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Les électriciens, les gaziers, les hommes de sciences et les autres, par Alain Beltran et Jean-François Picard
Ces quelques réflexions sur l'utilisation des interviews par l'historien
s'appuient sur l'expérience personnelle des auteurs à la suite
de programmes historiques réalisés, dans des proportions variables,
à partir de séries d'entretiens .
On connaît le débat à propos de la pertinence des archives
orales comme outil historique. Des historiens, et non des moindres, ont encore
récemment dénié toute valeur à cette méthode,
en dénonçant les pièges, n'y voyant qu'une mode appelée
à passer, comme d'autres. Les mêmes ne croyaient d'ailleurs guère
à la possibilité d'une histoire très contemporaine, postérieure
à 1945. Peut-être cette résistance explique-t-elle que
la France ne possède pas de grande revue d'histoire orale alors qu'elles
foisonnent à l'étranger (pays anglo-saxons, Italie, Espagne ). Aujourd'hui que le débat
s'appaise, il est devenu d'usage courant en histoire contemporaine de faire
des interviews, sans même mettre en avant cette pratique. On considère
désormais l'histoire orale comme une méthode et non comme une
fin en soi.
Avec
l'histoire orale, le chercheur, créateur de sa source, en est le producteur,
non l'auteur. De là procèdent à la fois les dangers et
les vertus de cette méthode particulière. Lors du programme
historique du cinquantenaire du CNRS, un certain nombre d'interviews de grands
scientifiques furent réalisés et parfois publiés. En
cette occasion, l'avis des chercheurs engagés dans le programme fut
sollicité à propos de l'utilisation des interviews . On vit ressurgir la question :
quelle est la nature de l'objet "témoignage" pour l'historien
qui entreprend de le recueillir ? Réponse, c'est la fabrication d'une
information au second degré, un produit spécifique, réalisé
par et pour l'histoire. L'histoire du CNRS permettait de constater ce fait
bien connu que derrière chaque témoignage, l'interview constitue
aussi un récit révélateur de celui qui parle, de sa manière
de se situer dans l'histoire. On y voit paraître les interactions complexes
entre mémoire individuelle et mémoire collective. Le travers
de l'historien est souvent de recréer une rationalité chronologique
là où n'existe qu'un ensemble de souvenirs qui constituent la
mémoire d'un individu. En réalité, la production de récit
oral ne découle pas d'une simple transposition verbale de souvenirs
qui se seraient accumulés de manière bien ordonnée dans
le temps, n'attendant que d'être déroulés comme un film.
Le témoignage est une combinaison de traces souvent superposées
de manière anachronique, extrait d'une mémoire empruntée
à d'autres et, bien sûr, au vécu collectif d'une société.
Prenons un exemple classique, celui de l'appel du 18 juin 1940 à la
BBC. Beaucoup de ses contemporains - souvent ceux qui auront ensuite
une activité de résistance - se souviennent de l'avoir
entendu, parfois dans des conditions invraisemblables. L'histoire du CNRS
n'échappe pas à la règle. Elle a son savant, Jean Wyart,
professeur de physique à la Sorbonne, égaré sur les routes
de l'exode qui narre son arrivée dans la ville de Saint-Etienne : "...on
ouvre le poste [et] nous entendons l'appel de De Gaulle..." . Le souvenir est peut être
vrai ; il est plus vraisemblablement le repère inconscient qui rationalise
dans la mémoire du témoin un engagement politique ultérieur
(cette explication a bien entendu été récusée
par l'intéressé). Mais à l'inverse, le même cas
illustre aussi l'extrême richesse de l'histoire orale. L'absence de
contradiction exprimée par le témoin Wyart dans la suite de
son récit, aussi à l'aise du côté du CNRS de Vichy
et de son directeur que de la résistance universitaire où il
s'inquiète de l'attitude "collabo" de Frédéric
Joliot-Curie, trahit l'irréductible complexité des hommes, celle
qui dérange les interprétations trop simplistes mais rassurantes
dont l'historien a parfois besoin. Jean Bouvier, engagé politiquement
auprès du PCF dans sa jeunesse, s'amusait à nous préciser
qu'il pouvait tout raconter de la journée du 2 septembre 1939 mais
que sa mémoire le trahissait s'il tentait de se souvenir de ses réactions
à l'annonce du pacte germano-soviétique, pourtant signé
à peine quelques jours auparavant.
On
touche d'ailleurs ici la vertu essentielle de l'histoire orale et le privilège
du contemporanéiste par rapport à son collègue médiéviste.
