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Effets pervers par Denis Peschanski
Dans
le domaine de l'utilisation du témoignage, ce serait sans doute à
peine forcer le trait d'affirmer que la critique a précédé
la pratique, tant les réticences sont anciennes et nombreuses dans
la communauté historienne. Il est vrai, néanmoins, que la vogue
qui a gagné la France au milieu des années 1970 ne s'est pas
toujours embarassée de précautions. Si les affrontements demeurent,
il semble possible aujourd'hui d'aborder le sujet sans intégrisme.
Pour ce, nous rappellerons d'emblée quelques évidences. Ainsi,
la source est au coeur de la démarche de l'ethnologue, elle est son
matériau de base, comme elle occupe une place centrale chez une partie
significative des sociologues, alors qu'elle ne peut être qu'une des
dimensions de l'écriture historienne. Les objectifs et les interrogations
divergent en fonction des disciplines, et il est donc essentiel de préciser
qu'ici nous parlons comme historien et de l'histoire. Une histoire du temps
présent, la précision est d'importance, car la présence
du témoin est à la fois consubstantielle voire définitoire
de cette histoire, et suscite les plus grandes réserves, y compris
parmi les acteurs. Nous ne prendrons qu'un exemple, avec Daniel Cordier, l'ancien
secrétaire de Jean Moulin, qui a engagé l'écriture d'une
monumentale biographie de son chef (2 volumes parus, 4 à paraître).
Le déclic, précise-t-il, remonte à un débat télévisé
difficile aux "Dossiers de l'Ecran" : "En 1944-1945, j'avais
quitté quelques radeaux misérables qui étaient les mouvements
résistants, quasiment en perdition dans la tempête. Et puis,
quarante ans après, ce soir-là, dans le studio, il y avait une
espèce de bateau de guerre, un cuirassier, symbole de la Résistance,
où il ne manquait ni un canot ni une bouée de sauvetage" . Il s'est donc replongé
dans cette histoire, en refusant, pour l'essentiel, la contribution des témoignages
oraux. Ainsi pour Calluire et les conditions de l'arrestation de Jean Moulin,
quand il constate que, les témoignages s'accumulant depuis les événements,
la vérité s'est obscurcie ; c'est donc à partir
d'une douzaine de documents encore disponibles, et six inédits, qu'il
reconstituera cette affaire. Ce refus des sources orales explique, pour une
part, l'affrontement qui, au moment de la sortie de ses deux premiers tomes,
l'a opposé en particulier à Henri Noguères, dont la volumineuse
histoire de la Résistance en France s'appuie sur un grand nombre de
témoignages.
Cette
contradiction est au coeur de l'histoire du temps présent, bien que
certaines remarques valent aussi pour l'écrit, et d'autres touchent
le témoignage en général, qu'il soit écrit ou
oral.
Le
témoignage oral est porteur d'une série d'effets pervers, qui
jouent les uns sur l'interviewé, les autres sur l'interviewer, et donc
les uns et les autres sur l'interview à décrypter. Du côté
de l'interviewé, on relèvera principalement les mécanismes
de (re)construction, ainsi que ceux d'extrapolation, de rehiérarchisation
et d'immédiateté. La (re)construction est le processus le plus
classique, dans la mesure où qui dit mémoire dit construction,
opérant sous l'effet des systèmes de représentations
postérieurs (sans oublier qu'il s'agit de représentations de
représentations, puisqu'on traque la mémoire d'un événement
perçu, déjà médié) et de leurs déterminants.
La mémoire collective - souvent les mémoires de groupes -
interfère au premier chef, cette mémoire qui est plus une mémoire
"constituante" qu'une mémoire "constituée",
pour reprendre les termes d'Henri Desroche .
Que le phénomène soit conscient ou inconscient, peu importe
pour l'historien, sauf en ce qui concerne le contrat qui lie moralement les
deux partenaires de l'interview.
Prenons
l'exemple des communistes français. On sait la prégnance de
la mémoire dominante du groupe, au moins quand on s'attache à
l'histoire de la vie militante. Le Parti communiste français entretient
depuis sa création un double rapport à l'histoire qui détermine
sa propre interprétation des événements, et l'importance
qui lui est faite dans le fonctionnement du système. D'une part, il
se conçoit non pas comme un objet d'histoire, mais comme un sujet,
comme l'agent décisif du processus historique qui doit aboutir à
la fin de l'histoire, et comme un parti-société ou contre-société,
pour reprendre la terminologie d'Annie Kriegel, un parti qui est porteur d'un
modèle social, celui de l'utopie communiste. D'autre part, sa propre
histoire est instrumentalisée, car elle est conçue comme un
puissant facteur de cohésion idéologico-organisationnelle. On
sait que les fluctuations de la stratégie politique suivie par la direction
a amené des ajustements souvent radicaux dans l'interprétation
de sa propre histoire. Cette aptitude se caractérise presque toujours
par le refus de reconnaître l'existence de ces ajustements ; l'histoire
officielle du communisme français est un palimpseste.
