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[ L’État et ses agents : encadrer et réprimer ]
Gratitude, contrôle, accompagnement : le traitement du religieux islamique en métropole (1914-1950)
par Michel Renard
Au
cours du XIXe siècle, les manifestations du culte musulman
en France, symptomatiques d’un rapport nouveau à la question d’Orient
et à la conquête coloniale, sont restées marginales. La situation change à partir
des années qui précèdent et suivent la Première
Guerre mondiale. La venue de segments de population des colonies nord-africaines
en métropole inscrit alors les pratiques religieuses musulmanes dans
une démographie de masse relative, à travers trois types de
contingents migratoires : travailleurs libres, travailleurs coloniaux,
militaires. C’est la réaction au déploiement
des sentiments religieux de ces Nord-Africains qui engendra des conduites
administratives de contrôle dont deux exemples sont étudiés
ici : le traitement des rites mortuaires et l’édification d’un
bâti cultuel.
L’institution
militaire, la première, se préoccupa du respect des rites religieux
de l’islam dans ses rangs.
Une
politique de gratitude : inhumations et sépultures musulmanes
Une
des marques les plus évidentes d’attention volontariste à l’égard
du culte musulman fut le projet de stèle funéraire élaboré
par le ministère de la Guerre dès l’automne 1914. Jusqu’à
la guerre contre la Prusse (1870), les morts étaient enterrés
dans des fosses collectives, même si l’identification individuelle était
portée sur le monument. L’ampleur des pertes aux premiers
mois de la guerre et la volonté d’en atténuer les conséquences
dans l’opinion et sur le moral des combattants, conduisirent les autorités
à porter un soin extrême aux questions de sépulture. La
loi du 2 juillet 1915 institua la mention « Mort pour la France »
et celle du 29 décembre 1915, surtout, donna aux militaires « Morts
pour la France » pendant la guerre le droit à la sépulture
perpétuelle aux frais de l’État.
Parallèlement
à ces efforts, la direction de la Santé au ministère
de la Guerre diffusa, dès octobre 1914, des consignes sur « toutes
les formalités qui accompagnent le décès d’un musulman
[...] en précisant celles qui [...] paraissent pouvoir être
mises en pratique ».
Il est question de prévenir le coreligionnaire d’un soldat musulman
sur le point de mourir et incapable de prononcer la shahada l’index
levé, afin de se substituer à lui ; de permettre à
ceux qui le souhaiteraient de procéder au lavage rituel du corps du
défunt ; de respecter l’usage d’une cotonnade lors de la mise
en terre ;
de faire présider la cérémonie des funérailles
par un musulman pour le rite religieux, à défaut se limiter
aux honneurs militaires ; de respecter l’orientation de la fosse :
« La tombe doit être creusée avec une orientation
Sud-Ouest - Nord-Est, de façon que, le corps étant placé
du côté droit, le visage soit tourné dans la direction
de La Mecque. Cette pratique est réalisable et il y aura lieu de s’y
conformer ». Enfin, par analogie avec l’usage chrétien,
il est prescrit que les tombes des militaires musulmans soient marquées
« au moyen de deux stèles en pierre ou en bois, dont le
modèle est ci-joint, et qui seront placées : l’une au-dessus
de l’endroit où repose la tête, portant l’inscription en arabe
(conforme au modèle) qu’il sera facile de faire recopier et le nom
du défunt en français ; l’autre, sans inscription, à
l’emplacement des pieds ».
La
stèle de tête est constituée d’une planche verticale d’environ
soixante centimètres de largeur, couronnée d’une découpe
en forme d’arc outrepassé (en fer à cheval) sur laquelle est
consignée en graphie arabe la formule épitaphe anonyme :
« hadhâ qabr al-mahrûm » (ceci est
la tombe du rappelé à Dieu), que doit compléter la mention
du nom ; le tout est surmonté d’un croissant et d’une étoile.

