|
Regard sur la mode des années soixante et sur l’arrivée de nouveaux acteurs
par Dominique Veillon et Françoise Denoyelle
Dans le domaine de la mode, les années soixante marquent un tournantæ :
le boom économique et lÍexpansion de la culture américaine, la
libération des mœurs, la contestation, bouleversent les normes en
cours. SÍajoutent à cela lÍavènement des techniques modernes et
le rétrécissement de lÍespace qui réduisent les frontières
et mettent le monde entier à portée de main. Après la décennie
de pénurie qui marque lÍaprès-guerre, la France est entrée
dans la période des « Trente Glorieuses », le pouvoir
dÍachat sÍest accru. Le monde rural recule au bénéfice de lÍurbanisation,
le paysage immobilier se transforme avec lÍapparition de cubes de béton
et de grands ensembles. Les appartements modernes entraînent lÍarrivée
de plus de bien-être auquel la population sÍhabitue vite. Le temps est
venu où une multiplicité dÍacteurs nouveaux entre en liceæ : les
« jeunes »[1],
dont le poids au sein de la société ne cesse de grandir jusqu’à
devenir une réalité sociale et culturelle. Ceux que l’on
dénomme les teenagers achètent les derniers produits de consommation
en vogue : le transistor et l’électrophone sur lesquels ils
écoutent les chansons de leurs idoles. Les médias et la publicité
font désormais partie intégrante de leur décor quotidien.
Des lieux spécifiques occupent le devant de la scène : l’Angleterre,
référence culturelle majeure, la rue, avec son public caractéristique
et ses boutiques. Des mots nouveaux, « prêt-à-porter »,
« stylistes », « fibres textiles »
(polyamide, polyester), rejoignent le vocabulaire de l’apparence et s’y
amalgament. La presse, les magazines féminins, la radio, les disques,
la télévision dont la démocratisation s’accélère,
concourent à imposer une mode devenue l’expression d’un choix
de vie et dont le mot d’ordre est : « soyons résolument
jeunes et libres ».
La
mode des années soixante s’affirme avec des moyens plus conséquents,
plus rapides que dans les décennies précédentes, mais ses
codes sont-ils novateurs ? Rien n’est moins certain. La mode a toujours
privilégié la jeunesse pour imposer sa loi. Avant l’apparition
de la photographie dans les périodiques[2],
les dessinateurs croquent des silhouettes dÍune grâce toute juvénile.
La finesse de la taille relève du fantasme plus que de la réalité.
Dans la Gazette du bon ton[3],
les robes de Doucet, Paquin, Poiret, dessinées par Bakst, Iribe, Lepape
sont imaginées sur des corps d’adolescentes. L’introduction
de la photographie dans les magazines féminins comme La Mode pratique,
Chiffons, Fémina s’épanouit entre 1900 et 1914 mais induit
un principe de réalité qui sied mal à la mode. Les corps
épanouis sont vite empâtés, les robes tombent mal. Des studios,
des ateliers comme ceux de Bissonnas et Taponnier, Félix, Tulbot ou Henri
Manuel, comme Reutlinger et Paul Nadar, qui eux-mêmes travaillent pour
la mode, usent et abusent de la retouche pour sculpter les formes. Sur les champs
de courses, hauts lieux de l’élégance, les Seeberger photographient
les aristocrates arborant les dernières créations des couturiers.
Pour assurer leur promotion, Lanvin, Patou, Vionnet s’empressent d’envoyer
leurs premiers mannequins, des actrices jeunes et sveltes, se faire photographier,
à la journée des drags à Auteuil, au pesage à Chantilly.
La
jeunesse et son corollaire, l’harmonie, ont toujours été
nécessaires à la promotion de la mode. Les supports ont continuellement
affiché des archétypes dont la seule constante est la jeunesse.
Mais si le modèle est jeune, le vêtement s’adresse à
la femme mariée. Jusqu’aux années soixante, il n’existe
aucune mode spécifique pour les moins de 20 ans. La jeune fille abandonne
la tenue de fillette pour celle de dame. Le phénomène est encore
plus flagrant chez les hommes où le garçonnet passe sans transition
des culottes courtes à l’exacte réplique du complet veston
de son père. La rupture s’opère généralement
à l’occasion de la communion solennelle, prétexte au premier
achat.
