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Institut d’histoire du temps présent - IHTP

 
 
 

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A l’écoute des assureurs, Michèle Ruffat

 

Sonder la mémoire vive de l’entreprise est une démarche qui entraîne des rapports singuliers entre le chercheur et l’objet de la recherche. En provoquant une rencontre, il s’agit pour le chercheur de proposer un échange. Il voudrait confronter les connaissances qu’il a déjà rassemblées et les hypothèses qu’il a ébauchées avec le vécu des acteurs, en espérant que vont jaillir de la diversité des témoignages des éléments nouveaux d’explication et de compréhension des faits, au plus près du réel. Le témoin qui accepte de livrer sa version des événements accepte, quant à lui, de participer à une démarche dont les méthodes et la finalité lui échappent, mais qui valorise son expérience, qui reconnaît sa contribution et salue la valeur de ses observations, de sa réflexion et de son jugement personnel. C’est pour l’un et l’autre une épreuve et un risque. Pour le chercheur, un test de la qualité de son écoute, de sa capacité à pénétrer un univers qui se défend des intrusions, à accepter que soient évaluées néanmoins son habileté à le faire et la solidité de ses connaissances toutes fraîches sur ce qui fait la vie de son interlocuteur. Pour le témoin, le risque est de sortir du bois, de se poser en acteur, de prendre sa part de responsabilité dans l’action collective et de se situer dans le champ de forces et les enjeux qui dominent sa vie professionnelle. Son objectif, conscient ou non, est de présenter son rôle sous son meilleur jour, soit en gommant les aspérités des conflits, soit en les dramatisant. Celui du chercheur est de tirer de la rencontre quelques unes des pièces qui manquaient au puzzle qu’il construit.

Pour y parvenir, le chercheur va devoir se frayer un chemin dans l’entreprise, établir peu à peu une crédibilité, obtenir un soutien pour son projet qui suppose une certaine confiance dans ses méthodes. Son travail y gagnera en empathie avec son sujet, il bénéficiera du concours que lui apporteront les détenteurs de faits, d’interprétations et d’archives qui lui auraient échappés si ces contacts n’avaient pas été établis. Il courra certes le risque d’être manipulé. Mais la diversité de ses interlocuteurs, le soin mis à établir un échantillon aussi équilibré que possible, les acquis préalables du dépouillement des archives internes et des sources externes - essentielles elles aussi - devraient l’armer pour tirer quelques pépites du roman de l’individu avec l’entreprise et lui éviter de se laisser emporter par le fleuve des souvenirs.

Pour donner le plus de rigueur possible à la collecte de ces sources, le chercheur devra évaluer avant l’entretien la nature de la contribution qu’il peut obtenir de chacun de ses interlocuteurs, les situer dans les réseaux formels et informels de l’entreprise, centrer le récit sur des événements précis et avancer avec la prudence que lui aura donnée sa connaissance des enjeux du présent. Car c’est, en définitive, toujours le présent qui affleure dans le discours du témoin et marque de son sceau les interprétations du passé.

De la qualité du dialogue singulier entre le chercheur et l’acteur a dépendu, comme toujours, la fécondité du résultat. Le chercheur n’a-t-il fait que recueillir un discours préconstruit, ou est-il parvenu, au terme d’une patiente et attentive maïeutique, à accoucher l’interlocuteur de ce qu’ "il ne savait pas qu’il pensait", comme il est arrivé qu’on lui en fasse la confidence ? L’entretien historique, comme les autres entretiens en sciences sociales, a de ces bonheurs.

En 1988-1989, une équipe de chercheurs en partie issue de l’IHTP a mené, sous l’égide de la Maison des sciences de l’homme et à la demande de l’Union des Assurances de Paris, une recherche sur l’histoire de cette compagnie, qui a abouti à une publication [1]. L’état lacunaire des connaissances en matière d’histoire générale de l’assurance et les circonstances particulières de la formation de l’Union des Assurances de Paris conduisirent rapidement les chercheurs à concevoir non pas une classique histoire d’entreprise - l’UAP proprement dite n’ayant que vingt ans d’âge - mais un ouvrage qui retracerait, à travers les archives de ses trois compagnies constitutives, un pan de l’histoire de ce secteur d’activité délaissé depuis trente ans par l’histoire économique.

L’UAP est née en effet en janvier 1968 par fiat administratif. L’autorité de tutelle du secteur nationalisé de l’assurance, créé par la loi d’avril 1946, procéda alors à une opération de concentration qui aboutit à faire de la dizaine d’entreprises nationalisées en 1946 trois groupes, les AGF, le GAN, et l’UAP. Cette dernière fut constituée par la réunion de trois compagnies la veille encore concurrentes, l’Union, l’Urbaine et la Séquanaise, dont les origines remontaient aux années 1830 et 1840 pour les deux premières, à la fin du XIXe siècle pour la troisième. C’est pourquoi, de façon à éviter les écueils de l’écriture de trois récits parallèles, tout comme l’introduction a posteriori d’un déterminisme artificiel dans la constitution du groupe, le parti d’une approche globalisante centrée sur le devenir de ce secteur d’activité a été tenté, à travers l’étude des archives du groupe, qui contenaient d’ailleurs nombre de documents généraux sur l’histoire de l’assurance. On a choisi d’aborder chacune des grandes périodes de cette histoire sous l’angle d’un thème principal, pour inscrire la recherche dans des limites du possible, puisque ce champ était aussi vaste que peu défriché.

