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[ L’État et ses agents : encadrer et réprimer ]
Entre répression policière et prise en charge sanitaire et sociale : le cas du centre d’assignation à résidence du Larzac (1957-1963)
par Marc Bernardot
L’internement de militants et
de leaders indigènes ou indépendantistes est une constante du
maintien de l’ordre colonial par les autorités françaises.
Plusieurs lieux comme les bagnes de Cayenne, du Vietnam ou de Nouvelle Calédonie
ont servi à interner des insoumis, des révoltés et des
militants de mouvements rebelles. Dans la colonie algérienne ce mode
de traitement par assignation à résidence a fréquemment
été utilisé entre la conquête et l’indépendance.
Les autorités françaises ont eu notamment recours à l’internement
durant la guerre d’Algérie, d’abord dans les départements
algériens puis en métropole. Les archives de la Direction générale
de la Sûreté nationale concernant la gestion des « centres
d’assignations à résidence surveillée »
(CARS), et plus particulièrement celui du Larzac offrent la possibilité
de mettre en évidence les cadres cognitifs des « techniciens
de l’internement » et leur adaptation aux circonstances. En effet les effets d’engagement
propres à la prise en charge de plusieurs milliers de travailleurs
algériens arrêtés donnent à voir les procédures
spécifiques d’encadrement et l’expression concrète
des catégories d’appréhension des « coloniaux »
dans différents aspects de leur vie sociale, culturelle et politique.
Les CARS s’inscrivent dans une histoire institutionnelle faite d’une
succession de recours aux procédures d’internement administratif
dont ils constituent une phase de rationalisation notamment par le regroupement
en un petit nombre de lieux de milliers d’individus mis sous surveillance.
Nous faisons l’hypothèse que ces modalités particulières
de contrôle, de sélection et de classement dans ces camps de
la Guerre d’Algérie sont héritières des politiques
visant les « indésirables » et les travailleurs
coloniaux mises en œuvre depuis la fin du XIXe siècle,
et annoncent d’autres types de prises en charge des populations migrantes.
Après avoir présenté les spécificités des
centres d’assignation et en particulier celui du Larzac nous analyserons
les différentes figures de l’interné produites par l’internement.
Une « colonie » algérienne
sur le Larzac
Pour lutter contre
le FLN en métropole, le ministère de l’Intérieur
met en place un réseau de centres d’assignation qui constituent
un cas original dans l’histoire de l’internement en France en
ce qu’ils sont à la fois le théâtre d’un affrontement
continué et celui d’une coopération entre l’administration
et les assignés.
Un réseau de camps en métropole
Mis en sommeil durant quelques années
en France métropolitaine depuis la fermeture de la plupart des centres
de séjour surveillé en 1946 l’internement
administratif collectif va retrouver une application de grande ampleur durant
la guerre d’indépendance en Algérie.
Avant 1957 c’est seulement une politique des « transfèrements »
(expulsion vers les départements algériens) qui fonctionne en
métropole.
En effet la politique dite des « pouvoirs spéciaux »
mise en place, dès 1956, n’est effective que dans les départements
algériens où plusieurs centres de regroupements et camps de
répression sont déjà en fonctionnement. Les services de police métropolitains
se plaignent du décalage entre leurs moyens d’action et ceux
dont disposent les autorités en Algérie.
La politique de lutte contre la rébellion
algérienne en métropole est véritablement mise en place
en 1957. Le ministère de l’Intérieur obtient d’abord,
avec la loi du 26 juillet 1957, l’extension des pouvoirs discrétionnaires
aux Algériens vivant en France. Ensuite l’ordonnance du 8 octobre
1958 autorise l’internement administratif ou l’assignation à
résidence des « personnes dangereuses pour la sécurité
publique, en raison de l’aide matérielle, directe ou indirecte,
qu’elles apportent aux rebelles des départements algériens ».
Le ministère de l’Intérieur peut désormais recourir
à l’internement sans le concours d’un juge.
