|
[ Du colonisé à l’immigré : des sujets contrôlés ]
« Science coloniale » et modalités d’encadrement de l’immigration algérienne à Paris (1917-1952)
par Nedjma Abdelfettah
Dans les discours énonçant la philosophie
des politiques indigènes ou politiques musulmanes dans l’Algérie
coloniale, deux principes sont présentés comme inséparables :
le droit de conquête et le devoir du conquérant envers le peuple
vaincu. Le premier, justifié par ce que Robert Montagne peut encore
désigner en 1938 comme la conscience de « l’absolue
supériorité de notre race », induit un devoir de préservation
de la conquête, au nom des sacrifices consentis par la France, dette
à laquelle il faut continuer à donner du sens. Le second est
la conséquence du droit de conquête, il en est le pendant paternaliste,
la preuve de la supériorité et de la grandeur morale du conquérant.
Il se décline en des thématiques telles que l’aide, l’assistance,
l’organisation, la protection, qui actualisent l’idée de
l’acte civilisateur. Les deux sont les volets de ce qui est désigné
par la notion d’encadrement, dans laquelle autorité et bienveillance
figurent une relation paternelle au peuple-enfant, qu’il s’agit
de mener, à terme, vers l’âge adulte. À ce terme
dont l’horizon reste totalement indéterminé, la civilisation
lui deviendrait accessible et certains, comme Robert Montagne, y envisageraient
même la naissance d’une « nationalité d’empire ».
Mais
la préservation de la conquête, de l’empire et de la « vocation
impériale de la France », transcende toute autre préoccupation.
C’est en fonction d’elle et des priorités qu’elle
peut générer, que se dessinent les conceptions des devoirs envers
les vaincus. Ces derniers sont mis en demeure de démontrer en permanence
qu’ils méritent des attentions qu’on peut leur accorder
et leur détachement vis-à-vis des aspirations, comme celles
que les nationalistes algériens, usant, eux aussi, d’une métaphore
familiale, appellent vers la fin des années 1930 l’émancipation.
Selon
les conjonctures où « l’indigène »
constitue ou non un enjeu collectif important dans des rapports de force opposant
la France à des éléments extérieurs ou considérés
comme nuisibles (puissances étrangères ou mouvements politiques
pouvant consolider les attitudes revendicatives des colonisés), les
politiques d’encadrement ont théoriquement comme objectif de
doser et d’ajuster le recours à l’axe répressif
ou à l’axe protecteur. En réalité, le second est
surtout un dispositif ou une technique de renforcement de la surveillance,
en même temps qu’un moyen de propagande souvent à usage
externe. Quand la nécessité de durcir le ton s’impose,
il permet d’invoquer l’ingratitude ou l’abus de confiance
des vaincus.
Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale
au moins, la subordination de l’intérêt du colonisé
algérien à l’obligation de sauvegarde de la conquête,
qu’elle soit en danger réel ou fictif, et les philosophies de
l’encadrement qui en résultent, forment une matrice commune aux
discours des réformateurs plus ou moins indigénophiles
et des conservateurs au sein des institutions. L’attachement à
« la très grande France », comme le montre Charles-Robert
Ageron pour l’entre-deux-guerres, constitue
alors une expression convenue du patriotisme français.
Une telle philosophie du rapport à « l’indigène »
se base, en même temps qu’elle les produit et les reproduit,
sur des représentations de ce dernier, lesquelles sont le résultat
d’un siècle de connaissance intime légitimée par
le fait d’avoir été acquise sur le terrain, en Algérie
même.
Avec les premières migrations massives, dès
le début du siècle, mais surtout à partir de la première
guerre mondiale, cette philosophie et ces représentations vont accompagner
les migrants en métropole. Le processus n’est pourtant possible,
tel qu’il s’est déroulé, que parce que de la colonie
à la métropole, se transfèrent en même temps que
la main-d’œuvre ou les soldats coloniaux, des spécialistes,
un savoir-faire et une science de ce qui est appelé « le
sujet indigène musulman originaire de nos possessions en Afrique du
Nord ».
Pour illustrer cette intervention de la « science
coloniale » dans ce qui deviendra un portrait collectif des Nord-Africains
immigrés et dans l’orientation ainsi que dans la mise en œuvre
de leur encadrement, nous entreprenons dans cet article de mettre en regard
des textes d’archives (rapports de surveillance par la police ou l’armée,
articles de presse, correspondances) avec un texte doctrinal principal produit
par Octave Depont que Gilbert
Meynier qualifie « d’expert en confréries religieuses » mais aussi de « vieux routier
de la politique indigène ».
Cette recherche de l’intertextualité nous
permet de vérifier, qu’on peut, comme l’écrit Michel
Wieviorka synthétisant le propos de Norbert Elias « nommer
ceux qui excluent et expliquer comment ils produisent la non-relation ». La prégnance du modèle
des textes matrices, tel celui d’Octave Depont, dans la littérature
des organismes qui ont à charge l’encadrement des immigrés
algériens, particulièrement pendant l’entre-deux-guerres,
peut constituer une piste pour une identification plus précise des
lieux institutionnels de fabrication de l’exclusion et de la stigmatisation. Elle
peut alors aussi clarifier les enjeux des contextes historiques où
naissent et se cristallisent les représentations qui les fondent, en
même temps qu’elle permet de vérifier cet autre propos
de Wieviorka toujours dans sa lecture d’Elias, selon lequel « l’exclusion
procède des lieux de pouvoir »
Sur un autre plan, l’interrogation sur l’implication
de ce qu’on appelle les « sciences coloniales »
dans la production de savoirs sur le segment nord-africain de l’immigration
en France, nous permet de prolonger la discussion engagée par Gérard
Noiriel dans Le Creuset français, sur les origines de l’occultation
de l’immigration dans les sciences sociales françaises avant
les années 1950. S’arrêtant sur l’immigration issue
du Maghreb, Gérard Noiriel, constatait une disjonction entre deux courants
de la recherche après la décolonisation : « les
études portant sur l’immigration au sens strict et les travaux
concernant le monde colonial qui avaient leur autonomie avant la Seconde Guerre
mondiale, notamment grâce à la Revue des études islamiques
et au Haut Comité sur la Méditerranée créé
en 1937 ».
