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Du mythe à l’historiographie par Michel Trebitsch
Dans
Farenheit 451, le film tiré par François Truffaut d'un
roman de Ray Bradbury, déambulent des hommes-mémoire qui apprennent
par coeur et se récitent mutuellement les rares livres rescapés
d'un autodafé. Les écrits périssent ; seule la transmission
orale du savoir peut préserver le patrimoine de l'humanité.
En 1948, Allan Nevins veut aussi résister à l'autodafé
différé que lui fait redouter l'essor du téléphone,
de la radio, de l'avion, quand il fonde le premier centre d'histoire orale
à l'Université de Columbia. Née la même année
que le magnétophone, l'histoire orale n'est que le fruit hybride de
l'innovation technologique et de l'idéologie. Mais son essor dans les
années 1960 tient plus à l'impact des mouvements de contestation
radicale qu'à l'invention du transistor et de la cassette qui rendent
le magnétophone portable. Opposant à la froide trilogie académique
Etat, histoire, écriture, sa propre trinité Révolution,
mémoire, oralité, l'histoire orale s'assigne un projet utopique
de démocratisation de l'histoire et par l'histoire qui prétend,
contre l'institution, la civilisation, le progrès, la ville, rendre
la parole au peuple, au rural, au primitif. Histoire chaude, militante, histoire
des exclus, où l'oral s'oppose à l'écrit comme la nature
à la culture, le vécu au conçu, le vrai à l'artifice,
elle a construit son identité sur un système manichéen
d'antinomies d'où découlent ses principes méthodologiques -
le recours à l'enquête de terrain et à l'observation participante -
l'ouverture interdisciplinaire aux autres sciences sociales .
Le
mythe des origines
La
légende veut que, partie des Etats-Unis, la vague de l'oral history atteigne l'Europe dans les années 1970, avant de se banaliser et
de s'institutionnaliser au cours des années 1980. De ses origines militantes,
elle a néanmoins gardé les dehors d'une contre-histoire, à
la fois parce que son statut épistémologique demeure flou et
parce qu'elle s'est reconstruit une généalogie en partie mythique,
qui rend vaine toute tentative d'établir une chronologie linéaire.
S'inventant, à mesure qu'elle ferraillait, ses dieux tutélaires,
ses héros courageux, sinon ses martyrs, précurseurs qu'on hésite
à situer à la date de leur apparition ou de leur redécouverte,
elle a aussi, "chiens de garde" de l'idéologie dominante,
ses boucs émissaires et ses ennemis héréditaires. Lorsqu'elle
invoque Hérodote contre la tradition positiviste, elle n'a pas tort
de se présenter comme un retour aux sources de l'histoire authentique :
elle est retour, répétition et adaptation des grands paradigmes
sur lesquels le populisme a rêvé, depuis au moins le XIXe siècle,
de réconcilier le savoir et le peuple.
"L'écriture
fixe l'affirmation et en rend la transmission fidèle ; au contraire
l'affirmation orale reste une impression sujette à se déformer
dans la mémoire de l'observateur lui-même en se mélangeant
à d'autres impressions [...]. La tradition orale est par nature
une altération continue ; aussi dans les sciences constituées
n'accepte-t-on jamais que la transmission écrite".
Signifiée
dans l'Introduction aux études historiques, la Bible positiviste
de Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos (1898), l'expulsion de la
tradition orale hors du champ scientifique au profit des sources écrites
a induit un double procès en légitimité. Au veto de l'histoire
critique du XIXe siècle, l'histoire orale oppose d'abord une tradition
millénaire. Hérodote le premier n'a-t-il pas mené son
Enquête avec l'oeil et l'oreille, l'observation directe ("autopsie")
et le témoignage ("akoê") ? En convoquant le père
de l'histoire, l'histoire orale se donne des titres de noblesse antique -
Thucydide et sa technique du croisement des témoignages, Polybe dénigrant
les rats de bibliothèque - et s'ancre dans une continuité
historiographique menant aux chroniqueurs médiévaux et à
Voltaire lui-même, qui ne dédaigne pas le matériel oral
pour préparer son Siècle de Louis XIV . C'est pourtant dès le XVIIe siècle que
Mabillon et les Bénédictins de Saint-Maur élaborent les
principes d'érudition et de critique textuelle dont s'inspirera au
XIXe siècle, notamment en Allemagne et en France, la démarche
philologique qui s'imposera à l'histoire scientifique. Si l'archive
devient le support principal de la mémoire, c'est que l'hégémonie
de l'écrit, assurée par l'imprimerie et l'alphabétisation,
s'inscrit dans un mouvement plus vaste et plus profond de laïcisation
de la pensée et de mise en place d'institutions politiques et étatiques
centralisées.
En
fixant à l'histoire de conserver, comme le poème épique,
la mémoire des héros morts au combat, en se posant en rival
d'Homère, Hérodote posait déjà la science en rivale
du mythe, le réel en rival de la fiction. Des Bénédictins
réfutant les légendes aux positivistes expulsant la mémoire
au profit du "fait", le discours du réel n'est-il pas constitutif
du discours historique lui-même ? Mais ce discours du réel
est aussi un discours du pouvoir. C'est là l'autre pièce au
procès intenté par l'histoire orale. A partir de la Révolution
française, l'histoire savante se constitue en histoire nationale selon
un double processus d'institutionnalisation et de professionnalisation. De
la création des Archives nationales, paradigme de l'institution de
mémoire organisée autour de la source écrite, à
celle de l'Ecole des Chartes (1821) ou du Comité des travaux historiques
et scientifiques (1834), elle devient l'apanage des archivistes, qui la réduisent
à la "chasse aux documents" et l'enferment dans l'étude
des périodes reculées, assurant la suprématie de l'histoire
médiévale et de l'approche politique. En cantonnant la tradition
orale à l'anecdote ou au passé récent, aux sociétés
sans écriture, c'est-à-dire sans histoire, aux catégories
inférieures des mondes extra-européens ou des classes populaires
et aux disciplines inférieures comme l'ethnologie et le folklore, l'histoire
positive établit une hiérarchie parallèle des sciences,
des sources et des groupes sociaux qui participe du même grand mythe
unitaire d'une histoire nationale.