Dessin de stèles devant servir
à l’inhumation de soldats français de confession musulmane,
ministère de la Guerre, automne 1914 (archives de Paris)

Texte arabe de l’épitaphe
inscrite sur la stèle de tête : hadhâ qabr al-mahrûm,
[ceci est la tombe du rappelé à Dieu] (archives de Paris)
Il
faut préciser que ces instructions étaient adressées
au gouverneur militaire de Paris et qu’elles devaient concerner : les
« médecins-chefs des Hôpitaux militaires et auxiliaires,
(les) commandants de Dépôts de convalescents et des Dépôts
des troupes d’Afrique ». Leur respect sur la ligne de front elle-même
a dû, bien évidemment, susciter des difficultés. Mais
les déplacements de cette ligne et, surtout, les bombardements de zones
ayant pu servir aux sépultures à un moment donné, ont
contraint à des réinhumations successives puis aux regroupements en nécropoles.
Dans ces dernières, la stèle spécifiant la confession
fut de règle.
Le
manquement à ces consignes funéraires était l’objet de
rétorsions administratives, telle cette mise en garde très explicite
du service des affaires algériennes du ministère de l’Intérieur
au préfet de police de Paris le 6 avril 1915 : « Il
m’a été signalé que l’inhumation d’un certain nombre
de nos sujets musulmans, morts au service de la France, a donné lieu
à des erreurs présentant le caractère d’une atteinte
à leur religion. C’est ainsi que des croix ont été placées
sur leurs tombes ; au cimetière de Pantin, notamment, on en a remarqué
une vingtaine. Je vous prie de vouloir veiller à ce que ces faits ne
se reproduisent plus, en vous assurant que nos sujets musulmans reçoivent
une sépulture conforme à leurs rites religieux. Vous voudrez
bien également donner les instructions nécessaires pour que
les croix surmontant leurs tombes soient remplacées par des stèles
musulmanes ».
Des
consignes, autres que relatives aux sépultures, ont été
définies, en particulier dans les hôpitaux militaires, pour respecter
la religion des combattants musulmans pendant la Première Guerre mondiale :
jeûne de ramadan, interdits alimentaires. Le journal Les
Amitiés musulmanes, en janvier 1916, évoque ces consignes :
« au tout début de la guerre, le service de Santé
reçoit du ministère de la Guerre les ordres suivants :
“Lorsqu’un hôpital contient des Algériens, Tunisiens, Marocains
ou autres musulmans, il convient, chaque fois que ce n’est pas impossible,
de les réunir dans une même salle. Il faut en outre leur faire
une cuisine à part, accommodée à l’huile, au beurre,
mais jamais à la graisse de porc qui leur est formellement interdite
par leur religion ; il convient de permettre à l’un d’eux de surveiller
la préparation des repas, afin de leur enlever toute inquiétude
à ce sujet. Il faut leur faciliter l’exercice des rites de leur religion,
en mettant à leur disposition une pièce où ils puissent
faire leurs ablutions. Enfin, il faut éviter tout acte de prosélytisme,
tels que distribution de médailles ou images de piété
et même ne laisser entrer dans la salle des musulmans aucun ministre
d’une religion quelconque” ».
Mais
le temps de guerre passant, les ambitions diplomatiques prirent le pas sur
la gratitude dont le thème servit cependant de prétexte à
l’achat de l’hôtellerie des pèlerins à La Mecque et à
l’édification de la Mosquée de Paris. Les nécessités
de la surveillance se firent plus pressantes aussi. D’autant que la présence
d’indigènes nord-africains en métropole semblait poser d’impérieuses
questions d’ordre public.
Une
politique de contrôle : la Mosquée de Paris
Les
origines de la Mosquée de Paris ont été exposées
jusqu’ici de façon trop unilatérale. Longtemps, le texte de
René Weiss, formant la matière d’une luxueuse publication commémorative
de l’inauguration de la Mosquée (juillet et août 1926), tint
lieu de source. On ne s’est pas aperçu que
le récit de ce directeur de cabinet du président du Conseil
municipal de Paris, n’était qu’un condensé d’un article du journaliste
J. Ladreit de Lacharrière, membre du Comité de l’Afrique française,
paru peu avant dans La Revue indigène de Paul Bourdarie.
On
utilisa également une brochure, anonyme mais vraisemblablement
éditée par la Mosquée de Paris elle-même après
l’inauguration du 1er mars 1922 au cours de laquelle fut posée
la première pierre et orienté le mihrab de la mosquée
(détermination géomagnétique de la qibla). L’opuscule contenait les lettres
des personnalités officielles qui soutenaient l’initiative et les discours
relatifs à cette cérémonie. On
ne s’est pas aperçu que les développements de cette brochure
provenaient mot pour mot des articles consacrés à la Mosquée
de Paris dans La Revue Indigène de 1922 et signés
« la Direction ». Ainsi, Paul Bourdarie a probablement
été le rédacteur et le réalisateur de la brochure
de 1922 sur la Mosquée et l’Institut musulman.