Cette histoire fonctionne avec des témoins qui sont aussi les acteurs
des faits étudiés. L'intérêt de l'histoire orale,
c'est la perception internaliste d'une carrière, d'une série
de prises de positions, d'une suite de décisions, des intentions, des
blocages, des inimitiés. Le monde de l'entreprise se révèle
ainsi l'un des champs privilégiés de l'histoire orale. La vie
d'une firme peut être réduite à l'analyse d'une chaîne
de décisions successives. Nul n'ignore qu'aujourd'hui de nombreuses
étapes de la décision ne laissent guère de traces écrites
: coups de téléphone, télex, entrevues sans comptes rendus,
mais aussi documents à durée de vie limitée (souvent
l'archiviste dispute ici à l'historien ce qu'on appelle la "littérature
grise"). Dès lors un ensemble de témoignages devient un
corpus intéressant pour le chercheur, y compris par ses omissions,
par les réticences exprimées par les témoins, ou par
le décalage par rapport à la réalité, car, grâce
aux recoupements, aux citations croisées, il deviendra possible de
reconstituer les linéaments de l'histoire.
Si
l'on prend l'exemple de notre travail sur EDF, ce type d'approche avait en
outre la vertu de personnaliser une entreprise dont l'image institutionnelle
se voulait jusque là anonyme. Le recours aux témoignages permettait
d'envisager une histoire brassant tous les aspects du sujet dès lors
que les historiens pouvaient constituer des cohortes de grands témoins-acteurs
selon les thèmes qu'ils avaient retenus. D'abord les grands décideurs
politiques comme les ministres, Marcel Paul, Jean-Marcel Jeanneney, et l'état-major
de l'entreprise avec ses anciens patrons, Roger Gaspard, Pierre Massé,
Marcel Boiteux, etc. Ensuite, une série de témoins sur l'histoire
technique. Pour le programme hydraulique, c'étaient les ingénieurs
de l'Equipement. Pour le nucléaire, les pères identifiés
de la nouvelle technologie, Pierre Ailleret (la recherche à EDF), Jules
Horowitz (son homologue au CEA), Michel Hug et Claude Bienvenu (le nucléaire
industriel). Pour l'histoire sociale de l'EDF, nous rencontrâmes les
représentants des différents syndicats au conseil d'administration
et les écologistes. La présence des acteurs de toutes origines
permettait de reconstituer une sorte de "mémoire globale"
de l'entreprise. L'interviewer pouvait même recréer un dialogue
entre personnalités qui ne se parlaient plus - ou peu -,
quitte à se faire l'avocat du Diable pour mieux débusquer les
expressions en langue de bois.
On
notera que ce système pose à l'occasion l'épineuse question
d'un témoignage capital sur le fond (qu'on ne peut pas ne pas utiliser),
mais que l'historien sait biaisé sur un point précis. La difficulté
n'est pas incontournable. En voici un exemple qui illustre l'obligation des
recoupements et qui prouve incidemment que l'écrit peut parfois conforter
l'oral. Le témoignage très construit d'un Pierre Massé,
ancien commissaire au Plan, ancien président d'EDF, décrivait
un chapitre crucial de l'histoire de l'entreprise comme l'impossibilité
de choisir en France la "bonne" filière électro-nucléaire
- décision à laquelle il avait participé -
mais qui, disait-il, fut imposée du sommet de l'Etat. Pour parler gros,
Pierre Massé affirmait qu'EDF n'avait pu adopter une technologie américaine
du fait des positions du Général de Gaulle, en l'occurrence
circonvenu par le commissariat à l'Energie atomique, le champion d'une
filière nucléaire française .
Or ce témoignage était infirmé par d'autres, notamment
celui du successeur de Pierre Massé à la direction d'EDF, Marcel
Boiteux. Cette objection présentée à Pierre Massé
amena l'intéressé à regarder de plus près ses
archives personnelles. Il finit par en extraire une lettre que lui avait adressé
Marcel Boiteux une quinzaine d'années auparavant, qu'il avait totalement
oubliée, mais qui confirmait le point de vue des chercheurs. Le président
Massé en donnait alors élégamment acte à l'histoire,
et son témoignage fut donc modifié en conséquence.
