Le CNRS  SHS  Autres sites CNRS  English

Institut d’histoire du temps présent - IHTP

 
 
 

 Accueil du site > Ressources en ligne > sélection de Cahiers de l’IHTP > Cahier de l’IHTP n°21 : La bouche de la Vérité ? La recherche historique et les sources orales > Du mythe à l’historiographie par Michel Trebitsch


Du mythe à l’historiographie par Michel Trebitsch

 

Dans Farenheit 451, le film tiré par François Truffaut d'un roman de Ray Bradbury, déambulent des hommes-mémoire qui apprennent par coeur et se récitent mutuellement les rares livres rescapés d'un autodafé. Les écrits périssent ; seule la transmission orale du savoir peut préserver le patrimoine de l'humanité. En 1948, Allan Nevins veut aussi résister à l'autodafé différé que lui fait redouter l'essor du téléphone, de la radio, de l'avion, quand il fonde le premier centre d'histoire orale à l'Université de Columbia. Née la même année que le magnétophone, l'histoire orale n'est que le fruit hybride de l'innovation technologique et de l'idéologie. Mais son essor dans les années 1960 tient plus à l'impact des mouvements de contestation radicale qu'à l'invention du transistor et de la cassette qui rendent le magnétophone portable. Opposant à la froide trilogie académique Etat, histoire, écriture, sa propre trinité Révolution, mémoire, oralité, l'histoire orale s'assigne un projet utopique de démocratisation de l'histoire et par l'histoire qui prétend, contre l'institution, la civilisation, le progrès, la ville, rendre la parole au peuple, au rural, au primitif. Histoire chaude, militante, histoire des exclus, où l'oral s'oppose à l'écrit comme la nature à la culture, le vécu au conçu, le vrai à l'artifice, elle a construit son identité sur un système manichéen d'antinomies d'où découlent ses principes méthodologiques - le recours à l'enquête de terrain et à l'observation participante - l'ouverture interdisciplinaire aux autres sciences sociales [1].

Le mythe des origines

La légende veut que, partie des Etats-Unis, la vague de l'oral history atteigne l'Europe dans les années 1970, avant de se banaliser et de s'institutionnaliser au cours des années 1980. De ses origines militantes, elle a néanmoins gardé les dehors d'une contre-histoire, à la fois parce que son statut épistémologique demeure flou et parce qu'elle s'est reconstruit une généalogie en partie mythique, qui rend vaine toute tentative d'établir une chronologie linéaire. S'inventant, à mesure qu'elle ferraillait, ses dieux tutélaires, ses héros courageux, sinon ses martyrs, précurseurs qu'on hésite à situer à la date de leur apparition ou de leur redécouverte, elle a aussi, "chiens de garde" de l'idéologie dominante, ses boucs émissaires et ses ennemis héréditaires. Lorsqu'elle invoque Hérodote contre la tradition positiviste, elle n'a pas tort de se présenter comme un retour aux sources de l'histoire authentique : elle est retour, répétition et adaptation des grands paradigmes sur lesquels le populisme a rêvé, depuis au moins le XIXe siècle, de réconcilier le savoir et le peuple.

"L'écriture fixe l'affirmation et en rend la transmission fidèle ; au contraire l'affirmation orale reste une impression sujette à se déformer dans la mémoire de l'observateur lui-même en se mélangeant à d'autres impressions [...]. La tradition orale est par nature une altération continue ; aussi dans les sciences constituées n'accepte-t-on jamais que la transmission écrite".

Signifiée dans l'Introduction aux études historiques, la Bible positiviste de Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos (1898), l'expulsion de la tradition orale hors du champ scientifique au profit des sources écrites a induit un double procès en légitimité. Au veto de l'histoire critique du XIXe siècle, l'histoire orale oppose d'abord une tradition millénaire. Hérodote le premier n'a-t-il pas mené son Enquête avec l'oeil et l'oreille, l'observation directe ("autopsie") et le témoignage ("akoê") ? En convoquant le père de l'histoire, l'histoire orale se donne des titres de noblesse antique - Thucydide et sa technique du croisement des témoignages, Polybe dénigrant les rats de bibliothèque  - et s'ancre dans une continuité historiographique menant aux chroniqueurs médiévaux et à Voltaire lui-même, qui ne dédaigne pas le matériel oral pour préparer son Siècle de Louis XIV [2]. C'est pourtant dès le XVIIe siècle que Mabillon et les Bénédictins de Saint-Maur élaborent les principes d'érudition et de critique textuelle dont s'inspirera au XIXe siècle, notamment en Allemagne et en France, la démarche philologique qui s'imposera à l'histoire scientifique. Si l'archive devient le support principal de la mémoire, c'est que l'hégémonie de l'écrit, assurée par l'imprimerie et l'alphabétisation, s'inscrit dans un mouvement plus vaste et plus profond de laïcisation de la pensée et de mise en place d'institutions politiques et étatiques centralisées.