Rien
d’étonnant à ces deux faits. La Revue indigène,
qui portait en sous-titre, Organe des intérêts des indigènes
aux colonies et pays de protectorat, fut le noyau indigénophile
qui défendit, dès sa naissance, le projet d’édifier une
mosquée à Paris. Paul Bourdarie (1864-1950), journaliste, avait
travaillé pour le compte de différents organismes coloniaux
(Société africaine de France, Société des sultanats
du Haut-Oubangui...), et enseigna au Collège libre des Sciences sociales de 1908 à 1914. Il fut, à
partir de 1922, le fondateur et secrétaire perpétuel de l’Académie
des Sciences d’Outre-Mer.
Bourdarie
n’a pas laissé d’archives mais la lecture de la Revue indigène
est pleine d’informations précieuses sur les origines de la Mosquée
de Paris. Son activité permit d’assurer symboliquement le lien avec
le projet échoué de 1895, qu’avait porté le Comité
de l’Afrique française animé par Cambon, Delcassé, le
prince Bonaparte et le prince d’Arenberg :
« Une
telle proposition ne pouvait être oubliée et disparaître.
Elle correspond trop bien à la politique que la France se doit à
elle-même de suivre envers ses fils musulmans, et qui doit se traduire
tantôt en actes d’équité politique ou administrative et
tantôt en gestes de sympathie ou de bienveillance. Dès sa fondation
en 1906, La Revue indigène avait mis dans ses plans de reprendre
ce projet dès que seraient réalisées les réformes
qu’elle se proposait de préconiser et de faire aboutir. Les membres
de la Délégation musulmane algérienne venue à
Paris en 1912 : MM. le Dr Benthami, Dr Moussa, Mokhtar Hadj Saïd,
avocat, etc., se rappellent que la question fut abordée à ce
moment au cours des réunions qui eurent lieu au siège de la
Revue indigène. Entre temps, M. Christian Cherfils, islamophile,
auteur d’un ouvrage connu sur Napoléon et l’Islam, préconisait
de son côté l’érection d’une mosquée à Paris.
D’autres, sans doute, entrevoyaient la même construction comme désirable
et possible ».
Une
analyse des intérêts de la puissance française accompagnait,
bien sûr, ces sentiments. Bourdarie évoquait, dans son article,
la contradiction de l’alliance avec la Grande-Bretagne qui travaillait à
dominer l’espace islamique alors que l’intérêt français
était de rester « l’amie du Turc selon le vœu de François
1er et de Soliman le Magnifique » et de garder « son
rôle de puissance musulmane arabe ». La Revue indigène,
comme le projet de mosquée à Paris, visaient à ce que
les Français sachent « accorder dans leur esprit et dans
leur cœur l’amour de leur patrie et le respect de l’Islam »
et se préoccupent « de travailler à l’amélioration
constante des rapports moraux et matériels entre ces deux grandes entités ».
C’est pourquoi Bourdarie n’avait cessé de faire partager son projet
et avait entrepris des démarches qui finirent par trouver l’oreille
du gouvernement.
Le
récit de Bourdarie est instructif sur la paternité du projet :
« En mai et juin 1915, j’entrais en relations suivies avec un architecte,
élève de Girault, de l’Institut, M. E. Tronquois.
Nos causeries roulant fréquemment sur l’Islam et le rôle des
musulmans français sur les champs de bataille, M. Tronquois émit
un jour l’opinion que le véritable monument commémoratif de
leur héroïsme et de leurs sacrifices serait une Mosquée.
J’expliquai à M. Tronquois les faits et les points de vue précédemment
évoqués et nous résolûmes de nous mettre au travail
aussitôt. Et ce fut dans l’été 1916 qu’un certain nombre
de musulmans habitant Paris et d’amis des musulmans se rencontrèrent
à plusieurs reprises au siège de La Revue indigène
pour examiner et, au besoin, critiquer les esquisses de l’architecte. Je puis
nommer : l’émir Khaled, venant du front et de passage à
Paris ; le Dr Benthami ; le muphti Mokrani ; le Dr Tamzali et son frère ;
Halil Bey ; Ziane ; le peintre Dinet ; la comtesse d’Aubigny ;
Lavenarde ; Christian Cherfils, A. Prat, député, etc...