Le
corps se transforme, lui aussi. Tout au long du XXe siècle, on assiste
au recul des contraintes que la mode lui a imposées. Poiret est le premier
à imaginer une ligne fuselée sans corset, Madeleine Vionnet modèle
le corps sans l’entraver dans des biais de crêpe satin. Les sous-vêtements
s’adaptent. Dans les années trente, la chemise dont l’usage
remonte pourtant à l’Antiquité, est jetée aux orties.
Elle épaissit trop la silhouette. Si le slip est réservé
aux robes du soir, la culotte[4]
plus pratique, remplace le pantalon dans les trousseaux. Le corps et son entretien
participent déjà des préoccupations des femmes. Votre
Beauté,[5]
magazine fondé par les produits LÍOréal, connaît un franc
succès avec ses articles consacrés à la forme physique,
« la ligne », les soins de la peau et des cheveux. Ses
couvertures thématiques sont de véritables sommaires. Des photographies
de jeunes filles, dont la plastique sÍapparente aux modèles de Praxitèle
et de Phidias illustrent « Le secret dÍune belle poitrine »,
« La marche, premier des sports », « Proportions
idéales du corps féminin ». La nouvelle cliente américaine,
lÍévolution des mœurs, imposent une mode plus en adéquation
avec les nouvelles activités et les loisirs sportifs des femmes. Chanel
inaugure la mode du bronzage, des corps libres dans des ensembles de jersey.
Une mode dynamique et pratique que déplore Paul Poiretæ : « Jadis,
les femmes étaient architecturales comme des proues de navire [ƒ] Maintenant,
elles ressemblent à de petits télégraphistes sous-alimentés »[6],
et que résume Janet Flanner, correspondante du New Yorker en 1931
« Chanel a lancé “le genre pauvre”, elle a introduit
au Ritz le tricot, rendu élégant le col et les manchettes de la
femme de chambre, utilisé le foulard du terrassier, et habillé
des reines en combinaison de mécano »[7].
En 1933, Carmel Snow de Harper’s Bazaar[8],
pour mettre en valeur la femme active, vivant au grand air, plus soucieuse de
ce quÍelle paraît, engage comme photographe de mode un reporter. Il saisit
un mannequin courant sur la plage[9],
ou au golf dans des tenues sportives et pratiques. À Paris, ses images
influencent le directeur artistique de Vogue, et des photographes comme
Schall, 0’Meerson, Moral, prennent le relais avec des femmes en pantalon,
ou en pyjama de plage. Ces tenues très confortables exigent en revanche
un corps parfait. « Ce qu’il faut retenir c’est que le
pyjama de plage n’a de raison d’être que précisément
sur ces lignes excessives, sur ces silhouettes qu’il enveloppe et qu’il
anime. Je remarquais souvent des personnes d’un âge et d’un
poids certain, dont les pyjamas décorés de rayures soulignaient
les zones dangereuses.... À les voir, j’étais prise d’une
mélancolie loin de se dissiper »[10].
Quant au pantalon, « il est la dernière conquête de
la femme. Cependant, que de science, il exigeæ ! »[11].
Nous sommes ici dans le domaine de la haute couture, cÍest elle qui lance la
mode. Le célèbre paréo tahitien[12]
en cotonnade imprimée, de Jacques Heim, servira de modèle à
celles qui, tout à la joie des congés payés, découvrent
les plages et les bains de mer.
L’attention
portée au corps, la standardisation d’une silhouette plus élancée,
émergent avant la Seconde guerre mondiale mais elles restent l’apanage
des classes les plus aisées. Les maternités, les traditions culinaires
demeurent un frein considérable aux nouvelles orientations. La période
1939-1945 impose quant à elle, des caractéristiques particulières[13].
Dans un contexte spécifique de défaite et d’occupation, les
photographes de mode fixent sur la pellicule l’image d’une femme du
monde élégante et affranchie, dont le corps est mis en valeur
grâce aux efforts d’une couture création toujours présente.
