|
L’entretien en sociologie , Michael Pollak
Sous
la bannière d'histoire orale se sont rassemblés, depuis les
années 1970, des chercheurs (et surtout des chercheuses) en provenance
de disciplines diverses : sociologie, ethnologie, psychologie, histoire. En
sociologie, cet enthousiasme interdisciplinaire est allé de pair avec
la redécouverte de la méthode biographique et autobiographique,
et plus particulièrement de la tradition de l'Ecole de Chicago . En France l'intérêt
biographique est aussi venu de l'insatisfaction de certains chercheurs qui
travaillaient dans les domaines de la mobilité professionnelle et de
la formation des groupes. Selon eux, les interprétations que l'on pouvait
tirer des statistiques administratives et des enquêtes par questionnaire
étaient insuffisantes. Seules des indications supplémentaires,
issues d'entretiens pouvaient renforcer ces analyses.
En
mettant en lumière les spécificités de la technique d'entretien
en sociologie, je voudrais, en prenant appui sur ma propre pratique, montrer
les différences de préoccupations entre les historiens et les
sociologues travaillant sur des sujets proches.
L'analyse
de la genèse des groupes sociaux, du travail et des investissements
qui sont nécessaires à leur formation
a changé d'optique par rapport au précepte durkheimien selon
lequel "il faut traiter les faits sociaux comme des choses". Dorénavant,
beaucoup de sociologues se demandent plutôt comment les faits sociaux
deviennent des choses, ou plutôt par quelles opérations on en
a fait des choses, et par quels processus mentaux on dote de stabilité
des groupes, des organisations collectives ou des institutions en perpétuelle
évolution. D'où le passage d'une perspective macro- à
un regard microsociologique, ainsi que le déplacement d'interprétations
structurales vers des analyses qui accordent aux acteurs individuels et collectifs
une place prépondérante. D'où aussi le succès
extraordinaire de l'interactionnisme symbolique d'Erving Goffman, Howard Becker,
Anselm Strauss et de l'ethnométhodologie .
Il ne s'agit plus de faire confiance au discours dominant sur tel ou tel groupe,
mais d'adopter la perspective des acteurs eux-mêmes en essayant de comprendre
comment ils interprètent leur situation. Ceci représente bien
le retournement de sens relevé par les sociologues : la conduite des
acteurs - essentiellement des marginaux et des déviants -
s'explique en adoptant leur point de vue et non pas en prenant exclusivement
le point de vue administratif produit par les spécialistes de la gestion
des divers "problèmes sociaux", ou encore en utilisant des
statistiques officielles.
Des
enquêtes orales françaises ont révélé que
les données structurelles qui définissent une situation peuvent
apparaître non seulement comme des contraintes (la réponse est
alors l'adaptation), mais aussi comme des ressources dont peuvent se saisir
les acteurs dans leur effort pour définir activement leur place dans
un environnement inconnu ou changeant. Le cas des boulangers parisiens analysé
par Daniel Bertaux et Isabelle Bertaux-Wiame en est un bon exemple .
Mon
travail sur l'expérience concentrationnaire a montré que même
dans l'univers limite d'un camp de concentration quelques marges d'action
ont subsisté, à condition que les détenus aient utilisé
toutes les ressources qui leur étaient propres (force physique, pouvoir
de séduction, capacité intellectuelle, savoir-faire variés),
qu'ils aient voulu ou pu saisir toutes les chances qui s'offraient à
eux, qu'ils aient su enfin utiliser la ruse.
L'usage
des matériaux oraux comme des récits de vie permet d'avancer
des explications qui dépassent le schéma de la détermination
infra/superstructure et qui accordent une place importante aux dispositions
et aux pratiques d'acteurs individuels et collectifs. L'approche biographique,
méthode royale de l'histoire orale, a fait son chemin en sociologie
aussi. Ainsi a-t-on pu développer des hypothèses qui n'avaient
pas été prises en considération au début d'une
recherche . La structure des récits
a mis en question la vision de la continuité et de la cohérence
d'une vie. Elle nous rappelle combien il est difficile pour une personne et
pour un groupe de maintenir continuité et cohérence. Ces analyses
mettent en garde le chercheur contre toute reconstruction linéaire
et téléologique .
Au
fur et à mesure que l'enthousiasme pour la nouveauté que représentait
l'histoire orale a fait place à une évaluation plus sereine
des apports scientifiques de cette pratique, la coopération interdisciplinaire
s'est atténuée au prix - pour l'histoire du temps
présent - de l'acceptation des sources orales et de leur
intégration, et en sociologie, par une réflexion plus attentive
sur les conséquences des choix méthodologiques. Du coup, on
se rend compte d'une évidence : si l'entretien a toujours occupé
une place privilégiée et prépondérante dans l'arsenal
technique des sociologues, l'entretien biographique n'en est qu'un type particulier,
qui s'éloigne cependant des procedures d'échantillonnage habituelles.