Il jugeait ces travaux « beaucoup plus “compréhensifs”
(dans le style paternaliste) que ceux de la même époque portant
sur les étrangers. »
Cette appréciation de Noiriel, vient peut-être du fait que les
travaux dont il parle sont la partie émergée de l’iceberg,
celle qui revient à l’influence de personnalités exceptionnelles
telles que Louis Massignon à la Revue d’études islamiques
et Charles-André Julien au Haut Comité Méditerranéen,
personnalités, dont les évolutions politiques se feront vers
l’anticolonialisme.
Souvenirs
de la Grande Guerre : de la défense de la mère-patrie au
rapatriement forcé
Les veilles et lendemains de guerres sont des moments
propices pour l’observation des politiques d’encadrement et de
leur orientation dominante. Le traitement de la liberté de circulation
en est un indice important. Il n’est pas difficile de constater, en
effet, que la réglementation est plus généreuse au moment
où le besoin de soldats ou d’ouvriers se fait ressentir et qu’elle
régresse aussitôt le conflit fini, voire dès les prémisses
de cette fin. Ainsi, le premier décret instituant le permis de voyage
pour les Algériens se rendant en France est promulgué le 16
mai 1874, soit au lendemain de la participation
de contingents algériens à la guerre franco-allemande. Il est
remis en cause en 1904, quand sous l’influence du Gouverneur général
Jonnart et face aux résistances du colonat, s’amorce un important
mouvement migratoire à la demande d’industriels métropolitains. Ré-instaurée,
la mesure est de nouveau levée en 1914 sous l’effet pressant
du besoin de troupes et ainsi de suite.
Que la question de la surveillance des populations nord-africaines,
« principalement kabyles »,
en métropole devienne particulièrement préoccupante,
alors même que la Première Guerre mondiale n’est pas encore
finie, a donc pour les ouvriers et soldats coloniaux un goût de déjà
vu. Leur mission d’« assistance à patrie en danger »
accomplie, les voilà débordant les places assignées (camps,
usines, casernes). Leur visibilité devient choquante. Se mettent alors
en place des discours et des politiques fondées sur un concept clé :
le danger, celui dont ces populations sont porteuses pour autrui et celui
auquel elles sont, elles-mêmes exposées. La diversité
des acteurs que mobilisent ces politiques, n’empêche pas la constitution
d’un portrait collectif des migrants nord-africains autour de l’étrange
consensus sur la nécessité de les protéger surtout d’eux-mêmes.
Loin d’être une métaphore, l’expression est utilisée
telle quelle dans une lettre adressée le 14 novembre 1923 par un certain
« Comité d’action franco-musulman de l’Afrique
du nord » au Gouverneur général d’Algérie
et au ministre de l’Intérieur.
Cette notion de danger est amplifiée par l’ambiguïté
du statut des immigrés, en particulier algériens. Sujets coloniaux,
ils ne sont ni français, ni étrangers et sont condamnés
à cristalliser une suspicion grandissante. Dès la Première
Guerre mondiale, ils commencent à figurer un nouvel ennemi intérieur
potentiel, une sorte de substitut ou de complément du Juif, qui jusque
là nourrissait l’essentiel de la fantasmagorie collective du
danger. La lecture d’une lettre adressée par le Général
commandant la Place de Paris au préfet de Police en septembre 1917,
illustre bien la relation entre cette ambiguïté et la suspicion
qu’elle génère. L’auteur s’y inquiète
des inconvénients rencontrés dans « la surveillance
en France des étrangers ou sujets coloniaux ». Dans
cet énoncé, peu importe le sens donné à la conjonction
de coordination « ou », le simple fait de songer à
les surveiller, en tant qu’étrangers ou au même titre que
les étrangers, les place dans un rapport d’extériorité
à l’entité française.
Mais ce n’est pas seulement le fait de leur surveillance
qui les distingue. La même lettre nous rappelle que depuis le 8 juin
1916, une circulaire leur fait obligation de porter une carte verte.
Près de dix ans avant la naissance du sinistre SAINA (Service d’assistance
aux indigènes nord-africains) de la rue Lecomte, un service spécial
de statut militaire est déjà chargé de les encadrer :
le Bureau des affaires indigènes de la place de Paris.
La
ségrégation, dont ces populations sont l’objet, se retrouve
aussi dans la nature des délits pour lesquels elles encourent la sanction.
Les Nord-Africains ne sont pas seulement susceptibles d’être appréhendés
en cas de désertion, ce en quoi ils seraient égaux aux citoyens
français, mais leur arrestation peut intervenir dans les cas de rupture
de contrat de travail. La relation de travail est assimilée à
un engagement militaire et sa rupture à une désertion. Pour
les deux catégories de déserteurs de la caserne et de l’usine,
un fichier est tenu à jour par le Bureau militaire des affaires indigènes.
Dans cette lettre, il n’est pas explicitement
question du droit de regard de l’administration algérienne sur
ses sujets. Pourtant la voix de cette dernière se laisse deviner dans
la démarche du Bureau. Les thèmes de l’incompétence
des services de sécurité métropolitains et de la nécessité
de centraliser la surveillance des « sujets coloniaux »
dans un cadre spécialisé doté d’une connaissance
particulière issue du terrain algérien, sont en effet
signés. Le caractère fuyant de l’identité de « l’indigène »,
personnage rusé qui sait repérer les failles du système
et excelle dans la fabrication de faux papiers, est un des arguments récurrents
avancés pour exiger une vigilance dont la police ordinaire est incapable.
On
peut remarquer qu’en même temps qu’elle dénonce la
labilité de « l’indigène », la lettre
participe elle-même de sa production, par le recours à de multiples
dénominations pour désigner les migrants : étranger,
sujet colonial, Kabyle, Nord-Africain, musulman, indigène. La généralisation
de la désignation par la notion d’Arabe nous semble plus tardive
et pourrait bien être liée aux événements de Palestine
au milieu des années 1930.