La place des témoignages oraux devait s’avérer limitée : l’étendue du champ historique qui allait des origines de l’assurance maritime aux XIVe et XVe siècles jusqu’à nos jours, le volume des archives disponibles et l’absence de classement raisonné ont fait que le travail des chercheurs s’est apparenté plutôt à une exploration qu’à une exploitation systématique des matériaux disponibles. Les contraintes de temps entraînées par cet état de choses ont conduit à ne chercher dans les sources orales qu’un complément des travaux sur archives, notamment pour la période 1945-1968, qui fait l’objet des observations qui suivent. Elles ont cependant mis en lumière des facteurs qui auraient été largement sous estimés en leur absence.

Sur le plan des méthodes, leur recueil n’a eu rien que de très classique. La reconstitution de la carrière de l’interlocuteur dans son déroulement chronologique est pratiquement, sinon un passage obligé, du moins une indispensable entrée en matière. Partie des circonstances de l’entrée dans l’entreprise de la personne interviewée, elle retrace les divers postes occupés, les participations aux grandes étapes de sa vie et aux débats qui l’ont traversés. Ce type d’entretien s’apparente aux "récits de vie" recueillis dans d’autres domaines d’application de l’histoire orale. Ce fut le cas, par exemple, des entretiens menés auprès d’agents généraux, dont l’objet était de saisir l’essence et le devenir d’une profession. Ces récits ont surtout donné à voir l’extraordinaire stabilité des pratiques et des représentations mentales dans cet univers, malgré les bouleversements des modes de vie qui caractérisent les Trente Glorieuses. Ils ont permis d’apprécier l’homogénéité d’un milieu, l’importance des liens familiaux et la permanence de l’enracinement local.

Mais l’apport immédiat des entretiens, menés aussi bien au sein du personnel administratif que commercial, a été de mettre en évidence la rémanence du sentiment d’appartenance des individus à leur société d’origine et sa vigueur, au delà du traumatisme de la fusion de 1968. La lenteur du processus d’harmonisation des grilles salariales, seule trace repérable du phénomène dans les archives, n’était ainsi que la partie visible d’un iceberg, essentiel à prendre en compte pour percevoir les lignes de fracture de la culture de l’entreprise. L’appartenance du personnel à telle ou telle ancienne société était ainsi essentielle pour comprendre le déroulement des grandes grèves de mars 1979. Les différences d’un établissement à l’autre de l’UAP dans l’intensité, la durée, et l’inspiration des mouvements sociaux d’alors y trouvent leur explication, tout comme l’implantation inégale des divers syndicats. La référence aux anciennes sociétés reste aussi une clef d’interprétation des caractéristiques des réseaux et de leurs différences de potentiel tant sur le plan mental que plus directement professionnel.

C’est ainsi que le recueil des témoignages oraux a mis en évidence des phénomènes dont l’importance n’a pas forcément un rapport de causalité directe avec leur niveau d’émergence ou leur fréquence d’apparition dans les archives. Certaines données de base de la vie d’une entreprise peuvent n’y laisser que des traces ténues, qui ne seront repérées à travers la sécheresse des documents comptables que si l’attention du chercheur a d’abord été mise en éveil. Par ces lucarnes sur la vie de l’entreprise que sont les entretiens avec les acteurs, le chercheur a une chance d’enrichir ses grilles d’interprétation du passé et de percevoir la culture de l’entreprise en reconstituant le processus de sédimentation qui est à son origine.

L’enquête orale a également permis de combler certaines lacunes. Les résultats des votes aux élections syndicales dans les années d’après-guerre ont ainsi été reconstitués grâce aux entretiens menés auprès des centrales syndicales concernées. La section syndicale de la CGT s’est trouvée être la seule à avoir conservé non seulement ses propres chiffres, mais ceux des autres listes, ce qui a permis de retracer l’évolution générale.

En définitive, l’usage qui a été fait des sources orales lors de ces travaux sur l’histoire de l’UAP, totalement à l’initiative et à la discrétion du chercheur, ont confirmé les observations faites dans d’autres secteurs d’application de l’histoire orale. Elles ont prouvé leur utilité en modifiant les perspectives, notamment l’importance relative des phénomènes les uns par rapport aux autres, apporté des éclairages différents, amélioré les conditions globales de réalisation de l’enquête en suscitant, entretiens faisant, le versement de nouvelles archives. La complémentarité des sources orales et écrites s’est trouvé confirmée, avec la capacité des premières à fournir des informations inexistantes ou incomplètes dans les secondes [2]. Il n’en reste pas moins que la fiabilité des unes comme des autres s’éprouve bien davantage par les vertus de l’analyse critique et de la “cross-examination” systématique qu’en fonction de leur origine.

 


[1] Michèle Ruffat, Edouard-Vincent Caloni, Bernard Laguerre, L’UAP et l’histoire de l’assurance, Paris, Lattès, 1990

[2] Cf Carl Ryant, “Oral History and Business History”, The Journal of American History, 1988.

 

 

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