Comme
le souligne Jean Peneff, les interactionnistes de l'Ecole de Chicago, parfois
pris pour témoins des méthodes en histoire orale, se sont peu
intéressés à la biographie en tant que telle. "En
insistant progressivement sur la situation, sur la perception d'autrui, sur
la relation face à face dans l'interaction, plus que sur l'histoire
de la rencontre, comme moment de deux trajectoires, ou sur le contexte social
qui a permis la situation étudiée, les interactionnistes laissent
volontairement de côté les expériences passées
des individus, leurs attentes et leur évaluation des perspectives à
venir. Cela explique peut-être le paradoxe de l'absence d'autobiographies
dans un courant contemporain représentatif de la tradition de Chicago" .
L'apprenti
historien qui franchit pour la première fois les portes d'un dépôt
d'archives accomplit un acte initiatique au même titre que le sociologue
menant son premier entretien. Pour l'historien du temps présent, peut
s'ajouter également l'entretien auprès d'un informateur. S'il
a choisi, pour sa thèse, d'appuyer sa démonstration essentiellement
sur des sources orales, il rencontrera, aujourd'hui encore, des difficultés
multiples et des objections de principe sur la véracité de ses
documents et sur les conditions de critique des sources. Toute différente
est la situation du jeune sociologue, qui, par ses premiers entretiens, pourra
prouver sa capacité, lors de l'accès à un terrain, à
surmonter ses propres angoisses dans la prise de contact et dans la formulation
directe et claire de ses questions. Les premiers entretiens sociologiques
(ceux que l'on fait en début de carrière comme tout matériel
recueilli à l'orée d'un nouveau projet), sont - et
ne doivent pas être - très structurés. Il s'agit
de prendre contact avec une "personne ressource" (l'informateur
des ethnologues, le témoin des historiens), un connaisseur privilégié,
et d'apprendre le plus possible sur le terrain d'enquête envisagé,
les autres interlocuteurs, les données statistiques et documentaires
disponibles. Au fur et à mesure de l'avancement du projet, seront prises
des décisions méthodologiques cruciales : le nombre optimum
d'entretiens qualitatifs à mener, leur fonction par rapport à
l'ensemble du matériel, la mise en forme de la grille,.le mode d'échantillonnage,
la décision d'entreprendre ou de renoncer à une enquête
complémentaire par questionnaire.
Ces
décisions ne devraient jamais être prises a priori, sans
avoir acquis une profonde connaissance du terrain. Dans le cadre de notre
recherche sur la prévention du sida auprès des homosexuels masculins,
qui devait s'étendre sur plusieurs années, nous avons conçu
dans un premier temps un projet exclusivement fondé sur une démarche
quantitative, appuyée sur une observation ethnologique et des entretiens.
Ceci aurait limité notre investigation à un recueil de données
auprès d'un échantillon tiré selon la méthode
"boule de neige" de 100 à 200 personnes. Dans un second temps,
la collaboration avec une revue spécialisée, acceptant d'insérer
à plusieurs reprises un questionnaire de quatre pages de plus d'une
centaine de questions, nous a permis de recruter chaque année 1 000
à 2 000 répondants. Par ailleurs, à la différence
de la démarche par questionnaire, jamais les entretiens tout seuls
ne nous auraient permis une analyse aussi fine des sous-milieux et des réseaux
socio-sexuels. En revanche, les entretiens qualitatifs ont fait apparaître
mieux que les lettres jointes au questionnaire les émotions, la souffrance
et le fait de "vivre avec le sida" .
Les
sociologues ne se préoccupent pas de l'archivage de leur matériel,
alors que les historiens, tenus à pouvoir fournir à tout moment
la preuve matérielle sur laquelle ils ont bâti leur démonstration,
en ont une préoccupation obsédante, conséquence déontologique
de leur métier. S'il existe de façon facilement consultable
des séries statistiques et des banques de données où
les sociologues trouvent les chiffres de base dont ils ont besoin, en revanche,
les matériaux recueillis dans le cadre d'un projet de recherche sociologique
ne sortent que rarement des archives personnelles du chercheur ou du groupe
de chercheurs. Dans ces "archives personnelles", composées
de notes de terrain, d'observations, d'entretiens enregistrés, transcris
ou non, il n'y a aucune standardisation, hormis le système de classement
choisi par l'auteur. Pour les sociologues, le matériel est secondaire
par rapport à la construction du modèle et à la rigueur
de la démonstration. C'est là, et non dans un quelconque document
comme chez les historiens, que réside les preuves de la valadité
de leurs résultats.
