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Les comités d’histoire des ministères et des administations par Alain Beltran
Les
années 1970-1980 ont vu se développer dans de nombreux ministères
ou administrations un souci historique qui a pris différentes formes.
D'une part ont été créées dans presque tous les
ministères des missions des Archives nationales chargées de
veiller au tri et au classement des nombreux documents produits par ces organismes . D'autre part, des associations,
des comités à caractère historique ont été
créés pour susciter des recherches dont l'ampleur est quelquefois
considérable .
On peut se poser la question du "pourquoi" de telles initiatives.
Principale réponse : les ministères, les régions
(le mouvement ne fait que commencer), les administrations publiques ou para-publiques
ont pris conscience qu'ils étaient des acteurs majeurs de l'Histoire.
Or, ces protagonistes essentiels, dans un pays où le rôle de
l'Etat n'a cessé de croître et de se diversifier, sont sujets
à des lacunes de mémoire (ainsi qu'on l'observe également
dans le cas des grandes entreprises). Disparition d'archives lors des changements
de ministres ou de directeurs, déménagements et donc dispersion
des sources, restructurations continuelles des services, départ d'anciens
qui étaient la mémoire vivante d'un lieu de travail et de décision :
pour bien des raisons, le rôle et l'action des organismes publics et
para-publics sont menacés d'amnésie, ou tout au moins de confusion.
D'où des tentatives pour classer les archives, l'appel au témoignage
et le soutien à des recherches historiques systématiques.
Parmi
les ministères ou administrations publiques qui ont récemment
eu des initiatives d'ordre historique, on choisira quelques exemples significatifs.
On peut citer l'action déjà importante du Comité pour
l'histoire économique et financière ,
présidé par le ministre de l'Economie, des Finances et du Budget.
Ce Comité est composé de membres de droit (directeurs et chefs
de service du ministère de l'Economie, Gouverneur de la Banque de France,
directeur général de la Caisse des dépôts et consignations,
directeur général des Archives de France et administrateur général
de la Bibliothèque nationale) ; de membres désignés
selon leur compétence (économistes mais surtout une douzaine
d'historiens) ainsi que quelques personnes ès qualités. La mission
de ce Comité est "de contribuer à une meilleure connaissance
de l'histoire de l'Etat et de son rôle en matière économique
et financière depuis le Moyen Age jusqu'à nos jours, de susciter
des travaux scientifiques et d'en aider la diffusion". Il a ainsi soutenu
matériellement des colloques ,
une série de publications dite "Etudes et Documents" (des
recueils d'articles sur toute la période considérée),
des aides à la publication de thèses ou des récits , un Manifeste enfin . La secrétaire générale
de ce Comité, Florence Descamps, a fait récemment le point dans
le troisième tome des Etudes et Documents sur la collecte d'interviews
opérée par le biais de cet organisme . Elle a également organisé
un séminaire à l'Ecole pratique des hautes études sur
"l'histoire administrative et les archives orales". En 1991, il
y avait déjà plus de 1 200 heures d'archives enregistrées.
L'Association
pour l'histoire de la Sécurité sociale et le Comité d'histoire
de la Sécurité sociale - présidé par
Pierre Laroque - ont engagé depuis quelques années
des travaux importants mais qui n'ont pas tous été publiés.
On peut citer cependant une bibliographie des travaux parlementaires et le
travail de Dominique Aron-Schnapper .
Un très important travail d'histoire orale a été engrangé
mais seulement partiellement exploité par ce Comité d'histoire
de la Sécurité sociale. Dans le domaine de la santé,
les délais rendus obligatoires par la loi sur les archives de 1979
sont souvent de longue durée et peu contournables. D'une façon
générale, un délai d'au moins trente ans doit être
respecté pour les archives orales, sauf autorisation de l'interviewé.
Dans le même ordre d'idées, le Comité d'histoire industrielle
- organisé comme il se doit autour du ministère de l'Industrie -
réunit historiens et grands décideurs (publics et privés).
Il a organisé différents colloques .
Il soutient des publications ,
des thèses et a lancé un projet d'histoire de la France industrielle.
En parallèle, présidé par Roger Martin, président
d'honneur de Saint-Gobain, l'Institut d'histoire de l'industrie ,
"a pour objet de développer les travaux d'histoire des entreprises,
en favorisant les relations entre universitaires, chercheurs et milieux industriels.
Il contribue à la réalisation des actions portant sur l'histoire
de la politique industrielle, souhaitées par le ministère de
l'Industrie et son Comité d'histoire industrielle". L'Institut
a un financement plus large et se voudrait un interface entre l'entreprise
et les historiens - à l'image d'une Fondation en quelque sorte -
tandis que le Comité se rapproche plus des structures décrites
ci-dessus, c'est-à-dire d'un organisme ancré autour de son ministère
d'origine. Le Comité d'histoire industrielle - avec l'Institut -
a entamé, au coup par coup, des campagnes d'interviews "auprès
de personnalités de l'Administration et des entreprises ayant joué
un rôle dans la politique et le développement industriels".
