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Technique de l’entretien historique, Dominique Veillon
Longtemps,
les documents écrits ont seuls eu droit au statut d'archives, à
cause du support palpable et de la trace visible qu'ils laissaient, permettant
l'administration de la preuve. Le chercheur pouvait les compulser à
loisir, légitimer son travail en alignant les références.
Rien de tel pour l'oral, dont le côté éphémère
et fragile réduisait à néant les espoirs d'accéder
à une conservation dans son intégrité. Jusqu'à
une date récente, en l'absence de magnétophone, on transcrivait
en les résumant, les résultats d'une conversation ou d'une interview.
Dès lors, aux yeux de l'histoire positiviste, l'enquête orale
restait "annexe", voire pour les plus sceptiques, un objet fabriqué
de toutes pièces pour les besoins de la recherche .
L'arrivée
de techniques nouvelles, l'évolution de la méthode historique
ont modifié ces perspectives. L'historien qui travaille sur la période
récente a à sa disposition de nombreux outils qui l'aident dans
sa reconstitution du passé. Les images et les sons ont rejoint l'écrit
: archives écrites et orales s'entremêlent désormais et
font partie de la panoplie du chercheur en histoire contemporaine. Grâce
au magnétophone, on peut enregistrer et conserver sur des supports
les témoignages de ceux qui, à un moment ou à un autre,
ont joué un rôle politique, économique, culturel, mais
aussi ceux que l'histoire traditionnelle n'a longtemps cherché à
mettre en scène qu'à travers des chiffres ou des tableaux, sans
s'intéresser à la quotidienneté concrète de leur
vie .
L'oralité a permis au "vécu" de prendre un relief
différent.
De
nouvelles archives sont ainsi apparues. Un autre éclairage est donné,
qui permet parfois de décrypter ce que l'écrit dans sa brièveté
laisse dans l'ombre. Certains hauts fonctionnaires ont apporté oralement
des compléments indispensables pour comprendre leur action. Des "oubliés
de l'histoire" se sont trouvés objets d'histoire, apportant leur
contribution, aidant par là à mieux faire comprendre le contexte
particulier de l'époque . Reste qu'en sollicitant les témoignages
d'acteurs de la période ou de simples témoins, on peut se poser
la question de savoir si l'historien n'est pas tenté de fabriquer ses
propres présupposés de recherche et par là même,
de peser sur les résultats de son travail.
Répondre
à cette question revient à mettre l'historien en face des responsabilités
de son métier. Pourquoi accorder à l'écrit le privilège
de l'objectivité alors que l'oral se verrait entaché de subjectivité
? Tout document écrit doit avant utilisation faire l'objet d'un traitement
critique aussi vigilant que celui qui accompagne l'archive orale : en particulier,
l'origine, la date, les conditions de l'élaboration doivent être
soigneusement repérés et confrontés. Le déchiffrage
n'est pas toujours sans surprise. A l'inverse, pour donner au témoignage
oral le statut d'archive, il faut respecter un minimum de règles et
prendre un certain nombre de précautions.
Celui
qui recourt à l'histoire orale se heurte d'abord à des problèmes
techniques . Avant de se lancer dans une enquête
de ce genre, il est nécessaire de maîtriser quelques données
essentielles. Dans le cas par exemple, d'un organisme cherchant à créer
un fonds d'archives orales, les exigences techniques seront plus élevées
que celles du simple chercheur qui a recours à son magnétophone
pour un travail en cours, mais dont le but n'est pas à priori la conservation.
La constitution d'un corpus, c'est-à-dire d'un ensemble de témoignages
destinés à des utilisateurs présents et futurs, requiert
des garanties et d'abord d'excellentes conditions d'enregistrement puisque
du point de départ, dépend en partie, la qualité de conservation
du document. L'intérêt de l'archive sonore est à ce prix.
On doit donc veiller à utiliser un matériel fiable et de bonne
qualité.
Selon
les vitesses d'enregistrement, les magnétophones offrent une meilleure
définition de sons. Plus la vitesse d'enregistrement est élevée,
plus l'enregistrement est de qualité. Il faut donc préférer
un magnétophone où la vitesse de défilement soit au moins
égale à 9,5 (étant entendu qu'une vitesse de 19 cm est
préférable). On emploiera de préférence un magnétophone
à bandes plutôt qu'à cassettes, ces dernières ayant
une durée de vie beaucoup plus limitée. L'idéal étant
d'utiliser simultanément deux magnétophones, l'un à bandes
et l'autre à cassettes, ce qui permet autant de se prémunir
contre une défaillance de l'un des appareils que d'avoir un enregistrement
destiné à la conservation et une copie de travail.
