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[ Du colonisé à l’immigré : des sujets contrôlés ]
Contrôle, encadrement, surveillance et répression des migrations coloniales : une décolonisation difficile (1956-1970)
par Jim House
Enjeu
à la fois politique, économique, social et culturel, les migrations
coloniales vers la métropole représentent dès les années
1910-1920 un domaine d’intervention privilégié des pouvoirs
publics. Car pour les nationalismes d’indépendance, ces migrations,
essentiellement ouvrières mais aussi estudiantines, favorisent l’opposition
à la politique coloniale dans les colonies et remettent en question,
à Paris même, l’hégémonie coloniale. Toutefois,
si, aux yeux de l’État, les migrations coloniales comportent
d’indéniables dangers politiques, elles constituent également
une « chance » pour la France : pour l’État,
il s’agit de faire preuve à la fois de « fermeté »
et aussi de « générosité », pour
que les migrants coloniaux, de retour chez eux, rapportent une image positive
de la métropole. À ce titre, l’encadrement et le contrôle
des migrations coloniales font partie intégrale de la politique coloniale
plus générale : métropole et colonie(s)
constituent, de ce point de vue, un seul espace politique.
L’intervention
étatique mise en place pour assurer l’appartenance politique
à la France chez les migrants coloniaux peut s’étudier
sous plusieurs aspects qui, du moins en théorie, se renforcent mutuellement
pour constituer un système intégré. Par l’encadrement,
l’État tente de s’assurer une présence (mesures,
personnel) dans des domaines clé afin de garantir une adhésion
politique. L’action sociale a constitué un moyen important de
cette intervention et sera étudiée dans cet article. Frère
jumeau de l’encadrement, le contrôle vise à imposer une
série de normes sociales et culturelles. Et le contrôle et l’encadrement
peuvent être employés comme complément à l’action
répressive. La surveillance, entendue comme la collecte, la centralisation,
et la diffusion rapides, d’informations sur des comportements et des
attitudes, constitue un moyen de contrôle et d’encadrement essentiel
à la fois à l’action étatique en amont de toute
résistance ouverte et à
la répression de celle-ci. La collecte de l’information peut
se faire par des moyens directs (policiers) ou indirects (l’action sociale).
Il faut savoir « connaître » une population afin
de permettre une meilleure intervention (politique, sociale ou policière)
sur celle-ci. Pour bien « connaître » la population
ciblée, il faut inciter un maximum de points et de prétextes
de contact (de préférence personnalisé) entre le système
et la population surveillée afin d’« individualiser »
(notamment à travers le fichage) ce qui est aux yeux de l’État
une masse « indifférenciée » et culturellement
difficile à « pénétrer », d’où
le recours aux fonctionnaires ayant servi dans les colonies. La culture des
migrants coloniaux, leur répartition spatiale et le degré de
résistance qu’ils offrent informent les modalités d’intervention
de l’État.
Cette
analyse propose une étude comparative entre ces logiques sociale et
policière de contrôle, d’encadrement, de surveillance et
de répression et examine la forte imbrication de ces mesures pendant
et, à un moindre degré, après la guerre d’Algérie.
Cette imbrication s’affirme de plus en plus après 1956, date
de départ principale de cette étude. L’action sociale
voire psychologique envers les Algériens en métropole pendant
la guerre d’Algérie se modifiera au gré de l’évolution
du contexte politique, militaire, voire diplomatique du moment. Dans un premier
temps, cette intervention se base sur la stratégie du maintien de l’Algérie
française via l’assimilation et l’intégration :
plus tard, cette intervention s’inscrira dans la logique des négociations
avec le Gouvernement provisoire de la République algérienne
et sera intégrée à l’idée que la France
aura à l’avenir un rôle à jouer en Afrique. L’évolution
globale de cette politique se situe par rapport à la chronologie des
événements en Algérie et les nouvelles stratégies
de répression et/ou de réformes sociales qui y sont mises en
place avant leur transposition éventuelle dans la métropole.
Pour
mener à bien cette analyse, nous insisterons sur l’évolution
de la mission à Paris et en banlieue parisienne des conseillers techniques
aux affaires musulmanes (CTAM) (ministère de l’Intérieur)
et du Service d’assistance technique aux Français musulmans d’Algérie
(SAT-FMA) de la préfecture de Police.