Ces entretiens sont l'âme de certains colloques : "le Comité
d'histoire industrielle du ministère de l'Industrie a voulu rassembler
des témoignages directs [...] en les confrontant aux analyses d'économistes
et aux apports d'historiens de l'industrie." Cette liste n'est pas exhaustive
et on pourrait y ajouter le ministère des Affaires étrangères,
le ministère de la Défense (avec le considérable travail
des différents services historiques comme le SHAA pour l'armée
de l'Air), le Commissariat général au Plan, les différents
Comités d'histoire des PTT avec des initiatives nombreuses venant tant
de la Poste que de France Telecom comme l'a expliqué Patrice Carré
dans Culture d'entreprise et Histoire . Dans
tous ces cas, l'histoire orale est souvent au coeur des recherches sur les
évolutions très contemporaines.
Proches
de ce type d'initiative, il est utile de souligner des actions du même
type qui ne se rattachent pas toujours à un ministère mais dont
les points de rencontre sont nombreux avec les démarches définies
plus haut. Ainsi, les recherches faites autour d'une personnalité politique
de premier plan, qui recouvrent de nombreux aspects de la vie politique, économique
ou sociale de la France contemporaine. L'Institut d'histoire du temps présent
a réalisé de très nombreux entretiens autour de l'action
de Pierre Mendès France. Plus récemment, les amis de Georges
Pompidou ont eu recours à ce genre d'initiative. Outre des récits
couchés sur le papier, cette association souhaite "procéder
à l'enregistrement de témoignages oraux qui seraient confiés
aux Archives nationales". L'Association Georges Pompidou "s'efforcera
de faire publier un certain nombre de ces documents et témoignages
qui apparaîtraient particulièrement utiles aux historiens".
Ce type d'associations veut rassembler une large documentation et susciter
des recherches en collaboration avec des historiens professionnels. Bien entendu,
on comprend qu'un équilibre est à trouver entre ceux qui désirent
perpétuer un souvenir - avec ce que cela comporte de respect
à la mémoire d'un homme d'envergure nationale - et
les historiens qui, par métier, désirent porter un regard critique
sur une action.
La
plupart - pour ne pas dire tous - les administrations
et les ministères décrits ci-dessus ont donc éprouvé
le besoin de faire appel à l'histoire orale .
Ils ont eu le sentiment que la synthèse d'une carrière, la connaissance
d'un processus, les ambitions ou les déceptions, les stratégies,
les intentions qui se cachaient derrière telle ou telle réforme,
les rencontres ou entretiens sans comptes rendus mais pourtant essentiels,
les crises, les antagonismes personnels, etc. méritaient -
ou exigeaient - des enregistrements. Le problème devient
délicat quand ces interviews sont effectuées sans perspective,
sans coordination avec des historiens de métier, sans esprit critique
ou sans destination précise (publications, colloques, dépouillement
systématique, classement pour un large accès aux chercheurs).
Les campagnes d'entretiens doivent au contraire avoir des objectifs précis,
inscrits dans un projet global. On comprendra donc qu'une assez longue concertation
préalable entre responsables publics et historiens soit indispensable.
Ce n'est sans doute qu'après des approches empiriques et quelques essais
dûment critiqués que l'on pourra passer à une campagne
systématique. Il est nécessaire de définir de prime abord
les urgences, les critères d'accès, l'exploitation future. Faute
de ces préliminaires, le recours à l'histoire orale risque d'être
aussi éphémère qu'une mode plutôt que de ressembler
à une démarche historique crédible. De plus, se pose
la question du recours à une "main d'oeuvre" qualifiée.
Ce n'est pas du jour au lendemain que l'on peut s'improviser historien du
contemporain. Des entretiens réalisés par d'anciens collègues,
des gens du sérail ou, plus problématique et délicat
encore, par des personnes se réclamant de la hiérarchie ministérielle,
ne peuvent aboutir qu'à une certaine langue de bois, ou en tout cas
à un discours codé marqué par une grande prudence. Le
recours à des historiens professionnels (Université, CNRS, Hautes
études ou autres centres historiques) permet d'obtenir un encadrement
efficace, distancié, capable de mener de véritables interviews
à caractère scientifique.
Une
administration qui veut se lancer dans une campagne d'entretien a maintenant
à sa disposition des outils de réflexion méthodologiques
et techniques . L'initiation aux méthodes
historiques s'avère, malgré tout, un indispensable préalable.
Des séminaires destinés à montrer les exigences propres
au métier d'historien ont été ainsi réalisés
par certaines associations pour former des cadres (souvent à la retraite)
qui n'étaient pas toujours à même de se lancer dans la
démarche historique (nous pensons à l'Institut pour l'histoire
de l'aluminium ou de L'Association pour l'histoire de l'électricité
en France qui ont effectué ce type de formation). Toutes ces actions
de coordination entre le personnel intéressé à l'histoire
de son ministère et les historiens de métier permettent une
véritable osmose, un échange de connaissances où le savoir-faire
des uns vient renforcer la connaissance intime des autres. En conséquence,
les travaux de recherche historique, avec leurs exigences propres (temps nécessaire,
ouverture des sources...), seront mieux compris des décideurs publics.
Le travail des jeunes chercheurs (mémoires de maîtrise, DEA ou
thèses), inséré dans un plan d'ensemble, n'en sera que
plus apprécié par les commanditaires. Finalement, chacun y trouvera
son compte.
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