A
l'inverse, il serait absurde d'en conclure qu'une histoire du temps présent
ne saurait se faire autrement qu'oralement. Il faut résister à
la tentation de l'histoire orale pour l'histoire orale. Bien des déceptions
pourraient être évitées si une réflexion préalable
montrait l'absolue nécessité d'une démarche par l'oral
ou, au contraire, la possibilité de s'en passer. Faut-il redire ici
que la première règle restera toujours pour le chercheur d'utiliser
ce qu'il trouve : l'écrit dans la pierre, le papier, mais aussi le
film ou le disque magnétique. Souvent l'histoire orale ne s'impose
pas. En revanche quand elle vient combler un vide, il n'y a plus à
hésiter. C'est l'absence d'archives, le non-accès aux sources
(secret ou interdiction) qui nous avaient conduit, dans le cas de l'histoire
d'EDF, à nous servir presque exclusivement d'entretiens. Dans le cas
de l'histoire du GDF, le principe de la recherche était inversé
par rapport à celui d'EDF. Les chercheurs ont eu accès à
quarante années d'archives centrales, celles du conseil d'administration
et des documents remis aux administrateurs. Les entretiens ont eu alors deux
vertus majeures. D'une part expliciter le non-dit de certains documents qui
ne s'adressaient qu'à ceux qui savaient déjà (le conseil
d'administration est un lieu de discussion, donc de compromis : les formules
employées sont assez souvent sèches et peu explicites sur les
enjeux réels). D'autre part, les entretiens permettaient de donner
un peu de chair, un peu de vécu aux rapports administratifs et autres
documents officiels. Par ailleurs des destructions ont malheureusement été
pratiquées dans des institutions pas toujours conscientes de l'intérêt
qu'elles auraient à conserver leurs archives. Le cas le plus fréquent
est la décision de pilonner un stock de vieux papiers qui encombrent
des locaux qu'elles veulent récupérer. On ne répétera
jamais assez que ce type d'initiative, même dans une entreprise de petite
taille et surtout si les papiers sont anciens, ne devrait pas être prise
sans l'avis d'un archiviste (ou d'un historien).
De
ce qui précède, on comprendra la nécessité d'une
méthodologie extrêmement rigoureuse pour mener une histoire orale.
Le premier acte consiste généralement à bien choisir
l'échantillon de personnes à interroger en fonction du sujet
que l'on souhaite traiter. Dans le cas d'une grande institution (administration,
entreprise, syndicat), la hauteur dans la hiérarchie n'est pas obligatoirement
synonyme d'information. Certains responsables n'ont pris leurs fonctions que
depuis peu de temps ou sont tenus à une certaine réserve vis-à-vis
de leurs prédécesseurs. Des entretiens avec des personnes moins
haut placées, mais ayant une longue expérience, peuvent s'avérer
beaucoup plus enrichissants. La réalisation de l'échantillon
suppose d'ailleurs que l'historien possède déjà une bonne
connaissance de la question (grandes phases d'une industrie, principaux dirigeants...).
Un entretien avec un témoin-majeur qui sélectionnera une première
série de noms (à compléter au fur et à mesure
des interviews) peut aussi être une solution. L'histoire d'EDF a ainsi
débuté grâce à une longue réunion dans le
bureau présidentiel de Marcel Boiteux ; celle du TGV dans celui d'un
ancien directeur de la SNCF ; celle du GDF par les conseils de l'Association
technique du gaz, organisme interprofessionnel. C'est parfois en cette occasion
que l'historien prendra la mesure de l'amplitude du travail, du temps qu'il
lui faudra pour mener sa charrue au bout du sillon. En sachant aussi qu'assez
rapidement la première liste de noms s'avérera obsolète.
Certains entretiens peuvent être redondants. Des oublis ou des personnalités
correspondant à une extension - thématique ou chronologique -
du travail conduisent à bouleverser le programme d'entretiens. Les
effets "boule de neige" (X conseille de voir Y) sont d'ailleurs
redoutables et il importe aussi de savoir dire non à un entretien supplémentaire
(sauf si X ne veut pas parler et compte sur Y...), cas assez fréquent.
D'autre
part, dans le cas de la "Business History", il vaut mieux que les
demandes d'interviews soient prises directement par l'entreprise et cela à
un niveau élevé : le papier à en-tête et la signature
d'un haut dirigeant rassurent les témoins réticents et permettent
à l'historien de ne pas passer pour un journaliste en mal de sensationnel.
Ensuite, dans le "panel" sélectionné, on commencera
par les personnes les plus âgées. Le chercheur a parfois la tristesse
de voir disparaître certains de ses informateurs. Ce fut le cas au cours
de l'histoire d'EDF de trois hommes nés au tournant du siècle
- Roger Gaspard, Pierre Massé ou Marcel Paul - qui avaient "fait"
la nationalisation de l'électricité dans leurs quarantaines
triomphantes et que nous rencontrâmes octogénaires. Il est inutile
d'insister sur la "valeur ajoutée" que représente
le témoignage d'une personnalité disparue, si elle ne laisse
aucun papier.
