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Institut d’histoire du temps présent - IHTP

 
 
 

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Définitions et usages, Danièle VOLDMAN

 

Contrairement aux spécialistes de l’Antiquité ou aux médiévistes, les historiens du vingtième siècle sont confrontés à une abondance et à une multiplication des sources à partir desquelles ils travaillent. La proximité temporelle de leurs objets, les innovations techniques et technologiques du siècle (cinéma, télévision, vidéographie, informatique, reprographie en grande série) ainsi que, d’un tout autre point de vue, la conscience aiguë des enjeux politiques et sociaux que véhicule le passé, leur donnent des possibilités - sinon des facilités - de documentation que leur envient souvent les analystes de périodes antérieures.

Cet élargissement questionne autant les historiens que les archivistes qui doivent traiter de nouveaux types d’archives, auxquels la tradition de l’Ecole des Chartes ne les avaient pas habitués [1]. Jusqu’au seuil des années 1990, on a utilisé en France de façon quasi équivalente plusieurs expressions pour désigner les paroles enregistrées en vue de leur exploitation historique [2]. Pourtant, une distinction entre l’historie orale, les archives orales, les sources orales et les témoignages oraux devrait permettre de lever des ambiguïtés et de clarifier quelques termes d’un débat entre les partisans d’une méthode élevée au rang d’une discipline et leurs adversaires campés sur les postulats de l’histoire classique. Une clarification de ces différences ne résout pas pour autant tous les questionnements, qui tiennent en partie dans la diversité des types de témoins que l’on peut écouter et des catégories de témoignages qui s’offrent à collecter. C’est pourquoi on doit tenter d’en proposer une classification raisonnée. Mais cette taxinomie aboutit-elle à un regard critique sur les usages des sources orales ?

Ne revenons pas sur l’expression « histoire orale ». Elle est devenue inadéquate et ne devrait plus être employée qu’à titre historique, pour qualifier une période historiographique, celles des années 1950 à 1980. En ce sens, c’est l’équivalent du terme d’histoire positiviste, utilisé pour nommer un moment de la science historique, qui correspond à peu près à la production de notre discipline allant des années 1870 à 1920. Il n’empêche que la question demeure, liée à la définition de l’histoire contemporaine et de celle du temps présent dont le « champ peut être délimité, en aval par l’histoire très immédiate et en amont, par la survivance de témoins : on pourrait la qualifier avant tout d’histoire avec témoins ; actuellement, on la fera remonter aux années trente... » [3]. Il faudrait sans doute affiner cette définition, qui ne règle pas la question de cette histoire « très immédiate », celle que ne pourraient faire les historiens, démunis par l’absence d’un éventail de sources assez large pour croiser leurs informations et les construire en démonstration. En ce sens, si l’histoire orale est entendue comme une méthode, elle devrait être un constituant englobé dans l’histoire du temps présent, et si elle sert à désigner la partie pour le tout, l’expression doit être abandonnée au profit d’histoire faite avec des témoins. Mais lesquels, et pour quels type de témoignages ?

Les historiens d’antan - à grands traits d’Hérodote à Ernest Lavisse, en passant par Ibn Khaldoun et l’école allemande du dernier tiers du XIXe siècle - utilisaient volontiers les apports du « témoin digne de foi » ; mais les rigueurs de l’école positiviste, tout en accentuant les méfiances vis-à-vis du présent, ont peu à peu figé et fixé un refus du sujet témoignant, dont les dires seraient ontologiquement non fiables. Ce qui les a conduit à ne plus accorder confiance qu’à l’écrit. Deux raisons de nature différente expliquent ce glissement. D’abord, il a semblé que le passage par l’écriture mettait le dire en position d’extériorité, puisque celle-ci opère une distanciation des affirmations en les objectivant. Ensuite, on faisait à l’écrit crédit de la transparence, non pas de façon intrinsèque, mais à cause d’une constante possibilité de référence, de vérification et de retour, voire de contradiction. L’évolution de la discipline dans le courant du XXe siècle s’est accompagnée d’un regain d’intérêt pour le témoin oculaire dont on a reconnu les potentialités descriptives, narratives et même explicatives dans l’écriture de l’histoire.

