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Institut d’histoire du temps présent - IHTP

 
 
 

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Les électriciens, les gaziers, les hommes de sciences et les autres, par Alain Beltran et Jean-François Picard

 

Ces quelques réflexions sur l'utilisation des interviews par l'historien s'appuient sur l'expérience personnelle des auteurs à la suite de programmes historiques réalisés, dans des proportions variables, à partir de séries d'entretiens [1]. On connaît le débat à propos de la pertinence des archives orales comme outil historique. Des historiens, et non des moindres, ont encore récemment dénié toute valeur à cette méthode, en dénonçant les pièges, n'y voyant qu'une mode appelée à passer, comme d'autres. Les mêmes ne croyaient d'ailleurs guère à la possibilité d'une histoire très contemporaine, postérieure à 1945. Peut-être cette résistance explique-t-elle que la France ne possède pas de grande revue d'histoire orale alors qu'elles foisonnent à l'étranger (pays anglo-saxons, Italie, Espagne [2]). Aujourd'hui que le débat s'appaise, il est devenu d'usage courant en histoire contemporaine de faire des interviews, sans même mettre en avant cette pratique. On considère désormais l'histoire orale comme une méthode et non comme une fin en soi.

Avec l'histoire orale, le chercheur, créateur de sa source, en est le producteur, non l'auteur. De là procèdent à la fois les dangers et les vertus de cette méthode particulière. Lors du programme historique du cinquantenaire du CNRS, un certain nombre d'interviews de grands scientifiques furent réalisés et parfois publiés. En cette occasion, l'avis des chercheurs engagés dans le programme fut sollicité à propos de l'utilisation des interviews [3]. On vit ressurgir la question : quelle est la nature de l'objet "témoignage" pour l'historien qui entreprend de le recueillir ? Réponse, c'est la fabrication d'une information au second degré, un produit spécifique, réalisé par et pour l'histoire. L'histoire du CNRS permettait de constater ce fait bien connu que derrière chaque témoignage, l'interview constitue aussi un récit révélateur de celui qui parle, de sa manière de se situer dans l'histoire. On y voit paraître les interactions complexes entre mémoire individuelle et mémoire collective. Le travers de l'historien est souvent de recréer une rationalité chronologique là où n'existe qu'un ensemble de souvenirs qui constituent la mémoire d'un individu. En réalité, la production de récit oral ne découle pas d'une simple transposition verbale de souvenirs qui se seraient accumulés de manière bien ordonnée dans le temps, n'attendant que d'être déroulés comme un film. Le témoignage est une combinaison de traces souvent superposées de manière anachronique, extrait d'une mémoire empruntée à d'autres et, bien sûr, au vécu collectif d'une société. Prenons un exemple classique, celui de l'appel du 18 juin 1940 à la BBC. Beaucoup de ses contemporains - souvent ceux qui auront ensuite une activité de résistance - se souviennent de l'avoir entendu, parfois dans des conditions invraisemblables. L'histoire du CNRS n'échappe pas à la règle. Elle a son savant, Jean Wyart, professeur de physique à la Sorbonne, égaré sur les routes de l'exode qui narre son arrivée dans la ville de Saint-Etienne : "...on ouvre le poste [et] nous entendons l'appel de De Gaulle..." [4]. Le souvenir est peut être vrai ; il est plus vraisemblablement le repère inconscient qui rationalise dans la mémoire du témoin un engagement politique ultérieur (cette explication a bien entendu été récusée par l'intéressé). Mais à l'inverse, le même cas illustre aussi l'extrême richesse de l'histoire orale. L'absence de contradiction exprimée par le témoin Wyart dans la suite de son récit, aussi à l'aise du côté du CNRS de Vichy et de son directeur que de la résistance universitaire où il s'inquiète de l'attitude "collabo" de Frédéric Joliot-Curie, trahit l'irréductible complexité des hommes, celle qui dérange les interprétations trop simplistes mais rassurantes dont l'historien a parfois besoin. Jean Bouvier, engagé politiquement auprès du PCF dans sa jeunesse, s'amusait à nous préciser qu'il pouvait tout raconter de la journée du 2 septembre 1939 mais que sa mémoire le trahissait s'il tentait de se souvenir de ses réactions à l'annonce du pacte germano-soviétique, pourtant signé à peine quelques jours auparavant.