À la suite de ces réunions, un Comité fut constitué,
dont la présidence fut offerte à M. Ed. Herriot, maire
de Lyon, sénateur, et la vice-présidence à MM. Lucien
Hubert, sénateur,
Bénazet Marin et Prat, députés et A. Brisson, directeur
des Annales politiques et littéraires. La Commission interministérielle
des Affaires musulmanes, saisie du projet par M. Gout, ayant donné
son approbation, et M. Pichon, ancien ministre des Affaires étrangères,
son patronage, le projet fut apporté directement à M. Briand,
président du Conseil qui approuva ».
Il
ne saurait donc être question d’attribuer à la Commission interministérielle
des Affaires musulmanes (CIAM) la genèse d’un dessein dans la réalisation
duquel Paul Bourdarie assume une fonction originelle et un activisme aussi
constant que fédérateur. Responsabilité initiale qu’établit
J. Ladreit de Lacharrière dans son étude de 1926 :
« À plusieurs occasions des tentatives de réveil
[après l’échec de 1895], dont la plus active fut parmi bien
d’autres celle de M. Bourdarie et de MM. Herriot et Aristide Prat,
députés, se manifestèrent, mais - pour des
raisons - sans aboutir jusqu’au jour où le gouvernement
reprit le projet en mettant, par une loi du 19 août 1920, un crédit
important à la disposition de la Société des habous des
lieux saints de l’islam ».
La
CIAM remplit une mission de réceptacle - et non de générateur -
d’un projet conçu hors d’elle et longtemps avant sa formation (1911).
Cette position en aval est d’autant plus évidente que la pièce
décisive du dispositif débouchant sur l’édification d’une
mosquée à Paris est justement cette Société
des habous des lieux saints de l’islam. D’où vient cet organisme
musulman ? Sa création a été décidée
au cours de l’année 1916 par le quai d’Orsay, en l’occurrence par Pierre
de Margerie, directeur du département des Affaires politiques et commerciales.
Il
est vrai que cette initiative survient au cœur d’un théâtre
d’opérations majeur impliquant plusieurs instances de responsabilité
gouvernementales. La France est engagée depuis avril 1915 (Dardanelles)
dans des expéditions militaires pour affronter l’empire Ottoman contre
lequel, à l’instar des Britanniques (Lawrence d’Arabie...), elle
cherche à dresser les Arabes, en l’occurrence le chérif Hussein
de La Mecque. Celui-ci déclare, 10 juin, 1916 la révolte
arabe qui débute au Hedjaz contre les Turcs. Le 2 août de
la même année, Briand décide la réouverture du
pèlerinage à La Mecque et l’envoi d’une délégation
de pèlerins accompagnée d’une députation politique dirigée
par Si Kaddour Ben Ghabrit. Le 5 août est créée
la Mission militaire française au Hedjaz dirigée par le colonel
Édouard Brémond qui,
à partir de Djeddah, pourvoit en consignes les agents français
pouvant pénétrer dans le périmètre des Lieux saints
(haram) par leur qualité de musulmans.
La
loi du 31 janvier 1916 avait porté affectation d’un crédit de
500 000 francs pour la création de deux hôtelleries de pèlerins
en Arabie.
Mais c’est le département du quai d’Orsay qui échafaude l’édifice.
Le 27 décembre 1916, Pierre de Margerie s’adresse aux autorités
à Alger, Tunis, Rabat, aux ministères des Colonies et de l’Intérieur :
« Il convient de faire de cette hôtellerie, ainsi que celle
à créer plus tard à Médine, un bien habous qui
appartiendrait à la communauté musulmane de l’Algérie,
de la Tunisie, du Maroc et de l’Afrique occidentale française,
communauté qui serait représentée par une commission
de 7 membres choisis dans nos possessions précitées ».
La
solution du bien habous, par le caractère religieux du type de propriété
qu’elle définit, était la seule permettant l’acquisition d’un
bien immobilier dans le sanctuaire des lieux saints du Hedjaz par les autorités
officielles de la France, État non musulman perçu comme puissance
chrétienne.