Pourtant, il n’a plus suffi que ce témoin soit digne de foi. Il fallait que son message soit accessible à tous et que la communauté scientifique puisse l’utiliser comme administration de la preuve. L’invention du magnétophone à donné les moyens de réaliser ces exigences. C’est pourquoi on a eu recours à la parole enregistrée, le document sonore devenant l’une des sources de l’histoire. A la suite des archivistes, on proposera de ce dernier une définition large : le document sonore, c’est « un type de document contenant des informations enregistrées sous forme de sons et qui, en raison du mode d’enregistrement utilisé et du support, ne peuvent être connues que par l’intermédiaire d’une machine acoustique en permettant la restitution » [4] Cette définition qui privilégie l’aspect archivistique, tout en soulignant que seul le son peut rendre toutes les informations contenues dans la parole, laisse de côté la question de la transcription écrite de la bande sonore. Elle est essentielle, mais les raisons qui ont amené certains historiens à ne pas suivre cette voie viennent, dans un souci d’honnêteté, de leur volonté de faire contrôler par le témoin le document qu’ils ont élaboré avec eux. Il y a ici deux modes de faire, ancrés dans deux façons différentes de traiter le document : l’un accordant plus de sens à la précision factuelle et à l’information, l’autre plus soucieux de ce que livrent les interstices du discours. Les premiers s’attachent essentiellement à la fabrication d’un document lisible pour leur recherche ; ils privilégient les « façons de faire ». Les seconds y ajoutent une attention au porteur de parole, sensibles à la dimension de la présence des corps et aux « façons de dire » [5]

Continuons à suivre les démonstrations de Bruno Delmas

« En bonne archivistique, l’expression archives orales devrait être réservée aux archives sonores qui ne contiennent que des enregistrements de paroles ou de discours de personnes ou d’institutions au cours de leur activité ordinaire, c’est-à-dire aux documents d’archives par nature. Tout cela concerne des modes de création et de restitution d’informations et de documents d’archives traditionnelles, même s’ils apportent, par rapport à ceux-ci, une dimension humaine supplémentaire. Pourtant, avec l’expression archives orales, on aborde des concepts tout à fait différents, puisque, dans ce cas, c’est le sens du mot archives, tel qu’il est défini par la loi, qui est en cause ».

Ainsi, pour cet archiviste : « le terme archives orales est aujourd’hui improprement employé pour désigner les témoignages oraux enregistrées à des fins documentaires au cours d’une enquête ».

C’est dans la distinction fondamentale entre archive orale et source orale que réside le cœur des discussions. L’archive orale sera considérée comme un document sonore, enregistré par un enquêteur, archiviste, historien, ethnologue ou sociologue, sans doute en fonction d’un sujet précis, mais dont le dépôt dans une institution destinée à garder les vestiges des temps écoulés pour les historiens du futur, a été d’emblée sa destinée naturelle. La source orale est le matériau recueilli par un historien pour les besoins de sa recherche, en fonction de ses hypothèses et du type de renseignements qu’il lui semblent nécessaires de posséder. Car, il s’agit pour un historien de travailler sur des documents enregistrées par d’autres, dans les contextes éloignés ou totalement différents de ses préoccupations, on se trouve dans un cas de figure identique à tout type d’archive sans qu’il y ait matière à débat. Ce ne devrait être là en effet que de simples archives sonores. Nous ne sommes pas encore arrivés au moment où les historiens utiliseront couramment des paroles enregistrées par d’autres, mais la pratique devrait s’en répandre, entraînant des nouveaux questionnements, qu’il est prématuré d’imaginer [6]. Pour l’heure, ce qui complique l’affaire, et qui oblige à différencier les archives sonores des archives orales, c’est cette opération particulière de collecte, ces témoignages oraux, enregistrés à des fins documentaires au cours d’une enquête.

Une des plus anciennes discussions concernant l’utilisation des sources orales porte sur la crédibilité et la définition d’une source provoquée par son utilisateur immédiat, ainsi que sur les effets de sa construction pour l’objet de la recherche. Les détracteurs de cette famille d’informations ont beau jeu de stigmatiser une documentation inventée pour les besoins préétablis de l’enquêteur, d’autant plus soumise à son pouvoir discrétionnaire que, contrairement aux archives couramment passées au crible de la critique, les entretiens ne sont pas toujours conservés par un enregistrement sonore et rarement consultables par l’ensemble de la communauté historienne dans des lieux publics habilités à conserver les traces du passé. Ces réserves devraient être balayées par les utilisateurs eux-mêmes au prix de deux types d’efforts. Le premier est simple car il est tout matériel : il suffit de confier les matériaux enregistrés à des institutions publiques habilitées à les recevoir. Le second consiste à définir le plus précisément possible les caractères et les usages des sources orales.