Comme
la (re)construction, l'extrapolation est commune à presque tous les
témoins, qui les conduit à généraliser leur expérience
individuelle. C'est là l'une des sources majeures de l'incompréhension
entre l'historien et le témoin, un témoin qui souvent ne retrouve
pas, dans le tableau qui est fait du passé qu'il a vécu, la
réalité du passé qu'il a pour sa part perçue.
Cette distance peut devenir rejet. Celui-ci est manifeste dans ce jugement
définitif tellement entendu : qui n'a pas vécu la période
ne peut pas la comprendre. Or, se trouve très souvent, à l'origine,
la généralisation à tous d'une expérience nécessairement
individuelle, nécessairement spécifique. L'histoire de la Main-d'-Oeuvre-Immigrée
(MOI) pendant la guerre nous en donne un exemple. Cette structure, qui dépendait
du PCF, organisait les militants étrangers dans ses groupes de langues
ou sections, ainsi des sections italienne, roumaine, juive, arménienne
etc. Plusieurs ouvrages et de nombreux mémoires, publiés ces
dernières années, ont montré leur contribution majeure,
longtemps oubliée, à la résistance française.
Parmi ces mémoires, nous en relèveront deux, parmi les plus
importants. Adam Rayski a été responsable de la section juive
de la MOI, quand Boris Holban était responsable militaire des FTP-MOI
de la Région parisienne. Deux militants d'une même organisation
donc, mais deux histoires, deux comportements, deux appréhensions des
événements si différents, tant le vécu d'un "politique"
et celui d'un "militaire" sont de nature différente, renforcés
par le contraste des personnalités .
La
rehiérarchisation est un mécanisme proche de l'extrapolation.
Le témoin tend à hiérarchiser les événements
qu'on lui demande d'évoquer, en fonction de son expérience individuelle.
L'importance des engagements militaires dans l'histoire d'un résistant
peut l'amener aussi bien à surestimer la contribution de la résistance
intérieure à la libération du territoire qu'à
relativiser le poids des contraintes de la vie quotidienne. Si l'historien
en est conscient et mesure le danger, le témoin risque de ne pas se
retrouver dans le récit qu'il lira.
L'effet
de l'immédiateté est d'un autre ordre, et relève du statut
de l'histoire et de l'historien dans la société. A cause de
la diffusion de travaux historiques variés, certains ont tendance à
croire que sa compétence est naturelle, son analyse immédiate,
et ses contraintes professionnelles inexistantes. Chacun se pense capable
de fournir l'analyse d'un événement ou d'une période.
Au fond, les métiers de la pensée et de la recherche peuvent
se résumer à trois cas de figures : la distance est maximale
avec le mathématicien ou le physicien, dont on ne comprend pas le discours -
quand il est sur son terrain - et qui appelle une révérence
à la mesure de cette distance. On ne comprend pas mieux le philosophe,
en général, même si l'on doute plus souvent de son utilité.
Dans le cas de l'historien, la distance n'existe ni avec l'objet -
on comprend tout ou pense tout comprendre -, ni avec l'individu -
le pouvoir d'interprétation est une compétence immédiate,
non technique, donné à tout individu cultivé.
Reconnaître
les mécanismes qui opèrent dans le témoignage constitue,
en l'occurrence, l'un des signes de la compétence historienne. D'autant
que l'historien doit également se méfier des illusions qu'il
peut avoir sur ce type de sources. Dans un numéro spécial des
Annales publié en 1980, quand l'histoire orale en France avait
le vent en poupe, Dominique Schnapper avait mis en garde contre la double
illusion de réalité - on pense toucher le vécu
lui-même - et de totalité - on croît
atteindre le tout de l'individu, du groupe familial, voir du groupe social -.
Le risque est grand, en laissant "parler" le document, de succomber
à une fascination non productive du sens recherché. Les mythes
de l'âge d'or et du bon sauvage sont fréquents pour qui recueille
les traces d'une culture disparue, entraîné à croire,
comme son interlocuteur, à l'harmonie et à la stabilité
parfaites de la société disparue. Nous suivrons Freddy Raphaël
qui invite à restituer les propriétés dynamiques des
systèmes sociaux.
