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Intellectuels au micro, par Michel Trebitsch
Il
n'y a ni pertinence ni impertinence particulières à appliquer
la démarche de l'histoire orale à l'histoire des intellectuels.
Echappant aux mêlées militantes des années 1970, participant
elle-même du phénomène des "retours", celle-ci
ne s'est constituée que récemment en champ autonome, aux frontières
d'ailleurs perméables, encore préoccupée de définir
ses enjeux, ses méthodes et ses sources . Loin d'être une histoire
des exclus revendiquant la prise de parole, elle relève de l'histoire
des dominants et des décideurs, qui manient aussi habilement le verbe
que l'écriture. "Ecrivants" au sens barthien, les intellectuels
interviennent par définition, presque par essence, dans la sphère
publique, sous forme de manifestations collectives ou de la littérature
personnelle, mais publiée, telle que mémoires et journaux intimes.
Peut-être est-ce parce que la fonction de l'intellectuel est précisément
de l'ordre du témoignage qu'il convient de soulever quelques questions,
abordées ici de manière schématique et limitées
au cas français.
Il
faut d'emblée distinguer les archives provoquées, constituées
volontairement par l'historien dans le cadre d'une recherche spécifique,
des documents sonores et audiovisuels préexistants, émissions
de radio et de télévision, qui ressortissent d'une tradition
d'intervention intellectuelle et même d'un genre littéraire.
D'usage courant, notamment chez les biographes-journalistes, les témoignages
provoqués, tant ceux des intellectuels étudiés que les
témoignages sur eux provenant de leur famille et de leurs proches,
remplissent les pages de remerciements, parfois plus nombreuses que les pages
de références bibliographiques. Il faut y ajouter quelques enquêtes
plus systématiques sur un échantillon d'intellectuels considérés
comme représentatifs, comme celle de Jean-Louis de Rambures sur le
travail des écrivains et surtout l'"expédition en haute
intelligentsia" d'Hervé Hamon et Patrick Rotman .
Plus réservées, les recherches universitaires font voisiner
des questionnaires écrits et un matériel archivistique classique
avec les sources orales prudemment utilisées, comme dans la thèse
de Jean-François Sirinelli sur les khâgneux et normaliens de
l'entre-deux-guerres ou celle de Rémy Rieffel sur les intellectuels
sous la IVe République .
La réflexion sur l'échantillonnage renvoie presque automatiquement
au problème de la définition, plus ou moins large de l'intellectuel,
comme le souligne Rémy Rieffel dans un article sur les intellectuels
de gauche face à la guerre d'Algérie . Plus rare est la réflexion
sur la spécificité des sources orales, comme celle qu'esquisse
Nicole Racine à propos de ses notices d'intellectuels du Dictionnaire
biographique du mouvement ouvrier (le "Maitron") : à
côté des rapports de police, des périodiques, des correspondances,
remarque-t-elle, les entretiens lui "ont toujours apporté quelque
chose que la seule fréquentation des sources écrites ne livre
pas", un climat intellectuel, des données personnelles, quand
ils n'ont pas été à leur tour producteurs d'archives,
mémoires rédigés après coup, documents soudain
exhumés .
Histoire
des élites, l'histoire des intellectuels impose certes de distinguer, -
on l'a écrit déjà dans les pages de ce cahier -
dans l'enquête orale, le "petit" et le "grand" témoin
et même le témoin et l'acteur, le "témoin-objet"
évoquant les "grands hommes" qu'il a côtoyés
et le "témoin-sujet", qui a fait l'histoire, souvent porte-parole
d'un groupe, produisant un discours verrouillé, voire une langue de
bois . Mais ici, ce n'est pas la distance
imposée par la célébrité du "grand"
intellectuel, mais au contraire l'excès de proximité qui tend
à dramatiser, selon le mot de Pierre Bourdieu, la relation entre
l'enquêteur, qui est lui-même un intellectuel, et le monde social
qu'il a pris pour objet d'étude .
Tout dépend donc moins de l'échantillonnage du matériel
oral que du type de questions qu'on pose. Une première approche est
du domaine de l'histoire politique et même de l'histoire des représentations.
L'enquête orale a bien ici pour fonction, comme dans l'article cité
de Rémy Rieffel ou surtout le grand travail de Jeannine Verdès-Leroux
sur les intellectuels communistes, d'interroger des phénomènes
de mémoire, et même de douleur, qui ne peuvent surgir par la
médiation de l'écrit . Moins brûlante, l'approche
des réseaux de sociabilité nous informe, au même titre
que les correspondances, les journaux intimes, l'ensemble du matériel
autobiographique, sur un "commerce" dominé, comme dans les
salons ou les cafés, par le jeu de la parole et de l'oralité .
L'approche plus classique de l'oeuvre et de sa relation avec la biographie
du sujet étudié pose d'autres questions, renvoyant, on va le
voir, à la forme même de l'entretien comme genre littéraire.
L'histoire
des intellectuels peut d'autant moins se dispenser d'une autre grande catégorie
de sources orales, les enregistrements radiophoniques et télévisés,
que ceux-ci ont produit un effet en retour sur les modalités de l'enquête
orale. L'idée de conserver les "Voix célèbres"
remonte à la création des "Archives de la parole"
en 1911, mais c'est au début des années 1950, comme le montre
Philippe Lejeune dans "La voix de son maître", que naît
un genre d'entretiens radiophoniques destiné non pas à fabriquer
des archives ou à reconstituer une "version originale" du
texte écrit, mais à inventer un type nouveau, "médiatisé",
de relations entre l'intellectuel et son public .