Après la guerre, l’obsession du « travailleur
libre », qui circule librement et se fait vecteur de toutes les
pathologies sociales, va prendre de l’ampleur et aboutir à des
mesures qui confirment au moins la nature ambiguë du statut de « l’indigène ».
Si jusque-là, le registre des relations familiales continuait à
dominer le lexique et qu’il était question de partager la « fraternité
des champs de bataille », pour mériter d’être
« adopté par la Mère-patrie »,
désormais c’est le rapatriement qui, brutalement est à
l’ordre du jour, comme le montre une lettre du ministre de l’Intérieur
au préfet de Police de Paris, datée de mai 1919.
On ne s’embarrasse plus alors de discours justificatifs,
pas plus qu’on ne s’encombre du souci de mettre les formes dans
cette opération délicate. Le ministre annonce un accord avec
le sous-secrétaire d’État à la Marine marchande
qui prévoit de « réserver sur le cargo-boat
Jabatoa, mille places ». Il donne instruction de rassembler les
individus « paraissant indésirables au premier chef »,
d’en donner le nombre approximatif pour aviser le préfet des
Bouches du Rhône, de les « convoyer » jusqu’à
Marseille puis de les conduire au « camp du Prado »,
un ou deux jours avant le départ. La même opération devant
se répéter à chaque voyage du Jabatoa, c’est-à-dire
deux fois par mois.
Des réactions des agents d’exécution,
il ne semble pas y avoir de malaise particulier devant ces instructions. « Ce
sont les points de détail qu’il faut fixer », écrit
un commissaire de police, précisant qu’il faut élargir
le sens du terme de « sans emploi régulier »
à « tous ceux qui n’ont pas d’emploi stable,
durable et pas seulement à ceux assez rares, qui se trouvent momentanément
sans emploi ». Il suggère aussi de faire appel à
la collaboration des districts afin de « rechercher les Nord-Africains
dans les quartiers où ils sont groupés de préférence
pour les appréhender », développant ici un
autre thème promis à la récurrence, celui de l’instinct
grégaire chez les immigrés maghrébins, qui laisse croire
que ces derniers avaient le choix de leur lieu et de leurs conditions de résidence
et opté pour le pire par atavisme. La lettre du commissaire suggère
enfin de permettre que « la détention préalable,
soit d’une durée exceptionnellement allongée ».
La lecture de ces deux documents, au-delà des
violences qu’elle révèle ou confirme et qui anticipent
des violences symboliques ou physiques caractéristiques de la Seconde
Guerre mondiale, permet d’entrevoir la grande tension que connaissent
les rapports entre la métropole et l’administration algérienne
autour de la présence des immigrés algériens en France.
Venus pour beaucoup par la réquisition violente et la conscription
forcée, contre la volonté du colonat,
qui voyait dans ces déplacements massifs un risque de renforcer la
subversion par l’acquisition d’une formation militaire, d’un
capital matériel et d’une formation politique ou syndicale, de
très nombreux Algériens repartent donc à la fin de la
guerre par rapatriement forcé, non sans avoir été traités
massivement comme de dangereux délinquants.
L’œil
bienveillant de l’administration algérienne
La voix de l’administration algérienne
n’est pas toujours aussi implicite que dans la lettre précédente.
En février 1918, c’est le Gouverneur général de
l’Algérie, le réputé libéral Charles-Célestin
Jonnart lui-même, qui adresse un courrier au préfet de Police
de Paris, s’inquiétant des faiblesses de la surveillance et de
la protection des « ouvriers civils indigènes[...] en
majorité des Algériens » et signalant à
la vigilance de la métropole « les propriétaires
d’établissements de jeu » coupables d’exploiter
les premiers.
Le fait que Jonnart interpelle le préfet et le ton de cette interpellation
le font apparaître comme le représentant d’un État
autre, s’inquiétant du sort de ses ressortissants propres « très
affectés par le chômage actuel [et conduits par] le désœuvrement
dans ces établissements mal famés où ils laissent leurs
maigres économies [et dont] ils sortent démoralisés »,
ce qui repose la question du statut des immigrés algériens,
en même temps que celui de l’administration coloniale, dans son
rapport à la métropole.
Jonnart comme le bureau des affaires indigènes
de la Place de Paris met le doigt sur les insuffisances des mesures policières
et se montre informé dans le moindre détail sur le sujet qu’il
aborde, signifiant ainsi que l’administration algérienne est
plus vigilante, parce que plus attachée à l’intérêt
des groupes originaires de son territoire, et donc plus apte à l’exercice
de son contrôle. En se rappelant au bon souvenir de ses sujets, cette
administration souhaite leur faire sentir qu’ils n’échappent
pas à son regard bienveillant : « nous ne devons pas
donner l’impression que nous nous désintéressons d’eux ».
Les dangers qu’elle met en avant sont liés aux « conséquences
qui en résulteraient au retour de ces indigènes au point de
vue de l’exemple qu’ils donneraient et de la réputation
qu’ils seraient tentés de nous faire parmi leurs coreligionnaires ».
Il s’agit bien en priorité de veiller à
ne pas saper l’autorité de cette administration, en laissant
trop de liberté à des individus qui doivent être protégés
contre leur propre incapacité à résister « à
toutes les tentations mauvaises de la grande ville » et
contre leurs coreligionnaires qui en tirent profit. Deux solutions sont alors
préconisées par Jonnart : la fermeté dans les sanctions
contre les contrevenants aux lois et l’encouragement « d’établissements
honnêtes où les aliments sont préparés au goût
des indigènes à prix abordable pour leur bourse et dans lesquels
le jeu est formellement prohibé ».
En
réponse à la lettre du gouverneur, une grande enquête
sur les débits de boissons et cantines indigènes est diligentée.
