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Récits d’urbanistes après les ruines, par Danièle Voldman
Au
seuil des années quatre-vingt dix du vingtième siècle,
la plupart des acteurs ayant participé à la renaissance des
villes détruites pendant la deuxième guerre mondiale sont encore
vivants. Ingénieurs, architectes, urbanistes et techniciens du bâtiment
se prêtent volontiers à la curiosité des historiens .
En France, on peut distinguer parmi l'ensemble des protagonistes de la Reconstruction,
une catégorie particulière, les "Reconstructeurs de l'Etat",
appointés par le gouvernement pour mettre en oeuvre ses directives.
C'est pourquoi, à côté des abondantes sources écrites
dont on dispose pour étudier la période de reconstruction qui
a suivi le conflit, il a été facile de constituer un corpus
de récits oraux décrivant les débuts des grands chantiers
et les premiers moments du ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme
(MRU), créé à la Libération pour rebâtir
les villes détruites. Ce corpus, qui comprend une trentaine d'entretiens,
de durée et de condition de recueil variables, peut être utilisé
de plusieurs manières . On étudiera ici ni les
apports factuels permettant une description de la période, ni l'analyse
d'une profession ayant connu à cette occasion un véritable âge
d'or, et pas davantage les conditions de mise en place d'institutions originales
que les témoins se plaisent à raconter. A travers les discours
et les témoignages, on analysera seulement comment les Reconstructeurs
exposent aujourd'hui aux historiens les mobiles et les moyens de leur action
passée.
Trois
préoccupations se dégagent des récits des reconstructeurs.
La plupart des témoins interrogés insistent d'abord sur l'unité
de la période 1940-1950, rattachant les efforts de l'Etat français
pour effacer les premières ruines de la campagne de 1940, à
l'ensemble des mesures prises après 1945 par le Gouvernement provisoire
puis la IVe République. Les témoins voient souvent dans la Libération
une coupure au caractère avant tout politique, ne concernant qu'indirectement
l'urbanisme et les problèmes d'aménagement de l'espace. Ils
soulignent ensuite dans quel climat de contrainte matérielle ils ont
dû travailler, affirmant que les impératifs de la reconstruction
ont orienté leur pratique et limité leurs initiatives. Ils refusent
ainsi d'être tenus pour responsables de la pauvreté urbanistique
et architecturale des réalisations de cette époque, estimant
que leurs principes théoriques ont été gauchis par les
contingences du réél. En dernier lieu, ils mettent en garde
leurs interlocuteurs contemporains contre une sous-estimation du facteur temporel,
essentiel quand il s'agit de recréer des villes entières et
de redonner vie à des régions dévastées.
Dès
l'automne 1940, le gouvernement de Vichy avait mis en place des organismes
chargés de coordonner les premiers travaux de déblaiement et
d'étudier les éléments d'une politique cohérente
d'aménagement rural et urbain. Le Commissariat technique à la
reconstruction immobilière (CTRI) et les services d'urbanisme de la
Délégation générale à l'équipement
national (DGEN) ont ainsi centralisé toutes les tâches qui relevaient
de la Reconstruction. Celle-ci, conçue dans un esprit prospectif, comprenait
deux aspects. D'une part des mesures d'urgence organisaient les premiers secours ;
les préfets nouvellement nommés surveillaient l'évacuation
des décombres, supervisaient le choix des entreprises de bâtiment
et de travaux publics, s'occupaient des sinistrés. De l'autre, on faisait
appel à des techniciens pour mettre au point des mesures permettant
une application concrète des lois de 1919 et de 1924 sur l'aménagement
des villes : tandis que des urbanistes et des architectes commençaient
à tracer sur leurs planches à dessin les nouveaux plans des
cités détruites par la campagne de 1940, d'autres fonctionnaires
entreprenaient de codifier et d'organiser en termes législatifs le
domaine de la reconstruction et de l'urbanisme. Après la guerre, la
plupart de ces personnalités se retrouveront au MRU, formé par
la fusion des services du CTRI et de la DGEN.