Il
semble, en outre, qu'une apparente légitimité soit aussi porteuse
d'illusion. Chacun convient que le document écrit laisse des blancs
importants. Ils ne rendent compte que très imparfaitement des sentiments
ou des comportements individuels. Les travaux sur les représentations
mentales tendent déjà, cependant, à nuancer l'assertion.
Mais, au-delà, les distorsions sont-elles moins risquées sur
ces sujets, alors même qu'il est difficile de croiser le témoignage
avec d'autres sources ?
Enfin,
l'historien a souvent tendance à oublier qu'il est partie prenante
de l'entretien, qu'il intervient dans la construction du témoignage
qu'il enregistre. La différence avec l'écrit est là flagrant,
malgré l'illusion de la transparence. Il y a bien contrat entre les
partenaires, l'historien doit en mesurer les implications avant l'interview
comme avant l'écriture. Dans son ouvrage majeur sur l'expérience
concentrationnaire, Michael Pollak présente un cas limite, car
l'identité est en jeu ; le témoignage apparaît comme
un véritable instrument de reconstruction identitaire qui dépasse
largement la fonction informative .
L'exemple
est limité, mais nous conforte dans le premier bilan que nous voulons
tirer. D'une part, il nous semble impossible de considérer le témoignage
oral sur le même plan que la source écrite. Il ne s'agit en rien
de faire accroire la fiabilité apriorique de cette dernière ;
est-ce utile de répéter les précautions qu'appelle son
traitement ? Mais si le statut peut être ambigu, et la zone intermédiaire
assez importante où s'entremêlent écrit et oral, comme
dans le cas des journaux personnels tenus au jour le jour par les témoins-acteurs,
le traitement est résolument différent, tant sont spécifiques
les mécanismes mis en oeuvre dans le témoignage. Sans doute
la formation traditionnelle rend les historiens plus habilités à
la critique des documents écrits, mais ce n'est pas en gommant les
spécificités fondamentales de la source orale qu'on aidera à
fournir des clés d'analyse. Pour reprendre les termes d'un article
très critique de Jean-Jacques Becker, elle est, à la différence
de l'écrit (sauf à la marge), une archive provoquée,
"or, quelle que soit l'apparence de l'archive provoquée, elle
a toujours le même inconvénient : elle a toujours été
constituée plus ou moins longtemps après l'événement
et est donc comptable de tout ce qui a été dit ou écrit
a posteriori." .
La
mise en évidence de quelques mécanismes consubstantiels du témoignage
oral suffit donc à beaucoup pour récuser ce type de sources.
Elle se veut au moins un avertissement sévère. Pour autant,
les dangers diffèrent suivant les fonctions qu'on assigne à
la dite source. Nous distinguerons trois cas de figure.
L'utilisation
du témoignage oral dans une recherche "classique", fondée
pour l'essentiel sur les sources écrites constitue le cas à
la fois le plus fréquent et le plus dangereux. Il s'agit en général
de conforter une hypothèse ou de remplir un silence laissé par
les lacunes de l'écrit. Il ne s'agit donc ni de mettre en série,
ni de s'interroger sur un quelconque échantillonnage ; le témoignage
est source d'histoire parmi d'autre, et non objet d'histoire. Là les
mécanismes pervers que nous avons succinctement présentés
jouent à plein, et éviter ces écueils devient une priorité.
Pour ce, il nous semble que deux voies sont possibles, la spécialisation
du témoin et la compétence de l'historien.
Les
FTP-MOI de la Région parisienne nous fournissent un double exemple
illustrant la première voie. Dans l'entretien préalable à
l'écriture de ses mémoires, Boris Holban, chef militaire du
groupe avant et après Manouchian, nous a proposé deux types
de discours. Le premier, stéréotypé, portait sur l'attitude
des communistes en 1940, leur résistance précoce et les débuts
des actions armées. Révélateur de la prégnance
des mémoires de groupe, le discours était sans intérêt
sur le plan factuel. Le phénomène était d'autant plus
frappant qu'Holban fut prisonnier de guerre tout le second semestre 1940,
avant de s'évader. En revanche, l'apport de son témoignage est
essentiel quand il parle de l'organisation dont il a été responsable,
des structures qu'il a mises en places, des groupes qu'il a dirigés,
de la vie clandestine qu'il a vécue. La remarque vaut également
pour les policiers. La Brigade spéciale 2 (BS2) des Renseignements
généraux (préfecture de Police de Paris) a traqué
des mois durant ces clandestins ; en trois filatures qui se sont succédées
toute l'année 1943, l'essentiel des FTP-MOI a été ainsi
repéré et arrêté. L'appareil de renseignement et
de répression de la préfecture de Police de Paris était
d'une particulière complexité dans cette période qui
vit se multiplier des structures spécialisées. L'aide technique
de deux anciens responsables de la 1ère section des RG de l'époque
nous a été indispensable pour en démêler l'écheveau.