Environ 15 000 Algériens
membres du FLN sont internés dans des centres d’assignations
à résidence surveillée. Installés à partir
de fin 1957 et dans les premiers mois de 1958 dans des sites militaires du
Larzac (Aveyron), Vadenay (Marne), Thol (Ain) et Saint-Maurice l’Ardoise
(Gard), ces centres forment un dispositif qui est complété par
des prisons centrales, un centre d’identification (Vincennes) et des
centres de « triage » (dont celui de Toul) vers lesquels
sont dirigés les Algériens arrêtés avant leur répartition.
Le système répressif procédera en outre à près
de 44 000 arrestations et 10 000 incarcérations. Enfin certains sites font exceptionnellement
office de lieux de regroupement momentanés, comme des stades à
la suite de rafles d’envergure en 1961 notamment. Certains centres tels
ceux de Saint-Maurice, du Larzac ou Rivesaltes, qui ont déjà
servi de camps de prisonniers de guerre ou de réfugiés, seront
réutilisés ensuite comme CARS de 1961 à 1963 pour interner
des « activistes » OAS puis comme centres d’accueil
de familles harkis quelquefois durant plusieurs années après
la fin de la guerre.
Le centre le plus important est celui
du Larzac. Site d’instruction militaire créé en 1902,
il fait figure de centre principal à la fois par sa taille (plus de
3 000 hectares, jusqu’à 4 000 assignés et plusieurs
centaines de membres du personnel) et par sa place dans l’organisation
de l’internement au plan national. Les autres ont un caractère
spécialisé et reçoivent des populations spécifiques.
Par exemple, celui de Thol est réservé aux plus jeunes internés,
qualifiés d’« étudiants », et celui
de Vadenay regroupe les « durs » expulsés des
autres centres.
La co-gestion du « complexe »
Les modalités de fonctionnement
des CARS présentent de nombreux points communs avec les centres de
l’Épuration si l’on excepte la guerre politique et psychologique
qui y est menée qui leur confère une spécificité.
En revanche les problématiques logistiques auxquels sont confrontées
les autorités sont les mêmes que pour d’autres camps que
nous avons étudiés. Les moyens financiers et de fonctionnement
sont insuffisants et, comme les gestionnaires de camp d’après-guerre,
le directeur du Larzac ne cesse de se plaindre des difficultés d’approvisionnement,
du manque de personnel compétent et de la lourdeur administrative.
Les fortes rivalités entre les services de la police, des CRS et de
l’armée, co-présents dans et autour du centre, compliquent
encore la gestion. Les attentats menés en France par le FLN contre
des policiers créent une forte tension dans les services. Les
problèmes rencontrés pour faire vivre des milliers de militants
politiques dans des espaces réduits et non adaptés sont considérables
et seront assez longs à résoudre. Il faut veiller à l’hébergement,
à l’alimentation et à la santé des assignés.
La surveillance des abords du camp est une priorité des autorités
et cela nécessite la mobilisation de plusieurs compagnies de CRS.
La mission centrale confiée
au directeur du centre est d’éviter « que certains
éléments ne reconstituent à l’intérieur
du centre une organisation anti-nationale et imposent à la masse une
discipline en marge de l’autorité officielle ».
Car, à l’instar des camps de miliciens espagnols des années
1939-1940, ces espaces d’assignation visent
des militants politiques en lutte ouverte contre l’administration « internementale ».
Les assignés
refusent de se plier à la discipline militaire et multiplient les actions
de contestation, les refus de soin, les grèves de la faim, les revendications
politiques et les plaintes contre les gardes, etc. Ils bénéficient
de nombreux soutiens extérieurs, de l’organisation FLN mais aussi
d’avocats défenseurs des droits de l’Homme. L’opinion
publique n’est pas indifférente et plusieurs journaux dont l’Humanité dénoncent régulièrement
les conditions de détention dans ces camps. Le directeur du centre
du Larzac considère en 1959 qu’en « voulant éliminer
des individus suspects on a institué un séminaire FLN, une colonie
de l’Algérie libre ».
Cependant, faute de moyens en personnel
suffisant, une forme originale de co-gestion entre les autorités de
la police et celles recréées à l’intérieur
par les militants algériens se développe à l’intérieur
du centre. L’administration délègue une part considérable
de la gestion quotidienne du camp à l’organisation FLN des centres.