Les Françaises restent, par tradition, dépositaires d’un
chic qui fait partie intégrante de leur patrimoine culturel. Malgré
l’époque, le théâtre comme le champ de course requièrent
des tenues appropriées et un conformisme de bon aloi oblige celles qui
le peuvent à respecter les règles en vigueur. Face à la
pénurie et aux restrictions, le commun des mortelles réagit avec
les moyens du bord. Leurs armes s’appellent la coquetterie et la débrouillardise :
les semelles de bois voisinent avec les plus extraordinaires couvre-chefs. Le
pantalon fait une entrée remarquée dans le vestiaire féminin
en dépit des censeurs, pendant que Vichy en réaction au règne
des « stars » américaines, prône une beauté
qui se veut le contraire de l’artificiel. La « révolution
nationale » au féminin s’accompagne d’une valorisation
de la maternité, du corps sain, apte à enfanter, et d’une
importance grandissante accordée à la culture physique. À
la Libération, les femmes aspirent à un changement auquel répond
Christian Dior en lançant la mode du New Look. C’est le règne
de la féminité, les jupes rallongent, tandis que dans les magazines
triomphe l’image de la pin up venue des États-Unis. Avec Yves Saint
Laurent, en 1958, une page se tourne, le style Chanel est sérieusement
concurrencé par l’arrivée dans les rangs de la haute couture
de la très jeune femme. Mais la couture création reste toujours
l’apanage de quelques privilégiées.
À
partir des années soixante, la mode n’est plus réservée
à une élite sociale mais imposée par une nouvelle génération
qui n’a pas connu les privations de la guerre. Pour la première
fois, en raison du phénomène du baby-boom, la jeunesse
forme une classe d’âge déterminée, avec ses codes et
sa culture propres. Donnant le ton, les 16-25 ans composent un univers qui accède
simultanément à l’enseignement et à la consommation.
La scolarité prolongée offre la possibilité de se retrouver
entre soi et donne accès à un certain savoir qui n’est plus
l’apanage des seules familles aisées. Cette jeunesse récolte
les fruits de la croissance et dispose d’un budget à elle (argent
de poche ou salaire) qu’elle souhaite dépenser à sa guise.
Son pouvoir d’achat ne cesse d’augmenter. Compte tenu de sa semi-indépendance
financière, elle n’hésite plus à réserver une
partie de cette manne à ses vêtements et le rôle de la mère,
responsable traditionnelle de la garde-robe familiale, tend à s’estomper.
Par ailleurs, les jeunes sont nombreux à réclamer une tenue mieux
adaptée à leur genre de vie. Sans en avoir conscience, au moins
au début, ils pèsent dans le domaine de l’apparence et imposent
leurs idées. La mode devient la clef de voûte, voire le sésame
de la vie en collectivité d’une tranche d’âge précise,
les moins de 25 ans. Ceux qui partagent une même façon de vivre
veulent pouvoir se reconnaître, et s’identifier grâce à
des symboles communs dont le vêtement ou la musique sont les fers de lance.
Ils vont se mettre à « consommer de la mode »,
tout en la produisant.
Cette
génération a une exigence primordiale : ne plus faire partie
du monde codifié et strict régi par les adultes. Exit le
mannequin sophistiqué, finis le classicisme et la haute couture qui l’accompagnent.
L’image de la femme du monde, fervente adepte d’une mode d’élite
est périmée. La mode ne s’adresse plus à des individualités
privilégiées et cesse de descendre les degrés de l’échelle
sociale pour être copiée ; d’autres interprètes, de
jeunes comédiennes, des stars renversent la tendance. Les dernières
idoles de la chanson distillent les nouveaux codes vestimentaires par le canal
des magazines, de la télévision, des pochettes de quarante-cinq
tours. Le dispositif associe habilement, suivant les lois du marketing importées
des États-Unis, promotion des « tubes » de la star
et de son look par le biais des chaînes de boutiques franchisées,
des clubs de « fans » qui vendent du prêt-à-porter
à la griffe du chanteur, envoient tee-shirts, cartes postales et posters
à son effigie. Si les couettes de Sheila, les pantalons cintrés
et à pattes d’éléphant de Claude François,
les « Santiague » de Johnny Halliday restent l’apanage
des jeunes, la mode des teenagers dépasse leur classe d’âge.