On touche d'ailleurs ici la vertu essentielle de l'histoire orale et le privilège du contemporanéiste par rapport à son collègue médiéviste. Cette histoire fonctionne avec des témoins qui sont aussi les acteurs des faits étudiés. L'intérêt de l'histoire orale, c'est la perception internaliste d'une carrière, d'une série de prises de positions, d'une suite de décisions, des intentions, des blocages, des inimitiés. Le monde de l'entreprise se révèle ainsi l'un des champs privilégiés de l'histoire orale. La vie d'une firme peut être réduite à l'analyse d'une chaîne de décisions successives. Nul n'ignore qu'aujourd'hui de nombreuses étapes de la décision ne laissent guère de traces écrites : coups de téléphone, télex, entrevues sans comptes rendus, mais aussi documents à durée de vie limitée (souvent l'archiviste dispute ici à l'historien ce qu'on appelle la "littérature grise"). Dès lors un ensemble de témoignages devient un corpus intéressant pour le chercheur, y compris par ses omissions, par les réticences exprimées par les témoins, ou par le décalage par rapport à la réalité, car, grâce aux recoupements, aux citations croisées, il deviendra possible de reconstituer les linéaments de l'histoire.

Si l'on prend l'exemple de notre travail sur EDF, ce type d'approche avait en outre la vertu de personnaliser une entreprise dont l'image institutionnelle se voulait jusque là anonyme. Le recours aux témoignages permettait d'envisager une histoire brassant tous les aspects du sujet dès lors que les historiens pouvaient constituer des cohortes de grands témoins-acteurs selon les thèmes qu'ils avaient retenus. D'abord les grands décideurs politiques comme les ministres, Marcel Paul, Jean-Marcel Jeanneney, et l'état-major de l'entreprise avec ses anciens patrons, Roger Gaspard, Pierre Massé, Marcel Boiteux, etc. Ensuite, une série de témoins sur l'histoire technique. Pour le programme hydraulique, c'étaient les ingénieurs de l'Equipement. Pour le nucléaire, les pères identifiés de la nouvelle technologie, Pierre Ailleret (la recherche à EDF), Jules Horowitz (son homologue au CEA), Michel Hug et Claude Bienvenu (le nucléaire industriel). Pour l'histoire sociale de l'EDF, nous rencontrâmes les représentants des différents syndicats au conseil d'administration et les écologistes. La présence des acteurs de toutes origines permettait de reconstituer une sorte de "mémoire globale" de l'entreprise. L'interviewer pouvait même recréer un dialogue entre personnalités qui ne se parlaient plus - ou peu -, quitte à se faire l'avocat du Diable pour mieux débusquer les expressions en langue de bois.

On notera que ce système pose à l'occasion l'épineuse question d'un témoignage capital sur le fond (qu'on ne peut pas ne pas utiliser), mais que l'historien sait biaisé sur un point précis. La difficulté n'est pas incontournable. En voici un exemple qui illustre l'obligation des recoupements et qui prouve incidemment que l'écrit peut parfois conforter l'oral. Le témoignage très construit d'un Pierre Massé, ancien commissaire au Plan, ancien président d'EDF, décrivait un chapitre crucial de l'histoire de l'entreprise comme l'impossibilité de choisir en France la "bonne" filière électro-nucléaire - décision à laquelle il avait participé - mais qui, disait-il, fut imposée du sommet de l'Etat. Pour parler gros, Pierre Massé affirmait qu'EDF n'avait pu adopter une technologie américaine du fait des positions du Général de Gaulle, en l'occurrence circonvenu par le commissariat à l'Energie atomique, le champion d'une filière nucléaire française [5]. Or ce témoignage était infirmé par d'autres, notamment celui du successeur de Pierre Massé à la direction d'EDF, Marcel Boiteux. Cette objection présentée à Pierre Massé amena l'intéressé à regarder de plus près ses archives personnelles. Il finit par en extraire une lettre que lui avait adressé Marcel Boiteux une quinzaine d'années auparavant, qu'il avait totalement oubliée, mais qui confirmait le point de vue des chercheurs. Le président Massé en donnait alors élégamment acte à l'histoire, et son témoignage fut donc modifié en conséquence.