En fixant à l'histoire de conserver, comme le poème épique, la mémoire des héros morts au combat, en se posant en rival d'Homère, Hérodote posait déjà la science en rivale du mythe, le réel en rival de la fiction. Des Bénédictins réfutant les légendes aux positivistes expulsant la mémoire au profit du "fait", le discours du réel n'est-il pas constitutif du discours historique lui-même ? Mais ce discours du réel est aussi un discours du pouvoir. C'est là l'autre pièce au procès intenté par l'histoire orale. A partir de la Révolution française, l'histoire savante se constitue en histoire nationale selon un double processus d'institutionnalisation et de professionnalisation. De la création des Archives nationales, paradigme de l'institution de mémoire organisée autour de la source écrite, à celle de l'Ecole des Chartes (1821) ou du Comité des travaux historiques et scientifiques (1834), elle devient l'apanage des archivistes, qui la réduisent à la "chasse aux documents" et l'enferment dans l'étude des périodes reculées, assurant la suprématie de l'histoire médiévale et de l'approche politique. En cantonnant la tradition orale à l'anecdote ou au passé récent, aux sociétés sans écriture, c'est-à-dire sans histoire, aux catégories inférieures des mondes extra-européens ou des classes populaires et aux disciplines inférieures comme l'ethnologie et le folklore, l'histoire positive établit une hiérarchie parallèle des sciences, des sources et des groupes sociaux qui participe du même grand mythe unitaire d'une histoire nationale.

L'histoire orale s'affirmerait donc comme contre-histoire en opérant un renversement historiographique radical du point de vue des objets comme des méthodes. Histoire vue d'en bas, histoire du local et du communautaire, histoire des humbles et des sans-histoire, elle tire de l'oubli ce que l'histoire officielle a enfoui, traditions pré-colombiennes recueillies par les chroniqueurs franciscains du XVIe siècle, récits des grognards de la Révolution américaine collectés vers 1840, interviews d'ouvriers anglais réalisées dès 1851 par Henry Mayhew (London Labour and the London Poor). Elle s'alimente aux contre-récits des vaincus, témoignages des Camisards cévenols rassemblés au début du XVIIIe siècle par le pasteur autodidacte Antoine Court ou souvenirs chouans réunis pieusement par les légitimistes des années 1830-1840, puis de nouveau à la fin du siècle pour le procès en béatification des victimes de la Révolution. Elle est l'histoire de toutes les "Vendées" et ne peut se chercher de précurseurs qu'aux marges de l'orthodoxie historique, chez les "primitifs de l'ethnographie", les littérateurs romantiques ou les folkloristes passéistes [3]. Quoique inaugurée à la fin du XVIIIe siècle par la supercherie d'Ossian, barde celte inventé par l'instituteur Macpherson, il y aurait une "voie littéraire" témoignant de la fascination du romantisme pour les cultures populaires, premiers contes de Grimm inspirés par la naissance de la Volkskunde allemande, enquêtes orales de Walter Scott pour ses romans historiques, revival régionaliste chez Barbey d'Aurevilly (L'Ensorcelée, 1851) et George Sand (Légendes rustiques, 1858). Née du même souci de préserver une culture populaire supposée immobile et menacée par le progrès, la "voie ethnologique" est d'une autre portée. Sans remonter aux glossaires régionaux britanniques du XVIIe siècle, les enquêtes de sociétés savantes locales comme l'Académie celtique (1804) ou les collectes des étudiants finlandais des années 1830, préfigurent déjà, à la charnière de la dialectologie et du folklore (le mot apparaît en 1846), un projet ethnologique moderne, qui s'affirme face au péril de l'industrialisation. Comme l'annonce l'oeuvre d'un Paul Sébillot, fondateur de la Revue des traditions populaires (1886), l'ethnologie s'institutionnalise au début du XXe siècle : publication de l'Atlas linguistique de la France (1902-1910), fondation d'un Institut de recherche sur le dialecte et le folklore à l'université d'Uppsala (1914), du Musée national canadien qui systématise la collecte de traditions indiennes inaugurée par le folkloriste Marcel Barbeau. Surtout, c'est aux ethnologues et dialectologues qu'on doit les premiers enregistrements sonores. Des archives sonores sont créées à Vienne dès 1899, à Berlin en 1904 ; en 1911, Ferdinand Brunot inaugure à l'Université de Paris des Archives de la parole qui lanceront plusieurs missions en "car phonographique" et deviendront Phonothèque nationale en 1938. Mais ces riches collections, comme celles d'Uppsala, du Musée national canadien, de Radio-Canada, resteront durablement ethnologiques et linguistiques par manque d'intérêt des historiens.

L'histoire orale conforte son statut de contre-histoire en se cherchant dans la préhistoire de l'ethnologie une source privilégiée et en alimentant une de ses légendes noires, celle du "retard français", du malentendu persistant entre l'ethnologie et l'histoire. Elle occulte en même temps d'autres sources d'inspiration, comme la tradition des grandes enquêtes ouvrières du XIXe siècle, de Villermé aux Blue Books, d'Engels à Le Play, ou l'essor du journalisme populaire auquel elle emprunte en partie la technique de l'interview. Généalogie trop "moderne", trop urbaine, il est vrai, qui cadre mal avec sa prétention à sauver du naufrage "le monde que nous avons perdu".

L'Amérique pionnière ?