Comme pour le SAT-FMA, on peut suivre le cas des CTAM à travers la
« coupure » de 1962 pour voir les continuités et les redéfinitions
de leur mission dans le moyen terme (jusqu’en 1970) : après
1962, l’on assistera à un certain élargissement de l’ancienne
politique d’exception à l’égard des Algériens, puisque d’autres
migrations (notamment post-coloniales) seront considérées comme
autant d’enjeux. À certaines exceptions près, le traitement
des migrations post-coloniales commence petit à petit à rentrer
dans le droit commun des étrangers vers la fin des années 1960,
date où s’arrête cette étude.
Vue
d’ensemble jusqu’en 1958
À
la suite du Statut d’Algérie (1947), l’arrivée de
plus en plus nombreuse d’Algériens en métropole et les
problèmes sociaux qu’ils y connaissent risquent, aux yeux de
l’État français, d’augmenter le soutien au nationalisme
algérien, d’où le besoin d’une action sociale spécifique
à leur égard qui viserait leur « adaptation »
voire « assimilation » à la vie en France. Pour
les pouvoirs publics, ce serait le « handicap » (social,
culturel, technique) dont souffraient les Algériens (plus que les inégalités
structurelles du système colonial en tant que tel) qui expliquerait
les problèmes matériels importants auxquels les Algériens
ont à faire face.
Pour l’instant, en dehors du ministère de l’Intérieur
(MI), l’idée prédomine de séparer intervention
policière et action sociale : il s’agit de tirer les leçons
d’une politique discriminatoire à l’égard des Algériens
sous l’ancienne Brigade nord-africaine, dissoute à la Libération
mais dont la droite demande la reconstitution. Cependant dès septembre 1951,
les autorités à Paris et à Lyon procèdent au recensement
des hôtels où habitent les Algériens afin de connaître
« l’appartenance politique » des résidents sous couvert
de contrôle d’hygiène.
L’année
1952 voit l’arrivée en métropole des premiers CTAM (au
nombre de quatre) détachés auprès des IGAME
et préfets et recrutés parmi les administrateurs des services
civils d’Algérie. Les CTAM sont chargés d’assurer
la coordination de l’action sociale et en matière d’emploi
en faveur des Algériens. L’action des CTAM vient relayer
celle des conseillers sociaux de la Préfecture de la Seine, du personnel
du ministère du Travail et de la Sécurité sociale (MTSS)
et l’intervention des différentes associations d’aide sociale.
Une
fois la guerre d’Algérie commencée, et tout particulièrement
à partir de l’année 1956, on assiste à la prise
de conscience de l’importance quantitative et stratégique de
la migration algérienne en France : le volet social sera rapidement
et plus ouvertement intégré à la lutte contre le nationalisme
algérien, non sans résistance au sein du MTSS. Un document de la Direction des Affaires
algériennes de 1956 parle du besoin de « la mise en œuvre
en Métropole d’une politique d’apaisement par le renforcement
de l’action sociale dans les groupes localisés d’hommes
originaires de douars où la rébellion semait l’inquiétude
et l’insécurité ».
L’on reconnaît ici ce que Vincent Viet appelle la « fonction
de contrôle » de l’action sociale
qui, à ce moment-là, peut coexister avec la fonction assimilatrice.
Car
aux yeux de l’État, malgré la guerre, la situation d’émigration
favoriserait l’assimilation sociale et culturelle. Dans son rapport
de décembre 1956, le Comité d’action interministériel
pour les affaires sociales musulmanes en métropole juge que pour les
Algériens en France, leur « évolution est sollicitée
par les contacts qu’ils sont obligés d’avoir avec la civilisation
de leur milieu d’accueil ». Ce rapport affirme que « la
conscience politique de l’ensemble de l’Algérie est le
reflet direct des sentiments qui animent les migrants durant leur séjour
en métropole et de leurs réactions ultérieures à
leur retour en Algérie ». Comme en Algérie, l’on
considère que les femmes algériennes en France peuvent servir
de catalyseurs à l’intégration de toute la famille.
La
montée des contradictions (1958-1962)
La
circulaire du ministre de l’Intérieur (Maurice Bourgès-Maunoury)
du 10 février 1958 marque cependant une radicalisation de la lutte
en métropole contre le Front de libération nationale (FLN) désormais
dominant sur le Mouvement national algérien. L’idée fondamentale
de cette circulaire sera la base de l’action des pouvoirs publics contre
le FLN jusqu’en 1962 : le FLN n’est pas représentatif
- il s’imposerait par la force à la masse des Algériens.