En
ce sens, la démarche du sociologue s'apparente davantage au travail
ethnographique et anthropologique, où il s'agit d'éclairer un
objet à partir de plusieurs angles, en recourant à toutes les
méthodes disponibles. Quand on étudie par exemple le vécu
d'une maladie chronique ou fatale, il faut observer les situations clés
et les lieux : le malade vit-il seul, en famille ou avec des amis, comment
s'est fait l'accueil à l'hôpital etc ?. Il faut également
discuter avec le malade lui-même, ainsi qu'avec son entourage, son médecin
et d'autres intervenants paramédicaux, comme le personnel infirmier
et l'équipe d'assistants sociaux. Pour comprendre un patient et la
situation dans laquelle il se trouve, il faut combiner toutes ces observations
avec des entretiens d'origines variées. J'ai pu ainsi observer qu'à
partir de leur entrée à l'hôpital et mis en situation
de consultation avec leur médecin, beaucoup de malades cessaient de
rapporter les plaintes et les angoisses qu'ils exprimaient auparavant devant
leurs amis et leurs proches. Devant son médecin, le malade s'est transformé
en "patient exemplaire", en héros de la lutte contre une
maladie pourtant mortelle. L'image de soi se construit par anticipation des
réactions d'autrui, de la compassion qu'on attend et de la confiance
que l'on a de soi-même et des autres.
La
comparaison entre entretiens et matériaux écrits, publiés
ou pas, rapproche les historiens et les sociologues des spécialistes
de l'analyse des textes. Dans L'expérience concentrationnaire,
j'ai comparé systématiquement mes entretiens, faits dans les
années 1980, d'une part avec des biographies publiées de rescapés
du même camp, de l'autre avec des biographies que certains avaient écrites
sans jamais les montrer en dehors d'un cercle familial et amical très
restreint, et enfin avec des dépositions à caractère
biographique faites devant des commissions historiques .
J'ai pu ainsi montrer à quel point toute interprétation théorique
est tributaire du matériel empirique qui la sous-tend. De toute évidence,
le choix du corpus, des matériaux de recherche, la méthode,
l'objet analysé et son interprétation se conditionnent réciproquement.
Si de ces éléments constitutifs d'une construction, un seul
varie, les autres changent aussi .
Cette conclusion ne peut évidemment pas être admise par les historiens,
confrontés à l'exigence d'objectivité, même lorsqu'ils
admettent combien elle est elle-même variable dans le temps, l'espace
et les conditions de construction de leur objet.
Faire
des "récits de vie" ou des entretiens biographiques une méthode
et un objet en soi a forcé les sociologues à regarder en détail
l'interaction entre enquêteur et enquêté, et la transformation
de l'un et de l'autre tout au long de l'entretien. Dans des entretiens longs,
étalés sur plusieurs séances, la confiance entre enquêté
et enquêteur se noue petit à petit. Dans une telle démarche,
on relève ce qui peut être dit, à quel moment et avec
quelles réticences. Ainsi peut-on déterminer à partir
des récits d'anciens déportés, à côté
des secteurs négligés (à dessein) car non légitimes,
des éléments inaperçus (par refus de prise de conscience).
L'absence de réflexion et de retour réflexif sur des aspects
de l'expérience vécue s'explique évidemment aussi bien
par des raisons d'ignorance que de refoulement et de silence délibéré.
De
plus, une situation d'entretien est rarement limitée au couple enquêteur-enquêté.
Une expérience faite à Berlin avec une déportée
qui m'avait accordé sans hésiter une entrevue est significative
à cet égard. Après une première prise de contact,
elle m'avait téléphoné pour demander un délai
de réflexion. Trois mois plus tard, après plusieurs séances
d'entretiens, un nouvel obstacle avait surgit. Une amie l'avait mise en garde
contre notre entreprise "qui risquait de détruire sa vie privée".
Ces résistances successives m'ont obligé à mieux expliciter
mes propres intentions de recherche. De même les décisions de
cette femme étaient prises après concertation avec ses amies,
qui, indirectement et sans que je les connaisse, participaient à l'entreprise.
Ces exemples montrent les aléas de toute démarche de recherche.
Les difficultés et les découvertes inattendues qui font le bonheur
du chercheur, peuvent être assez proches en histoire, en anthropologie
et en sociologie, même si elles sont traitées différemment
dans chacune de ces disciplines. Désormais, après une période
"interdisciplinaire" assez euphorique, chacun rentre en quelque
sorte chez lui, fait le bilan et tire ses conclusions. Paradoxalement, nous
assistons maintenant à la sortie d'une masse de publications préparées
pendant la première période de fusion disciplinaire, alors que
nous sommes à un reflux du mouvement. Mais cette situation n'est que
le reflet des rythmes et des décalages propres à l'activité
de recherche où les délais peuvent être longs entre la
conception des projets et leur publication.
À lire dans la même rubrique :
- Avant-Propos
- Du mythe à l’historiographie par Michel Trebitsch
- Définitions et usages, Danièle VOLDMAN
- Effets pervers par Denis Peschanski
- Les témoins de la souffrance, Karel Bartosek
- La mémoire et l’histoire, Robert FRANK
- A l’écoute des assureurs, Michèle Ruffat
- Les électriciens, les gaziers, les hommes de sciences et les autres, par Alain Beltran et Jean-François Picard
- Intellectuels au micro, par Michel Trebitsch
- Récits d’urbanistes après les ruines, par Danièle Voldman
- Les comités d’histoire des ministères et des administations par Alain Beltran
- Technique de l’entretien historique, Dominique Veillon
|