Le
nom de l'interviewé, la date et le lieu de l'enregistrement, les conditions
techniques de prise de son doivent impérativement figurer au début
de la bande. Pour la constitution d'un fonds d'archives spécifiques,
il est nécessaire que le document puisse être conservé
dans un lieu sûr et facilement accessible par tous.
L'enquêteur
doit avant tout définir précisément les limites de son
travail. La taille du corpus peut varier selon les buts fixés et la
nature des données recherchées. Travaillant à une histoire
des politiques éducatives, Marie-Thérèse Frank et Martine
Allaire ont commencé en 1991 une vaste collecte de témoignages.
Dans un premier temps, elles ont choisi d'interroger décideurs et responsables
de telle ou telle réforme, soit à ce jour une vingtaine de personnes,
ce qu'elles estiment suffisant dans la mesure où elles privilégient
l'étude des mécanismes de la décision, au plus haut niveau
ministériel et gouvernemental .
En
revanche, un chercheur qui entreprend un travail sur un mouvement de résistance
a intérêt à questionner le plus grand nombre de gens ayant
appartenu au dit mouvement pour arriver à une représentativité
exemplaire. Celui qui interroge une catégorie sociale définie,
telle les boulangers ou les bergers, peut se contenter d'un échantillonnage
plus réduit à condition que celui-ci soit sélectionné
suivant des critères distinctifs lui donnant une certaine homogénéité.
Un seul informateur, parce qu'il dispose d'une connaissance étendue
du sujet qui intéresse l'enquêteur peut aussi être privilégié.
Tout dépend de ce que l'on cherche. Rappelons également que
les échantillons des historiens sont toujours bâtis à
partir des sources disponibles et qu'ils n'obéissent par conséquent
quasiment jamais aux critères définis par les sociologues ou
les politologues.
Ceci
suppose l'existence d'une méthodologie dont il est bon de rappeler
les grandes lignes. Patience, discrétion et fermeté sont les
règles d'or de celui qui se lance dans le métier d'interviewer.
Dans tous les cas, il est indispensable de susciter entre témoin et
enquêteur un lien de confiance qui facilite le dialogue. Une prise de
contact préalable peut souvent s'avérer utile, notamment dans
le cas de personnes âgées qui aiment savoir à qui elles
ont à faire avant de se confier. Une conversation à bâtons
rompus permet de préparer le schéma de l'entretien et de faire
une sorte de repérage. On se doit enfin d'expliquer clairement à
celui que l'on interroge, le but de l'enquête menée. Pour certains
informateurs, le fait d'être interviewé à domicile peut
faciliter les échanges. Pour d'autres, au contraire, un lieu neutre
s'avère plus propice.
Cette
technique de pré-enquête permet à un témoin sollicité
en tant que tel d'évoquer son action et d'apporter ainsi sa contribution,
destinée soit à l'historien qui "construit" sa source
en vue d'une exploitation immédiate, soit à des utilisateurs
futurs par le canal d'un organisme qui engrange les entretiens pour la constitution
d'archives. L'un a comme objectif le court terme, l'autre oeuvre pour la postérité.
Leur approche diffère un peu en ce sens que le premier agit en fonction
de son objet de recherche et a tendance à laisser de côté
certains aspects qui n'entrent pas dans sa problématique. Le réflexe
du second, parce que sa démarche ne se situe pas sur le même
plan, qu'il se sent solidaire d'un ensemble, est de ne rien laisser perdre
d'un matériel qu'il juge indispensable à l'histoire. Il devient
le dépositaire d'une parole qu'il est chargé de transmettre
aux générations futures, sans toutefois pouvoir préjuger
de leurs centres d'intérêt, d'où parfois un décalage
entre l'attente des chercheurs et ce qui est engrangé réellement.
D'où également la nécessité pour les enquêteurs
d'emprunter les façons de faire des ethnologues, c'est-à-dire
de préciser à quelle occasion s'est effectué l'enregistrement,
de joindre à leur matériel le questionnaire élaboré
auprès des personnes interviewées, pour faciliter l'interprétation
du document sans pour autant se substituer au chercheur.