Il faudrait donc « assainir la migration algérienne en la
délivrant des menaces et des extorsions de fonds dont elle est l’objet ».
Parallèlement à cet objectif, « la lutte contre les
terroristes étant étroitement liée à l’efficacité
de l’action sociale et celle-ci étant, réciproquement
le complément indispensable de l’action répressive »,
pour le ministre, cette action devrait s’inscrire sous le signe de la
« complémentarité » (« fermeté »
et « générosité »).
Pour
ce faire, la circulaire redéfinit et réoriente le rôle
des CTAM dans une optique de renseignement et de contrôle. Alors qu’une
circulaire du ministère de l’Intérieur du 9 septembre
1957 avait précisé qu’il y aurait « les plus
graves inconvénients à leur confier des attributions de surveillance
ou d’information policière susceptibles de jeter le doute sur
le caractère humanitaire de leur action », la
circulaire de février 1958 juge au contraire que, en raison de la « dépendance
étroite qui existe entre les problèmes sociaux et les problèmes
d’ordre public », les CTAM « seront dorénavant
chargés [...] de toutes questions se rapportant aux affaires musulmanes ».
Tous ces CTAM - dont le nombre avait été étoffé
depuis 1956 -
avaient déjà servi pendant au moins 15 années en Algérie
ou au Maroc ont de l’expérience « soit
sur le plan administratif, soit sur le plan du rétablissement de l’ordre ».
La circulaire de février 1958 précise que l’intervention
des CTAM « dans le domaine politique ou de l’information
policière » doit se faire avec beaucoup de « discrétion ».
Cette intervention devrait se réaliser en partie à travers les
nombreuses associations d’aide sociale (parapubliques ou bien privées),
ce qui avait pour avantage d’éviter tout face-à-face direct
entre les Algériens et l’Administration. Peggy Derder cite un
document de l’APP de 1959 qui donne une description assez pittoresque du
rôle en Algérie de ces anciens administrateurs des services civils
: « tour à tour voire simultanément maire, bâtisseur,
conseiller agricole, gérant de coopérative, juge ou arbitre
à l’occasion, confident souvent ».
Les
rapports régulièrement établis par les CTAM renseignent
les pouvoirs publics sur l’état d’esprit général
des Algériens, car « il est indispensable de connaître,
à tout moment, la structure de la migration, c’est-à-dire,
non seulement l’effectif des différentes catégories qui
la constituent, mais encore l’origine précise des migrants, leur
appartenance à des groupements ethniques, religieux, syndicaux ou politiques
». Les CTAM ont aidé à
l’élaboration d’une propagande destinée aux Algériens
en métropole. Les rapports des CTAM comportent une
rubrique intitulée « Action psychologique » jusqu’en
1962. L’action de renseignement des
CTAM est intégrée à celle du Service des affaires musulmanes
et de l’action sociale (SAMAS) du ministère de l’Intérieur,
créé le 1er avril 1958. L’intervention polyvalente
du SAMAS cherchait à mettre en échec la stratégie du
FLN qui voulait dresser une contre-société voire un contre-État
face à la répression.
La
création en décembre 1958 du Comité interministériel
d’action sociale pour les Français musulmans, ainsi que du poste
de Délégué à l’Action sociale pour les Français
musulmans algériens en métropole (Michel Massenet) qui
coordonne l’action sociale à travers les différents ministères
intéressés par cette question, est censée par contre
séparer l’action sociale de l’action directement ou indirectement
répressive du ministère de l’Intérieur. Or nous avons voulu
souligner la permanence de la mission indirectement psychologique de l’action
sociale des CTAM et l’utilisation par les services de police des renseignements
d’ordre général recueillis par eux. Aux yeux du chef du
SAMAS en mai 1960, l’intervention des CTAM et du SAT-FMA se renforcerait
dans « une action d’ensemble économique, politique,
sociale et psychologique » puisque « l’action
sociale [...] est en même temps une action psychologique et politique ».