La parole-source possède deux caractères particuliers qui en font à la fois la richesse et la faiblesse [7].D’abord, de façon plus ou moins affirmée, l’entretien est une partie de cache-cache entre l’historien et son interlocuteur. Le premier, campé sur une position d’inquisiteur, est persuadé d’être « celui qui sait », ou celui qui saura parce que sa mission est d’établir la vérité. Le second, sommé de livrer les informations qui permettront cette opération, est souvent contraint de se réfugier sur la défensive, tant est sensible la suspicion de l’interrogateur, alors que lui-même se sent posséder la force de conviction de « celui qui a vécu ». Ainsi, tandis que la méthode concernant les documents écrits déclaratifs consiste à pratiquer un doute systématique, dont seul le croisement avec d’autres informations permet de sortir, l’historien à l’écoute de la parole-source émet un doute sur le doute, puisque deux subjectivités immédiates se conjuguent, autant pour éclairer que pour brouiller les pistes.

Ensuite, l’historien doit naviguer sur la crête d’une vague toujours prête à déferler, soit sur le rivage d’une mémoire reconstituée ou fermement construite pour des raisons variées (maintien d’une identité collective ou d’un mythe, protection personnelle de la vie passée, risque d’avoir à changer de mode de représentation de sa propre existence...), soit dans le cours d’une empathie participante, que certains sociologues, pour leur part, manient sciemment, aidant de ce fait, pensent-ils, à la construction ou à l’affirmation de l’identité des personnes sollicitées [8]. On a trop négligé jusqu’à présent l’inconfort, les difficultés et les risques que pouvaient représenter pour un individu son obligeante acceptation de se prêter aux questions d’un enquêteur. Car s’il va de soi pour l’historien d’aller chercher à la meilleure source sa meilleure information, pour le donneur de parole, il en va - bien plus souvent que ne soupçonne l’historien - beaucoup trop, de lui.

Quand il entreprend une récolte d’entretiens, l’historien doit, certes, faire son métier selon ses techniques propres, mais il doit aussi garder présents à l’esprit deux autres procédés, empruntés à des disciplines voisines : d’une part se servir des apports de la sociologie dans la conduite et la mise en forme des enquêtes, de l’autre ne pas négliger des éléments de psychologie, de psychosociologie et de psychanalyse. Il ne s’agit pas, pour lui, de proposer des interprétations de la parole qui lui est livrée, mais de savoir que le non-dit, l’hésitation, le silence, la redite, le lapsus, la dérive et l’association sont partie intégrante, structurante même, du discours et du récit. Car on ne saurait se désespérer ni de mensonges plus ou moins faciles à débusquer, ni de ce qui peut être pris comme des contre-vérités de la parole-source.

S’il relève du travail de l’historien de démêler ce qui sera pris tel quel de ce qui devra être réexaminé (à la lumière d’autre sources), écarté (définitivement ou de façon temporaire pour une analyse au deuxième degré ou sur un autre plan) et critiqué (comme il est de son devoir dans toute étude), rien ne permet d’ôter au témoin la position ès qualité qu’il a acquise par le simple fait d’avoir accepté de répondre aux questions qu’on lui posait. Celui-ci est donc présumé sincère de par le lieu d’où il parle, tout le problème résidant dans la manière de cette sincérité. Pourquoi un décideur passe t-il obstinément sous silence un conflit avec des collaborateurs que le chercheur connaît pertinemment ? Pourquoi telle personnalité ne fait-elle pas allusion à quelques faits de sa vie privée qui éclairerait grandement les motivations de ses engagements ? Pourquoi le présent est-il souvent peint de couleurs plus sombres qu’un passé pourtant difficile et qui devient presque chatoyant dans la parole-source ? Dans de tels cas, la compréhension du discours recueilli se fera à l’aide d’une explication sociologique et psychologique. Dans les mécanismes complexes de reconstruction du passé, les regrets de l’âge doré de la jeunesse sont aussi fréquents que la confusion entre le regard sur le temps écoulé et l’apologie de ce dernier.

