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Institut d’histoire du temps présent - IHTP

 
 
 

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Les comités d’histoire des ministères et des administations par Alain Beltran

 

Les années 1970-1980 ont vu se développer dans de nombreux ministères ou administrations un souci historique qui a pris différentes formes. D'une part ont été créées dans presque tous les ministères des missions des Archives nationales chargées de veiller au tri et au classement des nombreux documents produits par ces organismes [1]. D'autre part, des associations, des comités à caractère historique ont été créés pour susciter des recherches dont l'ampleur est quelquefois considérable [2]. On peut se poser la question du "pourquoi" de telles initiatives. Principale réponse : les ministères, les régions (le mouvement ne fait que commencer), les administrations publiques ou para-publiques ont pris conscience qu'ils étaient des acteurs majeurs de l'Histoire. Or, ces protagonistes essentiels, dans un pays où le rôle de l'Etat n'a cessé de croître et de se diversifier, sont sujets à des lacunes de mémoire (ainsi qu'on l'observe également dans le cas des grandes entreprises). Disparition d'archives lors des changements de ministres ou de directeurs, déménagements et donc dispersion des sources, restructurations continuelles des services, départ d'anciens qui étaient la mémoire vivante d'un lieu de travail et de décision : pour bien des raisons, le rôle et l'action des organismes publics et para-publics sont menacés d'amnésie, ou tout au moins de confusion. D'où des tentatives pour classer les archives, l'appel au témoignage et le soutien à des recherches historiques systématiques.

Parmi les ministères ou administrations publiques qui ont récemment eu des initiatives d'ordre historique, on choisira quelques exemples significatifs. On peut citer l'action déjà importante du Comité pour l'histoire économique et financière [3], présidé par le ministre de l'Economie, des Finances et du Budget. Ce Comité est composé de membres de droit (directeurs et chefs de service du ministère de l'Economie, Gouverneur de la Banque de France, directeur général de la Caisse des dépôts et consignations, directeur général des Archives de France et administrateur général de la Bibliothèque nationale) ; de membres désignés selon leur compétence (économistes mais surtout une douzaine d'historiens) ainsi que quelques personnes ès qualités. La mission de ce Comité est "de contribuer à une meilleure connaissance de l'histoire de l'Etat et de son rôle en matière économique et financière depuis le Moyen Age jusqu'à nos jours, de susciter des travaux scientifiques et d'en aider la diffusion". Il a ainsi soutenu matériellement des colloques [4], une série de publications dite "Etudes et Documents" (des recueils d'articles sur toute la période considérée), des aides à la publication de thèses [5] ou des récits [6], un Manifeste enfin [7]. La secrétaire générale de ce Comité, Florence Descamps, a fait récemment le point dans le troisième tome des Etudes et Documents sur la collecte d'interviews opérée par le biais de cet organisme [8]. Elle a également organisé un séminaire à l'Ecole pratique des hautes études sur "l'histoire administrative et les archives orales". En 1991, il y avait déjà plus de 1 200 heures d'archives enregistrées.