Toutefois,
il faudrait souligner que, lors d’une réunion en avril 1959 , certains CTAM critiquent
le « style trop brutal des opérations policières »
menées à Paris et s’opposent à l’implantation
du SAT-FMA à partir de l’été 1958. Alors que la fonction des CTAM est
principalement sociale, les officiers du SAT-FMA, en poste à la préfecture
de Police de Paris, remplissent une fonction de surveillance, de renseignement
et d’action psychologique sous couvert d’action sociale et d’aide
administrative. Ces militaires qui
arrivent en région parisienne à partir d’août 1958
ont chacun dix années de service en Afrique du Nord et disposent d’une
« bonne connaissance de la langue, de la psychologie et de la sociologie
musulmane algérienne ». Anciens
de la lutte anti-nationaliste au Maroc (Affaires indigènes) ou dans
les Sections administratives spécialisées (SAS), créées
en 1955 ou les Sections administratives urbaines
créées en 1958 en Algérie, ils vont transposer leur action
sur le sol métropolitain. Cette trajectoire se
reflète dans le véritable programme de l’action du SAT-FMA
que dresse le commandant Roger Cunibile (ancien des Affaires indigènes),
pour qui la mission du SAT-FMA se fixe pour objectif de « prolonger
sur une même population, qu’elle soit d’un côté
ou de l’autre de la Méditerranée, l’action des SAS ». Par les contacts personnels qu’ils
peuvent nouer avec les Algériens, les officiers du SAT-FMA espèrent
« dissoudre en quelque sorte les KYSTES D’AUTOSÉGRÉGATION »
qui existeraient chez les Algériens. L’auteur reproche aux organismes
d’action sociale leur « neutralisme ».
Pour le SAT-FMA, l’intervention sociale « constitue un moyen
d’action, non un but », car le but, c’est le « souci
du renseignement ».
Le
modus operandi des
officiers du SAT-FMA s’appuie sur certaines pratiques de la société
algérienne pour mieux intégrer les Algériens au dispositif
de surveillance bureaucratique moderne à travers un contact pourtant
« personnalisé ». Les officiers du SAT-FMA, par
exemple, jouent le rôle des « chefs » lors des
règlements de différends et de plaintes (chikayas). Il s’agit
également de profiter du renforcement des contraintes administratives
qui contrôlent et limitent la circulation physique des Algériens
pour qu’ils se présentent dans les bureaux du SAT-FMA et soient
fichés à leur insu. Par ailleurs, les officiers du SAT-FMA investissent
la vie quotidienne dans la mesure où ils recensent les bidonvilles,
la répartition et l’origine de leurs habitants et effectuent des contrôles dans
les foyers et hôtels (Opération meublés).
Un
double processus s’est donc engagé pendant la période
1958-1962 : l’action sociale (CTAM) s’est trouvée
également investie d’une mission de renseignement et d’action
psychologique, mission qui sera pourtant atténuée, du moins
en théorie, après décembre 1958 avec la création
de la Délégation à l’Action sociale pour les FMA.
D’autre part, l’intervention policière voire militaire
a utilisé une action sociale dans un but d’action psychologique
directe (SAT-FMA). L’imbrication étroite des logiques policière
et sociale pendant la guerre d’Algérie ne constitue nullement
une exception mais renoue avec la politique de l’entre-deux-guerres
et de Vichy.
Toutefois,
la répression, que ce soit en Algérie ou en métropole,
a compromis les réformes sociales entreprises des deux côtés
de la Méditerranée (Plan de Constantine). En plus, ni le Fonds
d’Action sociale (FAS) (créé en décembre 1958)
ni la SONACOTRAL (créée en 1956) ne peuvent enrayer tous les
effets des discriminations auxquelles les Algériens se trouvent confrontés
dans la vie quotidienne. Certains fonctionnaires feront d’ailleurs remarquer
que les modalités de répression contre les Algériens
en métropole ne sont guère propices à la réussite
de l’action sociale et psychologique. Par exemple, l’un des principaux
CTAM, en fonction auprès du préfet de la Seine, dénoncera,
lors d’une réunion des CTAM du 14 novembre 1961 le « climat
de terreur » parmi les Algériens qu’avait fait régner
la police lors de la répression des manifestations du 17 octobre 1961. De surcroît, ce CTAM aurait
déclaré au cours d’une réunion des CTAM le 8 décembre
1961 que « la principale préoccupation des officiers SAT
est de provoquer et d’étudier les confidences des Algériens,
afin de renseigner la préfecture de Police sur leur état d’esprit
et les structures du FLN. Vous ne devez pas vous comporter de cette manière.
Votre mission est strictement sociale ». Après la répression
du 17 octobre 1961, d’autres critiques internes verront le jour.