L'histoire
orale s'affirmerait donc comme contre-histoire en opérant un renversement
historiographique radical du point de vue des objets comme des méthodes.
Histoire vue d'en bas, histoire du local et du communautaire, histoire des
humbles et des sans-histoire, elle tire de l'oubli ce que l'histoire officielle
a enfoui, traditions pré-colombiennes recueillies par les chroniqueurs
franciscains du XVIe siècle, récits des grognards de la Révolution
américaine collectés vers 1840, interviews d'ouvriers anglais
réalisées dès 1851 par Henry Mayhew (London Labour
and the London Poor). Elle s'alimente aux contre-récits des vaincus,
témoignages des Camisards cévenols rassemblés au début
du XVIIIe siècle par le pasteur autodidacte Antoine Court ou souvenirs
chouans réunis pieusement par les légitimistes des années
1830-1840, puis de nouveau à la fin du siècle pour le procès
en béatification des victimes de la Révolution. Elle est l'histoire
de toutes les "Vendées" et ne peut se chercher de précurseurs
qu'aux marges de l'orthodoxie historique, chez les "primitifs de l'ethnographie",
les littérateurs romantiques ou les folkloristes passéistes . Quoique inaugurée à
la fin du XVIIIe siècle par la supercherie d'Ossian, barde celte inventé
par l'instituteur Macpherson, il y aurait une "voie littéraire"
témoignant de la fascination du romantisme pour les cultures populaires,
premiers contes de Grimm inspirés par la naissance de la Volkskunde
allemande, enquêtes orales de Walter Scott pour ses romans historiques,
revival régionaliste chez Barbey d'Aurevilly (L'Ensorcelée, 1851) et George Sand (Légendes rustiques,
1858). Née du même souci de préserver une culture populaire
supposée immobile et menacée par le progrès, la "voie
ethnologique" est d'une autre portée. Sans remonter aux glossaires
régionaux britanniques du XVIIe siècle, les enquêtes de
sociétés savantes locales comme l'Académie celtique (1804)
ou les collectes des étudiants finlandais des années 1830, préfigurent
déjà, à la charnière de la dialectologie et du
folklore (le mot apparaît en 1846), un projet ethnologique moderne,
qui s'affirme face au péril de l'industrialisation. Comme l'annonce
l'oeuvre d'un Paul Sébillot, fondateur de la Revue des traditions
populaires (1886), l'ethnologie s'institutionnalise au début du
XXe siècle : publication de l'Atlas linguistique de la
France (1902-1910), fondation d'un Institut de recherche sur le dialecte et
le folklore à l'université d'Uppsala (1914), du Musée
national canadien qui systématise la collecte de traditions indiennes
inaugurée par le folkloriste Marcel Barbeau. Surtout, c'est aux ethnologues
et dialectologues qu'on doit les premiers enregistrements sonores. Des archives
sonores sont créées à Vienne dès 1899, à
Berlin en 1904 ; en 1911, Ferdinand Brunot inaugure à l'Université
de Paris des Archives de la parole qui lanceront plusieurs missions en "car
phonographique" et deviendront Phonothèque nationale en 1938.
Mais ces riches collections, comme celles d'Uppsala, du Musée national
canadien, de Radio-Canada, resteront durablement ethnologiques et linguistiques
par manque d'intérêt des historiens.
L'histoire
orale conforte son statut de contre-histoire en se cherchant dans la préhistoire
de l'ethnologie une source privilégiée et en alimentant une
de ses légendes noires, celle du "retard français",
du malentendu persistant entre l'ethnologie et l'histoire. Elle occulte en
même temps d'autres sources d'inspiration, comme la tradition des grandes
enquêtes ouvrières du XIXe siècle, de Villermé
aux Blue Books, d'Engels à Le Play, ou l'essor du journalisme
populaire auquel elle emprunte en partie la technique de l'interview. Généalogie
trop "moderne", trop urbaine, il est vrai, qui cadre mal avec sa
prétention à sauver du naufrage "le monde que nous avons
perdu".
L'Amérique
pionnière ?
Allan
Nevins, l'inventeur de l'histoire orale moderne, n'est pas universitaire d'origine,
mais journaliste et biographe .
Déplorant la rareté des sources dont il disposait pour écrire
la biographie du président Cleveland, il imagine dès l'avant-guerre,
comme il l'expliquera dans The Gateway to History (1938), de créer
"une organisation qui ferait un effort systématique pour obtenir
des Américains vivants qui ont eu des vies significatives, par oral
ou par écrit, la relation la plus complète de leur participation
à la vie politique, économique et culturelle des soixante dernières
années". Ce sera le Columbia Oral History Office, animé
par Nevins et Louis Starr. En mai 1948, commencent les premiers entretiens
avec des hommes politiques, enregistrés dès la fin de l'année,
grâce au magnétophone à bande inventé en juin,
mais systématiquement transcrits. Etendues aux élites économiques
(grandes entreprises comme Ford) et culturelles (hommes de radio), les interviews
représentent dès 1960, selon le premier catalogue du centre,
près de 130 000 pages. Columbia sert de modèle aux quelques
centres créés dans les années 1950, surtout par des bibliothécaires
et des archivistes, au Texas, à Berkeley, à Los Angeles, et
publie des rapports annuels sur l'histoire orale à partir de 1961.
Celui de 1965 répertorie 89 centres et leur nombre quadruple de 1965
à 1973, pour atteindre le millier en 1977. L'American Oral History
Association, présidée par Nevins, est fondée dès
1967, après une conférence réunie à Lake Arrowhead
en 1966, et elle se dote en 1973 d'une revue nationale, Oral History Review.