L'Association pour l'histoire de la Sécurité sociale et le Comité d'histoire de la Sécurité sociale - présidé par Pierre Laroque - ont engagé depuis quelques années des travaux importants mais qui n'ont pas tous été publiés. On peut citer cependant une bibliographie des travaux parlementaires et le travail de Dominique Aron-Schnapper [9]. Un très important travail d'histoire orale a été engrangé mais seulement partiellement exploité par ce Comité d'histoire de la Sécurité sociale. Dans le domaine de la santé, les délais rendus obligatoires par la loi sur les archives de 1979 sont souvent de longue durée et peu contournables. D'une façon générale, un délai d'au moins trente ans doit être respecté pour les archives orales, sauf autorisation de l'interviewé. Dans le même ordre d'idées, le Comité d'histoire industrielle - organisé comme il se doit autour du ministère de l'Industrie - réunit historiens et grands décideurs (publics et privés). Il a organisé différents colloques [10]. Il soutient des publications [11], des thèses et a lancé un projet d'histoire de la France industrielle. En parallèle, présidé par Roger Martin, président d'honneur de Saint-Gobain, l'Institut d'histoire de l'industrie [12], "a pour objet de développer les travaux d'histoire des entreprises, en favorisant les relations entre universitaires, chercheurs et milieux industriels. Il contribue à la réalisation des actions portant sur l'histoire de la politique industrielle, souhaitées par le ministère de l'Industrie et son Comité d'histoire industrielle". L'Institut a un financement plus large et se voudrait un interface entre l'entreprise et les historiens - à l'image d'une Fondation en quelque sorte - tandis que le Comité se rapproche plus des structures décrites ci-dessus, c'est-à-dire d'un organisme ancré autour de son ministère d'origine. Le Comité d'histoire industrielle - avec l'Institut - a entamé, au coup par coup, des campagnes d'interviews "auprès de personnalités de l'Administration et des entreprises ayant joué un rôle dans la politique et le développement industriels". Ces entretiens sont l'âme de certains colloques : "le Comité d'histoire industrielle du ministère de l'Industrie a voulu rassembler des témoignages directs [...] en les confrontant aux analyses d'économistes et aux apports d'historiens de l'industrie." Cette liste n'est pas exhaustive et on pourrait y ajouter le ministère des Affaires étrangères, le ministère de la Défense (avec le considérable travail des différents services historiques comme le SHAA pour l'armée de l'Air), le Commissariat général au Plan, les différents Comités d'histoire des PTT avec des initiatives nombreuses venant tant de la Poste que de France Telecom comme l'a expliqué Patrice Carré dans Culture d'entreprise et Histoire [13]. Dans tous ces cas, l'histoire orale est souvent au coeur des recherches sur les évolutions très contemporaines.

Proches de ce type d'initiative, il est utile de souligner des actions du même type qui ne se rattachent pas toujours à un ministère mais dont les points de rencontre sont nombreux avec les démarches définies plus haut. Ainsi, les recherches faites autour d'une personnalité politique de premier plan, qui recouvrent de nombreux aspects de la vie politique, économique ou sociale de la France contemporaine. L'Institut d'histoire du temps présent a réalisé de très nombreux entretiens autour de l'action de Pierre Mendès France. Plus récemment, les amis de Georges Pompidou ont eu recours à ce genre d'initiative. Outre des récits couchés sur le papier, cette association souhaite "procéder à l'enregistrement de témoignages oraux qui seraient confiés aux Archives nationales". L'Association Georges Pompidou "s'efforcera de faire publier un certain nombre de ces documents et témoignages qui apparaîtraient particulièrement utiles aux historiens". Ce type d'associations veut rassembler une large documentation et susciter des recherches en collaboration avec des historiens professionnels. Bien entendu, on comprend qu'un équilibre est à trouver entre ceux qui désirent perpétuer un souvenir - avec ce que cela comporte de respect à la mémoire d'un homme d'envergure nationale - et les historiens qui, par métier, désirent porter un regard critique sur une action.

La plupart - pour ne pas dire tous - les administrations et les ministères décrits ci-dessus ont donc éprouvé le besoin de faire appel à l'histoire orale [14]. Ils ont eu le sentiment que la synthèse d'une carrière, la connaissance d'un processus, les ambitions ou les déceptions, les stratégies, les intentions qui se cachaient derrière telle ou telle réforme, les rencontres ou entretiens sans comptes rendus mais pourtant essentiels, les crises, les antagonismes personnels, etc. méritaient - ou exigeaient - des enregistrements. Le problème devient délicat quand ces interviews sont effectuées sans perspective, sans coordination avec des historiens de métier, sans esprit critique ou sans destination précise (publications, colloques, dépouillement systématique, classement pour un large accès aux chercheurs). Les campagnes d'entretiens doivent au contraire avoir des objectifs précis, inscrits dans un projet global. On comprendra donc qu'une assez longue concertation préalable entre responsables publics et historiens soit indispensable. Ce n'est sans doute qu'après des approches empiriques et quelques essais dûment critiqués que l'on pourra passer à une campagne systématique. Il est nécessaire de définir de prime abord les urgences, les critères d'accès, l'exploitation future. Faute de ces préliminaires, le recours à l'histoire orale risque d'être aussi éphémère qu'une mode plutôt que de ressembler à une démarche historique crédible. De plus, se pose la question du recours à une "main d'oeuvre" qualifiée. Ce n'est pas du jour au lendemain que l'on peut s'improviser historien du contemporain. Des entretiens réalisés par d'anciens collègues, des gens du sérail ou, plus problématique et délicat encore, par des personnes se réclamant de la hiérarchie ministérielle, ne peuvent aboutir qu'à une certaine langue de bois, ou en tout cas à un discours codé marqué par une grande prudence. Le recours à des historiens professionnels (Université, CNRS, Hautes études ou autres centres historiques) permet d'obtenir un encadrement efficace, distancié, capable de mener de véritables interviews à caractère scientifique.