Pierre
de Margerie désigne lui-même les membres devant faire partie
de cette Société des biens habous : « Il me
semble qu’il y aurait avantage à constituer ce groupement à
l’aide des délégués qui ont fait partie de notre
mission à La Mecque : Si Kaddour Ben Ghabrit et Si Ahmed Skiredj
pour le Maroc, l’Agha Sahraoui et Si Mustapha Cherchali pour l’Algérie,
Si Chadly Okby et Si Larbi Cheikh pour la Tunisie. Quant à Abdou Kane,
son grand âge et l’éloignement de sa résidence rendant
difficiles les déplacements qui seront sans doute nécessaires
pour la constitution légale de la Société en habous [...],
il y aurait lieu de désigner à sa place, provisoirement tout
au moins, un musulman sénégalais habitant soit la France soit
l’Algérie ou le Maroc. Si quelque vacance venait à se
produire parmi les délégués, il appartiendrait aux administrations
intéressées de faire le choix d’un successeur pour les
places qui relèvent de chacune d’entre elles. Au Maroc, les commissaires
seraient nommés par dahir, à Tunis par un décret beylical,
en Algérie par un arrêté du Gouverneur général
et en ce qui concerne l’Afrique occidentale [...] par un arrêté
du Gouverneur général de Dakar ».
« Il
y a intérêt à ce que ce groupement soit formé et
puisse fonctionner le plus rapidement possible. À cet effet, j’ai
chargé Si Kaddour Ben Ghabrit, qui sera président de cette commission,
de se rendre, sans délai, successivement à Fez, Alger et Tunis,
en vue de prendre votre avis [...], touchant la constitution de la Société
des Habous dont j’envisage la création ». Benghabrit
doit accomplir les formalités légales pour créer le habous
et demander « l’envoi immédiat à La Mecque
de Si Mustapha Cherchali en vue de prendre possession de l’immeuble
acquis par le Gouvernement français, d’en surveiller l’aménagement
et de rechercher les gardiens capables d’en assurer l’entretien
et l’utilisation lors du prochain pèlerinage. Cette mission qui
serait susceptible de durer quatre ou cinq mois, nous permettrait d’avoir
auprès du Chérif un représentant officieux dont la présence
paraît au colonel Brémond désirable pour contrebalancer
l’action de l’entourage syrien de l’émir Hussein
et nous renseigner sur les dispositions de celui-ci. [...] ».
Le
texte établit sans équivoque que la création de la Société
des habous est une mission confiée à un agent du ministère
et destinée à l’exécution d’un objectif majeur de la
politique de la France dans la région tout en apportant un réconfort
aux pèlerins musulmans provenant de l’empire colonial français.
Le bâtiment destiné à servir d’hôtellerie avait
été acheté par étapes à partir d’octobre
1916 suite au choix effectué par Benghabrit, et le contrat de vente
passé devant le cadi de La Mecque le 25 janvier 1917 (1er
rabia II 1335) par le cheikh Ahmed Banaja, ministre des Finances du chérif,
agissant pour le compte de Benghabrit.
La
Société des habous des Lieux saints de l’islam a été
fondée officiellement le 16 février 1917 devant le
cadi de la mahakma hanéfite d’Alger (prétoire judiciaire) et
l’acte constitutif retient les noms des sept membres actifs, des sept membres
honoraires, du secrétaire et du trésorier choisis par Benghabrit.
Cet
organisme reçut la propriété de l’hôtellerie, ainsi
qu’en rend compte Si Kaddour Benghabrit au ministre des Affaires étrangères
le 28 avril 1917 : « Conformément aux instructions
de Votre Excellence contenues dans sa lettre du 22 janvier 1917 et relatives
à la constitution de la Société des Habous des Villes
Saintes, je me suis rendu à Alger pour y réunir les membres
musulmans appelés à constituer cette société.
[...] Réunis à Alger le 7 février dernier, nous
avons décidé de créer la Société par un
acte notarié dressé devant le cadi d’Alger. Après avoir
été désigné par mes collègues comme président,
j’ai rappelé dans quelles conditions le gouvernement français
avait été amené à créer dans les Villes
Saintes de la Mecque et de Médine des hôtelleries destinées
à recevoir des pèlerins malades ou indigents de l’Afrique du
Nord et de l’Afrique occidentale. Nous avions déjà réalisé
l’acquisition d’un immeuble à la Mecque ; il s’agissait de donner à
cet achat une forme légale en transférant au nom de la Société
la propriété qui avait dû être acquise en mon nom.