Une nouvelle identité vestimentaire s’impose. Brigitte Bardot dont
le portrait est partout, aussi bien dans la presse qu’au cinéma,
devient un symbole admiré des garçons, imité par les filles.
Quand l’actrice se marie en juin 1959 avec Jacques Charrier, vêtue
d’une robe de vichy rose au jupon gonflant, les règles du classicisme
s’écroulent. Le vichy jusque-là utilisé pour des tabliers
d’écoliers ou de la lingerie devient l’emblème de la
féminité et de la jeunesse. Quelques mois plus tard, des milliers
de robes du même genre se vendent sur le marché. Des centaines
de BB apparaissent : coiffure en choucroute, maquillage, talons aiguille,
jupe virevoltante, à l’exemple de leur idole, elles souhaitent mettre
leur corps en valeur, et l’emblème de la femme enfant triomphe.
Désormais,
la mode emprunte un circuit différent, elle n’est plus le domaine
réservé de l’élite sociale, dans la mesure où
ce sont des stars du show-biz qui l’imposent. Qui plus est, au risque de
choquer, elle ose s’afficher au grand jour par différents canaux
parfois inattendus. Les magazines féminins comme Elle et Marie-Claire
se font largement l’écho des changements. Ils donnent à imiter
un personnage nouveau, celui d’une jeune femme séduisante, active,
que le photographe surprend dans des attitudes de la vie de tous les jours.
Les adolescents ont un comportement vestimentaire qui leur est propre, véhiculé
par un journal bien à eux : Salut les Copains. Une enquête
de l’IFOP de septembre 1963 révèle qu’un jeune Français
sur deux lit Salut les Copains parmi les 15-20 ans et que la revue touche tous
les milieux sociaux[14].
Si la tendance générale sÍinfléchit vers la décontraction
et la tolérance, la mode ne laisse personne indifférent. Les fabricants
de vêtements sÍintéressent de plus en plus à la tenue des
jeunes et à celle des femmes actives, nombreuses sur le marché
du travail. Il sÍagit pour eux de récupérer cet énorme
potentiel et de passer dÍun courant élitiste à une mode de masse.
Le contexte y poussant, la beauté doit apparaître moins comme le
résultat dÍune recherche esthétique que comme une possibilité
offerte à tous, car tout le monde doit se sentir concerné par
elle. « [La beauté] sÍexpérimente en condition nécessaire
du rapport socialƒ Elle exerce une dictature permanente, troublant ou humiliant
ceux ou celles qui ne se plient pas à son empire »[15].
Non-conformiste, le vêtement ne doit plus se soumettre à la perfection
de la coupe ou du tissu mais adopter un style nouveau que dictent la rue et
le sport. Comme l’écrit Marie-Claire à l’automne
1963 « La nouvelle mode, c’est d’abord ça :
ce style désinvolte, un peu osé, un peu gamin qui bouscule la
convention et qui reflète l’impressionnante poussée de la
toute jeune vague ».
D’objet
durable hier, le vêtement devient un produit de « consommation »
dont la vie est éphémère. Ce qui était inimaginable
dix ans plus tôt. On n’hésite plus à renouveler sa
garde-robe à chaque saison. Il faut compter avec le coup de cœur
qui fait une percée remarquée. L’abaissement des coûts
de production, s’il rend la mode accessible à toutes les classes
sociales, donne aux jeunes une grande liberté d’action. Ceux-ci
investissent un domaine qui leur appartient en grande partie parce qu’ils
en sont à la fois l’origine et le moteur. Le prêt-à-porter[16],
impliquant la réalisation de modèles simplifiés, peu chers
et très diffusés, domine l’industrie de l’habillement.