Le boom de l'histoire orale, statistiquement repérable à partir
de 1964, ne s'explique pourtant ni par l'expérience acquise depuis
1948, ni par la mise au point du magnétophone portable. Tenant pour
document original la transcription et non l'enregistrement, privilégiant
l'étude des élites et non des exclus de l'histoire, le modèle
modéré de Columbia, qui assigne à l'histoire orale de
combler les lacunes de l'écrit, voire de constituer des archives de
même nature que l'écrit, va au contraire servir de repoussoir
à partir des années 1960.
Dans
les années Kennedy, plus que le choc de la guerre du Vietnam, sinon
sous la forme indirecte du tiers-mondisme, c'est la découverte de l'"autre
Amérique" de la pauvreté et la montée du mouvement
noir qui déclenchent l'intérêt pour les exclus, minorités
ethniques, immigrés, délinquants. Le même "populisme
existentialiste", postulant que le savoir peut en lui-même résoudre
la question sociale, imprègne les mouvements radicaux, féministes
et pacifistes de la New Left ainsi que les enquêtes orales de
cette époque, qui opposent une histoire vue d'en bas à l'histoire
écrite, blanche et même WASP. En 1961, le livre d'Oscar Lewis,
The Children of Sanchez, approche anthropologique des cultures minoritaires,
symbolise ce tournant, moins par la technique des biographies croisées
qu'il inaugure pour l'histoire orale, que par son impact idéologique,
assez comparable à celui des Damnés de la terre de Franz
Fanon sur les milieux intellectuels français. Contre Nevins, qui l'avait
lui-même occulté, l'histoire orale militante exhume alors le
modèle populiste de l'"école de Chicago" . Née à la fin du
XIXe siècle dans le département de sociologie de l'université
de Chicago, la sociologie empirique, en concevant "la ville comme laboratoire",
inventait l'enquête de terrain. L'enquête de William Thomas, traquant
jusqu'en Pologne les témoignages sur les immigrants polonais, allait
produire un monument mythique de la sociologie des "life histories",
The Polish Peasant in Europe and America (1918-1920), écrit
avec Florian Znaniecki .
Plus que les enquêtes de terrain sur le monde des "outsiders",
immigrants, délinquants, lancées par William Thomas et Robert
Park, un journaliste militant de la cause noire, ce sont les autobiographies
de gangsters, de voleurs, de prostituées, comme le célèbre
Jack-Roller de Clifford R. Shaw (1930), qui ont servi d'emblème
à l'école de Chicago . Sortir des bibliothèques
pour aller sur le terrain : toute la sociologie participante des années
1960, ignorant Polybe ou les enquêtes leplaysiennes, se reconnaîtra
dans l'apostrophe célèbre de Robert Park, à la fois cheval
de bataille théorique contre la sociologie quantificatrice devant laquelle
Thomas avait capitulé, vaincu en 1949 par l'American Soldier
de Samuel Stouffer, et mot d'ordre d'un militantisme social, lui-même
inspiré de la Backyard Revolution des années 1930 .
De même exhume-t-on, en vertu du même populisme, les récits
autobiographiques indiens recueillis par Paul Radin dès les années
1920, notamment son Crashing Thunder (1926), et les Federal Writers Projects lancés
sous le New Deal par la Works Progress Administration, à la fois pour
lutter contre le chômage des intellectuels et pour mener de grandes
enquêtes sur les souvenirs des petits blancs et des anciens esclaves
noirs du Sud. En plein mouvement des droits civiques, Georges P. Rawick entreprend
en 1972 l'édition intégrale de ces autobiographies (From
Sundown to Sunup : The Making of the Black Community).
A
la fin des années 1960, les best-sellers que Studs Terkel, un journaliste
de radio et de télévision qui avait participé aux Federal
Writers Projects, fabrique à partir des "life histories"
de Chicagoans (Division Street America, Hard time : an oral
history of the Great depression), puis surtout, en 1973, le célèbre
Roots d'Alex Haley, popularisent l'utilisation journalistique des autobiographies.
C'est le "terkélisme" qui assure le succès de l'histoire
orale, en opérant, par la vulgarisation et la médiatisation,
une surprenante coïncidence chronologique, sinon idéologique,
entre l'utopie de la contestation radicale et la nostalgie passéiste
du retour aux sources. Peut-être est-ce cette faculté d'adaptation
et de récupération propre aux Etats-Unis qui explique, non seulement
l'essor massif, mais la légitimation somme toute facile de l'histoire
orale dans le champ scientifique. La guerre du Vietnam suscite encore, lors
des colloques annuels de l'association de 1973 et 1975, de violents débats
sur l'histoire engagée entre les "activistes" et les "archivistes"
accusés de n'enregistrer que des témoignages favorables à
l'intervention américaine. Mais dès 1975 s'impose la position
de compromis suggérée par Ronald J. Grele dans Envelopes
of Sound. Officialisée et pédagogisée dans d'innombrables
manuels, se développe une histoire orale universitaire, plus proche
du modèle de Columbia dans les grandes institutions publiques ou privées
et les universités traditionnelles de l'Est, du Texas et de Californie,
plus tournée vers l'histoire des exclus dans les universités
récentes des zones culturellement dominées, tandis que prospère,
notamment au Sud, une community history de saveur locale alimentée par des praticiens
aussi divers que les musées, les sociétés historiques,
les syndicats ou groupes religieux.
Consécration
de l'avance américaine, en août 1980, au Congrès international
des sciences historiques de Bucarest, l'organisation de la première
journée sur l'histoire orale avait été confiée
aux Etats-Unis. De cette relative avance faut il conclure à l'influence,
la vague de l'histoire orale, débordant dans les années 1970
sur le reste du continent américain, puis déferlant sur l'Europe,
les pays anglo-saxons en tête et la France en queue ? L'internationalisation
de l'histoire orale tient à des causes plus complexes. C'est un rapport,
lui-même mythique, de Daniel Bertaux qui a peut-être le plus contribué
à construire le mythe de l'école de Chicago, et les oral
historians américains reconnaissent ce que doit à l'oeuvre
de Paul Thompson leur ouverture à l'Europe, matérialisée
en 1980 par la fondation de l'International Journal of Oral History.
