traduction en anglais aux éditions Berg).
[14]. Cf. Olivier Galland, Les Jeunes, La Découverte, 1985, p. 42.

[15]. Jean-Paul Aron, « La tragédie de l’apparence à l’époque contemporaine », in Parure, pudeur, étiquette, Communications, n° 46, 1987, p. 240.

[16]. « Le prêt-à-porter est en quelque sorte le frère jumeau du “yéyé” et tous deux sont les enfants du baby boom d’après-guerre », Martine Susfeld, « Le prêt-à-porter ou la mode immédiate », in Humeur de mode, Autrement, n° 62, 1984.

[17]. Yvonne Deslandres, Le Costume, image de l’homme, Paris, Albin Michel, 1976, p. 176.
[18]. « Provocateur du coup d’œil, il introduit le voyeurisme dans la quotidienneté, une mise en scène de l’intimité vestimentaire », André Rauch, « Parer, paraître, apparaître », Ethnologie française, avril-juin 1989, n° 2.

[19]. Cf. « Le vêtement masculin est celui d’un être émancipé socialement et politiquement depuis la Révolution française, il est normal que les femmes veulent accéder à ce symbole ». Déjà présent au XIXe siècle, le courant d’émancipation des femmes se renforce au XXe siècle et refuse avec force « l’apartheid » vestimentaire. Olivier Burgelin, Marie-Thérèse Basse, « L’unisexe », in Parure, pudeur, étiquette, op. cit., p. 283 et suiv.

[20]. Cette boutique, la seconde, a été ouverte en 1961. La première sur KingÍs Road date de 1955.
[21]. DÍaprès Lou Taylor, spécialiste de la mode des années soixante en Angleterre, le prix des modèles de Mary Quant est loin de les mettre à la portée de toutes les bourses. Néanmoins, cette jeune styliste exerce une influence décisive auprès des moins de 20 ans. Entretien avec Lou Taylor, Londres, 22 juin 2000.

[22]. En 1965, Pierre Cardin, fasciné par l’aventure de l’espace fonde lui aussi sa collection sur le « cosmos ». « Cette gamme pratique, unisexe consistait en une tunique ou robe-chasuble sur un pull à côtes moulant et un collant ou un pantalon ». Cf. Valérie Mendès, Amy De la Haye, La mode au XXe siècle, Thames et Hudson, 2000, p. 169.

[23]. Cf. , « Mary Quant et la minijupe », in Emily Evans, Nigel Cawthorne, Marc Kitchen-Smith et al., Les Grands moments de la mode, Courbevoie, Éd. Soline, p. 115.

[24]. Cf. Valérie Mendès, AmyDe la Haye, op. cit., p. 188.

 

 

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