Allan Nevins, l'inventeur de l'histoire orale moderne, n'est pas universitaire d'origine, mais journaliste et biographe [4]. Déplorant la rareté des sources dont il disposait pour écrire la biographie du président Cleveland, il imagine dès l'avant-guerre, comme il l'expliquera dans The Gateway to History (1938), de créer "une organisation qui ferait un effort systématique pour obtenir des Américains vivants qui ont eu des vies significatives, par oral ou par écrit, la relation la plus complète de leur participation à la vie politique, économique et culturelle des soixante dernières années". Ce sera le Columbia Oral History Office, animé par Nevins et Louis Starr. En mai 1948, commencent les premiers entretiens avec des hommes politiques, enregistrés dès la fin de l'année, grâce au magnétophone à bande inventé en juin, mais systématiquement transcrits. Etendues aux élites économiques (grandes entreprises comme Ford) et culturelles (hommes de radio), les interviews représentent dès 1960, selon le premier catalogue du centre, près de 130 000 pages. Columbia sert de modèle aux quelques centres créés dans les années 1950, surtout par des bibliothécaires et des archivistes, au Texas, à Berkeley, à Los Angeles, et publie des rapports annuels sur l'histoire orale à partir de 1961. Celui de 1965 répertorie 89 centres et leur nombre quadruple de 1965 à 1973, pour atteindre le millier en 1977. L'American Oral History Association, présidée par Nevins, est fondée dès 1967, après une conférence réunie à Lake Arrowhead en 1966, et elle se dote en 1973 d'une revue nationale, Oral History Review. Le boom de l'histoire orale, statistiquement repérable à partir de 1964, ne s'explique pourtant ni par l'expérience acquise depuis 1948, ni par la mise au point du magnétophone portable. Tenant pour document original la transcription et non l'enregistrement, privilégiant l'étude des élites et non des exclus de l'histoire, le modèle modéré de Columbia, qui assigne à l'histoire orale de combler les lacunes de l'écrit, voire de constituer des archives de même nature que l'écrit, va au contraire servir de repoussoir à partir des années 1960.

Dans les années Kennedy, plus que le choc de la guerre du Vietnam, sinon sous la forme indirecte du tiers-mondisme, c'est la découverte de l'"autre Amérique" de la pauvreté et la montée du mouvement noir qui déclenchent l'intérêt pour les exclus, minorités ethniques, immigrés, délinquants. Le même "populisme existentialiste", postulant que le savoir peut en lui-même résoudre la question sociale, imprègne les mouvements radicaux, féministes et pacifistes de la New Left ainsi que les enquêtes orales de cette époque, qui opposent une histoire vue d'en bas à l'histoire écrite, blanche et même WASP. En 1961, le livre d'Oscar Lewis, The Children of Sanchez, approche anthropologique des cultures minoritaires, symbolise ce tournant, moins par la technique des biographies croisées qu'il inaugure pour l'histoire orale, que par son impact idéologique, assez comparable à celui des Damnés de la terre de Franz Fanon sur les milieux intellectuels français. Contre Nevins, qui l'avait lui-même occulté, l'histoire orale militante exhume alors le modèle populiste de l'"école de Chicago" [5]. Née à la fin du XIXe siècle dans le département de sociologie de l'université de Chicago, la sociologie empirique, en concevant "la ville comme laboratoire", inventait l'enquête de terrain. L'enquête de William Thomas, traquant jusqu'en Pologne les témoignages sur les immigrants polonais, allait produire un monument mythique de la sociologie des "life histories", The Polish Peasant in Europe and America (1918-1920), écrit avec Florian Znaniecki [6]. Plus que les enquêtes de terrain sur le monde des "outsiders", immigrants, délinquants, lancées par William Thomas et Robert Park, un journaliste militant de la cause noire, ce sont les autobiographies de gangsters, de voleurs, de prostituées, comme le célèbre Jack-Roller de Clifford R. Shaw (1930), qui ont servi d'emblème à l'école de Chicago [7]. Sortir des bibliothèques pour aller sur le terrain : toute la sociologie participante des années 1960, ignorant Polybe ou les enquêtes leplaysiennes, se reconnaîtra dans l'apostrophe célèbre de Robert Park, à la fois cheval de bataille théorique contre la sociologie quantificatrice devant laquelle Thomas avait capitulé, vaincu en 1949 par l'American Soldier de Samuel Stouffer, et mot d'ordre d'un militantisme social, lui-même inspiré de la Backyard Revolution des années 1930 [8]. De même exhume-t-on, en vertu du même populisme, les récits autobiographiques indiens recueillis par Paul Radin dès les années 1920, notamment son Crashing Thunder (1926), et les Federal Writers Projects lancés sous le New Deal par la Works Progress Administration, à la fois pour lutter contre le chômage des intellectuels et pour mener de grandes enquêtes sur les souvenirs des petits blancs et des anciens esclaves noirs du Sud. En plein mouvement des droits civiques, Georges P. Rawick entreprend en 1972 l'édition intégrale de ces autobiographies (From Sundown to Sunup : The Making of the Black Community).