La plupart sont déclarées insalubres ou pratiquant les jeux
interdits. Un seul établissement est déclaré conforme
à la réglementation. Par hasard, il est tenu par un Français
et s’inscrit dans une action encadrée au départ, celle
de « la solidarité franco-musulmane ».
On
ne peut comprendre un tel résultat, que si on se rappelle deux aspects :
le premier est qu’une des grandes angoisses du colonat, est le musulman
et surtout le Kabyle à cette époque, qui s’enrichit
en métropole et prétend au rachat des terres du séquestre.
Faire échapper « les maigres économies des ouvriers
nord-africains aux appétits de leurs coreligionnaires »
est donc une priorité. Ce n’est pas la seule raison, l’argent
de la masse miséreuse des immigrés intéresse réellement
de nombreux candidats parmi ceux qui mènent une action à prétention
humanitaire ou une action militante ou politique. Le second aspect est que
l’encadrement doit demeurer dans la mesure du possible, une initiative
française. Vingt ans plus tard, Robert Montagne, voulant donner à
la veille de la deuxième guerre, une image rassurante du Maghreb, parlera
de ce qu’est « en réalité notre empire d’Afrique
blanche : un bloc de dix-sept millions de Musulmans encadrés par
un million de Français ».
Cette
situation prépare au contexte qui verra naître à partir
des années 1920 tout le réseau d’organismes spécialisés
dans l’encadrement de l’immigration nord-africaine, dont les premières
structures sont souvent constituées par des cantines et des cafés
maures, ce réseau que certains journaux algériens de Paris appelleront
« l’empire des Béni-Godin » du
nom de Pierre Godin, ancien haut fonctionnaire du Gouvernement
général d’Algérie et proche collaborateur de Jonnart,
ancien chef de cabinet civil de Clémenceau au ministère de la
Guerre et entre autres, Président du conseil municipal de la ville
de Paris.
Les
intimes des Arabes
Des
voix moins officielles peuvent parler pour l’administration algérienne
ou le parti colonial. Nombre de titres de la presse s’en font les relais,
popularisant leur idéologie et représentations, tel cet « ami
qui a souhaité garder l’anonymat et qui connaît bien les
Musulmans » dont, un homonyme de Pierre Godin, Claude Gaudin
rapporte la réaction dans les pages du journal Le Jour du 26
décembre 1936.
Le prétexte en est la loi du 17 juillet 1936 qui a allégé
les procédures de circulation pour les Nord-Africains et aboli le visa
d’entrée. Cette suprême inconséquence qui permet
que « l’indigène entre, circule, sorte comme vous
et moi avec seulement une carte d’identité » est
l’occasion d’en tirer le portrait de nouveau pour les inconscients
ignorants du danger. Sous le titre provocateur de « Trop d’Arabes
entrent en France sans être contrôlés », l’article
ressert tous les poncifs et agite tous les motifs susceptibles d’entretenir
ou de susciter la peur. La présentation habituelle des immigrés
sous l’angle de la multitude, du groupe compact grossissant perpétuellement,
est amplifiée ici par la production de chiffres, qui évoquent
une déferlante. Les idées de naïveté et d’ardeur,
font de cette masse une pâte malléable, des proies idéales
qu’on « a affiliées à des syndicats unitaires
[à qui] on a donné à lire des journaux ad hoc
[...] bourré le crâne d’inepties sur le fascisme, la
guerre, les bourgeois, l’égalité, la fraternité.
Les meneurs leur ont dit : vous êtes le nombre, vous êtes
la force. [...] Ce pays sera à vous, vous serez libres. Ces paroles
ont été répétées dans les douars, lors
des congés, permissions, fêtes... » Le texte donne
l’impression que la métropole laisse gâcher la matière
dont est fait l’indigène « Je connais de braves fellahs
qui se sont laissés prendre à ces insanités RÉPÉTÉES
PAR LES LEURS DANS LEUR PROPRE LANGUE
et qui aujourd’hui vous accueillent par un salut du poing tendu ».
Derrière
ce gâchis, se profile la main de l’étranger, non pas les
nations habituellement incriminées, mais ce qui est décrit comme
le déchet dont elles ont eu l’intelligence de se défaire :
le gauchiste qui vient recruter des intellectuels arabes et bien entendu israélites.
Il importe peu que l’information donnée soit précise ou
juste, la confusion est même d’un meilleur effet et d’une
plus grande efficacité. Elle permet au danger d’apparaître
comme une hydre à plusieurs têtes : arabe, israélite,
étranger, allemand, italien, panislamique, communiste, tuberculeux,
syphilitique...
Délinquance
incontrôlable, maladies vénériennes menaçant la
race, facilité de changement de noms, débauchage de travailleurs,
inscriptions abusives au chômage, violence, subversion politique, tout
concourt à un traitement spécifique, qui commence par le contrôle
de la circulation et la conscience de la communauté de destin entre
la métropole et la colonie. Le langage hygiéniste domine, car
tout est pathologie, même « cette nouvelle forme de communisme
qui risque de s’abattre sur nous ».
Vocation
pour les extrêmes
L’argument essentiel souvent invoqué donc
pour justifier la mise sous surveillance permanente de « l’indigène »
immigré tient essentiellement à deux de leurs caractéristiques
intrinsèques : la violence et la crédulité. Qu’on
les regarde comme une sorte d’expression acnéique d’un
âge ingrat dont le nationalisme est une des manifestations notamment
dans les années 1930 ou plutôt comme des données culturelles
de leur race, il n’en demeure pas moins qu’on débouche
sur une vision de l’indigène fatalement voué aux extrêmes.
Délinquants ou militants, leur fond de motivations psychologiques ou
ethnopsychologiques est le même. Il tient à leur sentiment religieux,
d’où découle leur respect pour l’autorité
et seulement pour elle, ce qui permet de justifier la nécessité
d’actes répressifs forts, seuls capables de frapper les imaginations
de ces êtres simples.