Les textiles nouveaux n’y sont pas étrangers car ils permettent
de produire davantage et à bas prix. L’usage des fibres synthétiques
se généralise. Polyamides et acryliques sont employées
seules ou mélangées à des fibres naturelles et connaissent
un vif succès.
Un
tissu de coton, le jean, fait une entrée remarquée. D’abord
utilisé pour confectionner un vêtement de travail, il est très
vite choisi comme tenue idéale par les garçons et filles de moins
de 25 ans dont il épouse parfaitement le corps. Le phénomène
est important à souligner car il est la marque de l’unisexe et de
l’âge. « Les blue-jeans devinrent après les blousons
noirs, la tenue manifeste des jeunes gens voulant exprimer une opinion politique,
dans son principe »[17].
Objet de mythe et de culture moderne, le jean se décline sous plusieurs
formesæ ; dÍabord symbole dÍune jeunesse contestataire incarnée au cinéma
par James Dean, les hippies se lÍapproprient en y incrustant des fleurs et autres
ornements. Délavé, effrangé, il est la règle. Résistant
à lÍérosion de la mode, le jean est ensuite adopté par
toutes les classes dÍâge, devenant la tenue idéale du week-end.
Avec lui,æ« on passe du look guindé au look décontraction ».
Premier pantalon moulant que sÍannexent les femmes, il ouvre la voie à
un certain érotisme, féminin[18]
dÍabord, androgyne ensuite. On peut sÍinterroger. Faut-il seulement voir dans
ce triomphe le résultat dÍune évolution des mœurs au cours
de laquelle les femmes, sur le chemin de lÍégalité avec les hommes,
acquièrent plus dÍautonomie à la fois dans le domaine privé
et professionnel[19] ?
Ou la marque d’une sexualité qui ose désormais s’afficher
au grand jour ?
Une
jeune anglaise, Mary Quant opère une réelle rupture avec le style
jusque-là en vogue, créant des modèles qui s’inspirent
davantage de la rue que de la haute couture parisienne. Dans sa boutique, Bazaar
à Knightsbridge[20]
à Londres, elle affiche des modèles simplesæ : de petites robes
tabliers, sans manches, portées sur de simples chemisiers. Leur tissu
facile à entretenir, leur prix relativement abordable entraînent
un changement de clientèle[21].
Des centaines de boutiques de ce style voient le jour à Londres qui devient
la plaque tournante de la mode jeune. Le pas est réellement franchi avec
Barbara Hulanicki dont la boutique Biba répond aux moyens matériels
de la jeunesse. À ce mouvement se superpose un autre phénomène
significatif lui aussi : la consécration de la musique pop. Pour
de nombreux adolescents désormais, les magasins de disques deviennent
des lieux d’échange sur la musique et la mode.
La
rue, dans son authenticité, exerce une fascination réelle. Puisant
leur inspiration dans la vie de tous les jours, à l’image de l’Angleterre,
des modélistes comme Gérard Pipart, Daniel Hechter, et Cacharel,
réalisent un prêt-à-porter destiné aux jeunes femmes
modernes. Ils sont rejoints par des stylistes comme Emmanuelle Khanh, et Christiane
Bailly qui se lancent dans le style junior. Ou Michèle Rosier qui révolutionne
les vêtements de sport. La décontraction constitue son mot d’ordre.
Grâce à Denise Fayolle et Maïmé Arnodin, le stylisme
pénètre dans la catégorie bon marché avec le triomphe
de la mode « Prisunic ».
Dès
1961, un couturier français, André Courrèges, a lui aussi
compris la nécessité de changer de style. Séduit par les
fibres synthétiques, il présente en 1964 une collection futuriste
où les combinaisons, shorts, et ensembles pantalons très « conquête
de l’espace » connaissent un vif succès[22].
En même temps, à lÍexemple de Mary Quant, qui, dès 1963,
avait découvert le genou, les robes raccourcissent. La minijupe qui « se
combine parfaitement avec lÍair sage des Beatles, la libération sexuelle
et la désinvolture de la nouvelle jeune femme »[23]
connaît un vif succès. Toutes les femmes veulent ressembler à
de très jeunes filles à lÍexemple du mannequin Twiggy dont « le
corps dÍadolescente, la raie sur le côté à la garçonne
et lÍallure dÍelfe avaient la faveur des magazines »[24].