A la fin des années 1960, les best-sellers que Studs Terkel, un journaliste de radio et de télévision qui avait participé aux Federal Writers Projects, fabrique à partir des "life histories" de Chicagoans (Division Street America, Hard time : an oral history of the Great depression), puis surtout, en 1973, le célèbre Roots d'Alex Haley, popularisent l'utilisation journalistique des autobiographies. C'est le "terkélisme" qui assure le succès de l'histoire orale, en opérant, par la vulgarisation et la médiatisation, une surprenante coïncidence chronologique, sinon idéologique, entre l'utopie de la contestation radicale et la nostalgie passéiste du retour aux sources. Peut-être est-ce cette faculté d'adaptation et de récupération propre aux Etats-Unis qui explique, non seulement l'essor massif, mais la légitimation somme toute facile de l'histoire orale dans le champ scientifique. La guerre du Vietnam suscite encore, lors des colloques annuels de l'association de 1973 et 1975, de violents débats sur l'histoire engagée entre les "activistes" et les "archivistes" accusés de n'enregistrer que des témoignages favorables à l'intervention américaine. Mais dès 1975 s'impose la position de compromis suggérée par Ronald J. Grele dans Envelopes of Sound. Officialisée et pédagogisée dans d'innombrables manuels, se développe une histoire orale universitaire, plus proche du modèle de Columbia dans les grandes institutions publiques ou privées et les universités traditionnelles de l'Est, du Texas et de Californie, plus tournée vers l'histoire des exclus dans les universités récentes des zones culturellement dominées, tandis que prospère, notamment au Sud, une community history de saveur locale alimentée par des praticiens aussi divers que les musées, les sociétés historiques, les syndicats ou groupes religieux.

Consécration de l'avance américaine, en août 1980, au Congrès international des sciences historiques de Bucarest, l'organisation de la première journée sur l'histoire orale avait été confiée aux Etats-Unis. De cette relative avance faut il conclure à l'influence, la vague de l'histoire orale, débordant dans les années 1970 sur le reste du continent américain, puis déferlant sur l'Europe, les pays anglo-saxons en tête et la France en queue ? L'internationalisation de l'histoire orale tient à des causes plus complexes. C'est un rapport, lui-même mythique, de Daniel Bertaux qui a peut-être le plus contribué à construire le mythe de l'école de Chicago, et les oral historians américains reconnaissent ce que doit à l'oeuvre de Paul Thompson leur ouverture à l'Europe, matérialisée en 1980 par la fondation de l'International Journal of Oral History. Loin d'être à sens unique, l'influence américaine est pourtant indéniable sur les pays anglo-saxons, l'Amérique latine ou Israël (programmes de l'Institut du judaïsme contemporain de l'Université hébraïque de Jérusalem). Cependant, un peu partout, elle vient se heurter à la quête d'identité, notamment nationale, dont se réclame l'histoire orale.

Très révélateur est le cas de l'Amérique latine, en particulier du Mexique frontalier [9]. L'impact des Enfants de Sanchez est certain, jusque dans les violentes critiques contre l'image désespérante de la pauvreté mexicaine ; et c'est à l'historien français Jean Meyer qu'on doit l'immense enquête orale ressuscitant la révolte des Cristeros des années 1920 [10]. Mais, lancée dans les années 1970 par les livres provocateurs de Fernando Horcasitas (Memorial nahuatl de Milpa Alta, puis De Porfirio Diaz à Zapata), l'histoire orale mexicaine s'est cherché des origines dans les chroniques franciscaines du XVIe siècle ou dans le courant indianiste et indigéniste qui a inspiré, au lendemain de la révolution, la fondation de l'Ecole nationale d'anthropologie et d'histoire de Mexico. Les programmes dirigés par Eugenia Meyer (Archivo de la Palabra) privilégient l'étude anthropologique des exclus et des dominés. Sauf certaines recherches brésiliennes sur les élites, c'est une histoire orale militante, voire anticoloniale, qui se répand en Amérique latine, non sans dérives idéologiques à Cuba ou au Nicaragua sandiniste. L'exemple du Canada est assez similaire [11]. C'est sur le modèle américain que l'Association canadienne d'histoire orale est fondée à Vancouver en 1974, mais, se prévalant des recherches des folkloristes du début du siècle (Marcel Barbeau), des richesses de ses collections d'enregistrements sonores, du renouveau des études locales, l'historiographie canadienne insiste sur son ancienneté et son originalité. L'Université Laval a joué là un rôle pionnier, notamment avec les recherches dirigées par Nicole Gagnon sur les autochtones et les immigrés. Relayées par la littérature (récits/romans autobiographiques) et le cinéma (films de Pierre Perrault, d'Arthur Lamothe), les enquêtes orales ont contribué à la prise de conscience nationale du Québec où un grand concours national d'histoires de vie, "Mémoire d'une époque", a été lancé en 1981-1984 auprès de personnes âgées de plus de 70 ans.

La vague européenne

Face au précédent américain, la revendication identitaire n'est pas absente de l'essor d'une histoire orale européenne qui peut se réclamer, on l'a vu, d'une tradition, notamment scandinave, remontant au XIXe siècle. Mais elle se constitue surtout, dans le contexte des mouvements radicaux des années 1960, sur son opposition militante au positivisme dominant et au fétichisme de la source écrite.