[...] Pour régulariser à la Mecque l’acte d’achat passé
en mon nom, j’ai, d’accord avec mes collègues, donné procuration
à Si Mustafa Cherchali qui doit se rendre prochainement à la
Mecque pour le règlement de ces formalités et faire inscrire
la propriété de l’immeuble au nom du Président de la
Société, conformément aux instructions de Votre Excellence ».
Benghabrit
a plusieurs fois évoqué cette ascendance officielle, par exemple
en 1923 dans une lettre où il mentionne les trente ans de services
qu’il compte aux Affaires étrangères : « cette
œuvre [l’Institut musulman de la Mosquée de Paris] depuis
l’époque où j’en ai reçu la charge du Département
des Affaires étrangères ». Ou encore dans ce rapport du 10 août
1937 adressé à Yvan Delbos, ministre des Affaires étrangères :
« L’initiative de la création de l’Institut Musulman et
de la Mosquée de Paris revient au ministre des Affaires étrangères
préoccupé d’affirmer à l’égard de l’Islam français
et de la collectivité musulmane dans le monde, une politique française
d’amitié et de rapprochement. Une loi du 19 août 1920 déterminait
les modalités de cette double fondation et y attachait un crédit
de 500 000 francs. Cette loi confiait l’exécution du projet et
l’administration de ces œuvres à une société antérieurement
créée sur l’initiative du ministère des Affaires étrangères,
société dite des Habous des Lieux saints de l’Islam ».
Il ne faut donc pas confondre
organisme de discussion (la CIAM) et instance de décision (le quai
d’Orsay). Le contrôle du religieux islamique, finalisé par les
objectifs diplomatiques de la présence française au Hedjaz et
donc en Orient, relevait normalement du ministère des Affaires étrangères
qui a créé les instruments idoines : l’hôtellerie
des pèlerins à La Mecque (initiative propre) et l’Institut musulman
de la Mosquée de Paris (reprise du projet de Bourdarie).
Les
deux organismes furent confiés à la Société des
habous des Lieux saints de l’islam dirigée, jusqu’à sa mort
en 1954, par un agent consulaire, devenu la première personnalité
franco-musulmane du pays, Si Kaddour Ben Ghabrit. Ce dernier a assuré
le déploiement et l’encadrement, sur le sol de la métropole,
d’un islam du rite et de l’observance non engagé dans la confrontation
politique avec la puissance coloniale.
Une politique d’accompagnement :
lieux de culte et projets de mosquées
Le
contrôle n’est pas la seule modalité du rapport au religieux
islamique à l’époque de l’émigration provenant des colonies.
Il a existé de nombreuses initiatives d’origine publique (services
des affaires indigènes, municipalités) ou privée (patronat)
pouvant être rangées sous l’étiquette d’une politique
indigènophile. Marseille a été la
ville qui a compté le plus de tentatives (échouées) d’édification
de mosquées. Mais d’autres réalisations
sont symptomatiques de cette attitude.
Dans le département
du Nord, une importante entreprise industrielle, la Compagnie royale asturienne
des mines à Auby-lez-Douai aménagea un lieu de prière
pour ses ouvriers de confession musulmane dès avant la Deuxième
Guerre mondiale. Cette usine, comprenant une fonderie et des laminoirs à
zinc, des ateliers de zinguerie et de transformation du plomb, des centrales
de production électrique, était située entre le canal
du nord et la voie ferrée Paris-Lille, à la gare de Pont-de-la-Deule.
Une importante colonie algérienne y résida longtemps, alimentant
le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD)
en militants dans les années d’après-guerre. En 1949, un stagiaire
du Comité des hautes études sur l’Afrique et l’Asie
modernes (CHEAM), Stéphane David, étudia le logement des ouvriers
par les employeurs de la Royale asturienne et de la Pennaroya et nota la présence
d’un lieu de culte :
« Avant
guerre, la ferveur religieuse des Kabyles résidant en France était
bien faible, mais les “Arabes” restaient beaucoup plus empreints
de la mystique de l’Islam. À leur intention, l’Asturienne des Mines
avait fait construire au centre de la cité nord-africaine, une petite
mosquée. Tous les ans, deux marabouts venaient de Nedroma encourager
le zèle religieux de leurs adeptes et faire la ziara.