Néanmoins, tout le monde n’a pas vécu son adolescence et sa maturité dans les mêmes conditions sociales et politiques et les anciens temps, s’ils sont tous également enfuis, ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Du point de vue de ce qu’il y a de plus singulier en chaque individu, aucun témoin ne ressemble à un autre ; sur le plan social également, la palette est très riche. Mais la diversité du statut des donneurs de parole n’est pas uniquement fonction de la place et des rôles psychologiques et sociaux des uns et des autres. En ce qui concerne les sources orales, cette diversité vient d’abord des buts énoncés de la recherche à laquelle les témoins contribuent : la vie quotidienne des habitants des îlots insalubres de la France des années 1950 ne s’étudie pas de la même façon (ni avec les mêmes acteurs, ni avec les mêmes questions) que les raisons et les mécanismes qui ont abouti au vote de la loi de 1948 sur les loyers. Ensuite, parallèlement à l’élaboration progressive de l’objet historique, il arrive que le statut d’un témoin se transforme, sa parole ayant révélé des aspects insoupçonnés de la quête, entraîné un réexamen des hypothèses ou simplement déplacé des hiérarchies préétablies.

On peut ainsi distinguer les personnes ayant le sentiment d’avoir, à quelque titre que ce soit, fait l’histoire. On les appelle couramment les « grands témoins » ou grands acteurs.A l’inverse, les « petits témoins » sont ceux qui commencent par affirmer au collecteur avoir plutôt subi l’histoire. Les premiers, conscients d’avoir joué ou rempli le rôle pour lequel il sont désormais sollicités, semblent avoir beaucoup à dire. Les seconds, sans toujours verbaliser clairement un sentiment d’exclusion, sans s’énoncer d’emblée comme lampistes, marginaux ou opprimés, commencent souvent par affirmer n’avoir rien à dire. A ce couple d’opposition s’ajoute un autre binôme, associant d’un côté les témoins offrant un discours verrouillé, construit et maîtrisé, de l’autre, ceux qui livrent des souvenirs moins ordonnés, plus spontanés. Entre ces quatre cas, toutes les combinaisons sont possibles : tandis qu’un exclu de l’histoire peut donner une parole rationnellement réorganisée et estimer avoir à témoigner de sa condition, de son action ou de son absence d’action, il arrive de rencontrer de grands acteurs ne livrant que des éléments de leur histoire individuelle, cantonnés volontairement ou non dans un discours anecdotique, auquel l’historien peine à donner du sens.

Ainsi, les témoignages des membres de groupes ayant bâti au cours des ans, avec ou sans l’aide d’un support associatif, une mémoire constituée en histoire propres, ont une cohérence et une structuration rigides, qui demandent une grande vigilance si l’on veut en dépasser l’aspect reconstruit et stéréotypé. Conscient d’avoir un message à délivrer, le témoin parle en s’appropriant le passé du groupe : il sélectionne les souvenirs de façon à minimiser les heurts, les tensions et les conflits internes à l’organisation, gommant l’importance des opposants, ou au contraire les grossissant jusqu’à la caricature pour justifier, par exemple, des mises à l’écart, des départs et des exclusions. Ils tendent ainsi à présenter de leur mouvement une histoire unanime et sans faille, ou , en sens inverse des évolutions chaotiques, faites de ruptures et de détachements. Cela oblige à confronter plusieurs récits : ceux des porte-parole qui veulent sauvegarder la légitimité de la transmission et ceux des dissidents ou des contestataires dont l’exclusion ou la marginalité colorent le discours d’une véhémence porteuse de sens. La confrontation, si elle est difficile à obtenir, est d’autant plus efficace que la prétention et la volonté des uns et des autres de détenir la vérité est plus forte et que les batailles de mémoire sont plus engagées.

Le cas des décideurs et assez proche dans la mesure où eux aussi ont à justifier leurs actions passées. La différence tient d’abord à ce que - sauf exception - ils n’ont pas à rendre en considération un groupe tout entier mais leur seule individualité. Ensuite, mais sur un plan différent puisque l’on passe du point de vue du témoins à celui de l’historien, le discours des décideurs permet d’analyser comment ces acteurs comprennent et analysent de l’intérieur les mécanismes politiques et stratégiques de la décision. Ce qui éclaire la question du rôle de l’individu dans l’histoire, soit qu’avec le témoin, on l’estime ou le réestime, soit qu’on le juge surévalué par le jeu même de la parole du locuteur. De la même façon, peut être abordé le problème des rapports et les déterminants entre les forces politiques, économiques et sociales. La parole-source donne des éléments pour apprécier le poids du hasard et des conjonctures, l’importance de la psychologie individuelle et collective, ainsi que les tentatives d’autojustification et les jugements a posteriori.