Cette
continuité institutionnelle et humaine justifie la façon dont
les reconstructeurs lient les activités de 1945 à celles de
1940. Il est vrai que l'unanimité du discours, outre l'indubitabilité
du fait lui-même - car l'Etat par deux fois a bien tenté
de reconstruire -, est accentuée par l'homogénéité
des témoins interrogés. Presque tous les architectes sont DPLG,
sortis de l'Ecole des Beaux-Arts ; une grande partie d'entre eux est proche
de l'école française d'urbanisme, soit qu'ils aient suivi des
cours à l'Institut d'Urbanisme de la Ville de Paris, soit qu'ils gravitent
dans cette mouvance. Les ingénieurs, quant à eux, sont souvent
polytechniciens, ayant choisi le corps des Ponts et Chaussées. L'étude
du personnel reconstructeur permet de suivre la formation et le développement
d'un réseau de connaissances, de solidarités et d'affinités,
qui explique la cohésion du groupe. Plusieurs cercles superposés
se sont peu à peu fondus et unifiés, soudant en un esprit de
corps des personnalités d'origines, de professions et de mentalités
diverses. Alors qu'habituellement en France, la cohésion sociale de
la fonction publique (mise à part les convictions politiques qui dans
les principes n'ont pas à être prises en compte), se heurte à
une fragmention en groupes étroits, dont le critère d'appartenance
repose sur le temps des études et la fréquentation de "l'Ecole",
dans ce cas, la communauté s'est fondée sur la participation
à une même aventure, commencée pour une large part dans
l'entre-deux-guerres.
On
a ainsi le cercle des architectes-urbanistes, qui, sans récuser totalement
l'esprit "beaux-arts", se veulent autant techniciens qu'artistes,
attentifs aux questions sociales et aux notions d'aménagement et de
planification de l'espace. Puis les personnes qui ont travaillé à
l'Exposition internationale de 1937, manifestation parisienne exaltant la
technique et la modernité au service de l'art et du bonheur des peuples.
C'est dire que l'on retrouve le personnel des services d'urbanisme de la Ville
de Paris, ceux-là même qui constituent une partie du premier
cercle. Une étude fine des ramifications permet de repérer plusieurs
sphères : les architectes pratiquant la nouvelle discipline de
l'aménagement des villes, les planistes des années 1930, les
cercles de polytechniciens dont Raoul Dautry n'est pas la moindre des personnalités,
les membres du Redressement français. Les réseaux des chemins
de fer donc, ceux du Comité d'Aménagement de la Région
parisienne, et par delà, les partisans de l'idéologie du Musée
social et de la Ligue rurale et urbaine. Groupes diversifiés qui se
sont croisés avant la guerre et que cimente la participation aux deux
vagues reconstructives.
De
ce point de vue, il est intéressant de comparer la façon dont
les témoins racontent les circonstances dans lesquelles ils ont été
engagés dans les services de l'urbanisme en 1940 et en 1945. A cinq
ans de distance, et dans des conditions similaires, ce sont de fortes personnalités
qui ont généralement fait office de sergent recruteur, là
un camarade d'école, ici un collègue que l'on a connu naguère
dans un service antérieur, ou encore un supérieur admiré,
un maître... Chacun note l'enthousiasme qui accompagne la proposition.
Dans les deux cas, le sentiment d'avoir l'occasion, grâce à des
circonstances exceptionnelles, d'accomplir une véritable mission, est
souligné par les témoins. Ceux qui ont commencé leur
carrière en 1940 insistent davantage sur la volonté de réagir
à la désorganisation qui a accompagné la défaite
grâce à leur compétence de techniciens ; ils rappellent
volontiers ce qu'ils nomment les erreurs de la reconstruction d'après
1918 contre lesquelles ils se sont élévés dans les années
1930. Pour eux, le recrutement au CTRI ou à la DGEN a signifié
la possibilité d'y remédier activement et d'être utiles
à leur pays meurtri. Les nouveaux venus de 1945 mettent en avant pour
leur part, et de façon peu différente, le goût du service
public et l'envie de participer, grâce aux connaissances pratiques de
leur métier, à la renaissance de la France. Ils disent aussi
combien le Gouvernement provisoire a été soucieux de garder
l'armature des techniciens qui n'avaient pas été trop compromis.