La Grande-Bretagne, où se tient en 1978 la première rencontre internationale d'histoire orale (Colchester), joue un rôle pionnier [12]. On peut certes rappeler qu'un grand historien comme Macaulay ne dédaignait pas les sources orales dans son Histoire d'Angleterre depuis le règne de Jacques II (1848-1855), mais la vraie naissance de l'histoire orale britannique date de la convergence, dans le contexte idéologique des années 1960, de deux courants différents bien qu'également préoccupés des couches populaires et non des élites. Le premier courant, en grande partie non universitaire, provient lui-même d'une confluence au cours des années 1950 entre le regain des "histoires de village" et l'essor des collectes de dialectes entreprises en Irlande dès l'entre-deux-guerres. L'étude du dialectologue George Ewart Evans sur les journaliers d'un village du Suffolk (Ask the fellows who cut the hay, 1956), puis le livre-pilote de Jan Vansina sur la tradition orale et les premiers pas de l'histoire africaine vont orienter ce courant vers l'anthropologie [13]. C'est une interrogation plus sociale sur la disparition de l'Angleterre industrielle du charbon et du fer, marquée par la création des premiers musées industriels ou la réédition de grandes enquêtes et autobiographies ouvrières du XIXe siècle, qui opère la rencontre avec un second courant, plus universitaire, inspiré par les travaux de Richard Hoggart sur "la culture du pauvre" et surtout par l'oeuvre d'E.P. Thompson sur la formation de la classe ouvrière anglaise [14]. Historiens, anthropologues, sociologues, autour de John Saville à Hull, de Paul Thompson à Essex, ouvrent alors l'histoire ouvrière vers une "nouvelle histoire sociale" qui embrasse l'étude de la vie quotidienne des travailleurs (famille, femmes, loisirs, culture). Sous l'impulsion de Raphaël Samuel, qui théorisera l'expérience dans Village Life and Labour (1975), le mouvement des History Workshops, contemporain de l'antipsychiatrie et de la contre-pédagogie de Summerhill, conduit à une histoire orale militante et politiquement engagée. Paul Thompson, lancé dès 1969 dans une étude nationale d'histoire orale (The Edwardians, 1975), développe en 1978 dans The Voices of the Past l'idée plus radicale encore que l'histoire orale a pour fonction, en rendant l'histoire au peuple, de démocratiser l'histoire elle-même. Comme aux Etats-Unis, le succès viendra pourtant de la médiatisation, avec le best-seller de Ronald Blythe, Akenfield (1969), un roman sur la vie quotidienne d'un village anglais, puis des séries d'enquêtes télévisées (Yesterday's Witness). A partir de 1971, la BBC organise des stages de formation à l'histoire orale. En 1972, le très officiel Imperial War Museum de Londres ouvre un Department of sound records, tandis que l'université d'Essex inspire la création de la revue Oral History, puis de l'Oral History Society (1973), qui comptera 700 membres en 1980.

La perspective militante est peut-être plus nette encore en Italie et en Allemagne, où elle affronte non seulement, de Ranke à Croce, les pesanteurs du criticisme historique, mais surtout le "deuil impossible" du fascisme. En Italie, sans remonter aux travaux des folkloristes du XIXe siècle, l'histoire orale prend très tôt le visage d'une histoire engagée [15]. Dès les années 1950, des intellectuels comme Danilo Montaldi, Gianni Bosio, Rocco Scotellaro lancent au nom des "militants politiques de base" et contre les partis ouvriers traditionnels des enquêtes sur les classes populaires du Mezzogiorno et la classe ouvrière du Nord, tandis qu'Ernesto de Martino imagine une critique anthropologique de la culture des élites d'où naîtra, à Milan, l'Institut qui porte son nom. Mais l'histoire orale ne prend toute sa dimension militante, d'extrême-gauche, que dans la foulée des mouvements de 1968, en liant contre-histoire des groupes opprimés et alternative révolutionnaire dans une confusion et un éparpillement qu'accentuent les expériences de radios et de télévisions libres. Sur le modèle célèbre de Nuto Revelli recueillant les interviews de paysans piémontais, l'histoire orale, en rendant la parole aux ouvriers d'usine, aux militants politiques, aux femmes, s'identifie pour "le monde des vaincus" à une reconquête d'identité [16]. Le caractère éclaté de l'histoire orale italienne fait à la fois sa spécificité et sa faiblesse : souvent soutenues, notamment dans les régions de gauche, par des pouvoirs locaux dotés d'une large autonomie, les recherches sont longtemps restées coupées du monde universitaire et privées de tout projet historiographique global. L'histoire orale ne se défait quelque peu de son caractère populiste et spontané qu'au milieu des années 1970, avec les recherches sur le récit de vie du sociologue Franco Ferrarotti, les projets de Sandro Portelli et surtout ceux de Luisa Passerini sur la mémoire ouvrière du fascisme dans la région turinoise, qui se sont progressivement orientés, sous l'influence de l'oeuvre de Paul Thompson, vers une réflexion de haut niveau théorique [17]. Les difficultés structurelles demeurent, notamment les problèmes financiers qui ont contraint Sandro Portelli à fermer le cercle Gianni Bosio de Rome et qui affectent même le prestigieux Institut De Martino de Milan. Ni les efforts de coordination entre les groupes d'Italie du Nord, tournés vers la culture ouvrière (groupe de Rovereto, cours des "150 heures") et les instituts décentralisés d'histoire de la Résistance, ni la création de la revue Fonti orali, studi e ricerche, ni même l'organisation d'une première rencontre nationale à Turin en 1981, n'ont encore abouti à la création d'une association nationale d'histoire orale.