Selon l’identité du locuteur et ses sympathies
politiques, l’extrémiste est l’autre, celui du camp opposé :
le communiste ou le fasciste qui fait du recrutement arabe pour ses troupes
de choc. Une note des Renseignements généraux du 4 juin
1941 fait le point sur la question. Elle répète ce que les
rapports du SAINA ressassent depuis que cet organisme existe : « Il
convient de noter que les Nord-Africains, en raison de leur violence et de
leur crédulité, ont toujours été recherchés
par les partis extrémistes qui les utilisent dans les manifestations. »
Si la note relève le peu de succès de
ces partis, en particulier celui du Comité Nord-Africain dirigé
par l’Algérien El Maadi Mohamed, dont l’influence « est
assez réduite dans les milieux nord-africains de la région parisienne
[...] malgré la propagande menée par ses dirigeants »,
elle explique cela par le fait que les adhésions sont « inspirées
plus par le désir d’obtenir des avantages matériels [...]
que par des convictions politiques. D’ailleurs, on sait que, par intérêt,
les Nord-Africains n’hésitent pas à adhérer à
la fois à plusieurs partis, parfois de tendances opposées ».
De son côté, l’échec du parti communiste est imputé
au sentiment religieux des musulmans mais aussi à « leur
incompréhension des théories bolchévistes ».
Malgré ces échecs affirmés, la
surveillance et la répression, par l’attitude de « prudence
et de réserve » qu’elles inspirent, demeurent quand
même la seule solution. Pour illustrer cet article de foi, la note rappelle
le résultat tangible obtenu lorsque « Quelques-uns ont tenté,
en liaison avec des éléments français du parti dissous
(le PC) de se livrer à la propagande clandestine, notamment en mettant
en circulation des tracts ronéotypés, dans les quartiers fréquentés
par des Nord-Africains, en particulier dans la région d’Ivry »
et que la surveillance a abouti « à l’arrestation
les 27 et 28 juin, de onze militants communistes (dix Algériens et
un Marocain) qui ont été internés administrativement
en application du décret du 18 novembre 1939 ».
Mais en novembre 1942, lorsque les agents du SAINA se
retrouvent face à des Nord-Africains se réjouissant du débarquement
des Alliés, ils doivent de nouveau faire appel à la prudence
et à l’axe plutôt paternaliste de leur politique. Le chef
de service tente d’alerter la Préfecture sur la nécessité
de bloquer les « mesures trop draconiennes », c’est-à-dire
les mesures de rapatriement prévues par la section de la main-d’œuvre
indigène du ministère du Travail, devant une nouvelle vague
de multiplication des ruptures de contrats de travail « tant en
zone libre qu’en zone occupée » L’état
d’esprit des immigrés face au débarquement est alors expliqué
par la seule joie pour les familles demeurées au pays, touchées
par « l’amélioration du ravitaillement et des précieux
apports en textiles qu’on pouvait espérer du fait de l’occupation
anglo-américaine ».
Le rapport tente d’être rassurant
sur le « loyalisme de la généralité d’entre
eux » malgré ces manifestations. La note relève
qu’une vague antisémite « de nature à consolider
leur loyalisme » se répand, du fait de la crainte
« d’une réaction juive et du renouveau de la puissance
dont les Juifs d’Algérie, du Maroc et de Tunisie allaient bénéficier
sous la protection américaine ». À côté
de la nécessité de l’intensification d’une propagande
antisémite, le rapport préconise une surveillance accrue de
« la propagande gaulliste et surtout communiste dans un moment
où ces esprits simples sont particulièrement troublés
et désorientés », ainsi que des mesures sociales
en faveur de ces « sujets ou protégés, séparés
brusquement de leur famille et de leur pays ».
Ethnographie
policière de l’immigré nord-africain à Paris
On aurait pu croire que le passage par les drames de
la deuxième guerre et par l’expérimentation du racisme
dans son expression paroxystique, aurait fait refluer ces discours et représentations.
La lecture d’une étude de la préfecture de Police produite
en 1952 sur la présence des populations nord-africaines à Paris
, montre qu’il
n’en est rien. Tout concourt à montrer, que, depuis le début
du siècle, le même texte plus ou moins enrichi par des données
factuelles ou conjoncturelles est en circulation dans les organismes qui font
de l’encadrement d’immigrés, notamment dans les services
de police. Les points 3 à 7 de l’étude ont particulièrement
retenu notre attention, car
on peut les assimiler à une sorte de synthèse du corps des idées
et représentations dominantes et stabilisées. Il faut, à
notre sens, se garder de considérer que leur circulation tient seulement
au hasard des accumulations d’expériences des uns et des autres,
et au racisme ordinaire. Elle relève du savoir transmis, enseigné,
de l’expertise, comme on le verra plus loin.
Modèle
du genre, ce rapport aurait pu être écrit vingt ans plus tôt,
voire plus, à quelques détails près. Il reproduit une
vision statique de la communauté nord-africaine à Paris, où
ne change que le nombre qui va croissant. Le moule introduit dans les années
1920 et 1930, qui aurait pu être bouleversé par l’exercice
même d’une observation extrêmement régulière,
est toujours en place. Il est fondé sur une approche culturelle d’une
sorte d’être nord-africain et de son comportement. Les thèmes
sont quasiment donnés d’avance : la solidarité religieuse
ou tribale, avec son revers la sujétion et l’exploitation, le
sens de l’honneur avec son revers la culture de la vendetta et l’inadaptation
à l’idée du droit, l’instinct grégaire obstacle
à l’intégration dans la société d’accueil,
le tribalisme et le lien religieux obstacles à l’existence de
l’individu, d’où découlent l’improductivité
de la main-d’œuvre et l’anomie générale (paresse,
violence, saleté, inadaptation sociale, anarchisme et refus de l’ordre,
vénalité, concupiscence, duplicité, obséquiosité
etc.), les différences irréductibles de civilisation et de genre
de vies qui vouent à l’échec les mariages mixtes (auxquels
ne sont candidates que les femmes européennes diminuées physiquement
ou socialement), les risques de contamination par toutes sortes de tares devant
l’arrivée de petits Abdallah et Mohamed bel et bien français
sur les bancs de l’école, le problème juridique que pose
l’existence de ces petits êtres hybrides...