L’usine mettait même une auto à la disposition de ces chioukhs
pour leur permettre de se déplacer dans la région. Cette année,
l’un de ces chefs religieux, de passage, s’est amèrement plaint du
zèle amoindri de ses khouans [frères] ; fait plus
symptomatique, la mosquée est moins fréquentée et nos
“Arabes” se sentent moins enclins à se reconnaître
de l’Islam ». Ce lieu de prière avait été
aménagé à la suite d’une sollicitation du sous-préfet.
Le patron avait consenti.
À
l’hiver 1951, un stagiaire de l’ENA avait corroboré l’observation :
« À la Cie R..... [pour Royale Asturienne], à Auby-lez-Douai,
90 % des Nord-Africains logent dans une cité proche de l’usine.
L’aspect général est accueillant, quelques arbres séparent
les baraquements. Les ouvriers se répartissent selon leur origine,
en groupes de 6 à 8, avec un dortoir et une petite cuisine. Une mosquée
a été ouverte dans un baraquement isolé ».
Et il ajoutait : « À la Société U... [pour
Usinor ?], à Trith-St-Léger, près de Valenciennes,
96 Nord-Africains sont logés dans quatre bâtiments en matériaux
durs, par chambres de trois personnes, avec armoires individuelles et chauffage
central. Un foyer est en cours de construction : il comprendra une salle
de prières ».
Ainsi,
après l’armée durant la guerre, et mis à part le cas
de la Mosquée de Paris, les premiers pourvoyeurs de lieux de culte
musulmans en métropole ont été les employeurs de la main-d’œuvre
émigrée d’origine coloniale. Mais les traces en sont souvent
fortuites.
Il
se trouve qu’il existe une photo de la mosquée d’Auby-lez-Douai datant
des années 1950. Elle représente l’intérieur du lieu
de culte : le sol y est recouvert de tapis, cinq fidèles en djellaba
et fez et un sixième en burnous sont adossés au mur, dans une
position suggérée vraisemblablement par le photographe et non,
bien sûr, par les modalités de la prière ; au-dessus
d’eux, une graphie arabe du mot Allâh, et, sous une tablette,
l’horloge nécessaire à l’accomplissement de la prière
aux heures canoniques que semble entourer un chapelet. De la simplicité habituelle
du lieu de prière en islam, il ne manque que le mihrab formalisant
la qiblâ, mais son absence n’est pas préjudiciable à
l’exécution des oraisons - la validation de la prière
n’exigeant, sur ce point, que de se tourner dans la direction de La Mecque,
que celle-ci soit matérialisée ou non.
Il
faut souligner le caractère extrêmement rare de ce type de document,
mais pas forcément de la réalité dont il témoigne.
En effet, le rituel oratoire islamique ne se donne pas à voir facilement. D’une part, parce que les fidèles
ressentent souvent comme une intrusion dérangeante toute présence
extérieure à l’accomplissement de la prière. D’autre
part, parce que personne ne songe alors à fixer ces pratiques en images.
Le
religieux islamique en métropole, dérivé du fait colonial
et de la politique étrangère, établi, en certaines de
ces formes, par le contrôle institutionnel et l’indigénophilie
patronale ou édilitaire, est encore mal connu. L’observation policière
à laquelle furent soumis les musulmans émigrés était
focalisée sur leurs activités politiques, le rituel religieux
étant généralement perçu comme une survivance
traditionnelle ne véhiculant aucune dangerosité. D’où la difficulté
à recenser les pratiques religieuses alors qu’elles accompagnèrent
la vie quotidienne des indigènes nord-africains en métropole
avec un degré de prégnance plus élevé que ne le
laisserait croire de prime abord le caractère ténu et fragmenté
des sources qui nous en informent encore aujourd’hui.
Michel
Renard, université Paris VIII, termine une thèse sur « Les
pratiques religieuses musulmanes des Nord-Africains en métropole (1830-1962)
et l’encadrement de l’islam dans la France coloniale »,
sous la direction de Daniel Lefeuvre.
michelrenard2@aol.com
. La ziara est à la fois
une visite pieuse, un pèlerinage, généralement au tombeau
d’un saint, et l’offrande qui peut être accordée à cette
occasion. Ici, il s’agit de la collecte d’un tribut financier par des notables
religieux (« marabouts ») prétendant délivrer
la « baraka » dont ils seraient détenteurs.
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