Celui-ci,
lorsqu'il se trouve devant la bande, doit résoudre une série
de questions. Le décryptage s'avère souvent délicat à
cause du problème de la fiabilité de la parole. Quelle valeur
attribuer à un témoignage dont le moteur est la mémoire
humaine ? Avec cette production orale, on se trouve non seulement devant
"le reliquat d'une mémoire vécue" mais aussi devant
"la sécrétion volontaire et organisée d'une mémoire
perdue" .
En d'autres termes un souvenir peut-il être crédible ? Il est
parfois difficile, même en toute bonne foi, de se remémorer un
fait avec exactitude. Comment l'historien doit-il réagir face à
un document qui se présente comme un patchwork juxtaposant du vrai
autant que du vécu, du réel qui peut être aussi de l'appris
et de l'imaginaire ?
Plusieurs
cas de figures peuvent se présenter. Deux séries d'épisodes
au moins, semblent avoir laissé une trace quasi-indélébile
chez ceux que l'on interroge : il s'agit du témoin directement impliqué
dans un événement, qualifié de "porteur d'informations",
ou bien encore de celui qui brosse un tableau de son vécu quotidien.
Lorsque l'interviewé a été au centre d'un événement -
voire en a été le héros principal - il a conscience
de son importance, ayant à ses propres yeux un réel statut social.
A la fois sujet et objet d'histoire, participant de près à la
mise en perspective historique de sa propre identité, son discours
même sclérosé ou reconstruit présente de l'intérêt.
Le matériau brut peut se révéler plus riche qu'il n'y
paraît de prime abord. Au chercheur d'opérer un décryptage,
de ne pas être dupe du "c'est vrai parce que j'y étais",
mis en avant par l'interlocuteur, et de faire preuve d'esprit critique pour
démêler le récit construit du fait passé. En particulier,
on ne doit jamais perdre de vue que ce type de témoin-sujet se place
face à la postérité et qu'il cherche d'abord à
se justifier devant le tribunal de l'histoire. Sommé de dire "le"
vrai, il a tendance à présenter "son" récit
à lui, le seul crédible pour lui. En dépit des embûches
provoquées par le passage de l'individuel ou collectif, un témoin
de ce genre reste irremplaçable parce que même si l'on assiste
à un phénomène d'autogrossissement inévitable,
il est l'unique détenteur de renseignements de première main.
Il
peut se faire aussi que l'informateur ait partagé la même expérience
que tout un groupe ; c'est le cas, par exemple des déportés,
ou des prisonniers de guerre. Le recours à l'entretien est un instrument
indispensable dans la mesure où il permet de mieux apprécier
des éléments rarement mis en avant dans des sources écrites,
comme la solidarité, le soutien entre des hommes ou des femmes qui
partageaient la même épreuve. Ces témoignages permettent
aussi des recoupements, des vérifications qui sont autant de gages
d'authentification. A cet égard, il importe de citer l'enquête
menée par Germaine Tillion auprès des déportées
du camp de Ravensbrück qui reste un travail exemplaire de recension documentaire.
A l'inverse, dans le cas d'un individu appartenant à un groupe défini
(syndicat, association, parti politique), l'enquêteur devra faire montre
d'une grande vigilance, le témoin ayant souvent tendance à s'approprier
de bonne foi l'histoire du mouvement auquel il s'identifie.
Reste
que le poids du quotidien par sa monotonie et sa routine donne lieu à
des récits qui, s'ils se distinguent par une absence de chronologie,
traduisent néanmoins avec vigueur la réalité du moment.
L'enquête orale est un révélateur essentiel pour aider
à une reconstitution de l'atmosphère d'une époque car
elle met en relief une série de petits faits vrais qui tissent l'existence.
Dans
l'entretien, le chercheur doit faire preuve d'un minimum de déontologie.
Son interlocuteur reste à tout moment maître du jeu et peut,
s'il le souhaite, demander à écouter l'enregistrement. Il est
libre de faire supprimer tout passage considéré comme gênant
à ses yeux, ce qui irrite l'historien, assistant ainsi à l'amputation
de son matériau.
Une
fois recueillis, comment travailler sur ces enregistrements ? Les uns,
arguant de la difficulté de la réécoute, en particulier
de sa lenteur et de ses aspects redondants, se déclarent en faveur
de la transcription de la bande, et vont jusqu'à affirmer la prééminence
de celle-ci. Les autres proclament que "le document, c'est la bande"
et que la transposition altère singulièrement la qualité
du document, gommant en particulier tout l'aspect de la psychologique individuelle
du discours entendu. Comment en effet rendre sur le papier les silences, les
soupirs, le tremblement de la voix. En réalité, on se trouve
devant un problème du même ordre que celui qui consiste à
présenter au chercheur un document microfilmé plutôt que
de lui confier l'original. Quel que soit le principe adopté, il n'en
demeure pas moins qu'en cas de doute, le recours à la source primaire
s'impose.