A l'inverse, il serait absurde d'en conclure qu'une histoire du temps présent ne saurait se faire autrement qu'oralement. Il faut résister à la tentation de l'histoire orale pour l'histoire orale. Bien des déceptions pourraient être évitées si une réflexion préalable montrait l'absolue nécessité d'une démarche par l'oral ou, au contraire, la possibilité de s'en passer. Faut-il redire ici que la première règle restera toujours pour le chercheur d'utiliser ce qu'il trouve : l'écrit dans la pierre, le papier, mais aussi le film ou le disque magnétique. Souvent l'histoire orale ne s'impose pas. En revanche quand elle vient combler un vide, il n'y a plus à hésiter. C'est l'absence d'archives, le non-accès aux sources (secret ou interdiction) qui nous avaient conduit, dans le cas de l'histoire d'EDF, à nous servir presque exclusivement d'entretiens. Dans le cas de l'histoire du GDF, le principe de la recherche était inversé par rapport à celui d'EDF. Les chercheurs ont eu accès à quarante années d'archives centrales, celles du conseil d'administration et des documents remis aux administrateurs. Les entretiens ont eu alors deux vertus majeures. D'une part expliciter le non-dit de certains documents qui ne s'adressaient qu'à ceux qui savaient déjà (le conseil d'administration est un lieu de discussion, donc de compromis : les formules employées sont assez souvent sèches et peu explicites sur les enjeux réels). D'autre part, les entretiens permettaient de donner un peu de chair, un peu de vécu aux rapports administratifs et autres documents officiels. Par ailleurs des destructions ont malheureusement été pratiquées dans des institutions pas toujours conscientes de l'intérêt qu'elles auraient à conserver leurs archives. Le cas le plus fréquent est la décision de pilonner un stock de vieux papiers qui encombrent des locaux qu'elles veulent récupérer. On ne répétera jamais assez que ce type d'initiative, même dans une entreprise de petite taille et surtout si les papiers sont anciens, ne devrait pas être prise sans l'avis d'un archiviste (ou d'un historien).

De ce qui précède, on comprendra la nécessité d'une méthodologie extrêmement rigoureuse pour mener une histoire orale. Le premier acte consiste généralement à bien choisir l'échantillon de personnes à interroger en fonction du sujet que l'on souhaite traiter. Dans le cas d'une grande institution (administration, entreprise, syndicat), la hauteur dans la hiérarchie n'est pas obligatoirement synonyme d'information. Certains responsables n'ont pris leurs fonctions que depuis peu de temps ou sont tenus à une certaine réserve vis-à-vis de leurs prédécesseurs. Des entretiens avec des personnes moins haut placées, mais ayant une longue expérience, peuvent s'avérer beaucoup plus enrichissants. La réalisation de l'échantillon suppose d'ailleurs que l'historien possède déjà une bonne connaissance de la question (grandes phases d'une industrie, principaux dirigeants...). Un entretien avec un témoin-majeur qui sélectionnera une première série de noms (à compléter au fur et à mesure des interviews) peut aussi être une solution. L'histoire d'EDF a ainsi débuté grâce à une longue réunion dans le bureau présidentiel de Marcel Boiteux ; celle du TGV dans celui d'un ancien directeur de la SNCF ; celle du GDF par les conseils de l'Association technique du gaz, organisme interprofessionnel. C'est parfois en cette occasion que l'historien prendra la mesure de l'amplitude du travail, du temps qu'il lui faudra pour mener sa charrue au bout du sillon. En sachant aussi qu'assez rapidement la première liste de noms s'avérera obsolète. Certains entretiens peuvent être redondants. Des oublis ou des personnalités correspondant à une extension - thématique ou chronologique - du travail conduisent à bouleverser le programme d'entretiens. Les effets "boule de neige" (X conseille de voir Y) sont d'ailleurs redoutables et il importe aussi de savoir dire non à un entretien supplémentaire (sauf si X ne veut pas parler et compte sur Y...), cas assez fréquent.

D'autre part, dans le cas de la "Business History", il vaut mieux que les demandes d'interviews soient prises directement par l'entreprise et cela à un niveau élevé : le papier à en-tête et la signature d'un haut dirigeant rassurent les témoins réticents et permettent à l'historien de ne pas passer pour un journaliste en mal de sensationnel. Ensuite, dans le "panel" sélectionné, on commencera par les personnes les plus âgées. Le chercheur a parfois la tristesse de voir disparaître certains de ses informateurs. Ce fut le cas au cours de l'histoire d'EDF de trois hommes nés au tournant du siècle - Roger Gaspard, Pierre Massé ou Marcel Paul - qui avaient "fait" la nationalisation de l'électricité dans leurs quarantaines triomphantes et que nous rencontrâmes octogénaires. Il est inutile d'insister sur la "valeur ajoutée" que représente le témoignage d'une personnalité disparue, si elle ne laisse aucun papier.