Pour
nous, il n'y a pas de règles strictes pour conduire un entretien, simplement
quelques données de bon sens. Il ne nous semble guère valable
d'utiliser un questionnaire envoyé à l'avance au témoin,
on risque d'y perdre de la spontanéité. A moins que celui-ci
n'exige expressément un tel questionnaire, il est préférable
d'indiquer par courrier ou au début de l'entretien les thèmes
généraux que l'on souhaite aborder. On aboutit à un entretien
"semi-directif" qui, après quelques questions-tremplin, se
déroule au rythme voulu par le témoin, moyennant quelques questions
de "recadrage" quand les digressions se multiplient. Il existe bien
sûr quelques "trucs". L'utilisation d'un souvenir précis
jouant le rôle d'un déclic est une méthode couramment
employée par les anthropologues. Si l'on suit la carrière professionnelle
de l'interviewé, une lecture préalable du Who's who ou
d'un annuaire professionnel peut permettre un utile repérage. De même
l'évocation d'un nom propre peut parfois déclencher un souvenir
oublié et imprévu pour l'interviewer : par exemple le nom de
"Marcel Paul" évoqué devant l'un des premiers patrons
de la distribution à EDF-GDF, fait ressurgir le souvenir d'une invitation
à dîner refusée par le ministre-syndicaliste qui craignait
d'être soupçonné de ne pas savoir se servir d'un couvert
! Une telle anecdote n'en dit-t-elle pas plus que certains longs discours
sur la réalité du rapport des forces dans l'industrie électrique
en 1946 ?
Mais
répétons-le, l'histoire orale présente des dangers qui
lui sont propres. D'abord un certain savoir-faire est toujours nécessaire
et il faut bien se dire que souvent les premières interviews paraissent
peu satisfaisantes avec le recul que donne l'avancement de la recherche. Plus
grave est le gauchissement des réponses du fait de l'interviewer :
à question orientée, réponse orientée. Celui qui
questionne a souvent tendance à insister sur son centre d'intérêt
et à réduire, même involontairement, la logique intrinsèque
de l'interviewé. Il faut - comme dans le cas de sources
écrites classiques - savoir "décoder" l'information
reçue selon l'âge du témoin, sa fonction passée
ou présente, enfin les circonstances de l'entretien. La langue de bois,
les omissions, les interprétations doivent être perçues
et critiquées. Même de bonne foi, un témoin est victime
de la sélectivité de sa mémoire. Il y en a d'autres qu'on
ne peut pas voir, par exemple parce qu'on est enfermé dans certaines
fonctions. Tel est le cas du physicien Pierre Jacquinot, président
de l'Académie des sciences, nommé directeur du CNRS en 1962,
peu après que les pouvoirs publics eurent installé dans ce pays
une nouvelle et très dirigiste administration de la recherche, la DGRST.
Lorsque, au cours du colloque historique du cinquantenaire du CNRS de 1989,
Antoine Prost affirma que Pierre Jacquinot avait été nommé
au CNRS pour mettre en œuvre "une politique", chacun put relever
les dénégations de ce très estimable membre de l'Institut,
défenseur convaincu de la science pure et libre. Et pourtant.
D'ailleurs
certains témoins usent d'une réelle séduction intellectuelle
ou d'une autorité naturelle qui peuvent perturber l'objectivité
de l'historien. Dans ces cas, il n'existe pas d'autre solution que de recouper
le témoignage. Ceci implique que le corpus constitué sur un
sujet atteigne une certaine masse critique, au moins une cinquantaine d'entretiens
dont chacun atteindrait en moyenne deux heures. On voit qu'on ne pourra reprocher
ici à l'historien de l'oral de s'appuyer sur une documentation trop
maigre, mais on devine aussi que la méthode exige temps, patience et
un zeste de courage intellectuel. Après tout, ce sont les qualités
d'un honnête historien.
Les
conditions de réalisation matérielle de l'entretien seront abordées
dans les chapitres suivants. Pour notre part, nous pensons que l'enregistrement
est la seule méthode souhaitable. Si le témoin refuse, on peut
l'assurer que la bande magnétique ne sera pas diffusée, mais
restera du seul usage de l'historien. Un carnet d'entretien rempli au cours
de l'interview permet de préciser les questions à poser, de
noter les passages off the record, certains incidents, le sens d'un
silence ou d'un éclat de rire. L'interviewer doit rester poli, même
s'il sait pertinemment que la réponse présente des failles.