Quelques
précautions sont élémentaires. Il faut veiller scrupuleusement
à ne pas induire une réponse par la question posée car
on fausse les perspectives. Parfois, il peut être nécessaire
de canaliser fermement le flot des digressions de l'interlocuteur que l'on
a en face de soi. Parfois au contraire, l'enquêteur doit savoir se taire
et écouter sans rompre le fil, celui qui fait appel à ses souvenirs.
Chaque entretien doit être préparé soigneusement et faire
l'objet d'un dossier précis sur lequel seront consignés les
différents stades de l'opération. S'il s'agit d'interroger le
témoin sur une expérience vécue, il faut essayer de repérer
les moments décisifs, voire les traumatismes qui ont pesé ou
non sur sa mémoire. Ainsi, pour une étude sur le débarquement
de juin 1944 des troupes alliées en Normandie, qui a donné lieu
en 1984, à une enquête approfondie auprès de l'Université
du Troisième âge de Caen, nous voulions avec Etienne Fouilloux
savoir quels souvenirs, 40 ans après, la population de Caen et de Saint-Lô
avait conservés de ces semaines dramatiques. Nous avions lu et dépouillé
systématiquement les ouvrages traitant le problème dans ses
grandes lignes en privilégiant l'aspect local. Une fois ce travail
achevé, nous avons mis au point une grille d'entretien de façon
à poser le même type de questions à chacun de nos interwievés.
Nom, âge en 1944, situation familiale, profession, conditions de vie
pendant la guerre. Le débarquement du 6 juin faisait l'objet d'un questionnaire
serré et détaillé : "Pensiez-vous à une arrivée
des Alliés sur vos côtes ?" ; "Quand avez-vous eu le
pressentiment que le jour J était arrivé.?". Par la richesse
des matériaux recueillis, l'expérience a été concluante
même si nous avons été obligés d'adapter notre
méthode en cours de route. Face à un questionnement trop précis,
certains témoins se sont montrés figés, se réfugiant
dans des réponses stéréotypées. Finalement nous
avons adopté un compromis. Le point de départ restait la grille
élaborée a priori à partir de nos hypothèses ;
nous avons conservé quelques questions clés, mais nous avons
laissé l'informateur insister de lui-même sur ce qui lui semblait
essentiel, tout en respectant les limites de notre champ chronologique.
Au
terme du travail, nous disposions d'un éventail suffisamment large
pour en tirer des conclusions sur l'existence d'une mémoire au quotidien,
dont émergeaient des faits souvent passés sous silence dans
les études antérieures, comme la vie dans les refuges que constituaient
les carrières de Fleury ou l'église Saint-Etienne pendant les
bombardements. Tous nos témoins avaient spontanément parlé
de la fracture que constitue le débarquement dans leur mémoire,
ce qui souligne le décalage évident de leurs souvenirs par rapport
à l'ensemble des Français, pour qui le Jour J marque essentiellement
le début de la Libération. Le débarquement, pour les
Normands, c'est d'abord les bombardements avec les souffrances qu'ils apportent
et une grande sévérité envers les Américains,
accusés d'avoir sacrifié une partie de la population à
des fins stratégiques. C'est aussi, la perception recréée
individuellement d'événements devenus des éléments
de la mémoire nationale. Ainsi, une institutrice réfugiée
venant de Lorraine, décrivant l'arrivée des Allemands en 1940
dans la petite ville normande où elle était installée,
a parlé en pleurant de l'impression horible que lui avaient fait les
soldats coiffés de leurs "casques à pointe". L'intérêt
de son discours n'était pas dans la qualité de l'information
qu'elle a donnée, fausse, puisqu'il y avait substitution d'une guerre
à l'autre, les casques à pointe se rapportant aux soldats de
1914. En revanche, la façon dont sa mémoire a joué spontanément
pour mettre en avant un fait que sa famille avait vécu à une
autre période et dans une autre région, mais qui avait tout
éclipsé en raison de sa charge émotionnelle, s'est révélée
particulièrement instructive. Ce qu'elle avait appris de ses parents
et grands-parents, en l'occurrence les pillages commis par les troupes ennemies
en 1870 et 1914, avait pris le pas sur ses propres souvenirs, occultant le
réel des uniformes
S'agissant
d'un témoin qui par sa fonction a été mêlé
de près à une décision majeure, il importe de ne pas
arriver devant lui sans bien connaître les grandes étapes de
son itinéraire. On interroge avec plus de discernement quelqu'un dont
on connaît le déroulement de la vie ou de la carrière.