C’est le cas pour la « cantine » et pour le courrier,
comme traditionnellement dans les camps de militants politiques, mais
plus surprenant encore, cette « orga » se voit confier
une part de la discipline interne. Elle est assurée par un corps de
près de 200 « vigilants » issus des rangs des
internés chapeauté par un « tribunal suprême ».
Le camp devient ainsi un espace original dans lequel se développent
luttes, contestations et négociations collectives entre les internés
et les autorités du camp. C’est ce que déplore le directeur
du centre : « La liaison, le contact individuel entre l’administration
et l’assigné a tendance à disparaître au profit
de l’entreprise habituelle d’un porte-parole. Celui-ci apporte
les revendications de ses camarades, exprime leurs besoins et emporte les
instructions de la direction si bien que l’assigné se figure
être exclusivement subordonné à son délégué.
Il en résulte l’impression, sinon l’existence, d’une
auto administration, d’une autodiscipline à l’intérieur
du camp. Et comme bien-sûr le délégué est un leader
FLN, l’assigné croît vivre déjà en autonomie,
en République algérienne. »
Un laboratoire de la guerre psychologique
Cette co-gestion de type colonial va
de pair avec une violente répression policière. Face à
la mobilisation permanente et structurée des assignés, les autorités
mènent une guerre psychologique et matérielle intense. À
la censure et aux fouilles systématiques s’ajoutent les intimidations
et les interventions de nuit. L’antenne des renseignements généraux
conduit des interrogatoires poussés et cherche à « retourner »
les internés. Les autorités cloisonnent le camp entre différentes
factions et multiplient les transferts d’assignés vers d’autres
centres ou vers l’Algérie, visant à briser la cohésion
interne, à identifier et à isoler les leaders potentiels. Ces
centres servent ainsi à mettre « hors d’état
de nuire » des « rebelles » traités
comme des criminels de droit commun. « Le milieu présent
est un excellent champ d’action pour l’antenne RG et chaque écrémage
diminue théoriquement son intérêt et l’activité
de sa fermentation. Il faut laisser se développer la lassitude d’une
partie des assignés tyrannisés par le comité exécutif
[du FLN]. »
Ce harcèlement des internés à la fois par les cadres
du FLN assignés avec eux et par les autorités du centre favorise
l’identification des internés en fonction de leur degré
d’engagement politique et permet de les « retourner » en
proposant la liberté aux plus coopératifs des assignés,
« dont l’attitude propice et l’antagonisme que leur
manifeste l’organisation clandestine FLN contraint à isoler dans
un secteur protégé du camp » .
La direction du
camp considère que son meilleur moyen de lutte contre « les
éléments militants actifs et fanatiques » passe par
d’incessantes « sélections », des « brassages
et isolements par secteurs séparés » ce qui se traduit
par des déménagements de centaines d’assignés d’un
bout à l’autre du camp. Le 24 février 1960, par exemple,
le directeur a « retiré de divers baraquements 244 assignés
désignés comme irréductibles par le service des RG »
et les a « isolés ». Quelques jours plus tard,
les 6 et 7 mars, le départ pour l’Algérie de 375
assignés a « ému la communauté musulmane ».
Enfin entre le 11 et le 14 mars, pour isoler dans un secteur du camp les 576
assignés qualifiés de « durs » par les
RG, puis regrouper dans un minimum de bâtiments les 2 000 assignés
restant, il faut en déplacer plus de 1 000. Le directeur conclut
que « ces mouvements et déménagements effectués
en pleine période de carême désorganisent l’appareil
interne et touchent tant physiquement que moralement les assignés,
ne pouvant que les indisposer à notre égard ». Ce
commissaire divisionnaire sera si efficace dans cette lutte qu’il sera
ensuite envoyé à Alger dans le cadre de la lutte contre l’OAS.
Le camp est en quelque sorte envisagé par les autorités comme
un laboratoire dans lequel se constitue, « fermente »
et se dissout l’organisation rebelle sous l’action de l’administration.
Qui est l’interné : un
militant, un ouvrier ou un malade ?