Toute différence est la parole des petites gens et des exclus, ceux que l’on aurait tendance à considérer comme les non-acteurs de l’Histoire, dont l’historien commence par valoriser le poids par le simple fait de sa sollicitation et de ses questions. Ici, la suspicion change de camp. L’informateur se demande ce que sa vie peut bien avoir d’intéressant pour un intellectuel faiseur de livres, alors que ce dernier procède à de fascinantes constructions à partir des dires sur des simples gestes du quotidien ou sur des actions de peu d’éclat au miroir de l’histoire nationale.

En accordant à chaque témoin un statut différent correspondant au type de recherche envisagé, l’historien qui refuse l’observation participante dispose néanmoins d’un éventail catégoriel large, allant du grand au petit témoin. Les premiers se différencient des seconds par l’appréciation qu’ils portent eux-mêmes sur leur rôle historique, sur l’auto-conscience d’avoir participé aux évènements de leur temps et d’avoir eu prise sur leur cours. Que l’historien puisse contester ce rôle ne change pas la catégorisation, car le récit tout coloré des teintes de l’auto-proclamation, en garde les tons dominants. Le grand témoin est celui qui a construit son identité sur une action volontaire et consciemment interprétée, quel qu’ait été le niveau de responsabilité ou d’action réelle. De ce point de vue, l’ancien ministre ou l’humble militant de base n’ont pas des statuts essentiellement différents. Les uns et les autres peuvent dire « je » ou « nous ». Ils sont des « témoins-sujets ». A l’opposé se trouve l’obscur, que l’historiographie passée avait tendance à considérer comme un simple spectateur ou à noyer dans la masse des soldats, des paysans ou des prolétaires, indispensables silhouettes des grandes fresques mais sans nom ni visage. Ceux-là subiraient les évènements, le cours et le poids de l’histoire. Même si l’on a eu tendance récemment à découvrir l’acteur méconnu sous le témoin passif ou même à réhabiliter une passivité ayant du sens, il reste un « témoin-objet ». Avec ce type d’interlocuteurs, l’historien peut accepter ou refuser une tâche inédite : aider, par le jeu de l’interrogation historique, à la transformation de l’objet en sujet. Car, en nouant le dialogue et en admettant un certain effacement de ses curiosités immédiates, l’historien peut contribuer à favoriser ou à accélérer l’évolution de son interlocuteur, qui peut passer de l’affirmation de son obscurité et de son insignifiance (« je n’ai rien d’intéressant à vous dire ») à la construction de son propre récit.

Il est possible que l’on sorte là du strict exercice du métier d’historien. Et sans doute faut-il se cantonner à recueillir la parole-source pour l’enserrer dans les entrelacs de la raison structurante du récit historique. Comme dans le cas de tous les types de sources, c’est le passage obligé de l’historicisation. Le travail sur le vivant exige simplement de mieux en connaître et en explorer les détours. Les palais vénitiens, dont les fondements sont mouvants, en éclairent-ils moins la lagune ?

 


[1] Direction des Archives de France, Les nouvelles archives, formation et collecte, Actes du XXVIIIe Congrès national des archivistes français, Paris, Archives nationales, 1987.

[2] Danièle Voldman, « Paroles enregistrées, sources du XXe siècle », dans Direction des Archives de France, Les nouvelles archives, formation et collecte, op. cit., pp. 184-188.

[3] André Burguières, Dictionnaire des sciences historiques, Paris, PUF, 1986, articles « Histoire contemporaine » par Olivier Dumoulin et « Temps présent » par Jean-Pierre Azéma.

[4] Bruno Delmas, « Les nouvelles archives, problèmes de définition », dans Direction des Archives de France, Les nouvelles archives, formation et collecte, op.cit. pp.178-183.

[5] Jean-Pierre Peter, « Quand les paroles s’envolent et qu’à terre l’écrit reste », Ethnologie française, juillet-septembre 1990, pp. 334-340. L’ensemble du numéro intitulé « Entre l’oral et l’écrit » mérite lecture pour notre propos.

[6] J’ai commencé un travail de ce type, mentionné dans la IIIe partie de ce Cahier à l’article « Récits de bâtisseurs après les ruines ».

[7] Je reprends ici mot pour mot une partie des démonstrations contenues dans « La place du verbe », contribution à la Journée d’étude en hommage à François Bédarida de mai 1992.

[8] Nicole Lapierre, Le silence de la mémoire. A la recherche des Juifs de Plock, Paris, Plon, 1989 et Michael Pollak. L’expérience concentrationnaire. Essai sur le maintien de l’identité sociale, Paris, Métailié, 1990.

 

 

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