Loin d'être à sens unique, l'influence américaine est
pourtant indéniable sur les pays anglo-saxons, l'Amérique latine
ou Israël (programmes de l'Institut du judaïsme contemporain de
l'Université hébraïque de Jérusalem). Cependant,
un peu partout, elle vient se heurter à la quête d'identité,
notamment nationale, dont se réclame l'histoire orale.
Très
révélateur est le cas de l'Amérique latine, en particulier
du Mexique frontalier .
L'impact des Enfants de Sanchez est certain, jusque dans les violentes
critiques contre l'image désespérante de la pauvreté
mexicaine ; et c'est à l'historien français Jean Meyer
qu'on doit l'immense enquête orale ressuscitant la révolte des
Cristeros des années 1920 .
Mais, lancée dans les années 1970 par les livres provocateurs
de Fernando Horcasitas (Memorial nahuatl de Milpa Alta, puis De
Porfirio Diaz à Zapata), l'histoire orale mexicaine s'est cherché
des origines dans les chroniques franciscaines du XVIe siècle ou dans
le courant indianiste et indigéniste qui a inspiré, au lendemain
de la révolution, la fondation de l'Ecole nationale d'anthropologie
et d'histoire de Mexico. Les programmes dirigés par Eugenia Meyer (Archivo
de la Palabra) privilégient l'étude anthropologique des
exclus et des dominés. Sauf certaines recherches brésiliennes
sur les élites, c'est une histoire orale militante, voire anticoloniale,
qui se répand en Amérique latine, non sans dérives idéologiques
à Cuba ou au Nicaragua sandiniste. L'exemple du Canada est assez similaire . C'est sur le modèle américain
que l'Association canadienne d'histoire orale est fondée à Vancouver
en 1974, mais, se prévalant des recherches des folkloristes du début
du siècle (Marcel Barbeau), des richesses de ses collections d'enregistrements
sonores, du renouveau des études locales, l'historiographie canadienne
insiste sur son ancienneté et son originalité. L'Université
Laval a joué là un rôle pionnier, notamment avec les recherches
dirigées par Nicole Gagnon sur les autochtones et les immigrés.
Relayées par la littérature (récits/romans autobiographiques)
et le cinéma (films de Pierre Perrault, d'Arthur Lamothe), les enquêtes
orales ont contribué à la prise de conscience nationale du Québec
où un grand concours national d'histoires de vie, "Mémoire
d'une époque", a été lancé en 1981-1984 auprès
de personnes âgées de plus de 70 ans.
La
vague européenne
Face
au précédent américain, la revendication identitaire
n'est pas absente de l'essor d'une histoire orale européenne qui peut
se réclamer, on l'a vu, d'une tradition, notamment scandinave, remontant
au XIXe siècle. Mais elle se constitue surtout, dans le contexte des
mouvements radicaux des années 1960, sur son opposition militante au
positivisme dominant et au fétichisme de la source écrite.
La
Grande-Bretagne, où se tient en 1978 la première rencontre internationale
d'histoire orale (Colchester), joue un rôle pionnier . On peut certes rappeler qu'un
grand historien comme Macaulay ne dédaignait pas les sources orales
dans son Histoire d'Angleterre depuis le règne de Jacques II
(1848-1855), mais la vraie naissance de l'histoire orale britannique date
de la convergence, dans le contexte idéologique des années 1960,
de deux courants différents bien qu'également préoccupés
des couches populaires et non des élites. Le premier courant, en grande
partie non universitaire, provient lui-même d'une confluence au cours
des années 1950 entre le regain des "histoires de village"
et l'essor des collectes de dialectes entreprises en Irlande dès l'entre-deux-guerres.
L'étude du dialectologue George Ewart Evans sur les journaliers d'un
village du Suffolk (Ask the fellows who cut the hay, 1956), puis le
livre-pilote de Jan Vansina sur la tradition orale et les premiers pas de
l'histoire africaine vont orienter ce courant vers l'anthropologie . C'est une interrogation plus
sociale sur la disparition de l'Angleterre industrielle du charbon et du fer,
marquée par la création des premiers musées industriels
ou la réédition de grandes enquêtes et autobiographies
ouvrières du XIXe siècle, qui opère la rencontre avec
un second courant, plus universitaire, inspiré par les travaux de Richard
Hoggart sur "la culture du pauvre" et surtout par l'oeuvre d'E.P.
Thompson sur la formation de la classe ouvrière anglaise . Historiens, anthropologues, sociologues,
autour de John Saville à Hull, de Paul Thompson à Essex, ouvrent
alors l'histoire ouvrière vers une "nouvelle histoire sociale"
qui embrasse l'étude de la vie quotidienne des travailleurs (famille,
femmes, loisirs, culture). Sous l'impulsion de Raphaël Samuel, qui théorisera
l'expérience dans Village Life and Labour (1975), le mouvement
des History Workshops, contemporain de l'antipsychiatrie et de la contre-pédagogie
de Summerhill, conduit à une histoire orale militante et politiquement
engagée. Paul Thompson, lancé dès 1969 dans une étude
nationale d'histoire orale (The Edwardians, 1975), développe
en 1978 dans The Voices of the Past l'idée plus radicale encore
que l'histoire orale a pour fonction, en rendant l'histoire au peuple, de
démocratiser l'histoire elle-même. Comme aux Etats-Unis, le succès
viendra pourtant de la médiatisation, avec le best-seller de Ronald
Blythe, Akenfield (1969), un roman sur la vie quotidienne d'un village anglais, puis des
séries d'enquêtes télévisées (Yesterday's
Witness). A partir de 1971, la
BBC organise des stages de formation à l'histoire orale. En 1972, le
très officiel Imperial War Museum de Londres ouvre un Department
of sound records, tandis que l'université d'Essex inspire la création
de la revue Oral History, puis de l'Oral History Society (1973), qui
comptera 700 membres en 1980.