Si l'on a en face de soi, pour la période 1939-1945, un témoin
majeur, par exemple un chef de réseau ou de mouvement de la résistance,
la tentation est grande de préparer une grille de questions couvrant
le champ de ses responsabilités durant la guerre. L'expérience
prouve que l'on a souvent intérêt à abandonner le système
des questions-réponses et à situer l'entretien dans une perspective
générale. Plongé dans ses souvenirs, le témoin
"privilégié" a alors tendance à perdre un peu
de sa mémoire figée pour retrouver davantage de spontanéité
et sortir des sentiers battus. Il se livre plus facilement. On peut ainsi
tenter de lui faire préciser le lien entre ses actions passées
et les motivations personnelles, conscientes voire inconscientes à
ce moment-là qui l'ont poussé à entrer dans l'illégalité.
Assez
mal maîtrisés jusqu'à ces dernières années,
les problèmes d'ordre juridique concernant la propriété
des enregistrements et leurs conditions d'utilisation et de citation, ont
donné lieu à des recherches spécifiques et sont abordés
dans des travaux récents .
En raison de son statut particulier, "archive brute" ou "construction
élaborée", plusieurs textes législatifs régissent
le document oral. Sans entrer dans le détail, il importe de dresser
ici les grandes lignes des lois. Tout détenteur de collections de témoignages
oraux se trouve en effet confronté à des demandes d'accès
à tel ou tel document. En vertu de la loi du 17 juillet 1970 qui garantit
à tout citoyen le respect de ses droits individuels et de sa vie privée,
il est interdit de recueillir ou de fixer les propos ou les images d'une personne
sans son accord. On ne saurait donc trop recommander à l'interviewer
qui se lance dans des enquêtes de ce type, d'obtenir l'accord écrit
des personnes qu'il enregistre. La conservation, la divulgation, l'utilisation,
la publication des enregistrements, ne peuvent s'opérer qu'avec le
consentement de l'intéressé. Celui-ci reste libre de communiquer
ou non, son témoignage.
Le
problème est tout aussi complexe quant à la législation
afférente au document ainsi produit. S'agit-il ou non d'une oeuvre
à part entière? Qui est l'auteur du document sonore ainsi créé
? Au regard de la loi du 11 mars 1957, le témoignage oral se range
dans la catégorie "des conférences, allocutions, sermons,
plaidoiries et autres oeuvres de même nature". Le témoin
est alors assimilé à un auteur, tandis que l'historien ou l'interviewer
deviennent les producteurs définis "comme la personne physique
ou morale qui prend l'initiative et la responsabilité de la réalisation
de l'oeuvre". L'auteur, en l'occurrence ici le témoin, a deux
sortes de prérogatives. Il possède un droit moral inaliénable
et perpétuel qui ne s'attache qu'à lui. S'il le veut, il peut
exiger la destruction de son témoignage à supposer que celui-ci
le déçoive. Dans les faits, ce cas ne se produit que très
rarement, en raison de l'ignorance où le témoin est généralement
de ses droits. Le témoin possède aussi un droit dit patrimonial
qui se subdivise en droit de reproduction et droit de représentation,
ce qui veut dire qu'il "jouit sa vie durant du droit exclusif d'exploiter
son oeuvre et d'en tirer un profit pécuniaire". Légalement,
toute communication d'un interview est donc soumise à l'autorisation
de la personne considérée comme auteur et éventuellement
au versement de droits financiers. Pour ce dernier point, une exception est
prévue quand par exemple, il est prouvé qu'il s'agit d'une recherche
à vocation scientifique. En ce cas, le chercheur qui souhaite avoir
communication d'un document oral n'a besoin que de l'accord de son auteur.
En matière d'exploitation future, (livre, disque), la personne mise
en cause, doit indiquer précisément son accord. Le mieux pour
le chercheur ou l'institution est de prendre une garantie écrite et
de faire remplir un formulaire type autorisant l'interviewer à se servir
du matériau.