L'arrivée de Raoul Dautry à la tête du MRU renforce la
fusion des cercles. Sa politique en effet était de "marier les
sangs", c'est-à-dire de faire appel à tous les grands corps
de l'Etat pour reconstruire. Il contribue au "melting pot" des reconstructeurs,
puisant dans les viviers du Conseil d'Etat, de l'Inspection des Finances,
du corps des Mines comme de celui des Ponts et Chaussées ou du Génie
rural.
Rares
sont les témoins qui accompagnent d'une ferme justification idéologique
ou politique les raisons de leur choix. Exceptionnellement, l'un d'entre eux
affirme avoir renoncé à travailler sous l'Occupation dans les
services gouvernementaux, à cause du serment que tout fonctionnaire
devait prêter au maréchal Pétain. Encore est-il recruté
au MRU dès sa formation. De même, un autre - grande
figure de la Résistance - dit avoir voulu continuer la lutte
contre la barbarie nazie en travaillant au MRU. Du reste, les récits
des années d'Occupation sont émaillés d'allusions à
des actes de solidarité ou d'entr'aide avec les opprimés du
moment : des Juifs recrutés dans les services administratifs ou techniques
d'urbanisme et mis ainsi à l'abri ; des opposants protégés
par la certitude de conserver leur emploi sur les chantiers en cours ; des
résistants renseignés par les canaux les plus variés.
Les actions sont toujours présentées dans le cadre des activités
professionnelles et jamais tirées vers une quelconque héroïsation.
Une bonne conscience tranquille en quelque sorte, que les événements
ultérieurs ont entériné. Un seul des témoins a
été remercié à la Libération, sans être
véritablement inquiété ; le motif politique, réél
dans la mesure où il s'agissait d'un haut responsable, est minimisé
tant par l'intéressé au moment de son récit que par les
nouvelles autorités lors des événements. Ce qui prévaut
en somme, c'est l'idée d'une "résistance de père
tranquille" qui correspond à l'idéologie officielle de
la France des années 1950 et 1960. De ce point de vue, il est intéressant
de noter la force avec laquelle cette façon de présenter les
"années noires" est reprise par les conteurs. Par exemple,
le Chantier 1425, mis en place en 1941 sous la direction d'Urbain Cassan pour
la DGEN et de George-Henri Rivière pour le Musée des Arts et
traditions populaires, regroupait une quarantaine d'architectes chargés
d'une enquête sur l'habitat rural. Dès la fin de la guerre, les
promoteurs comme les membres de ce groupe, qui avait une mission de recherche
ethnologique, ont éprouvé le besoin de justifier leurs activités,
en avançant que leurs travaux scientifiques avaient servi de couverture
à des opposants ou de refuge à des persécutés.
C'est cette version, dont il n'importe pas dans ce propos de vérifier
la validité, qui est reprise à titre de preuve exemplaire pour
renforcer la thèse de la continuité de la décennie 1940-1950.
En
fait, au dire des témoins, il était certain, au sein du CTRI
et de la DGEN, que l'on préparait un après-guerre où
la France aurait retrouvé sa souveraineté. Quarante ans après
les événements, aucun d'entre eux ne raconte avoir imaginé
un retour à la paix où l'Europe serait devenue allemande. Tous
s'accordent sur la certitude d'un départ de l'occupant. Dans l'attente
de jours meilleurs, c'était bien pour les temps de la Libération
qu'ils affirment avoir pensé oeuvrer. Les témoins n'insistent
pas sur leur engagement politique durant ces années. Du reste, dans
la plupart des entretiens, aucune question n'a été posée
de façon spécifique sur ce sujet. Et les acteurs ne l'abordent
pas spontanément ; ils auraient plutôt tendance à esquiver
le problème et à répondre avec réticence aux questions
détournées sur leurs attitudes et opinions de l'époque.
Ceci vaut aussi bien pour les témoins dont on sait par ailleurs qu'ils
n'ont pas eu d'activité politique reconnue, que pour ceux notoirement
engagés - de façon militante ou intellectuelle -
dans un camp comme dans l'autre. Néanmoins, chez les enquêteurs
comme chez leurs interlocuteurs, on sent planer, esquissée ou non dite,
la question qui sera celle de la Libération : qu'avez-vous fait pendant
les années de l'Occupation ? Vous êtes-vous bien conduits ? Et,
question subsidiaire, qu'avez-vous à avancer pour votre défense
?