Est-ce nécessaire de dire que leurs développements sur les soit-disant
150 000 fusillés de l'épuration n'étaient pas, sur
le plan strictement factuel, des plus productifs ?
Cette
productivité appelle aussi une compétence maximale du côté
de l'historien. Pour résumer, il doit en savoir plus que le témoin,
et presqu'autant sur le domaine très précis de ses interrogations.
Il vient dès lors rechercher l'information supplémentaire, marginale
comparée à l'ampleur de l'entretien. Quelquefois essentielle
cependant. Samy Cohen le souligne à partir de l'exemple de la décision
en politique étrangère. Un bon entretien, précise-t-il,
demande des journées, voire des semaines de préparation. "La
qualité d'un entretien dépend (du sujet et) du degré
de préparation du chercheur et de sa vigilance. L'enquêté
doit savoir qu'il a à faire à un spécialiste, pas à
un dilettante absorbant quelques vagues généralités que
les diplomates savent si bien distiller, et que ses dires seront soumis à
la vérification par le biais d'autres témoignages" .
Cette vérification est un préalable à l'écriture
pour Patrick Weil, un impératif catégorique. Outre les très
nombreuses archives écrites qu'il a dépouillées, il appuie
son histoire de la politique française d'immigration sur un
ensemble de 120 entretiens avec des décideurs publics, des acteurs
variés, des organisateurs de la politique d'immigration. Mais aucune
information issue de ces entretiens n'aura été retenue, précise-t-il,
si elle n'a été confortée par des preuves écrites,
ou, exceptionnellement, si elle n'a été recoupée une
à deux fois oralement. Là encore, l'entretien n'a été
fructueux qu'à partir du moment où l'interlocuteur s'est aperçu
qu'il était en face d'un vrai spécialiste du sujet .
Mais
quand il s'agit de comprendre, de reconstituer, de transcrire une expérience
individuelle, l'information fournie par le témoin de marginale devient
centrale. Il s'agit le plus souvent d'études exhaustives qui portent
sur un ou quelques récits. Les conditions changent autant que les objectifs,
un véritable contrat engageant les deux protagonistes, tandis que les
deux couples passé-présent et témoin-historien surdéterminent
l'échange. Autre méthode de travail également, avec des
entretiens très longs et une connaissance approfondie des considérants
sociaux, culturels et politiques d'une expérience dont il faut rendre
compte. Il en est ainsi dans les travaux de Michael Pollak, et singulièrement
dans l'ouvrage sur L'expérience concentrationnaire, où
il privilégie dans son analyse trois témoignages de déportées,
Margareta (Vienne), Myriam (Paris) et Ruth (Berlin). Comme l'indique le sous-titre
de son ouvrage, la question identitaire est au coeur de ces récits,
qui se pose d'abord à l'individu dans les situations transitoires et
traumatiques où il perd ses cadres de référence traditionnels.
L'approche biographique devient un instrument d'investigation privilégié
pour rendre compte aussi bien de l'expérience concentrationnaire que
des difficultés de la réinsertion. On mesure combien la détermination
de l'objet et des objectifs est essentielle dans le choix de l'histoire orale.
Avec
la constitution de corpus de sources orales, on retrouve la centralité
du témoignage oral, voire son caractère exclusif. Mais là,
le nombre et la représentativité sont à la racine du
travail qui s'engage. Tel est le cas dans l'enquête que lancèrent
Dominique Schnapper et Danièle Hanet en 1975 sur l'histoire de la Sécurité
sociale, et qui déboucha sur un un rapport d'activité cinq ans
plus tard .