Le
but d'un organisme qui procède à des enregistrements de témoins
est de constituer un fonds de mémoire vivante pour permettre à
des utilisateurs présents et futurs d'en prendre connaissance. Il s'agit
d'engranger le plus possible de matériaux sans porter de jugement sur
la qualité intellectuelle des enregistrements. Certains témoins
doués d'une grande puissance d'évocation en éclipsent
d'autres s'exprimant moins aisément, et l'enquêteur peut être
tenté d'opérer un choix Cela incite à une grande prudence,
quelques témoignages considérés comme secondaires lors
de leur collecte, peuvent, du fait de l'actualité d'une nouvelle recherche,
prendre soudain de la valeur.
La
façon dont seront conservées les bandes fait partie d'une politique
d'ensemble et doit être envisagée dès le départ.
La question de la conservation de la bande se pose à trois niveaux
au moins :
1)
Technique. D'où la nécessité, on l'a rappelé plus
haut, de se servir de bons supports, d'utiliser des bandes plutôt que
des cassettes, et de faire attention aux conditions d'enregistrement en supprimant
en particulier les bruit de fonds, les sons parasites et les interférences.
2)
Déontologique. Le problème s'est maintes fois posé à
propos de l'histoire de la Résistance où tel ou tel chef de
réseau ou de mouvement à l'écoute de la bande demandait
la suppression d'un passage considéré par lui comme délicat.
Le plus souvent, on accédait à sa demande. Cela ne va pas sans
déchirement. Que faire par exemple de l'enregistrement d'un témoin
qui refuse que l'on se serve de son témoignage alors même que
celui-ci est essentiel pour éclairer un point d'histoire ? Doit-on
détruire la source ? Passer outre au diktat au nom de l'intérêt
supérieur de la science ? La sagesse n'est-elle pas de persuader
le témoin de la nécessité de garder l'enregistrement,
quitte à interdire son utilisation immédiate, et à prévoir
les conditions de l'utilisation future de la bande, dans un laps de temps
fixé par l'intéressé. Faut-il garder tout ou partie de
sources orales recueillies dans des circonstances précises ? Par
exemple, à l'occasion d'un colloque sur Pierre Mendès France
organisé par l'Institut d'histoire du temps présent en décembre
1984, une enquête a été menée auprès d'hommes
politiques et des principaux collaborateurs de Mendès. Toutes les bandes
ont été conservées, alors même que les Actes du
colloque ont été publiés parce qu'il paraissait capital
aux historiens de conserver la trace et les témoignages de personnalités
déposant devant l'histoire.
3)
Pratique. En raison de leurs supports, les archives sonores posent un problème
de conservation. Les bandes et les cassettes sont des matériaux fragiles,
sensibles à la poussière, aux conditions de l'environnement.
Trop d'humidité nuit, entraînant l'apparition de moisissures,
un excès de température rend les supports cassants. Mais ce
sont surtout les variations brusques de température et d'humidité
qui sont le plus à craindre. La meilleure des solutions est de conserver
les supports dans des locaux climatisés, à l'abri de l'air et
de la lumière.
Jusqu'à
une époque récente, il était courant de voir l'historien
ne prêter qu'une attention secondaire aux problèmes méthodologiques,
déontologiques et techniques concernant les sources orales. Se considérant
comme le seul destinataire de la source, peu lui importait les conditions
d'enregistrement ou de stockage. Certains même ne souhaitaient pas garder
leurs bandes, allant jusqu'à les détruire après utilisation.
D'autres voyaient dans ces enregistrements un pis-aller, une source secondaire
ne pouvant remplacer l'écrit et ne se souciaient guère de leur
devenir. Un changement s'est dessiné ces dernières années
pour harmoniser cette forme d'histoire, l'institutionaliser et lui donner
un autre statut. On constate un effort pour mieux garantir la survie des archives
sonores. Plusieurs congrès d'archivistes ont choisi d'y consacrer une
partie de leurs travaux, s'efforçant en particulier de sensibiliser
les praticiens d'histoire orale aux problèmes posés par la sauvegarde
des documents et sur l'égale importance de la collecte et du dépôt
des archives orales. Les historiens qui ont recours à l'oralité
sont de plus en plus nombreux à ne pas travailler en solitaire ; ils
acceptent désormais sans trop d'hésitation de confier leurs
enregistrements à des services spécialisés pour que ceux-ci
soient conservés dans de bonnes conditions. C'est la preuve que l'histoire
orale est en passe d'obtenir ses lettres de noblesse.
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