En Allemagne, le caractère à la fois tardif et militant de l'histoire orale peut se lire comme la réponse donnée par la génération de 1968 à ses questions sur le passé nazi [18]. Dans les années 1950, une enquête gouvernementale par questionnaires sur les expulsés et réfugiés et une collecte de Zeugenschriftum, transcriptions de témoignages sur la guerre, organisée par l'Institut für Zeitgeschichte de Munich avaient certes ouvert la voie mais demeuraient dans un cadre traditionnel d'histoire politique. Ce sont les mouvements radicaux des années suivantes qui lèveront le tabou sur la Volkskunde, dont la tradition, ancrée dans les études folkloriques et les autobiographies ouvrières du XIXe siècle, avait été occultée par l'histoire académique et dévoyée sous Hitler. Portant sur les exclus et les dominés, notamment les femmes, sur une Heimatgeschichte conçue comme critique des macro-structures, les premières initiatives sont militantes et même contre-institutionnelles (Geschichtswerkstätte, Fernuniversität). A la fin des années 1970, l'histoire orale allemande prend son orientation spécifique, associant les recherches sur la mémoire de la guerre et du nazisme à l'intérêt pour le mouvement ouvrier, quand Lutz Niethammer lance à l'université d'Essen le grand projet "LUSIR", une enquête sur la vie quotidienne des travailleurs de la Ruhr de 1910 à 1930 (Die Jahre weiss man nicht, wo man die heute hinsetzen soll. Faschismuserfahrungen im Ruhrgebiet, 1983), poursuivie depuis, sur la période de la guerre et de l'après-guerre [19]. Moins que l'effet direct de la contestation des années 1960, c'est l'installation durable d'un "mouvement social" alternatif dans le paysage social et politique des années 1980 qui a fait entrer l'histoire orale allemande dans une phase de réflexion méthodologique intense. Gardant sa prédilection pour les groupes défavorisés et dominés, notamment les femmes, elle se présente peut-être plus qu'ailleurs comme l'avant-garde d'une "autre histoire", "vue d'en bas", d'une histoire de la quotidienneté (Alltagsgeschichte), voire d'une histoire "verte", dont la fonction sociale et politique implique la "solidarité compréhensive" des chercheurs avec leurs sujets d'étude et débouche sur une théorie de l'action et de la construction du social [20].

Le cas français : une "autre histoire" inhibée

On disjoindra le cas de la France, non par chauvinisme, mais parce que les positions et les débats des spécialistes y ont contribué à faire naître un mythe dont la portée dépasse nos frontières, celui du "retard français" face à l'ouverture anglo-saxonne, que seule la "prise de parole" de mai 1968 aurait remis en question [21]. Autant qu'au fétichisme de la source écrite, au poids de la centralisation étatique, la méfiance indéniable pour l'histoire orale ne tient-elle pas à l'étonnante persistance de la fiction de l'objectivité chez les historiens français ? Réticentes dans les années 1930 devant le passéisme ethnologique d'un Van Gennep, les Annales n'ont-elles pas à leur manière répété le tabou positiviste qu'elles prétendaient rejeter, en privilégiant après la Seconde Guerre mondiale l'approche quantitative et structurale ? C'est chez les sociologues que naît la saga soixante-huitarde de l'insurrection contre le positivisme. "La brutale irruption de la praxis sociale sur la scène tranquille de la société de consommation porta un coup mortel à mon scientisme", rapporte Daniel Bertaux, qui prône dès lors, contre la sociologie quantitative des questionnaires, une sociologie qualitative seule susceptible de percevoir la mobilité sociale [22]. Développée en 1976 dans un célèbre et introuvable rapport au CORDES, sa réflexion sur l'approche biographique, négligeant la tradition leplaysienne ou les apports de la sociologie de terrain de Georges Gurvitch et Gabriel Le Bras, contribue décisivement à exhumer l'"école de Chicago" et aboutit, grâce aux contacts internationaux et aux rencontres pluridisciplinaires, à la création du Groupe d'étude de l'approche biographique en sociologie [23].

La spécificité - et non le retard - de l'histoire orale en France s'explique peut-être par des facteurs plus historiques qu'historiographiques. Le premier est l'empreinte séculaire des "guerres franco-françaises" sur les mécanismes de mobilisation et de refoulement de la mémoire collective, qui a si fortement pesé sur le "deuil impossible" à la française de la guerre et de l'Occupation. Dès 1944, la Commission d'histoire de l'occupation et de la libération de la France, devenue en 1951 Comité d'histoire de la deuxième guerre mondiale, avait certes recueilli questionnaires et témoignages de résistants, déportés, prisonniers de guerre [24]. Mais il a fallu attendre 1969 pour que le succès du film de Marcel Ophüls et André Harris, Le Chagrin et la pitié, débloque le syndrome de la guerre, sans pour autant déclencher l'essor de l'histoire orale, un même syndrome jouant d'ailleurs avec la guerre d'Algérie. Un second facteur, plus profond peut-être, tient à la lenteur en France des mutations économiques et sociologiques : ce n'est qu'à la fin des années 1960 qu'on découvre brutalement, dans le fracas de l'agitation paysanne, les effets de l'urbanisation et de l'entrée dans l'Europe sur le monde rural [25]. Grenadou, paysan français, recueil d'entretiens d'un journaliste avec un paysan beauceron, produit en 1966 le premier best-seller français du genre et en 1967, tandis qu'Henri Mendras diagnostique la tardive "fin des paysans", Edgar Morin enquête à Plodémet sur une Commune en France, Jacques Ozouf publie Nous les maîtres d'école et Philippe Joutard commence son enquête orale, poursuivie près de dix ans, sur le souvenir des Camisards cévenols.