Tandis que les jambes gainées de collants qui accompagnent la tenue focalisent
les regards masculins, les vêtements deviennent plus voyants et sexy.
Sous la coupe des jeunes, la mode arbore une succession d’allures nouvelles
où tout est permis, le mini, le maxi. Ce qui émane d’elle,
c’est une variété de styles lancés par les professionnels
pour le plus grand nombre et non pour une seule catégorie. Avec le mouvement
hippie naît l’antimode qui exprime le rejet de tout autoritarisme
et de toute institution au profit de l’expression originale de la personnalité
de chacun. Le tournant se situe à partir de 1965 avec la guerre du Vietnam
qui voit une vague de contestation se développer dans tous les domaines.
Parce
que l’espace réservé aux soins du corps n’est plus aussi
furtif, les notions d’hygiène ne revêtent plus la même
signification. La presse féminine réserve des pages à l’aménagement
de lieux jusque-là considérés comme secondaires (ou dont
on parlait peu) et qui font l’objet d’articles. La salle de bains
devient une pièce à part entière qui prend une réelle
importance. Elle remplace le modeste cabinet de toilette. Baignoires, lavabos,
douches s’affirment en situation grâce à la photographie couleur
qui envahit les magazines. La nudité des corps ose se montrer. L’image
et la publicité amènent les lectrices à se sentir en accord
avec leur corps, bien dans leur peau, et à prendre le temps de s’occuper
d’elles-mêmes.
Fondées
sur le culte de la beauté, les campagnes publicitaires incarnent le bonheur
et, surtout la jeunesse. Les jeunes n’ont aucun mal à se couler
dans le moule qui leur est imposé. L’idéal suggéré
par la publicité est celui d’un être jeune, actif, dont la
beauté saine et l’apparence naturelle sont des facteurs essentiels
de séduction. La femme se doit naturellement d’être attirante
et l’image qui est renvoyée n’offre plus aucune alternative.
À elle de se prendre en charge pour se montrer sous son meilleur jour.
Produits divers, crèmes, lotions mais aussi vêtements doivent l’y
aider. La beauté liée à la jeunesse et à la minceur
devient une norme à respecter.
Dans
les années soixante, la jeunesse s’approprie la mode, impose ses
codes pour affirmer son existence en tant que groupe social. Elle est relayée
dans ses aspirations par le développement du prêt-à-porter
qu’elle suscite et que l’industrie et le commerce de l’habillement
développent. De nouveaux textiles permettent une créativité
débridée, ouverte aux influences d’un mode de vie conditionné
par l’entrée en force des femmes sur le marché du travail.
Pour la première fois, les diktats de la rue s’imposent à
la haute couture. La mode traduit de façon ostentatoire et parfois provocante
le rejet d’un héritage de valeurs jugées conventionnelles
et obsolètes. Phénomène de masse ; elle conditionne
un paraître tributaire de la grande consommation qui sera elle-même
remise en cause à la fin de la décennie. La mode exprime les inflexions
d’une société en profonde mutation où les hommes et
les femmes affirment leur individualisme dans une démarche collective.
Françoise
Denoyelle est maître de conférences (université Lyon-2)
Dominique Veillon
est directrice de recherche au CNRS
Notes :
[1].
Il va de soi que nous ne prenons pas cette notion difficile à cerner
comme une catégorie transparente. Elle demande à être explicitée
au fur et à mesure que nous progresserons dans notre étude sur
la mode.
[2].
La première reproduction directe de photographie de mode est publiée
in La Mode Pratique, n° 2, 1891.
[3].
La Gazette du bon ton. Art, mode et frivolités, n° 1,
novembre 1912, directeur Lucien Vogel.
[4].
« La culotte en maille de soie, issue de la culotte “ petit
bateau ” en tricot de coton à côtes, créée
pour les enfants en 1910, et que les mères trouvaient bien pratique,
parce que courte et bien serrée, à porter sous le costume de sport
ou celui de vacances », Madeleine Delpierre, « La Lingerie
et les accessoires », Paris-Couture-Années trente,
Paris, Musée de la mode et du costume, Palais Galliéra, 1987,
p. 172.