Dans cette étude, le Nord-Africain est regardé
de l’intérieur, dans une sorte de relation communautaire étanche
et fermée sur elle-même. La nature du lien social qui y est développé,
les modes et instruments de régulation, le rapport à l’autorité
sont passés en revue. La relation à la société
d’accueil et notamment aux femmes européennes permettent de sonder
ses chances d’intégration. Le bilan étant globalement
négatif, l’interrogation se reporte sur les chances de voir les
femmes musulmanes devenir un vecteur de la modernité, question qui
reste en suspens. Une analyse de délits déclarés caractéristiques
de la communauté, permettent de conclure à l’existence
« d’une criminalité primitive » où
la violence a une part déterminante et où « les Nord-Africains
sont vicArial de la violence de leurs coreligionnaires ».
Un fait notable conclut l’étude. Il est
important de souligner qu’il fait partie d’une rubrique rédigée
par un autre service que celui qui produit le reste du texte : il s’agit
du constat de l’individualisation ou l’autonomisation en cours
du nationalisme algérien, qui désormais refuserait de jouer
les troupes de choc.
Octave
Depont, une « créature » du Gouvernement
général de l’Algérie
Parmi
les acteurs de la transmission d’un savoir spécialisé
sur les Nord-Africains, au sein des institutions d’encadrement métropolitaines,
le nom d’Ocatve Depont s’impose, même s’il
est aujourd’hui surtout associé à son étude sur
les confréries. Depont n’est pas à proprement parler un
savant, à moins qu’on ne se situe
dans la catégorisation propre aux sciences coloniales.
Il est un de ces administrateurs qui acquièrent le titre d’expert,
en produisant un savoir utilitaire, pour les besoins de la gestion de la société
colonisée et de son encadrement, ou ceux de la propagande coloniale.
Dans
ce savoir utilitaire, on peut classer les enquêtes délicates
qui lui ont été confiées sur des questions comme le refus
de la conscription et le mouvement insurrectionnel dans les Aurès,
sur l’exode de Tlemcen, sur les premières vagues d’immigration
avant la Première Guerre mondiale. Les résultats de ces enquêtes
répondent si bien aux vœux de leurs ordonnateurs, qu’on
comprend pourquoi c’est lui qui a été choisi.
Ainsi
sur la conscription, il semble avoir exagéré l’ampleur
du mouvement de refus, le spectre des droits politiques à reconnaître
à « l’indigène » contre l’impôt
du sang ou le spectre de l’insurrection, épouvantant les Européens
d’Algérie. Il y rend responsable de ce mouvement les confréries,
par une sorte d’automatisme aveugle, ce qui fait dire à Gilbert
Meynier que « Depont est un analyste conservateur :
dès qu’il ne retrouve pas son marabout, il est perdu ».
Dans
l’enquête sur Tlemcen, il incrimine les instituteurs indigènes
et leur presse. Dans celle sur l’immigration, il aboutit à la
nécessité d’une extrême rigueur, non sans avoir
amplifié le nombre d’Algériens en France.
Bref, il est le porte-parole fidèle et zélé impliqué
dans le travail de lobbying colonial en France, une créature de l’administration
algérienne, qu’il représente entre-autres à
la Commission interministérielle des Affaires musulmanes, où
il exerce « une pression conservatrice ».
À partir de 1925, Depont entame la publication
d’une collection intitulée « Les Berbères en
France ». Il accompagne alors la structuration
des services que la Ville de Paris, sous l’impulsion de son ami Pierre
Godin, consacre aux Nord-Africains. Il aurait alors été
délégué dans un « comité d’assistance
aux indigènes algériens » et aurait été
l’auteur d’un rapport sur le fonctionnement des foyers de Paris
en 1926. Lorsqu’on voit apparaître sa silhouette autour de ce
réseau, on comprend mieux la justification du surnom de « commune
mixte de Paris » dont est affublé le SAINA de la rue Lecomte,
Depont ayant, en effet, occupé le poste d’Inspecteur général
des communes mixtes. Il est très
probable qu’il a contribué auprès de Pierre Godin, ancien
sous-préfet comme lui, ancien fonctionnaire du Gouvernement général
d’Algérie comme lui et à la même époque,
à mener le recrutement des personnels nécessaires au SAINA,
comme à l’hôpital franco-musulman, en privilégiant
ceux issus de l’administration coloniale.
En 1935, Octave Depont publie un livre
pour saluer et justifier l’ouverture d’un hôpital spécialement
destiné aux « Berbères immigrés »,
à qui la ville souhaite offrir un autre « signe d’amitié »
en plus de la mosquée. Cependant, toujours fidèle aux positions
du Gouvernement général qui avait combattu le projet de la mosquée,
comme un acte de rupture de la neutralité religieuse, Depont
regarde cette réalisation comme une trop grande générosité
pour une religion qui « dans son principe, n’a ni sacrement,
ni sacerdoce, ni monument spécial, le croyant étant lui-même
son propre prêtre » L’unique matériel d’officiant,
poursuit le spécialiste de l’islam, est dans « sa
prière et ses armes, étapes de soutiens de son âme sur
le chemin du paradis de Mahomet ».