A l'encontre de la légende, Mai 1968 n'a joué qu'un rôle secondaire sur l'histoire orale, sinon, indirectement, au sommet de la vague structuraliste, par l'attention portée au langage et au vécu. Dès 1966, au confluent de la linguistique structurale, de l'anthropologie lévi-straussienne, de la sémiologie barthienne, de la psychanalyse lacanienne, voire de la critique althussérienne de l'idéologie, Les Mots et les choses de Michel Foucault préfigurent une réflexion ultérieure sur l'autisme (Bettelheim), l'asile (Goffmann), les "langages totalitaires" (J.-P. Faye), les sociétés primitives (Clastres) menant à la conviction contestataire qu'il faut rendre la parole à l'enfant, au fou, aux minorités sociales, raciales et sexuelles, opprimées. Derrière la vérité spontanée sortie de la bouche des bons sauvages du XXe siècle, contre l'institution, l'écrit, le pouvoir, se profile l'appel du vécu, de l'individu quotidien, de la famille, de la sexualité, de la naissance et de la mort qui débouche sur la quête d'identité et la nostalgie passéiste, la mode du biographique et le retour aux racines. Les initiatives locales des années 1970, souvent venues des confins autonomistes (Occitanie, mouvement breton Datsum, "Recueillir"), redécouvrent un passé culturel plus profondément enfoui dans le monde rural que dans le monde ouvrier. Il y a bien l'écomusée du Creusot, ouvert en 1974. Mais en France, pas d'"ateliers d'histoire", pas de "nouvelle histoire sociale", tant domine encore le schéma marxisant. Là encore, la médiatisation est pour beaucoup dans le succès du "vécu". En 1967, sur le modèle américain, Laffont lance la collection "Vécu", qui devra tout au triomphe du Papillon d'Henri Charrière. Après 1968, s'amoncellent mémoires, biographies politiques, livres-entretiens, collections de récits de vie des humbles et des sans-grades [26]. Le raz-de-marée date de 1975, avec le Cheval d'orgueil, l'autobiographie, très travaillée, de P.-J. Helias, qui sauve la collection "Terre humaine" (Plon), et que suivront Mémé Santerre, une vie, la même année, Gaston Lucas, serrurier d'Adélaïde Blasquez en 1976, Une soupe aux herbes sauvages d'Emilie Carles en 1977, puis la télévision et le cinéma, avec des séries-témoignages de qualité comme Ceux qui se souviennent d'Hubert Knapp, Les Gens d'ici de Philippe Alfonsi, ou L'Heure exquise de René Allio.

De 1975 date aussi le décollage d'une histoire orale plus universitaire. Sensible dès Le Dimanche de Bouvines de Georges Duby en 1972, le renouveau du vécu, contemporain des "retours" de la biographie, de l'événement, du récit, s'affirme cette année-là avec Montaillou vilage occitan d'Emmanuel Le Roy Ladurie. Après les sociologues (Daniel Bertaux) et les géographes (Françoise Cribier), démarrent les premières recherches collectives d'historiens. Jean-Claude Bouvier et Philippe Joutard, qui publie en 1977 sa Légende des Camisards, une sensibilité du passé, fondent le Centre de recherches méditerranéennes sur les Ethnotextes et l'histoire orale de l'Université de Provence (CREHOP) ; les universités de Lille, Bruxelles, Liège et Mons lancent en 1976 une vaste enquête orale sur "L'Europe du temps présent", complétée par celle d'Yves Lequin et Jean Métral sur la mémoire ouvrière de Givors. Au modèle structuraliste succède, selon le titre d'une recherche dirigée à l'EHESS par Joseph Goy, Jacques Ozouf et André Burguière, une "anthropologie historique du changement" marquée par l'oeuvre de Jean-Pierre Vernant et de Michel de Certeau. S'étendant à la vie quotidienne, à la famille, aux gestes du travail, aux rituels et aux fêtes, aux sociabilités, une telle approche, tout en privilégiant le témoignage et la source orale, fait justice de l'opposition soixante-huitarde entre culture populaire et culture savante, en soulignant à quel point l'oralité s'est transcrite et inscrite dans le livre, l'affiche, le pamphlet. Presque contemporaine de l'histoire des mentalités, l'émergence de la "mémoire collective" dans le champ historique contribue à installer l'histoire orale dans toute sa complexité, celle d'une histoire "longue" de la mémoire comme passé "recomposé", notamment grâce à la réflexion de Michael Pollak sur la fonction du témoignage chez les déportés, "des mots qui tuent" chez les nazis, et aux nombreuses enquêtes sur le monde juif de Nathan Wachtel, Dominique Schnapper, Freddy Raphaël, Lucette Valensi et Nicole Lapierre [27].