[5].
N°æ1, avril 1932, tiré à 9æ000 exemplaires. Celui de décembre
1933 est tiré à 92æ000 exemplaires.
[6].
Paul Poiret, En habillant l’époque, Paris, Grasset, 1930.
[7].
Cité par Guillaume Garnier, Paris-Couture-Années trente,
op. cit., p. 27.
[8].
La plus prestigieuse et la plus inventive des revues de mode, dans lÍentre-deux-guerre,
exerce une influence certaine dans les milieux de la mode, même sÍil nÍexiste
pas de version française.
[9].
La photographie est publiée dans Harper’s Bazaar de décembre
1933, p. 47. Une version très proche avec un autre mannequin est publiée
dans le numéro de décembre 1934, p. 86.
[10].
Heim, octobre 1932.
[11].
Ibid.
[12].
Le paréo, présenté dans la revue Heim, (été
1934) est repris en première de couverture de Jardin des modes, 15 juin
1937.
[13].
Voir Dominique Veillon, La Mode sous l’Ooccupation, Paris, Payot,
1990. (Nouvelle édition à paraître en 2001 ainsi qu’une
traduction en anglais aux éditions Berg).
[14].
Cf. Olivier Galland, Les Jeunes, La Découverte, 1985, p.
42.
[15].
Jean-Paul Aron, « La tragédie de l’apparence à
l’époque contemporaine », in Parure, pudeur,
étiquette, Communications, n° 46, 1987, p. 240.
[16].
« Le prêt-à-porter est en quelque sorte le frère
jumeau du “yéyé” et tous deux sont les enfants du baby
boom d’après-guerre », Martine Susfeld, « Le
prêt-à-porter ou la mode immédiate », in
Humeur de mode, Autrement, n° 62, 1984.
[17].
Yvonne Deslandres, Le Costume, image de l’homme, Paris, Albin Michel,
1976, p. 176.
[18].
« Provocateur du coup d’œil, il introduit le voyeurisme
dans la quotidienneté, une mise en scène de l’intimité
vestimentaire », André Rauch, « Parer, paraître,
apparaître », Ethnologie française, avril-juin
1989, n° 2.
[19].
Cf. « Le vêtement masculin est celui d’un être
émancipé socialement et politiquement depuis la Révolution
française, il est normal que les femmes veulent accéder à
ce symbole ». Déjà présent au XIXe siècle,
le courant d’émancipation des femmes se renforce au XXe siècle
et refuse avec force « l’apartheid » vestimentaire.
Olivier Burgelin, Marie-Thérèse Basse, « L’unisexe »,
in Parure, pudeur, étiquette, op. cit., p. 283 et
suiv.
[20].
Cette boutique, la seconde, a été ouverte en 1961. La première
sur KingÍs Road date de 1955.
[21].
DÍaprès Lou Taylor, spécialiste de la mode des années soixante
en Angleterre, le prix des modèles de Mary Quant est loin de les mettre
à la portée de toutes les bourses. Néanmoins, cette jeune
styliste exerce une influence décisive auprès des moins de 20
ans. Entretien avec Lou Taylor, Londres, 22 juin 2000.
[22].
En 1965, Pierre Cardin, fasciné par l’aventure de l’espace
fonde lui aussi sa collection sur le « cosmos ». « Cette
gamme pratique, unisexe consistait en une tunique ou robe-chasuble sur un pull
à côtes moulant et un collant ou un pantalon ». Cf.
Valérie Mendès, Amy De la Haye, La mode au XXe siècle,
Thames et Hudson, 2000, p. 169.
[23].
Cf. , « Mary Quant et la minijupe », in
Emily Evans, Nigel Cawthorne, Marc Kitchen-Smith et al., Les Grands
moments de la mode, Courbevoie, Éd. Soline, p. 115.
[24].
Cf. Valérie Mendès, AmyDe la Haye, op. cit., p.
188.
À lire dans la même rubrique :
|