C'est
pourquoi, chez ceux qui sont restés en fonction durant toute la décennie,
l'accent est mis avant tout sur l'importance, à court et à long
terme, des mesures prises sous Vichy. Tous mentionnent la portée de
la loi de 1943 sur l'urbanisme, inscrite dans une continuité législative,
qui court depuis les années 1920. Cela permet aux reconstructeurs de
pointer les phénomènes de longue durée, insensibles aux
conjonctures politiques fluctuantes. Après le rappel des mesures prises
depuis 1919 pour tenter de juguler le développement non contrôlé
des banlieues et la croissance anarchique des villes, ils exposent en quoi
les textes de 1943 représentent un effort de synthèse, de rationalisation
et d'harmonisation des préceptes antérieurs. Mais, de plus,
leur caractère fondateur en même temps que précurseur
est longuement commenté. "Dautry a eu un héritage très
substantiel", dit l'un d'eux, en ajoutant "c'est fou ce que l'on
a pu travailler pendant cette période". Tous font de leur activité
des années 1940-1944 le fondement positif de l'urbanisme d'après
guerre.
Dans
le même ordre d'idées, l'organisation de l'urbanisme sous Vichy
préfigure celle des services de l'aménagement du territoire.
Que la DATAR (Délégation générale à l'aménagement
du territoire et à l'action régionale) n'ait été
créée qu'en 1963 ne doit pas faire oublier, expliquent les témoins,
que l'origine et la conception de cette nouvelle façon de penser l'organisation
spatiale du pays se trouve dans les lointains jours de 1943. Sur ce point,
les témoins sont unanimes. Avec la même assurance, ceux qui faisaient
corps avec les instances gouvernementales de Vichy comme ceux qui, depuis
Londres ou Alger, les combattaient, datent de ces années l'apparition
d'un "town planning" français. Ici, nulle dispute sur la
revendication de l'héritage ou la paternité de l'idée.
Un consensus se dégage, au contraire, dans les critiques faites à
l'organisation territoriale du pays et dans la nécessité d'y
remédier. Que des hommes (et quelques rares femmes) se soient penchés
sur les possibilités d'un nouvel urbanisme au sein du CTRI ou de la
DGEN, personne ne pourrait le nier. Et que d'autres y aient également
pensé dans la clandestinité ou au-delà des mers, voilà
qui corrobore le sentiment d'intelligence fraternelle pouvant unir ces acteurs.
Il est vrai qu'en cela, répétons-le, ils suivent la doctrine
de la Libération qui avait décidé de maintenir en place
les cadres administratifs du régime de Vichy, n'épurant que
les plus compromis et appelant à la réconciliation nationale
dans l'euphorique fiction d'un pays majoritairement résistant. En fait,
ce qui compte davantage dans le récit, c'est l'oeuvre accomplie et
les conditions de sa réalisation.
L'aspect
justificatif évident mis à part, la fréquence avec laquelle
l'excellence de la loi d'urbanisme de 1943 et l'invention de l'aménagement
du territoire sont soulignées sert à aller au devant d'éventuelles
critiques. Chacun essaie d'expliquer le décalage, qui a tant choqué
les sinistrés, entre le labeur administratif et conceptuel des années
de reconstruction et les lenteurs des réalisations. Ces hommes si proches
des lieux du pouvoir et des instances gouvernementales s'interrogent sur les
mécanismes mêmes de la décision. Devant les évidentes
lacunes des politiques de reconstruction, les technocrates rejettent sur les
architectes et les urbanistes les excès du Mouvement moderne, qui a
bouleversé le paysage des villes traditionnelles par un zonage trop
rigide et des tours inhumaines ; les professionnels de leur côté
accusent ces mêmes technocrates ainsi que les ministres, les parlementaires
et les hommes de cabinet d'avoir été plus soucieux de réussites
électorales que du bien-être des habitants. Tous rappellent la
pauvreté du pays et l'immensité de la tâche. Ce qui caractérise
le groupe des reconstructeurs, c'est le hiatus, dont ils sont conscients au
moment où ils se penchent sur leur passé, entre leurs intentions
de transformer l'aménagement urbain, d'imposer des réformes,
de tester de nouvelles procédures, éventuellement même
de changer les mentalités des Français vis-à-vis de leur
environnement, et les difficultés qu'ils ont rencontrées pour
obtenir des résultats tangibles. Leur regard rétrospectif en
est quelque peu assombri. Autant ils parlent avec plaisir de leurs activités
au jour le jour, et du climat de fièvre joyeuse dans lequel ils travaillaient,
autant ils regrettent que le résultat n'ait pas toujours été
à la hauteur de leurs ambitions.