Pour Michel Massenet, la répression renforce la cohésion des
Algériens et compromet l’action sociale : en raison de la
violence de la semaine du 17 au 20 octobre 1961, « l’on peut
affirmer qu’en quelques jours le travail de quelques années a
été détruit ».
Cette
critique instrumentaliste (plus que morale) de la violence s’inscrit
également dans l’optique à plus long terme qui commence
à être envisagée pour l’action sociale à
partir de 1960. Car pour ceux qui envisagent l’idée d’une
Algérie indépendante, le traitement des Algériens en
France devra inciter ceux-ci à rester une fois l’indépendance
acquise et cela pour des raisons économiques. L’adhésion politique
des Algériens à la France, perdue d’assez longue date
et que la répression ne facilite guère, ne peut plus être
le but principal de l’action sociale.
1962-1970 :
entre redéfinitions et continuité
Après 1962, l’on voit une redéfinition
partielle de la mission du dispositif d’encadrement et de surveillance
qui reste bien en place, quoique souvent sous d’autres intitulés.
Comme l’ont déjà souligné les travaux respectifs
de Marc Bernardot et Vincent Viet, on assiste à une tendance vers l’élargissement
d’une action sociale auparavant envisagée par rapport aux seuls
Algériens pour ensuite s’appliquer à d’autres groupes
- plus particulièrement aux migrants des autres anciennes
colonies françaises d’Afrique. Cette nouvelle logique d’élargissement
s’applique aussi à la mission du SAT-FMA pour lequel l’extension
semble pourtant s’être arrêtée aux migrants africains.
Cependant, malgré une certaine continuité
dans les discours et les pratiques, cette intervention est soumise à
d’autres fins. En effet, l’enjeu politique des migrations proviendrait,
au cours des années 1962-1970 (voire au-delà) d’une véritable
« course à l’encadrement » engagée
par l’État français par rapport aux migrants post-coloniaux
sujets à l’intervention des États post-coloniaux respectifs
(à travers les amicales et consulats) et du parti communiste, des syndicats
et, après 1968, de l’extrême gauche. La notion que les
migrants post-coloniaux avaient un « handicap à combler »
sert souvent d’explication, voire de justification publique à
cette intervention. En même temps, on met en valeur de manière
explicite l’influence que cette action sociale peut avoir sur les rapports
entre les pays d’origine et la France en ce qui concerne la politique
de coopération et d’immigration.
Le
7 mai 1962, le préfet de Police de Paris intervient dans une lettre
auprès du MI pour demander la continuation du SAT-FMA. Dans un long
post-scriptum, le préfet ajoute que même dans le contexte
d’une Algérie indépendante, « il sera nécessaire,
pour des raisons de sûreté politique et de sécurité
publique, de contrôler la masse musulmane rassemblée dans une
grande Métropole » comme celle de Paris, puisque « la
suppression de tout “support spécialisé” après
1945 et jusqu’en 1958 est assurément à l’origine
des graves difficultés que nous avons connues depuis quatre ans ».
Tendance à ne pas « relâcher » ces nouveaux
domaines investis par l’État, besoin de recaser des fonctionnaires
coloniaux de retour en métropole, le SAT poursuivra effectivement
sa mission à Paris et en banlieue. Cependant, l’année
suivante, le préfet de Police demande l’extension des compétences
du SAT-FMA à d’autres migrations : « peu rompus
aux disciplines de la vie métropolitaine, les Africains trouveraient,
à n’en pas douter, auprès des Officiers [du SAT -
NdA] et de leurs collaborateurs, une meilleure compréhension de leurs
difficultés, de leurs besoins et de leurs coutumes ... ».
Le 1er août 1963 les compétences (administrative et
sociale) du SAT (et non plus « SAT-FMA ») à la
préfecture de Police de Paris sont donc étendues aux Marocains,
Tunisiens et autres Africains et Malgaches.
L’aspect
« social » du SAT se poursuit et reste également
psychologique. Cependant, la recherche du renseignement
continue à être sa préoccupation majeure. Il figure quelque
139 000 noms sur le fichier central du SAT en juin 1965.
Comme pour les Algériens lors de la guerre d’Algérie,
le SAT procède au recensement des « zones d’implantation
et d’emploi des Africains » et de l’origine « ethnique
ou nationale des divers groupements » d’Africains dans le
département de la Seine. Le
SAT recense et encadre les habitants des bidonvilles et, en collaboration
avec les CTAM et d’autres services préfectoraux, joue un rôle
important dans leur résorption. Comme avant 1962, les officiers du
SAT continuent à organiser des centaines de chikayas.