Pour nous, il n'y a pas de règles strictes pour conduire un entretien, simplement quelques données de bon sens. Il ne nous semble guère valable d'utiliser un questionnaire envoyé à l'avance au témoin, on risque d'y perdre de la spontanéité. A moins que celui-ci n'exige expressément un tel questionnaire, il est préférable d'indiquer par courrier ou au début de l'entretien les thèmes généraux que l'on souhaite aborder. On aboutit à un entretien "semi-directif" qui, après quelques questions-tremplin, se déroule au rythme voulu par le témoin, moyennant quelques questions de "recadrage" quand les digressions se multiplient. Il existe bien sûr quelques "trucs". L'utilisation d'un souvenir précis jouant le rôle d'un déclic est une méthode couramment employée par les anthropologues. Si l'on suit la carrière professionnelle de l'interviewé, une lecture préalable du Who's who ou d'un annuaire professionnel peut permettre un utile repérage. De même l'évocation d'un nom propre peut parfois déclencher un souvenir oublié et imprévu pour l'interviewer : par exemple le nom de "Marcel Paul" évoqué devant l'un des premiers patrons de la distribution à EDF-GDF, fait ressurgir le souvenir d'une invitation à dîner refusée par le ministre-syndicaliste qui craignait d'être soupçonné de ne pas savoir se servir d'un couvert ! Une telle anecdote n'en dit-t-elle pas plus que certains longs discours sur la réalité du rapport des forces dans l'industrie électrique en 1946 ?

Mais répétons-le, l'histoire orale présente des dangers qui lui sont propres. D'abord un certain savoir-faire est toujours nécessaire et il faut bien se dire que souvent les premières interviews paraissent peu satisfaisantes avec le recul que donne l'avancement de la recherche. Plus grave est le gauchissement des réponses du fait de l'interviewer : à question orientée, réponse orientée. Celui qui questionne a souvent tendance à insister sur son centre d'intérêt et à réduire, même involontairement, la logique intrinsèque de l'interviewé. Il faut - comme dans le cas de sources écrites classiques - savoir "décoder" l'information reçue selon l'âge du témoin, sa fonction passée ou présente, enfin les circonstances de l'entretien. La langue de bois, les omissions, les interprétations doivent être perçues et critiquées. Même de bonne foi, un témoin est victime de la sélectivité de sa mémoire. Il y en a d'autres qu'on ne peut pas voir, par exemple parce qu'on est enfermé dans certaines fonctions. Tel est le cas du physicien Pierre Jacquinot, président de l'Académie des sciences, nommé directeur du CNRS en 1962, peu après que les pouvoirs publics eurent installé dans ce pays une nouvelle et très dirigiste administration de la recherche, la DGRST. Lorsque, au cours du colloque historique du cinquantenaire du CNRS de 1989, Antoine Prost affirma que Pierre Jacquinot avait été nommé au CNRS pour mettre en œuvre "une politique", chacun put relever les dénégations de ce très estimable membre de l'Institut, défenseur convaincu de la science pure et libre. Et pourtant.

D'ailleurs certains témoins usent d'une réelle séduction intellectuelle ou d'une autorité naturelle qui peuvent perturber l'objectivité de l'historien. Dans ces cas, il n'existe pas d'autre solution que de recouper le témoignage. Ceci implique que le corpus constitué sur un sujet atteigne une certaine masse critique, au moins une cinquantaine d'entretiens dont chacun atteindrait en moyenne deux heures. On voit qu'on ne pourra reprocher ici à l'historien de l'oral de s'appuyer sur une documentation trop maigre, mais on devine aussi que la méthode exige temps, patience et un zeste de courage intellectuel. Après tout, ce sont les qualités d'un honnête historien.

Les conditions de réalisation matérielle de l'entretien seront abordées dans les chapitres suivants. Pour notre part, nous pensons que l'enregistrement est la seule méthode souhaitable. Si le témoin refuse, on peut l'assurer que la bande magnétique ne sera pas diffusée, mais restera du seul usage de l'historien. Un carnet d'entretien rempli au cours de l'interview permet de préciser les questions à poser, de noter les passages off the record, certains incidents, le sens d'un silence ou d'un éclat de rire. L'interviewer doit rester poli, même s'il sait pertinemment que la réponse présente des failles. Cela ne doit pas l'empêcher de relancer le débat, donc montrer qu'il n'est pas dupe du discours de l'autre. Bref, l'attitude et le vocabulaire de l'interviewer doivent s'adapter à la personnalité qu'il a en face de lui. On ne s'adressera pas à un syndicaliste jovial comme à un haut fonctionnaire réservé. Le chercheur se coulera dans une forme de relation sociale à laquelle il n'est pas toujours habitué. Les auteurs gardent par exemple le bon souvenir d'une bouteille d'excellent marc de Bourgogne débouchée dès dix heures du matin à Dijon, pour parler de l'histoire du TGV. La convivialité à instaurer - tout en évitant la perte du sens critique - suppose qu'on ne compte pas ses heures ou ses déplacements. Encore une fois, l'historien sera avant tout comme son collègue ethnologue, homme de terrain.