Mais,
aux yeux des témoins, les obstacles à la réussite de
la reconstruction ont été externes à leur action. Les
uns incriminent l'impatience des sans-logis ou l'étroitesse d'esprit
des associations de sinistrés. D'autres mettent en cause l'instabilité
gouvernementale, les considérations politiciennes des dirigeants et
par dessus tout l'épuisement du pays. Cette attitude avait déjà
été soulignée par François Bloch-Lainé
dans la préface de ses entretiens avec Jean Bouvier.
"Je
reconnais sans peine que les praticiens sont enclins à exagérer
les contraintes subies, les complications et les fatalités de la vie
quotidienne, pour minorer leur réelle liberté de conduite ;
à donner trop de poids aux impondérables ; à introduire
trop de nuances dans les données et les circonstances, pour justifier
des décisions discutées, jusqu'à prétendre qu'elles
ne pouvaient être différentes. En sens inverse, il leur arrive
de souligner des obstacles devenus moins certains, avec le temps, aux yeux
des commentateurs, afin d'accroître le mérite des orientations
auxquelles ils ont contribué et qu'ils ne voudraient pas qu'on considérât
trop comme allant de soi" .
En
dernière analyse, ce qui revient le plus souvent dans ces quelques
entretiens, c'est l'importance du temps. S'il est vrai, disent les reconstructeurs,
que pour relever les ruines, il fallait de l'esprit de décision, de
l'intelligence, de l'argent et la volonté de servir le pays, rien de
tout cela n'était suffisant sans la longueur des jours et des années.
Après avoir décrit les limites - voire l'irréalité
de leur pouvoir - nos informateurs ont insisté sur l'inestimable
importance du temps et de la durée. Non pas les heures qu'ils ont effectivement
passées dans leur bureau mais celles du sablier qui s'écoule
si vite, quand au soir de la vie, arrive le moment des bilans. Pour eux, les
gouvernements ont changé trop vite, les Français ont été
trop pressés d'effacer les conséquences de la guerre, le béton
s'est fendillé car il a trop vite séché. La précipitation,
voilà pour eux une des clefs des échecs. Précipitation
que nous devons aussi entendre comme un regret de la briéveté
de la vie. Le fait d'interroger des techniciens de la construction des villes,
entreprise qui par définition demande une accumulation de vécu
historique pour que les nouvelles cités acquièrent véritablement
leur âme, n'est pas l'unique raison de cette insistance. On peut aussi
le comprendre comme une aptitude plus générale de gens âgés
que l'approche de la mort rend plus sensibles à la douceur éphémère
des jours qui passent.
Tous
ces discours, plus ou moins teintés de nostalgie, abordent la question
de la nature du service public dans un système démocratique,
en principe indépendant du pouvoir en place. Mais, interrogés
quatre décennies plus tard sur leurs activités pendant la période
allant de 1940 à 1950, ce n'est pas ce qui préoccupe le plus
les reconstructeurs. Interrogés comme tels, c'est leur identité
de professionnels et de techniciens qu'ils mettent en avant, bien plus que
leur qualité de citoyens. Questionnés en qualité de reconstructeurs,
c'est en reconstructeurs qu'ils répondent, mettant sans difficulté
entre parenthèse les changements de régime auxquels ils ont
été confrontés.
On
peut, avec raison, interpréter ceci comme une faiblesse de l'utilisation
de ce corpus. Mais on peut aussi se souvenir que tout historien ne trouve
que ce qu'il cherche et que les mécanismes de la mémoire, tout
comme les villes rebâties, font partie de notre histoire.
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