La mission du SAT semble inchangée en 1971. Les
pratiques du SAT restent fortement marquées par la lutte contre les
nationalismes d’indépendance et deviennent la cible à
la fois verbale et physique de l’extrême gauche pour laquelle
le SAT constituait une « police parallèle ».
La préoccupation des autorités avec un semblant de « problème
noir » marquait en particulier les années 1963-1964. Le nombre de migrants Africains (en
particulier Sénégalais, Maliens, Mauritaniens) augmentait en
raison de la décolonisation. Toutefois ces migrations verront (re)naître
des moyens de contrôle élaborés à l’ère
coloniale dans les colonies - ou bien
déjà pratiqués en métropole et destinés
à d’autres groupes. Le consensus qui semble s’être
instauré quant à la spécificité des migrations
post-coloniales se reflète dans l’extension des compétences
du SAMAS à tous les Africains et Malgaches en décembre 1963.
Dans une note du 17 mai 1963, le chef du SAMAS estime que les ressortissants
des États africains « posent pratiquement des problèmes
analogues » par rapport aux Algériens.
Toutefois, le ministre de l’Intérieur, dans une circulaire du
17 septembre 1963 avait rappelé le besoin de s’éloigner
d’un « certain paternalisme » envers les Algériens
et ainsi de « marquer d’une façon sensible le changement
profond intervenu dans la conception que nous avons désormais de l’aide
à apporter aux travailleurs algériens ». Pourtant, pour le délégué
à l’Action sociale, une certaine spécificité semble
avoir continué à marquer les migrations algériennes :
il décrit en juillet 1963 l’action de sa Délégation
comme destinée à faciliter « l’insertion »
des migrants, tout en liant cette action à des fins de contrôle :
à l’égard des Algériens, il juge que « l’on
ne peut laisser à lui-même un groupe humain d’un demi-million
d’individus que tout - langage, religion, allégeance
politique, niveau de vie et mode de vie - tend non seulement à
distinguer au sein de la société française, mais à
constituer au sein de l’ensemble national comme un groupe autonome ». Pour les CTAM aussi, la spécificité
algérienne semble demeurer : l’idée que les Algériens
représentaient un enjeu se voit à travers les rapports des CTAM.
La synthèse des rapports trimestriels des CTAM de fin 1964 s’inquiète
du nombre croissant de familles algériennes (« musulmanes »)
et de « l’influence de la propagande nationaliste à
laquelle elle [la migration algérienne - NdA] est soumise
par la radio et les militants », ce qui « contribue
à accentuer le caractère de confrontation de civilisations qu’elle
a toujours eu », et qui ferait peur à la « population
européenne » en métropole.
L’action
sociale enregistre cependant une évolution avec l’extension en
avril 1964 de la mission du FAS à tous les travailleurs étrangers
et de celle de la SONACOTRAL (désormais SONACOTRA) en 1963. C’est
ainsi que la mission du SAMAS s’étend en juillet 1965 à
tous les migrants, toutes origines et nationalités comprises. Le SAMAS
devient le Service de liaison et de promotion des migrants (SLPM), les CTAM
ne devant plus s’occuper seulement des migrants post-coloniaux mais
de tous les étrangers. Le ministre de l’Intérieur expliquait
ainsi l’élargissement de la mission des CTAM, car à l’égard
des Algériens « une action spécifique [...] n’était
plus de mise, trois ans après Évian ». Cependant,
une intervention spécifique à l’égard de ces migrants
était nécessaire car ils constituent « une proie
facile pour des individus peu scrupuleux qui les exploitent ou pour le parti
communiste et d’autres organisations politiques dont certains relèvent
de Gouvernements étrangers, qui cherche à les recruter et à
les encadrer ».
Juste
avant ce deuxième élargissement de la mission du SAMAS, les
CTAM sont sondés quant à la conception de leur rôle. Leurs
réponses (avril 1965) offrent un instantané des attitudes des
CTAM (rebaptisés chargés de mission par cette refonte). On insiste
sur le caractère « fruste » des Algériens,
lesquels semblent d’ailleurs leur préoccupation majeure. La circulaire
portant création du SLPM avance que « l’expérience
a prouvé l’utilité d’un service spécialisé
en raison du nombre important des ouvriers algériens en France, du
caractère particulariste de cette population à la fois mouvante
et renouvelée et enfin du régime privilégié dont
elle bénéficie ». Les chargés de mission (CM,
ex-CTAM) doivent « suivre l’évolution politique »
des migrants étrangers. C’est ainsi qu’ils garderont une
double fonction d’aide mais aussi de contrôle et d’encadrement.