Une administration qui veut se lancer dans une campagne d'entretien a maintenant à sa disposition des outils de réflexion méthodologiques et techniques [15]. L'initiation aux méthodes historiques s'avère, malgré tout, un indispensable préalable. Des séminaires destinés à montrer les exigences propres au métier d'historien ont été ainsi réalisés par certaines associations pour former des cadres (souvent à la retraite) qui n'étaient pas toujours à même de se lancer dans la démarche historique (nous pensons à l'Institut pour l'histoire de l'aluminium ou de L'Association pour l'histoire de l'électricité en France qui ont effectué ce type de formation). Toutes ces actions de coordination entre le personnel intéressé à l'histoire de son ministère et les historiens de métier permettent une véritable osmose, un échange de connaissances où le savoir-faire des uns vient renforcer la connaissance intime des autres. En conséquence, les travaux de recherche historique, avec leurs exigences propres (temps nécessaire, ouverture des sources...), seront mieux compris des décideurs publics. Le travail des jeunes chercheurs (mémoires de maîtrise, DEA ou thèses), inséré dans un plan d'ensemble, n'en sera que plus apprécié par les commanditaires. Finalement, chacun y trouvera son compte.



[1]            Voir à ce titre l'article de Rose-Anne Couedelo, "les missions des archives nationales dans les ministères", Bulletin de l'Institut d'histoire du temps présent, 12, juin 1983, pp. 11-15.

[2]            Voir le Bulletin de l'Association pour l'histoire de l'administration française, publié par Louis Fougère, 11, 1989, pp. 12-25 et 12, 1990, pp. 12-18.

[3]            6, avenue de l'Opéra, 75001 Paris, tél. 44 77 52 64.

[4]            "Etat, finances et économie française pendant la Révolution française" en 1989 ; "le Plan Marshall et l'économie française", récemment à Bercy, où les approches historiques ont été quelquefois confrontées à la lumière des nécessités nouvelles d'aide à l'Europe centrale et orientale.

[5]            Voir celle de Michel Margairaz, l'Etat, les Finances et l'Economie, histoire d'une conversion : 1932 à 1952, Paris, Imprimerie nationale, 1991, 2 vol.

[6]            Louis Franck, Souvenirs d'un Directeur général des Prix, Paris, Imprimerie nationale, 1990.

[7]            Pour une renaissance de l'histoire financière par Michel Bruguière, récemment disparu.

[8]            "Les archives orales du Comité pour l'histoire économique et financière ou la fabrication d'une source", Etudes et Documents, tome III, 1991, p. 511-538.

[9]            La révolution invisible : recherches sur la diffusion de la connaissance en matière de sécurité sociale, 1989.

[10]         "Les grandes décisions industrielles", L'industrie française face à l'ouverture internationale, Paris, Economica, 1991 (actes du colloque) ou, très récemment, sur "la loi Le Chapelier" de 1791.

[11]         Comme la revue d'histoire des entreprises qui mêle approches historiques et souvenirs des décideurs.

[12]         2, rue Louis-Murat, 75008 Paris.

[13]         Paris, Editions d'Organisation, 1991.

[14]         Voir la problématique générale dans G. Thuillier, "Pour une prospective de l'histoire administrative contemporaine", Le Mouvement Social, 157, octobre-décembre 1991, pp. 71-83.

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