La
perspective militante est peut-être plus nette encore en Italie et en
Allemagne, où elle affronte non seulement, de Ranke à Croce,
les pesanteurs du criticisme historique, mais surtout le "deuil impossible"
du fascisme. En Italie, sans remonter aux travaux des folkloristes du XIXe
siècle, l'histoire orale prend très tôt le visage d'une
histoire engagée .
Dès les années 1950, des intellectuels comme Danilo Montaldi,
Gianni Bosio, Rocco Scotellaro lancent au nom des "militants politiques
de base" et contre les partis ouvriers traditionnels des enquêtes
sur les classes populaires du Mezzogiorno et la classe ouvrière du
Nord, tandis qu'Ernesto de Martino imagine une critique anthropologique de
la culture des élites d'où naîtra, à Milan, l'Institut
qui porte son nom. Mais l'histoire orale ne prend toute sa dimension militante,
d'extrême-gauche, que dans la foulée des mouvements de 1968,
en liant contre-histoire des groupes opprimés et alternative révolutionnaire
dans une confusion et un éparpillement qu'accentuent les expériences
de radios et de télévisions libres. Sur le modèle célèbre
de Nuto Revelli recueillant les interviews de paysans piémontais, l'histoire
orale, en rendant la parole aux ouvriers d'usine, aux militants politiques,
aux femmes, s'identifie pour "le monde des vaincus" à une
reconquête d'identité .
Le caractère éclaté de l'histoire orale italienne fait
à la fois sa spécificité et sa faiblesse : souvent
soutenues, notamment dans les régions de gauche, par des pouvoirs locaux
dotés d'une large autonomie, les recherches sont longtemps restées
coupées du monde universitaire et privées de tout projet historiographique
global. L'histoire orale ne se défait quelque peu de son caractère
populiste et spontané qu'au milieu des années 1970, avec les
recherches sur le récit de vie du sociologue Franco Ferrarotti, les
projets de Sandro Portelli et surtout ceux de Luisa Passerini sur la mémoire
ouvrière du fascisme dans la région turinoise, qui se sont progressivement
orientés, sous l'influence de l'oeuvre de Paul Thompson, vers une réflexion
de haut niveau théorique .
Les difficultés structurelles demeurent, notamment les problèmes
financiers qui ont contraint Sandro Portelli à fermer le cercle Gianni
Bosio de Rome et qui affectent même le prestigieux Institut De Martino
de Milan. Ni les efforts de coordination entre les groupes d'Italie du Nord,
tournés vers la culture ouvrière (groupe de Rovereto, cours
des "150 heures") et les instituts décentralisés d'histoire
de la Résistance, ni la création de la revue Fonti orali,
studi e ricerche, ni même l'organisation d'une première rencontre
nationale à Turin en 1981, n'ont encore abouti à la création
d'une association nationale d'histoire orale.
En
Allemagne, le caractère à la fois tardif et militant de l'histoire
orale peut se lire comme la réponse donnée par la génération
de 1968 à ses questions sur le passé nazi .
Dans les années 1950, une enquête gouvernementale par questionnaires
sur les expulsés et réfugiés et une collecte de Zeugenschriftum,
transcriptions de témoignages sur la guerre, organisée par l'Institut
für Zeitgeschichte de Munich avaient certes ouvert la voie mais demeuraient
dans un cadre traditionnel d'histoire politique. Ce sont les mouvements radicaux
des années suivantes qui lèveront le tabou sur la Volkskunde,
dont la tradition, ancrée dans les études folkloriques et les
autobiographies ouvrières du XIXe siècle, avait été
occultée par l'histoire académique et dévoyée
sous Hitler. Portant sur les exclus et les dominés, notamment les femmes,
sur une Heimatgeschichte conçue comme critique des macro-structures,
les premières initiatives sont militantes et même contre-institutionnelles
(Geschichtswerkstätte, Fernuniversität). A la fin
des années 1970, l'histoire orale allemande prend son orientation spécifique,
associant les recherches sur la mémoire de la guerre et du nazisme
à l'intérêt pour le mouvement ouvrier, quand Lutz Niethammer
lance à l'université d'Essen le grand projet "LUSIR",
une enquête sur la vie quotidienne des travailleurs de la Ruhr de 1910
à 1930 (Die Jahre weiss man nicht, wo man die heute hinsetzen soll.
Faschismuserfahrungen im Ruhrgebiet, 1983), poursuivie depuis, sur la
période de la guerre et de l'après-guerre .
Moins que l'effet direct de la contestation des années 1960, c'est
l'installation durable d'un "mouvement social" alternatif dans le
paysage social et politique des années 1980 qui a fait entrer l'histoire
orale allemande dans une phase de réflexion méthodologique intense.
Gardant sa prédilection pour les groupes défavorisés
et dominés, notamment les femmes, elle se présente peut-être
plus qu'ailleurs comme l'avant-garde d'une "autre histoire", "vue
d'en bas", d'une histoire de la quotidienneté (Alltagsgeschichte), voire d'une histoire "verte", dont la fonction sociale et
politique implique la "solidarité compréhensive" des
chercheurs avec leurs sujets d'étude et débouche sur une théorie
de l'action et de la construction du social .