Cela ne doit pas l'empêcher de relancer le débat, donc montrer
qu'il n'est pas dupe du discours de l'autre. Bref, l'attitude et le vocabulaire
de l'interviewer doivent s'adapter à la personnalité qu'il a
en face de lui. On ne s'adressera pas à un syndicaliste jovial comme
à un haut fonctionnaire réservé. Le chercheur se coulera
dans une forme de relation sociale à laquelle il n'est pas toujours
habitué. Les auteurs gardent par exemple le bon souvenir d'une bouteille
d'excellent marc de Bourgogne débouchée dès dix heures
du matin à Dijon, pour parler de l'histoire du TGV. La convivialité
à instaurer - tout en évitant la perte du sens critique -
suppose qu'on ne compte pas ses heures ou ses déplacements. Encore
une fois, l'historien sera avant tout comme son collègue ethnologue,
homme de terrain.
Comment
utiliser le corpus ainsi laborieusement constitué. Dans le débat
pour savoir si le document historique est la bande enregistrée ou la
transcription écrite qui sera faite, nous pensons, en théorie,
que la source est bien la bande tandis que la transcription est déjà
une interprétation. En réalité, l'enregistrement n'est
qu'une étape intermédiaire, un outil de travail, car la qualité
du discours est aléatoire, surtout s'il est recueilli au cours d'un
entretien mené à bâtons rompus. Cela, tant sur la plan
technique que sur celui de la sémantique. La transcription révélera
inévitablement d'innombrables scories de langage. Un ingénieur
ne parle pas comme un professeur d'Université ou un militant syndical.
Or, ce témoignage, il est impératif de le soumettre au témoin
pour validation. Dès lors, l'historien se voit obligé d'en écrire
le texte. Un cas vécu fera bien comprendre cette nécessité.
Un même témoin fut rencontré deux fois, à intervalle
assez long, d'abord pour l'histoire d'EDF, ensuite pour celle de GDF. Deux
industries où il eut en son temps d'importantes responsabilités.
Devenu entre temps président du Conseil économique et social
de l'Ile-de-France, cet homme avait pris l'habitude d'être entouré
d'un cabinet. On lui préparait ses écrits. Or, les deux fois
où il fut sollicité pour un témoignage pourtant fort
intéressant et bien que la fidélité de la transcription
ait été systématiquement invoquée, le texte fut
récusé pour défaut de qualité littéraire !
Le cas est évidemment extrême, mais il permet de préciser
un point essentiel : le texte de la transcription doit être retourné
au témoin parce que ce dernier interviendra sur le fond comme sur la
forme. Le plus souvent, il le fera de manière positive pour l'historien,
c'est-à-dire en apportant des rectifications de données factuelles
ou des précisions supplémentaires.
Reste
enfin qu'il est indispensable de disposer d'un témoignage écrit,
réservant une possibilité d'utilisation éditoriale qui
devra être négociée avec le témoin. C'est le problème
du droit de citation. Un large éventail de possibilités se présente,
de l'interdiction totale à l'utilisation partielle, différée,
sous forme de paraphrase, anonyme, etc. La dernière version de l'interview
sera de toute façon la plus pratique à utiliser si on intègre
des intertitres selon les thèmes abordés, quitte à redécouper
le texte brut. Il est évident que l'utilisation des actuels traitements
de texte informatiques se révèle d'un grand secours.
On
aboutit à l'épisode final qui nous éloigne de notre propos.
Que faire de cet ensemble de témoignages : constituer un nouveau corpus
destiné aux archives ou le réserver pour des publications ?
Loin d'être théorique, la question fut posée en termes
déontologiques lors de la réalisation de certains grands programmes
de recherche, comme pour l'histoire orale de la Sécurité sociale,
réalisée il y a quelques années à l'Ecole pratique
des hautes études, dont la non-publication avait été
décidée a priori. De notre côté, et pour les travaux
que nous avons menés, nous nous sommes toujours permis de solliciter
l'une et l'autre possibilités. Ainsi, les corpus de témoignages
oraux constitués pour l'histoire d'EDF, du CNRS ou du GDF, et bientôt
pour celles des grandes vitesses ferroviaires, quoique largement utilisés
dans des livres, ont aussi été versés aux archives de
ces établissements.
Qu'ils
y aient déjà rendu service à d'autres curieux, n'est-ce-pas
une des preuves de la validité de notre démarche ?
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