L’« assigné »
est le principal protagoniste du camp. Comme l’exprime sèchement
le Directeur général de la Sûreté nationale, l’objectif
de sécurité publique est atteint à partir du moment où
les personnes considérées comme dangereuses sont assignées
dans un centre. Mais l’internement prononcé
par les services du ministère de l’Intérieur implique
que le préfet qui l’applique prenne en charge la subsistance
et l’hébergement de l’interné. Car au-delà
de leur engagement politique, les internés sont des migrants du travail
installés en France métropolitaine que les conditions de détention
affaiblissement physiquement et mentalement. Derrière le personnage
du rebelle ou du militant, apparaissent rapidement deux figures, celle de
l’ouvrier indigent et celle du malade épidémique.
Un militant détenu
Au sein du centre d’assignation
à résidence, la vie politique est très intense. La hiérarchie
FLN se reconstitue rapidement à l’intérieur puis se divise
en plusieurs organisations concurrentes qui s’affrontent ou s’allient
au gré des événements. Les occasions de conflit de ces
« clans » avec les autorités, elles-mêmes
multiples (Police nationale, CRS, Renseignements généraux, services
annexes) sont très fréquentes et en rapport avec l’évolution
du conflit algérien.
Les premières revendications
sont clairement politiques. À la suite du transfert à Vadenay
de leaders FLN, les internés déposent, le 4 décembre
1959, un « cahier de revendications » portant sur une
dizaine de points. Ils réclament la reconnaissance du statut de détenu
politique, l’autonomie intérieure c’est-à-dire le
retrait des gardiens de l’intérieur du camp, la suppression de
la censure et de la coupure du camp. La direction refuse et les internés
entament en réaction une grève du dépistage radio. Ce
mouvement est durement réprimé mais la direction concède
quelques améliorations. En mars 1960, un nouveau morcellement
du camp et un nouveau transfert d’internés vers d’autres
camps touchent la majorité des intellectuels et certains membres des
comités. Les internés décident de boycotter la langue
française, le service psychologique qu’ils dénomment « service
de tous nos maux » et le service social. Un nouveau transfert de
110 assignés vers le centre de Saint-Leu en Algérie puis les
incessants tris et permutations entre différentes parties du camp finissent
de désorganiser les structures internes des assignés.
Mais, à la différence
de ceux installés en Algérie, les camps métropolitains
fonctionnent sous le contrôle potentiel de l’opinion publique.
Cette dimension est décisive dans le cas du camp du Larzac. Plusieurs
exemples illustrent parfaitement le fait que cette lutte se déroule
de plus en plus sous le regard de l’extérieur : articles
de presse nationale et locale, visites régulières d’avocats
et de membres de la famille, missions d’inspections administratives
(commissions de vérification Patin et Gerthoffer) ou indépendantes
(CIMADE et CICR). C’est ainsi qu’à l’occasion de
la visite en mai 1961 de deux délégués du CICR qui obtiennent
non sans mal de pouvoir rencontrer sans témoins les chefs de chambrées,
ces derniers transmettent une liste récapitulative des revendications. Pour faire pression
sur les autorités, les internés usent parfois d’un répertoire
d’action à la mesure de leur dénuement. Ils chantent l’hymne
algérien « Kassamen », refusent, malgré
le froid, de porter des capotes de militaires français ou encore de
prendre leur repas du soir. Ils se présentent à l’appel
sans énoncer leur nom et prénom à l’énoncé
de leur matricule. Ces
éléments de résistance passive rapprochent d’ailleurs
la logique du camp de celle du logement spécialisé, avec les
questions liées à l’utilisation des espaces sanitaires ou de l’eau courante.
Les revendications évoluent
progressivement et posent de nouveaux défis à l’autorité
du camp. À côté des exigences politiques, de nombreuses
demandes apparaissent qui tiennent aux aspects divers de la vie quotidienne,
alimentation, hygiène, activités sportives et culturelles, etc.
L’amélioration des conditions de vie devient un leitmotiv des
revendications. Par de nombreux points ces « cahiers de doléance »
régulièrement adressés aux autorités préfigurent
ceux de résidents de foyers de travailleurs en lutte contre leurs gestionnaires
dans les années 1968-1980. Ces
mobilisations des internés constituent un cas inédit d’action
collective dans un milieu fermé.
Un ouvrier sans travail
Mais l’interné n’est
pas seulement un militant actif. C’est aussi un travailleur contraint
à l’oisiveté et un consommateur. Les archives donnent
quelques indications concernant la structure démographique de la population
du camp. Une liste portant sur 800 d’entre eux en 1962 montre qu’il
s’agit plutôt d’une population « jeune »,
presque exclusivement composée de personnes de moins de 40 ans (87 %).