Le
cas français : une "autre histoire" inhibée
On
disjoindra le cas de la France, non par chauvinisme, mais parce que les positions
et les débats des spécialistes y ont contribué à
faire naître un mythe dont la portée dépasse nos frontières,
celui du "retard français" face à l'ouverture anglo-saxonne,
que seule la "prise de parole" de mai 1968 aurait remis en question . Autant qu'au fétichisme
de la source écrite, au poids de la centralisation étatique,
la méfiance indéniable pour l'histoire orale ne tient-elle pas
à l'étonnante persistance de la fiction de l'objectivité
chez les historiens français ? Réticentes dans les années
1930 devant le passéisme ethnologique d'un Van Gennep, les Annales
n'ont-elles pas à leur manière répété le
tabou positiviste qu'elles prétendaient rejeter, en privilégiant
après la Seconde Guerre mondiale l'approche quantitative et structurale ?
C'est chez les sociologues que naît la saga soixante-huitarde de l'insurrection
contre le positivisme. "La brutale irruption de la praxis sociale sur
la scène tranquille de la société de consommation porta
un coup mortel à mon scientisme", rapporte Daniel Bertaux, qui
prône dès lors, contre la sociologie quantitative des questionnaires,
une sociologie qualitative seule susceptible de percevoir la mobilité
sociale .
Développée en 1976 dans un célèbre et introuvable
rapport au CORDES, sa réflexion sur l'approche biographique, négligeant
la tradition leplaysienne ou les apports de la sociologie de terrain de Georges
Gurvitch et Gabriel Le Bras, contribue décisivement à exhumer
l'"école de Chicago" et aboutit, grâce aux contacts
internationaux et aux rencontres pluridisciplinaires, à la création
du Groupe d'étude de l'approche biographique en sociologie .
La
spécificité - et non le retard - de l'histoire orale en France
s'explique peut-être par des facteurs plus historiques qu'historiographiques.
Le premier est l'empreinte séculaire des "guerres franco-françaises"
sur les mécanismes de mobilisation et de refoulement de la mémoire
collective, qui a si fortement pesé sur le "deuil impossible"
à la française de la guerre et de l'Occupation. Dès 1944,
la Commission d'histoire de l'occupation et de la libération de la
France, devenue en 1951 Comité d'histoire de la deuxième guerre
mondiale, avait certes recueilli questionnaires et témoignages de résistants,
déportés, prisonniers de guerre . Mais il a fallu attendre 1969
pour que le succès du film de Marcel Ophüls et André Harris,
Le Chagrin et la pitié, débloque le syndrome de la guerre,
sans pour autant déclencher l'essor de l'histoire orale, un même
syndrome jouant d'ailleurs avec la guerre d'Algérie. Un second facteur,
plus profond peut-être, tient à la lenteur en France des mutations
économiques et sociologiques : ce n'est qu'à la fin des
années 1960 qu'on découvre brutalement, dans le fracas de l'agitation
paysanne, les effets de l'urbanisation et de l'entrée dans l'Europe
sur le monde rural . Grenadou, paysan français,
recueil d'entretiens d'un journaliste avec un paysan beauceron, produit en
1966 le premier best-seller français du genre et en 1967, tandis qu'Henri
Mendras diagnostique la tardive "fin des paysans", Edgar Morin enquête
à Plodémet sur une Commune en France, Jacques Ozouf publie
Nous les maîtres d'école et Philippe Joutard commence
son enquête orale, poursuivie près de dix ans, sur le souvenir
des Camisards cévenols.
A
l'encontre de la légende, Mai 1968 n'a joué qu'un rôle
secondaire sur l'histoire orale, sinon, indirectement, au sommet de la vague
structuraliste, par l'attention portée au langage et au vécu.
Dès 1966, au confluent de la linguistique structurale, de l'anthropologie
lévi-straussienne, de la sémiologie barthienne, de la psychanalyse
lacanienne, voire de la critique althussérienne de l'idéologie,
Les Mots et les choses de Michel Foucault préfigurent une réflexion
ultérieure sur l'autisme (Bettelheim), l'asile (Goffmann), les "langages
totalitaires" (J.-P. Faye), les sociétés primitives (Clastres)
menant à la conviction contestataire qu'il faut rendre la parole à
l'enfant, au fou, aux minorités sociales, raciales et sexuelles, opprimées.
Derrière la vérité spontanée sortie de la bouche
des bons sauvages du XXe siècle, contre l'institution, l'écrit,
le pouvoir, se profile l'appel du vécu, de l'individu quotidien,
de la famille, de la sexualité, de la naissance et de la mort qui débouche
sur la quête d'identité et la nostalgie passéiste, la
mode du biographique et le retour aux racines. Les initiatives locales des
années 1970, souvent venues des confins autonomistes (Occitanie, mouvement
breton Datsum, "Recueillir"), redécouvrent un passé
culturel plus profondément enfoui dans le monde rural que dans le monde
ouvrier. Il y a bien l'écomusée du Creusot, ouvert en 1974.
Mais en France, pas d'"ateliers d'histoire", pas de "nouvelle
histoire sociale", tant domine encore le schéma marxisant. Là
encore, la médiatisation est pour beaucoup dans le succès du
"vécu". En 1967, sur le modèle américain, Laffont
lance la collection "Vécu", qui devra tout au triomphe du
Papillon d'Henri Charrière. Après 1968, s'amoncellent
mémoires, biographies politiques, livres-entretiens, collections de
récits de vie des humbles et des sans-grades .
Le raz-de-marée date de 1975, avec le Cheval d'orgueil, l'autobiographie,
très travaillée, de P.-J. Helias, qui sauve la collection "Terre
humaine" (Plon), et que suivront Mémé Santerre, une
vie, la même année, Gaston Lucas, serrurier d'Adélaïde
Blasquez en 1976, Une soupe aux herbes sauvages d'Emilie Carles en
1977, puis la télévision et le cinéma, avec des séries-témoignages
de qualité comme Ceux qui se souviennent d'Hubert Knapp, Les
Gens d'ici de Philippe Alfonsi, ou L'Heure exquise de René
Allio.
De
1975 date aussi le décollage d'une histoire orale plus universitaire.