À partir de mars 1967, le SLPM aura pour mission de s’occuper
en particulier des « incidences politiques de l’immigration sur
notre territoire », surtout en matière de logement. Les archives du MI sur la résorption
des bidonvilles renseignent sur les logiques culturalistes en vigueur chez
les CM (et d’autres acteurs institutionnels) visant à séparer
les candidats (notamment algériens) aux logements publics selon la
logique du « triage » entre « assimilés »,
« assimilables » et « inassimilables »
où un discours colonial, marqué d’un fort paternalisme,
reste très présent.
En
juillet 1966, l’action sociale du FAS sera rattachée au
ministère des Affaires sociales sous la direction de la Population
et des Migrations (DPM) dont Michel Massenet est nommé directeur. La
DPM devra désormais s’occuper des tous les « groupes
sociaux posant des problèmes d’adaptation comparables à
ceux des travailleurs étrangers » marquant ainsi l’ultime
généralisation de sa mission pour la période qui nous
concerne. Cependant, comme on vient de le voir,
une action sociale au MI (SLPM) continue parallèlement à celle
du FAS (via la DPM) jusqu’en 1969.
Après 1962, se termine la forte tension - pour
ne pas dire contradiction - qui avait existé entre répression
et action sociale. Pourtant, l’action sociale, comme encadrement, contrôle,
et surveillance reste bien en place et vise certains groupes plus que d’autres,
même sous couvert d’une politique plus « universaliste »
(c’est-à-dire s’appliquant désormais à tous
les migrants) qui commence à voir le jour à partir du milieu
des années 1960.
La peur, de la part des pouvoirs publics, de la « concurrence à
l’encadrement » provient en bonne partie de l’essentialisation
des migrants (post) coloniaux en général en tant que groupe
« facilement influençable » qui aurait un « handicap »
à combler. Cette logique constitue à nos yeux l’une des
spécificités du rapport colonial et post-colonial. Il faudrait
toutefois souligner en particulier la représentation de la migration
algérienne comme « problème ». Comprendre
la décolonisation comme processus, c’est justement s’interroger
sur les effets à moyen terme et dans la longue durée de ces
logiques d’ethnisation du social qui bien entendu n’ont pas commencé
en 1954. Il ne faudrait pourtant pas perdre de vue les logiques de contrôle
et d’encadrement autrefois appliquées aux ouvriers métropolitains. Insistons aussi sur le besoin d’intégrer
à ces analyses la manière dont les intéressé(e)s
ont vécu ces multiples formes d’intervention, pour mieux mesurer
les différents niveaux et formes de résistance qu’elles
ont pu susciter.
Maître
de conférences à l’université de Leeds (Grande-Bretagne),
Jim House travaille sur la guerre d’Algérie, l’histoire
du racisme et de l’antiracisme, et la mémoire sociale des migrations
coloniales et post-coloniales. Avec Neil MacMaster, il prépare actuellement
Paris 1961 : Algerians, State Terror and Post-Colonial Memories,
ouvrage à paraître chez Oxford University Press.
. Gary P. Freeman, Immigrant Labour
and Racial Conflict in Industrial societies. The French and British Experiences
1945-1975, Princeton (New-Jersey), Princeton University Press, 1979, p. 80.
. En 1958 il y a 25 CTAM en métropole,
dont 3 qui travaillent auprès du préfet de la Seine. Il y a
35 CTAM en 1961 et 28 en 1963.
. Bien évidemment, le SAT-FMA
s’insère dans un système répressif beaucoup plus
vaste. Voir Jim House et Neil MacMaster, Paris 1961 : Algerians, State
Terror and Post-Colonial Memories, Oxford, Oxford University Press (à
paraître en 2005) et Linda Amiri, op. .cit.
. Voir AN F1a 5014, « Synthèse
des rapports trimestriels établis par les CTAM (1958-1965) »,
33 p., p. 27.
. Voir par exemple AN F1a 5117 à
5121 sur les recensements et résorptions des bidonvilles.
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