Comment utiliser le corpus ainsi laborieusement constitué. Dans le débat pour savoir si le document historique est la bande enregistrée ou la transcription écrite qui sera faite, nous pensons, en théorie, que la source est bien la bande tandis que la transcription est déjà une interprétation. En réalité, l'enregistrement n'est qu'une étape intermédiaire, un outil de travail, car la qualité du discours est aléatoire, surtout s'il est recueilli au cours d'un entretien mené à bâtons rompus. Cela, tant sur la plan technique que sur celui de la sémantique. La transcription révélera inévitablement d'innombrables scories de langage. Un ingénieur ne parle pas comme un professeur d'Université ou un militant syndical. Or, ce témoignage, il est impératif de le soumettre au témoin pour validation. Dès lors, l'historien se voit obligé d'en écrire le texte. Un cas vécu fera bien comprendre cette nécessité. Un même témoin fut rencontré deux fois, à intervalle assez long, d'abord pour l'histoire d'EDF, ensuite pour celle de GDF. Deux industries où il eut en son temps d'importantes responsabilités. Devenu entre temps président du Conseil économique et social de l'Ile-de-France, cet homme avait pris l'habitude d'être entouré d'un cabinet. On lui préparait ses écrits. Or, les deux fois où il fut sollicité pour un témoignage pourtant fort intéressant et bien que la fidélité de la transcription ait été systématiquement invoquée, le texte fut récusé pour défaut de qualité littéraire ! Le cas est évidemment extrême, mais il permet de préciser un point essentiel : le texte de la transcription doit être retourné au témoin parce que ce dernier interviendra sur le fond comme sur la forme. Le plus souvent, il le fera de manière positive pour l'historien, c'est-à-dire en apportant des rectifications de données factuelles ou des précisions supplémentaires.

Reste enfin qu'il est indispensable de disposer d'un témoignage écrit, réservant une possibilité d'utilisation éditoriale qui devra être négociée avec le témoin. C'est le problème du droit de citation. Un large éventail de possibilités se présente, de l'interdiction totale à l'utilisation partielle, différée, sous forme de paraphrase, anonyme, etc. La dernière version de l'interview sera de toute façon la plus pratique à utiliser si on intègre des intertitres selon les thèmes abordés, quitte à redécouper le texte brut. Il est évident que l'utilisation des actuels traitements de texte informatiques se révèle d'un grand secours.

On aboutit à l'épisode final qui nous éloigne de notre propos. Que faire de cet ensemble de témoignages : constituer un nouveau corpus destiné aux archives ou le réserver pour des publications ? Loin d'être théorique, la question fut posée en termes déontologiques lors de la réalisation de certains grands programmes de recherche, comme pour l'histoire orale de la Sécurité sociale, réalisée il y a quelques années à l'Ecole pratique des hautes études, dont la non-publication avait été décidée a priori. De notre côté, et pour les travaux que nous avons menés, nous nous sommes toujours permis de solliciter l'une et l'autre possibilités. Ainsi, les corpus de témoignages oraux constitués pour l'histoire d'EDF, du CNRS ou du GDF, et bientôt pour celles des grandes vitesses ferroviaires, quoique largement utilisés dans des livres, ont aussi été versés aux archives de ces établissements.

Qu'ils y aient déjà rendu service à d'autres curieux, n'est-ce-pas une des preuves de la validité de notre démarche ?



[1]          Jean-François Picard, Alain Beltran, Martine Bungener, Histoires de l'EDF : Comment se sont prises les décisions de 1946 à nos jours, Paris, Dunod, 1985 ; Jean-François Picard, La République des savants. La recherche française et le CNRS, Paris, Flammarion, 1990 ; Alain Beltran et Jean-Pierre Williot, Le noir et le bleu, 40 ans d'histoire de Gaz de France, Paris, Belfond, 1992.

[2]          International annual of Oral History, The Oral History Review, Fonti orali. Ricerche et studi, Memoria, Historia y fuente oral.

[3]          Dominique Pestre, "Quelques commentaires sur les témoignages oraux", Cahiers pour l'histoire du CNRS, 2, 1989.

[4]          Dominique Pestre, art. cit., p. 20

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