La moitié des internés (50,3 %) est âgée de
30 à 40 ans et plus d’un tiers (37,1 %) a moins de 30 ans
(le plus jeune a 19 ans et le plus âgé 60 ans). Le statut matrimonial
de 5 % des internés dont les compagnes ou les épouses sont
installées en métropole est mentionné. Une liste de profession
de 73 assignés passés au centre en mars 1962 permet de constater
la présence d’ouvriers. Les trois-quarts sont des ouvriers spécialisés,
des manutentionnaires ou encore des mineurs.
Or l’internement administratif
est un mode de contrôle du domicile qui a longtemps été
lié avec, d’une part l’idée d’une nécessaire
réparation par le travail d’un préjudice causé
à la collectivité par les « indésirables »
ou les « bouches inutiles » et, d’autre part,
par la crainte toujours réaffirmée par les autorités
des camps, des effets de l’oisiveté sur le moral et le comportement
des internés. Cependant au centre du Larzac comme le précise
l’article 35 du règlement intérieur, « les
internés ne sont pas astreints au travail ». Le travail obligatoire disparaît
et c’est un changement radical par rapport à la tradition de
l’internement administratif. Cet abandon du travail forcé tient
en partie au changement de l’opinion publique sur cette question depuis
la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mais fidèles à cette tradition,
outre la lutte contre la reconstitution d’une « organisation
anti-nationale », les autorités ne veulent pas laisser les
assignés dans « une oisiveté et une inactivité
totale ». Certes « ils
doivent observer les règles élémentaires d’hygiène
et de décence, nettoyer les locaux qu’ils occupent ».
Mais un service de l’action éducative et sociale est installé
pour « occuper » les internés. En 1960 le ministère lui affecte
des instituteurs pour organiser des cours et contrôler ceux assurés
par les assignés eux-mêmes et le dote d’une bibliothèque.
Il est possible de diffuser à la radio du camp des « émissions
judicieusement choisies » (nouvelles locales d’Algérie,
nouvelles sportives). La pratique du football comme celle de l’islam
sont encouragées. L’organisation de sections de formation professionnelle
par le ministère du Travail est un temps envisagé mais abandonné
en raison des similitudes avec le travail forcé. Parallèlement
aux activités officielles, les internés développent plusieurs
types d’actions culturelles telles que des conférences, des enseignements
et des lectures.
L’assigné reste aussi
un consommateur à l’intérieur du camp comme en témoigne
de fréquents courriers de la direction avec les fournisseurs concernant
des travaux de pressing ou à l’occasion de la réception
des catalogues de la Redoute de Roubaix et des Galeries Lafayette et des commandes
et litiges qui s’en suivent. La
création, en septembre 1959, d’une « caisse de solidarité
ouverte à la banque des assignés du Larzac » pose
des problèmes de gestion insurmontables à la direction du camp.
La caisse est supprimée après deux mois de fonctionnement. Les
cas de rackets se multipliant, les versements de mandats entre internés
sont supprimés en mai 1961. Mais la direction ne peut empêcher
les internés de recevoir des mandats de l’extérieur. Le
vaguemestre du centre se plaint dans une note du 26 juin 1961 de « l’avalanche
constatée » de mandats poste émanant des comités
de soutien FLN et des familles. Cela suscite l’inquiétude du
gardien chef devant l’ampleur des sommes déposées dans
le coffre-fort.
L’assigné devient même
un usager bancaire soucieux de transparence et les « talons de
mandat sont conservés pour contrer les accusations que l’administration
saisit les courriers ».
Ces exemples illustrent
bien les difficultés de l’administration du camp devant les contradictions
d’une gestion balançant entre la lutte policière contre
un militant politique et la prise en charge paternaliste d’un travailleur
forcé à l’oisiveté voire d’un malade.
Un
indigent malade
Les assignés algériens
constituent en effet une population fragilisée par l’internement.