Le
bellicisme de l’Islam et son caractère dépouillé
côtoient le caractère primitif des Berbères. Depont, que
Charles-Robert Ageron présente comme un berbérophile qui aurait
travaillé à l’encouragement de l’immigration kabyle,
dans une perspective assimilationniste, montre dans cet ouvrage que sa berbérophilie
s’arrête aux frontières de l’Algérie, où
elle a une fonction de division et d’opposition aux Arabes. À
Paris, où il ne souhaite absolument pas les voir se multiplier, elle
est rudement mise à l’épreuve. Le monde et l’être
berbères sont décrits comme des repoussoirs qui suscitent rejet
et répression « Il y a, en effet, dans la psychologie des
Berbères à la fois impulsifs et violents, arrogants et obséquieux,
pillards redoutables, des contrastes et des contradictions qui ne se révèlent
partiellement qu’à ceux que de patientes observations et de profondes
connaissances des dialectes, mettent à même de pénétrer
l’âme des Nord-Africains. »
Depont retourne les thèses berbérophiles
contre la possibilité d’une assimilation en métropole,
où la connaissance de « ces hommes à peine dégrossis »
est insuffisante. Il accuse l’inconscience métropolitaine
de « gâcher les éléments les plus assimilables
d’une race qui nous a fourni depuis 1830, de vaillants défenseurs ».
Devant
le fait accompli de leur présence, il appelle à un traitement
qui les distingue. Un hôpital spécial se justifie donc pour lui
par « les maladies à évolution assez particulière »
des Nord-Africains [...] leurs mœurs et coutumes émanées
d’une civilisation, qui dans la plupart des cas, tourne le dos à
la nôtre [...] leur usage de langues indigènes ».
Les
images de l’errance, du désœuvrement, de l’habileté
à changer de papiers d’identité, de la violence « la
revolveromanie », de l’alcoolisme, l’entassement dans
des taudis infâmes, le sens de l’économie sordide d’où
provient la sous-alimentation, l’exploitation par des coreligionnaires,
la délinquance, les maladies contagieuses telle la tuberculose, mais
surtout la syphilis, la fascination par l’argent facile et bien d’autres
spécificités (communes à tous les groupes qu’on
veut « raciser ») plaident
pour sortir d’une situation où les immigrés se retrouvent
« désencadrés, dans une régime de liberté
qui n’est pas fait pour eux » et contre l’inconscience
de ceux qui ont « perdu le contact avec toute une plèbe
encore à demi-sauvage, et qui abandonnée, passait d’elle-même,
sans transition appropriée à son état, de la tutelle
administrative algérienne ou de la protection tunisienne et marocaine,
à une incroyable autant que dangereuse licence ».
Depont ne fait pas seulement écho à toutes
les représentations négatives qu’on retrouve dans des
documents d’archives policières, il fournit des explications
pseudo-savantes. L’habileté à changer de nom s’explique
par le fait que « les Berbères n’ont pas d’état-civil
précis, ils n’ont jamais constitué une race homogène ».
C’est « un complexe pour Charles-André Julien, un
pot-pourri pour Gautier ». Le respect de la seule autorité
est lié au fait que « les Berbères n’ont jamais
su se passer de maîtres, selon Gsell ».
Il
invite le métropolitain à se départir de son romantisme.
La Berbérie est un Orient sans l’enchantement, que le véritable
Orient, volcan assoupi, menace d’embraser par le biais du panislamisme.
Énumérant les différences irréductibles entre
« eux » et « nous », Depont rappelle,
pour signifier à quel point l’assimilation est une œuvre
difficile, voire impossible, un propos de Bugeaud « C’est
une œuvre de siècles et de géants », qui remet
l’heure de l’émancipation à des temps très
lointains.
Si de ce jugement, certains peuvent conclure que le
projet colonial ne vise rien d’autre que de durer et de faire durer
le statu quo, alors la fermeté est de mise, car « Pour
bien comprendre le danger de pareilles manifestations, il faut se souvenir,
que, encore enfant, le peuple berbère s’anime et s’échauffe
rapidement au bruit de la moindre agitation révolutionnaire. Les pires
doctrines sont prises par lui au pied de la lettre, et il obéit ici,
perinde ac cadaver, comme il obéirait en Afrique au cheikh de
la confrérie mystique à laquelle généralement
il est affilié ».
Mais on n’aura rien dit de la pensée de
Depont, si on ne rappelle pas son inquiétude devant le thème
des mariages mixtes et le problème juridique que pose « la
naissance d’enfants adultérins très nombreux, enregistrés
souvent comme légiArial », c’est-à-dire comme
de futurs citoyens français qui risquent d’hériter du
statut de leurs mères. Comme nombre de juristes conservateurs, qui planchent, jusque dans les dernières
années de la colonisation, sur les possibilités d’appliquer
le droit musulman ou berbère en métropole, Depont tente de décourager
les candidates naïves par le rappel d’expériences malheureuses.
Dans sa description du sort de celle, qui tôt ou tard, redescend de
la montagne avec « son armoire naguère propre comme un sou
et qui redescend elle aussi, les pieds tachés de glèbe et le
tain obscurci par l’atmosphère de la demeure kabyle »,
tain de l’armoire et teint de la femme européenne sont ternis,
profanés, voués à la déchéance, souillés
par ce qu’Elias appelle « le risque d’une infection
anomique ».
Devant
l’engouement pour les Européennes, il s’apitoie sur le
sort des femmes musulmanes délaissées. Partagé, il appelle
à « aller au secours de cette Pénélope à
rebours [...] si nous voulons l’empêcher de défaire
trop souvent, non son ouvrage, mais le nôtre, celui de la civilisation »,
mais rappelle que cette solidarité avec les « sœurs
musulmanes » se doit d’être mesurée, car elle
peut s’avérer dangereuse « le visage voilé,
mais poings tendus, Fatma défile pour porter à son incandescence
un mouvement peut-être dirigé contre le Juif. Et dans l’atmosphère
surchauffée, elle crie, elle aussi : des Soviets partout ».
Un tel livre ne s’adresse certainement pas à
des immigrés, auxquels il est censé annoncer l’ouverture
d’un hôpital « de grande classe ». Membre
d’une commission d’études de l’hôpital, Depont
écrit aussi deux ouvrages d’arabe et de kabyle pour les infirmières.
Il est clairement dans une position de formateur d’une part, de polémiste
et de propagandiste d’autre part. Dans cette dernière en particulier,
il a rendu de nombreux services et c’est tout naturellement qu’on
le retrouve membre de la commission nationale métropolitaine pour le
centenaire de l’Algérie, où il côtoie Pierre Godin,
Augustin Bernard et Louis Bertrand entre autres.