Sensible dès Le Dimanche de Bouvines de Georges Duby en 1972,
le renouveau du vécu, contemporain des "retours" de la biographie,
de l'événement, du récit, s'affirme cette année-là
avec Montaillou vilage occitan d'Emmanuel Le Roy Ladurie. Après
les sociologues (Daniel Bertaux) et les géographes (Françoise
Cribier), démarrent les premières recherches collectives d'historiens.
Jean-Claude Bouvier et Philippe Joutard, qui publie en 1977 sa Légende
des Camisards, une sensibilité du passé, fondent le Centre
de recherches méditerranéennes sur les Ethnotextes et l'histoire
orale de l'Université de Provence (CREHOP) ; les universités
de Lille, Bruxelles, Liège et Mons lancent en 1976 une vaste enquête
orale sur "L'Europe du temps présent", complétée
par celle d'Yves Lequin et Jean Métral sur la mémoire ouvrière
de Givors. Au modèle structuraliste succède, selon le titre
d'une recherche dirigée à l'EHESS par Joseph Goy, Jacques Ozouf
et André Burguière, une "anthropologie historique du changement"
marquée par l'oeuvre de Jean-Pierre Vernant et de Michel de Certeau.
S'étendant à la vie quotidienne, à la famille, aux gestes
du travail, aux rituels et aux fêtes, aux sociabilités, une telle
approche, tout en privilégiant le témoignage et la source orale,
fait justice de l'opposition soixante-huitarde entre culture populaire et
culture savante, en soulignant à quel point l'oralité s'est
transcrite et inscrite dans le livre, l'affiche, le pamphlet. Presque contemporaine
de l'histoire des mentalités, l'émergence de la "mémoire
collective" dans le champ historique contribue à installer l'histoire
orale dans toute sa complexité, celle d'une histoire "longue"
de la mémoire comme passé "recomposé", notamment
grâce à la réflexion de Michael Pollak sur la fonction
du témoignage chez les déportés, "des mots qui tuent"
chez les nazis, et aux nombreuses enquêtes sur le monde juif de Nathan
Wachtel, Dominique Schnapper, Freddy Raphaël, Lucette Valensi et Nicole
Lapierre .
A
ce premier courant, de tendance anthropologique, il serait inexact d'opposer
terme à terme une tendance plus archivistique récusant la vision
populiste d'une histoire orale réservée aux groupes opprimés.
C'est en 1975 aussi qu'elle apparaît, dans une enquête sur l'histoire
de la Sécurité sociale où Dominique Aron-Schnapper et
Danièle Hanet introduisent une distinction dans les témoignages
selon la position des interviewés dans la hiérarchie . Touchant de plus près
à l'histoire politique et institutionnelle voire à l'histoire
des élites, privilégiant les grands témoins et les "décideurs",
cette approche s'impose aux grandes institutions, privées comme l'Institut
Charles de Gaulle, publiques comme les Archives de France, le Quai d'Orsay,
puis les Comités d'histoire des ministères. Parallèlement,
l'histoire orale s'enracine peu à peu dans le champ de l'histoire très
contemporaine, notamment politique, soit par l'appel aux témoins lors
de grandes rencontres scientifiques, inauguré dès 1965 lors
d'un colloque sur Léon Blum, soit par le démarrage d'enquêtes
collectives à long terme sur la Seconde Guerre mondiale, le mendésisme
ou la guerre d'Algérie.
A
l'orée des années 1980 est venu le temps des bilans. Il n'est
pas sans signification que les Annales lancent le débat une
fois passée la grande vague contestataire, dans un numéro au
titre faussement provocateur : "Archives orales : une autre
histoire ?". En définissant, après Jacques Ozouf,
l'archive orale comme archive provoquée, Dominique Schnapper fournit une réponse, précisée
en 1983 dans ses "Questions impertinentes aux historiens oraux",
qui écarte définitivement toute revendication militante. Le
tableau, partiellement inspiré par Paul Thompson, que dresse Philippe
Joutard dans Ces voix qui nous viennent du passé est plus optimiste et plus nuancé. Mais c'est
surtout le travail bibliographique et méthodologique entrepris à
l'IHTP, notamment les deux tables rondes organisées en 1980 puis en
1986, qui permet d'évaluer le chemin parcouru .
Les années 1980 : l'histoire orale entre
science et conscience
Dans
les années 1980, l'histoire orale a définitivement acquis droit
de cité dans les sciences historiques .
Elle s'est banalisée en s'académisant. Cette trajectoire, en
débordant les enjeux historiographiques, l'apparente aux rouages majeurs
de l'idéologie de la fin du XXe siècle qui, jaillis comme contre-idéologies
dans les années 1960, se sont peu à peu ajustés à
un complexe discursif dominé par le consensus. Partout, la quête
d'identité et la recherche de racines ont en quelque sorte phagocyté
le projet de révolte totale, le radicalisme existentiel, contenus dans
le rêve d'une histoire alternative ; presque partout, à
grands renforts de best-sellers - Akenfield, Roots, Le
Cheval d'orgueil, Le Monde des vaincus -, l'histoire orale
a dû son succès à la vulgarisation et à la médiatisation.
Dans les années 1960-1970, c'est selon une thématique générationnelle
tenant lieu de théorie et de principe de cohésion qu'elle s'est
introduite comme contre-histoire face à l'histoire officielle. L'histoire
orale a été en partie, comme l'a montré Michael Pollak,
l'arme de la revanche d'une nouvelle génération d'entrants,
chercheurs marginalisés (femmes, provinciaux), aux trajectoires atypiques,
qui ont d'eux-mêmes établi le lien entre la crise des débouchés
en sciences humaines et le déclin des grands paradigmes théoriques . Or, ce sont ces jeunes "entrants"
qui sont "entrés" au cours des années 1980. S'installant
aux commandes des institutions nationales et internationales, aux comités
de rédaction des revues, à la tête des chaires universitaires
et des centres de recherches, ils légitiment l'histoire orale et sont
légitimés par elle. Autour de quelques figures-clés,
des femmes plus souvent qu'auparavant, Ronald Grele et Michael Frisch aux
Etats-Unis, Nicole Gagnon au Canada, Paul Thompson et Raphael Samuel en Grande-Bretagne,
Lutz Niethammer en Allemagne, Luisa Passerini en Italie, Eugenia Meyer au
Mexique, Mercedes Vilanova en Espagne, etc, se sont constitués des
réseaux, sinon des chapelles. Les distinctions demeurent sensibles,
notamment entre une "école" anglo-saxonne restée militante
et une "école" française, sinon latine, qui s'est
éloignée des préceptes de la sociologie participante.