La perte de leur emploi, les conditions de vie précaires et l’incertitude
quant à l’avenir pèsent lourdement sur les ressources
disponibles et sur l’état de santé. Si certains internés
sont soutenus financièrement par leur famille ou par le FLN par le
moyen de mandats, ce qui sert indirectement les services de renseignement,
leur permettant d’identifier les membres importants de l’organisation,
d’autres en revanche ne sont pas ou peu aidés. C’est pourquoi
la prise en charge de ces « indigents » devient rapidement
un enjeu de taille entre les autorités et la hiérarchie interne
FLN en concurrence pour la gestion effective du camp.
Dès le début de l’année
1959 le directeur du camp constate les difficultés pratiques et budgétaires
que génère l’hospitalisation des internés. Instruit
des expériences passées il pense que l’idéal serait
que le service de santé du centre soit apte à soigner sur place
tous les malades comme au temps où le camp du Larzac « hébergeait des prisonniers allemands
parmi lesquels se trouvaient de nombreux médecins détachés
à l’hôpital ».
Il ne sera pas entendu même si le service de santé ne cessera
de se développer pour faire face à l’explosion du nombre
de consultations dans le centre allant jusqu’à 40 000 par
an.
L’état de santé
des internés se dégrade dans ce camp situé sur un plateau
froid et venteux. L’épidémie de grippe de l’hiver
1959-1960, qui cause plusieurs décès, bouleverse profondément
le fonctionnement du centre, obligeant à grouper les malades en bout
de chambrée. Les autorités préfectorales, alertées
par des diagnostics répétés de maladies graves, considèrent
dès le début que « la présence des Nord-africains
dans les centres pose des problèmes relatifs à l’état
sanitaire ; deux sont particulièrement importants : la prévention
des maladies épidémiques et le dépistage de la tuberculose ».
En ce qui concerne cette dernière, la campagne de dépistage
radio décidée, en septembre 1959, est le prétexte du
premier conflit ouvert entre internés et autorités. Au refus
collectif de passer la radio, le directeur du centre répond par la
contrainte en le faisant investir par les CRS.
Les vaccinations de masse contre la
typhoïde, la diphtérie et le tétanos, le typhus exanthématique
et la variole sont demandées par le préfet. Elles poussent le
directeur, à la suite des premiers incidents, à déployer
un dispositif de sécurité dans les secteurs internés
où des dizaines de gardiens accompagnent le personnel soignant. Cela
limite les refus : « En général ces mesures
sanitaires sont bien accueillies et sont suivies. Mais dans chaque groupe
le médecin se heurte à 5 ou 6 réfractaires, en général
des primitifs, des arriérés qui éprouvent des craintes
quant au principe de la vaccination. Il ne faut trouver dans cette attitude
aucun élément de rébellion. » En 1960 les libérations pour
cause sanitaire concernent des dizaines d’internés souffrant
de tuberculose, de pleurésie, d’ulcère, de diabète,
de cirrhose ne pouvant pas être soignés sur place. Mais
à partir de 1961 il semble que la multiplication de cas de maladies
mentales fasse passer au second plan les autres pathologies en raison de l’allongement
de la durée d’internement. Les suicides et les mutilations d’internés
ne sont pas rares et les demandes de placements en établissements psychiatriques
se multiplient pour des internés souffrant de psychoses, de chorées
et d’autres troubles psychiatriques. Cela entraîne la multiplication
des transferts dans des services spécialisés, notamment à
Montpellier.
L’étude
des centres d’assignation en métropole durant la guerre d’Algérie
permet de tirer deux séries d’enseignements.
La première porte sur le recours
au camp. La guerre d’Algérie représente la phase ultime
de rationalisation des techniques de l’internement depuis leurs premières
mises en œuvre au début du XXe siècle. Un petit
nombre de sites concentre sous l’autorité directe du directeur
de la Sûreté des milliers d’internés et permet l’intervention
des plusieurs services spécialisés. Cette formation sociale
s’adapte aux circonstances et aux objectifs changeant des autorités.
Néanmoins les difficultés de gestion sont considérables,
et devant l’afflux des assignés, le centre du Larzac devient
progressivement une petite « ville nouvelle » dotée
de plusieurs quartiers et d’une infrastructure très diversifiée.