Elle a résumé les objectifs qu'elle s'était fixés,
dans la constitution d'un nouveau type d'événement : "L'invisible
quotidien, les possibles censurés par l'illusion rétrospective
de la nécessité, les interprétations contradictoires,
en un mot le vécu des survivants de la Sécurité sociale
constitue des objets que seuls les témoignages oraux permettent de
récupérer et de transmettre aux historiens de l'avenir" . Des travaux de Freddy Raphaël
et Geneviève Herberich-Marx sur la Mémoire plurielle de l'Alsace,
nous retiendrons qu'ils ont privilégié deux communautés
déracinées dont la culture spécifique est menacée
de disparition, les Juifs de la campagne alsacienne et les Juifs des oasis
du Sud algérien transplantés en Alsace. Ils insistent bien sur
la nécessité de déterminer un échantillon, en
fonction de la thématique précise de chaque enquête, qui
rendra compte de la diversité des options et des responsabilités,
même si cet échantillon ne peut être qu'approximatif . La question s'est reposée
en France dans une action que lance la Fondation pour la mémoire de
la déportation, issue d'une association d'anciens déportés
et internés, la FNDIRP, et, depuis, largement ouverte aux autres associations.
La Fondation se fixe comme l'un de ses objectifs le recueil d'une centaine
de témoignages d'anciens déportés de toutes catégories.
C'est dire que la question de l'échantillonnage, de la représentativité
des choix, est cardinale. On relèvera deux modalités de cette
entreprise. D'une part, des professionnels de la vidéo, certes sensibilisés
au sujet, mais également convaincus de l'importance du support de l'image
dans le recueil et la transmission des témoignages, y sont très
directement associés. L'expérience n'est pas nouvelle, y compris
sur le sujet, ainsi de l'entreprise comparable lancée il y a de nombreuses
années par Yale University (Etats Unis) en direction des rescapés
de la "solution finale" ; elle n'en pose pas moins la question
de l'impact de ce nouveau support, la vidéo, sur le témoignage
recueilli. Un nouveau débat s'engage ainsi, après celui sur
l'utilisation du magnétophone ou son bannissement. Autre caractéristique
et autres partenaires, des historiens sont associés au projet, en fixant
les cadres et les objectifs, en préparant l'échantillonnage,
avant de voir les entretiens qui sont réalisés par les professionnels
de l'audiovisuel, et qui n'interviennent que marginalement dans le récit
recueilli .
Fort
de ces trois exemples pris parmi bien d'autres, on mesure l'importance du
déplacement des priorités. On ne recherche pas la Vérité,
avec un grand V, mais la vérité du témoin en situation,
à telle date, dans telle situation, face à tel interviewer.
Dès lors, les mécanismes que nous avons présentés
dans notre première partie ne sont pas un obstacle ; ils sont
une composante du récit. Les blancs et les erreurs ont autant d'intérêt
que l'information telle qu'on l'entend classiquement. Mais la connaissance
de ces mécanismes et le repérage de ces blancs est, après
coup, la condition d'une bonne exploitation de ces archives orales. De nouvelles
règles viennent s'ajouter à celles déjà énoncées.
La première tient au choix des témoins. Le nombre doit être
suffisant, et l'échantillonnage sérieux. Il ne s'agira jamais,
ou rarement, d'obtenir un groupe exactement représentatif, au sens
où l'entendent les sondeurs, mais de rendre compte de la diversité
du groupe visé, en sachant les contraintes qu'imposent la distance
avec l'événement et la demande sociale. Quant à la méthode
à suivre, elle semble s'imposer : à l'inverse du témoignage
individuel conçu comme source d'informations complémentaire,
le recueil d'archives orales interdit l'entretien directif. D'une part il
faut se garder de limiter le champ des questionnements possibles, tant on
sait qu'un document, quel qu'il soit, suscite une pluralité de lectures,
singulièrement quand le lecteur reprent le document quelques décennies
après sa réalisation. Il faut donc éviter de corseter
l'entretien dans une problématique nécessairement spécifique.
D'autre part, il faut recueillir au plus près l'image et le discours
que le témoin construit, la construction elle-même étant
porteuse de sens. Corriger les erreurs sur le moment serait s'empêcher
de rendre compte de cette construction. Comme l'a rappelé Freddy Raphaël,
il faut simplement contourner le danger d'une dispersion totale de l'information
en structurant l'entretien autour des pôles qu'anime le champ propre
à chaque recherche.
Les
trois cas de figure que nous avons distingués - le témoignage
oral comme complément, le témoin objet d'histoire, le corpus
d'archives orales - montrent combien l'utilisation des sources orales
appelle une méthodologie, suit des modalités, obéit à
des impératifs différents suivant les objectifs qu'on se fixe.
Dans tous les cas il faut avoir conscience des spécificités
du témoignage oral pour en exploiter tous les fruits.
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