L'institutionnalisation
de l'histoire orale est allée de pair avec son internationalisation,
scandée par les grands colloques internationaux qui se sont succédés
depuis plus de dix ans. En 1978, la rencontre de Colchester, en Grande-Bretagne,
n'était encore qu'une préface. Avec le second colloque international,
réunissant en 1980 à Amsterdam 300 participants de 23 pays,
mais dominé par les Italiens, les Britanniques, les Scandinaves et
les Allemands, on entre dans la phase active dont témoigne la diversité
des sujets abordés, histoire des femmes, de la famille, des minorités,
histoire rurale, urbaine, ouvrière, préoccupations plus pédagogiques
et méthodologiques sur l'anthropologie européenne, l'approche
biographique, la sociologie de la mémoire. Dès le quatrième
colloque, à Aix-en-Provence en 1982, les problèmes de méthode
l'emportent, notamment sur l'archive orale, le récit de vie, la mémoire
collective et la tradition orale, aux côtés de préoccupations
sociales (le travail, les Juifs, les femmes) et politiques sur la mémoire
des années 1930-1950. En 1985, le cinquième colloque, à
Barcelone, inaugure, autour de "Pouvoir et société",
les rencontres sur un thème unificateur, qui seront poursuivies lors
de la sixième conférence, à Oxford en 1987, sur "Mythe
et histoire", où l'accent est mis désormais principalement
sur les phénomènes de mémoire et de refoulement collectifs,
notamment à propos des années 1930 et des guerres. En 1990,
la septième conférence d'Essen, préparée minutieusement
par une rencontre à Bad Homburg en 1989, permet de dresser un vaste
panorama où peut se lire l'expansion géographique de l'histoire
orale .
Elle a longtemps été une affaire de "riches", historiens
des pays occidentaux projetant leur regard (ou leur mauvaise conscience) sur
leur passé national enfoui ou sur les dominés durablement assujettis
à la domination coloniale. Si le continent sud-américain s'est
assez tôt ouvert à l'histoire orale, ce n'est qu'en 1988 qu'une
première rencontre réunit au Mexique des spécialistes
d'Amérique latine et d'Espagne. Et l'Afrique, apanage des anthropologues
et ethnologues, demeure un angle mort de la recherche historique, malgré
la mise au point progressive d'une méthodologie de la "tradition
orale". L'internationalisation n'est pas sans conséquences théoriques
et méthodologiques. Atteignant, au milieu des années 1980, les
aires longuement soumises à des régimes où, par essence,
la parole était interdite, l'histoire orale a rajeuni et métamorphosé
la problématique soixante-huitarde. Dans l'Espagne de la "movida",
elle s'est comme naturellement tournée, un peu sur le mode italien
et allemand, vers la mémoire du franquisme et même vers les couches
plus profondes encore du "fait libertaire" . Mais c'est surtout dans les pays
de l'Est, au lendemain de l'effondrement du bloc communiste, et parfois déjà
avant, dès le milieu des années 1980 en Hongrie ou en Pologne,
que l'histoire orale a retrouvé une veine militante de reconquête
de la mémoire. Il s'agit bien de construire l'histoire jamais écrite
de l'oppression de masse et plus encore, peut-être, quand s'ouvrent
les archives après les bouches, de reconstruire une conscience, c'est-à-dire
une mémoire, comme en témoigne, dans l'ex-URSS, le titre
même de l'association Mémorial, qui tente de recenser les victimes
du stalinisme et de faire témoigner les survivants.
Ainsi,
l'histoire orale, adoubée par l'histoire tout court, reste-t-elle un
front pionnier, peut-être justement parce qu'elle n'a pas résolu
ou ne peut pas résoudre sa tension constitutive entre objectif scientifique
et demande d'identité. Qu'on mette l'accent sur le rôle documentaire
des "sources orales", la spécificité des "archives
provoquées", la technique de l'entretien, l'approche biographique
et autobiographique, la fonction du témoignage, les mécanismes
de mémoire, elle n'a pas cessé, du point de vue épistémologique,
d'être "plus qu'un outil et moins qu'une discipline", selon
le mot de Louis Starr. Peu encline aux grandes théories, elle a fortement
contribué au renouvellement historiographique, mais en empruntant des
méthodes aux autres sciences sociales ou en transférant dans
l'histoire du temps présent des problématiques élaborées
pour d'autres périodes par la nouvelle histoire. Curieusement, elle
n'a pas été révolutionnée par l'essor récent
de la vidéo, de l'informatique, de la numérisation, mais sa
sophistication croissante n'a pas été sans provoquer une sorte
d'effet en retour sur la conception même de la source, qu'il s'agisse
du statut juridique des "archives nouvelles" et, par contrecoup,
des archives écrites (règle des trente ans), ou de l'essor d'une
"nouvelle" philologie, marquée par la linguistique structurale,
pour laquelle les textes eux-mêmes ne sont plus des sources, mais des
témoins ou des "monuments" .
C'est sans doute pourquoi l'histoire orale se tourne de plus en plus vers
les questions de mémoire et d'histoire culturelle, et par-delà,
plus profondément encore, chez Luisa Passerini ou Régine Robin,
à la charnière de la psychanalyse, de la linguistique, de l'histoire
littéraire, vers la relation entre le fictionnel et le mythe, la parole
et le silence .
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