Les camps assurent aux yeux des autorités une double fonction de stricte
mise à l’écart de personnes dangereuses mais aussi de
traitement social et politique de migrants coloniaux. En
cela ils sont finalement la transposition dans un huis clos des modes de prise
en charge traditionnels des sujets Algériens en métropole.
C’est pourquoi nous pouvons faire
une deuxième série de constats sur les schémas cognitifs
des pouvoirs publics. Les autorités policières appliquent les
cadres de perception et de classification des travailleurs algériens
dans l’espace public aux assignés dans le camp. Identifiés
comme des menaces potentielles ces migrants ont toujours fait l’objet
depuis la Première Guerre mondiale d’une
surveillance et d’une gestion par les mêmes institutions (surveillance
et protection des indigènes, Affaires musulmanes, etc.). L’occupation
des travailleurs sans activité, la prise en charge des indigènes
démunis et la lutte contre les affections épidémiques
(tuberculose, syphilis, maladies mentales) restent des problématiques
et des enjeux constants pour les pouvoirs publics dans la prise en charge
des Algériens en métropole. Les politiques spécifiques
à destination des migrants algériens à partir de la fin
des années 1950 hériteront pour partie de ce « savoir-faire »
accumulé depuis les années 1920 dans la prise en charge des
« coloniaux ».
Les revendications sociales et politiques
des internés préfigurent les luttes industrielles et urbaines
de migrants des années 1960-1970. Et, outre les catégories sanitaires,
sociales et politiques sur lesquelles nous avons plus particulièrement
porté notre attention, le fonctionnement du centre génère
d’ailleurs d’autres critères,
ceux-là ethniques, culturels ou cultuels qui semblent annoncer d’autres
cadres d’appréhension plus proches des questionnements en termes
d’intégration par exemple.
Marc Bernardot,
maître de conférences en sociologie à Lille 1 (Clersé-CNRS,
UMR 8019). Spécialiste des questions de logement et d’immigration,
il travaille actuellement sur l’internement et plus généralement
sur la mise à l’écart des étrangers au XXe
siècle.
cyberns@wanadoo.fr
. Cf. Denis Peschanski, La France des
camps, l’internement, 1938-1946,
Paris, Gallimard, 2002, et Marc Bernardot, « Au cœur de Saint-Mître :
sociologie d’un centre de séjour surveillé, 1944-1945 »,
article à paraître in
Déviance et société,
n° 4, 2004.
. Cf. Michel Cornaton, Les Regroupements
de la décolonisation en Algérie, préface G. Million, Paris,
Éd. Ouvrières, 1967, et Sylvie Thénault, Une drôle
de justice, les magistrats dans la guerre d’Algérie, Paris, La Découverte, 2001.
. Cf. René Gallissot, « La
guerre et l’immigration algérienne en France », in
Jean-Pierre Rioux
(dir.), La Guerre d’Algérie et les Français,
Paris, Fayard, 1990, p. 337-347 et Benjamin Stora, « La politique
des camps d’internements », in L’Algérie
des Français,
Charles-Robert Ageron (dir.), Paris, Seuil, 1993, p. 295-299.
. Cf. Grégory Tuban, Les Séquestrés
de Collioure, un camp disciplinaire au Château royal en 1939,
Perpignan, Mare Nostrum, 2003.
. Directeur du CAR au préfet
de l’Aveyron, 31 mai 1961. CAC MI, 770 0381 art. 12*.
.
Répertoire « Discipline assignés », compte
rendu spécial, 25 septembre 1961. CAC MI, 770 0381 art. 12*.
. Directeur du CAR au préfet
de Haute-Garonne, 6 février 1962. CAC MI, 1977 0381 art. 12 *.
. Directeur du CAR aux Galeries Lafayette,
« Refus des envois contre remboursements », 28 janvier
1961. CAC MI, 770 0381 art. 12*.
. Directeur du CAR au préfet
de l’Aveyron, 27 avril 1959. CAC MI 1977 381, art. 12*.
. Directeur du CAR au préfet
de l’Aveyron, 14 septembre 1959. CAC MI 1977 381, art. 12*.
. « Assignés malades
atteint de troubles mentaux pour lesquels il est recommandé un placement
dans un hôpital spécialisé », liste du médecin-chef
du CAR, 6 mars 1961. CAC MI 1977 381, art. 12*.
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