Dès mars 1944, Pierre Schaeffer et Jacques Madaule enregistrent Paul
Claudel chez lui sans but de diffusion ; cette approche biographique,
familière, intime, caractérise les premières émissions
de Francis Carco, "Qui êtes-vous" d'André Gillois,
"Un quart d'heure avec..." du Club d'Essai. A partir de 1949, Jean
Amrouche inaugure avec Gide, puis Claudel, Mauriac, Giono, le genre des longs
entretiens minutieusement préparés et montés, très
"littéraires" voire déclamatoires, et si proches de
l'écrit que la plupart ont été publiés en livres.
Sauf peut-être ceux de Robert Mallet avec Paul Léautaud (1950-1951)
et Jean Paulhan (1953), ils ont certes vieilli, mais c'est d'eux que procède
un véritable renouvellement de la critique littéraire. Visant
surtout des écrivains âgés, ils se lisent rétrospectivement
comme des archives : "Les entretiens de cette époque sont
maintenant des documents, qui n'accomplissent plus au premier degré
la fonction de communication qui était la leur" .
A
partir des années 1960 en effet, ils sont concurrencés non seulement
par la télévision, où apparaissent des émissions
assez classiques comme Lecture pour tous, mais aussi par un étrange
"produit mixte", le "livre-entretien" préparé
au magnétophone, désormais portable, livre à deux voix
ou à deux auteurs comme l'Interrogatoire d'Emmanuel Berl réalisé
par Patrick Modiano en 1976 . Mais ce sont les 4 000 Radioscopies
de Jacques Chancel (1968-1982) et surtout, pendant quinze ans, les 724 éditions
du "phénomène Apostrophes", qui vont bouleverser
l'image de l'intellectuel auprès du public et surtout le rapport même
de l'intellectuel aux médias .
Non que, comme tel Apostrophes sur Soljénitsyne, Albert Cohen
ou Nabokov, ces émissions n'aient déjà les couleurs de
l'archive, ni que, reproduites en livres, cassettes ou livres-cassettes, elles
aient altéré la religion de l'écriture, au point d'inciter
Jacques Chancel comme Bernard Pivot à laisser trace de l'expérience . Mais Apostrophes surtout,
en inventant un simulacre de contact où l'auteur joue son personnage,
où sa présence physique crée une illusion de reconnaissance,
a imposé une image de l'auteur contemporain à la portée
de tous en même temps qu'elle fonctionnait comme nouvelle instance de
consécration dans le champ intellectuel.
Le
plateau d'Apostrophes a-t-il été le dernier des salons,
comme l'écrivait méchamment Régis Debray dans Le Pouvoir
intellectuel ? A moins qu'on ne rapproche l'émission de la
rituelle "visite" au grand écrivain .
En remarquant que l'interview tient en partie le rôle qu'assumait la
préface au XVIIe siècle, Bernard Pivot nous renvoie à
une autre généalogie de la critique qui fait de lui moins l'héritier
des grands entretiens radiophoniques que du reportage littéraire ouvrant
l'ère des médiateurs . Il n'a pas tort de remonter à
Jules Huret et à l'Enquête sur l'évolution littéraire
(1891) qui fonde le reportage littéraire en adaptant au milieu intellectuel
la technique de l'interview .
Ni de se trouver un précurseur en Frédéric Lefèvre :
commencée en 1922 dans Les Nouvelles littéraires, la
série de ses Une heure avec..., à la limite de l'interview
et de l'essai, transforme définitivement en critique le journaliste
plus écouteur que questionneur. Contemporain de l'affaire Dreyfus et
de la "naissance" des intellectuels, l'essor du reportage littéraire
est à mettre en parallèle avec celui des formes collectives
d'intervention des intellectuels dans la sphère publique, qu'elles
soient de caractère politique ou idéologique comme les manifestes
et pétitions, ou qu'elles appartiennent au genre plus divers des "enquêtes"
littéraires, d'Agathon en 1911 aux surréalistes dans les années
1920.
Pour
le milieu intellectuel, le rapport entre le privé et le public comme
le rapport entre l'écrit et l'oral sont d'une nature particulière :
l'intime s'inclut de lui-même dans l'intervention publique et la parole
s'inscrit. L'"autobiographie parlée" de Sartre n'est pas
un corollaire de sa cécité mais un acte philosophique et politique
qui prolonge directement son projet autobiographique écrit . Plus généralement,
le "pacte autobiographique" tend à régir l'ensemble
de la relation entre l'enquêteur et son sujet, mais selon des visées
différentes et peut-être même contradictoires. Pour l'enquêteur,
l'entretien fonctionne selon une double "illusion biographique"
assez traditionnelle, notamment en histoire littéraire, celle d'une
part que l'interviewé joue le jeu de la vérité, d'autre
part, celle plus profonde encore, que la biographie révèle et
explique l'oeuvre. Pour l'enquêté, au contraire, le pacte d'authenticité
l'emporte sur le pacte de vérité, réduisant radicalement
la distance entre histoire et fiction, au point de faire entrer l'autobiographie
elle-même dans l'histoire des genres littéraires .
Peut-être
est-ce dans cet écart entre l'ordre du récit et l'ordre du vécu
que se joue toute l'efficacité d'un entretien devenu dialogue.
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