Il faut voir son action dans l’opposition grandissante
entre un courant représenté par Pierre Godin, que Depont qualifie
de « véritable Africain » et qui
parle au nom de la Ville de Paris ou par des « authentiques coloniaux »
tel Albert Sarrault, et celui représenté d’abord par
certains membres de la Commission interministérielle des Affaires musulmanes,
puis par le Haut comité de la Méditerranée créé
au même moment que l’hôpital. La première est alors
dirigée par le géographe Augustin Bernard, qui favorise la création
du Haut comité méditerranéen par ambition, pensant en
prendre les rênes. Le second sera coordonné par
l’historien Charles-André Julien. L’islamologue Louis Massignon
siège dans les deux structures, où l’œuvre « godinienne »
n’a pas bonne presse. Par son côté indigénophobe,
elle indispose, elle met en danger l’empire, dans un contexte international
menaçant. Il ne s’agit, certes pas de la remettre en cause totalement,
comme le montre le débat autour des structures qui cherchent à
encadrer d’autres catégories que celle des ouvriers : Cercle
intellectuel méditerranéen (créé par Pierre Godin),
réseau des Dar el Askri (maison du soldat) créé par le
compagnon de Lyautey, le maréchal Franchet d’Esperay, projet
d’une maison de l’Afrique du Nord à la Cité universitaire
défendu par Augustin Bernard, le recteur Charletty et Louis Massignon.
Il s’agit de lui donner un autre contenu, moins ouvertement hostile
aux « indigènes ».
Autour
de ces organismes s’affrontent, durant les deux décennies précédant
la deuxième guerre, des personnalités issues des colonies, et
transférant avec elles des conflits et des alliances tissées
outre-mer, qui rappellent la rivalité entre les deux Gouverneurs généraux
Jonnart et Lutaud. Les échanges peuvent être particulièrement
violents, comme en témoigne le vœu émis par Lutaud, que
les locaux du journal Le Temps, où écrit Augustin Bernard,
« soient transformés en mosquée, mais que des bordels
seront mieux accueillis des Algériens de Paris ».
Mais les lignes de démarcation ne sont pas toujours nettes. Depont,
agent de l’ultra-conservateur Lutaud, chemine sans problème avec
Godin collaborateur des libéraux Jonnart et de Clémenceau. Les
institutions créées à Paris « à l’intention »
des immigrés rappellent étrangement les « réalisations
les plus tangibles que l’on porte à l’actif de Jonnart » en
Algérie, non seulement dans leur aspect esthétique et architectural,
par l’adoption du style néo-mauresque pour la mosquée
ou l’hôpital, mais aussi dans son traitement spécifique
de « l’indigène » dont l’esprit va
s’exporter en métropole : infirmeries indigènes,
un « enseignement au rabais » pour « ne pas
augmenter le nombre de déracinés par l’école »
et qui se fasse dans « un gourbi plus élégant »etc. Ce qui change, c’est
la lecture qu’on peut faire de telles actions « au grand
jour », en métropole : les libéralités,
les progrès apparaissent au mieux dans ce qu’elles ont de dérisoire.
Dans
ces affrontements autour des structures d’encadrement de « l’indigène »,
tous les acteurs se réclament d’une connaissance du monde colonial,
ou plus largement du monde musulman. Certains sont des savants reconnus, d’autres
viennent de carrières d’administrateurs ou de militaires. Tous,
pour sauver l’empire, auquel ils sont intéressés par des
motivations diverses, font ce qu’on appelle pudiquement de « l’information
musulmane », où l’immigration a une place privilégiée,
et tous sont associés à la conception des politiques indigènes.
On doit à nombre d’entre eux : Massignon, Dermenghem, Milliot,
Augustin Bernard, Larnaude, Laroque, Montagne, pour ne citer que ceux là,
des publications sur les maghrébins en France.
Le thème de l’immigration continue d’être,
comme le montre la thèse de Louis Chauvot,
un point central des séances du Haut Comité méditerranéen.
Celui-ci plaide pour la séparation des fonctions de surveillance et
d’assistance, ce qui ne sera réalisé qu’après
la guerre, avec la dissolution de la Brigade nord-africaine. Le Haut Comité
méditerranéen ne verra pas la réalisation de ce vœu,
car lui-même aura la vie courte. Les discours « compréhensifs »
dont parle Gérard Noiriel, qui pouvaient parfois s’y produire,
font figure d’exceptions. L’immigration algérienne est
restée prisonnière des études coloniales, pour qui elle
était un objet et un danger politiques avant tout. Il importait d’en
entraver l’assimilation, entre autres en travaillant sur l’entretien
d’une imagerie d’éternelle « immigration en
phase “A”
et en en présentant les membres toujours comme « les plus
nouveaux », les plus différents.
Bibliothécaire
au centre culturel français d’Alger, Nedjma Abdelfettah Lalmi
prépare une thèse en histoire sur : « L’héroïsation
d’Arezki Kehal (1904-1939 », à l’université
de Paris 8, sous la direction de Danielle Tartakowsky.
alnedjma@yahoo.com
. Octave Depont est l’auteur
entre autres de : L’Algérie du centenaire, Paris,
Librairie du recueil Sirey, 1928 ; Les Berbères en France.
L’hôpital franco-musulman de Paris et du département de
la Seine, Lille, Impr. de Douriez-Bataille, 1935 ; Le vocabulaire
français-arabe à l’usage des élèves de l’École
départementale des infirmières de l’hôpital franco-musulman,
établi par la commission d’études de l’hôpital,
Paris, Impr. nat., 1932 ; Vocabulaire français-kabyle à
l’usage des élèves de l’École départementale
des infirmières de l’hôpital franco-musulman, Bordeaux,
Delmas, Chapon, Grenouilloux, 1933
. Voir au ministère des Affaires
étrangères, le dossier Papiers d’agents, Augustin Bernard.
À lire dans la même rubrique :
|