A ce premier courant, de tendance anthropologique, il serait inexact d'opposer terme à terme une tendance plus archivistique récusant la vision populiste d'une histoire orale réservée aux groupes opprimés. C'est en 1975 aussi qu'elle apparaît, dans une enquête sur l'histoire de la Sécurité sociale où Dominique Aron-Schnapper et Danièle Hanet introduisent une distinction dans les témoignages selon la position des interviewés dans la hiérarchie [28]. Touchant de plus près à l'histoire politique et institutionnelle voire à l'histoire des élites, privilégiant les grands témoins et les "décideurs", cette approche s'impose aux grandes institutions, privées comme l'Institut Charles de Gaulle, publiques comme les Archives de France, le Quai d'Orsay, puis les Comités d'histoire des ministères. Parallèlement, l'histoire orale s'enracine peu à peu dans le champ de l'histoire très contemporaine, notamment politique, soit par l'appel aux témoins lors de grandes rencontres scientifiques, inauguré dès 1965 lors d'un colloque sur Léon Blum, soit par le démarrage d'enquêtes collectives à long terme sur la Seconde Guerre mondiale, le mendésisme ou la guerre d'Algérie.

A l'orée des années 1980 est venu le temps des bilans. Il n'est pas sans signification que les Annales lancent le débat une fois passée la grande vague contestataire, dans un numéro au titre faussement provocateur : "Archives orales : une autre histoire ?". En définissant, après Jacques Ozouf, l'archive orale comme archive provoquée, Dominique Schnapper fournit une réponse, précisée en 1983 dans ses "Questions impertinentes aux historiens oraux", qui écarte définitivement toute revendication militante. Le tableau, partiellement inspiré par Paul Thompson, que dresse Philippe Joutard dans Ces voix qui nous viennent du passé est plus optimiste et plus nuancé. Mais c'est surtout le travail bibliographique et méthodologique entrepris à l'IHTP, notamment les deux tables rondes organisées en 1980 puis en 1986, qui permet d'évaluer le chemin parcouru [29].

Les années 1980 : l'histoire orale entre science et conscience [30]

Dans les années 1980, l'histoire orale a définitivement acquis droit de cité dans les sciences historiques [31]. Elle s'est banalisée en s'académisant. Cette trajectoire, en débordant les enjeux historiographiques, l'apparente aux rouages majeurs de l'idéologie de la fin du XXe siècle qui, jaillis comme contre-idéologies dans les années 1960, se sont peu à peu ajustés à un complexe discursif dominé par le consensus. Partout, la quête d'identité et la recherche de racines ont en quelque sorte phagocyté le projet de révolte totale, le radicalisme existentiel, contenus dans le rêve d'une histoire alternative ; presque partout, à grands renforts de best-sellers - Akenfield, Roots, Le Cheval d'orgueil, Le Monde des vaincus  -, l'histoire orale a dû son succès à la vulgarisation et à la médiatisation. Dans les années 1960-1970, c'est selon une thématique générationnelle tenant lieu de théorie et de principe de cohésion qu'elle s'est introduite comme contre-histoire face à l'histoire officielle. L'histoire orale a été en partie, comme l'a montré Michael Pollak, l'arme de la revanche d'une nouvelle génération d'entrants, chercheurs marginalisés (femmes, provinciaux), aux trajectoires atypiques, qui ont d'eux-mêmes établi le lien entre la crise des débouchés en sciences humaines et le déclin des grands paradigmes théoriques [32]. Or, ce sont ces jeunes "entrants" qui sont "entrés" au cours des années 1980. S'installant aux commandes des institutions nationales et internationales, aux comités de rédaction des revues, à la tête des chaires universitaires et des centres de recherches, ils légitiment l'histoire orale et sont légitimés par elle. Autour de quelques figures-clés, des femmes plus souvent qu'auparavant, Ronald Grele et Michael Frisch aux Etats-Unis, Nicole Gagnon au Canada, Paul Thompson et Raphael Samuel en Grande-Bretagne, Lutz Niethammer en Allemagne, Luisa Passerini en Italie, Eugenia Meyer au Mexique, Mercedes Vilanova en Espagne, etc, se sont constitués des réseaux, sinon des chapelles. Les distinctions demeurent sensibles, notamment entre une "école" anglo-saxonne restée militante et une "école" française, sinon latine, qui s'est éloignée des préceptes de la sociologie participante.

L'institutionnalisation de l'histoire orale est allée de pair avec son internationalisation, scandée par les grands colloques internationaux qui se sont succédés depuis plus de dix ans. En 1978, la rencontre de Colchester, en Grande-Bretagne, n'était encore qu'une préface. Avec le second colloque international, réunissant en 1980 à Amsterdam 300 participants de 23 pays, mais dominé par les Italiens, les Britanniques, les Scandinaves et les Allemands, on entre dans la phase active dont témoigne la diversité des sujets abordés, histoire des femmes, de la famille, des minorités, histoire rurale, urbaine, ouvrière, préoccupations plus pédagogiques et méthodologiques sur l'anthropologie européenne, l'approche biographique, la sociologie de la mémoire. Dès le quatrième colloque, à Aix-en-Provence en 1982, les problèmes de méthode l'emportent, notamment sur l'archive orale, le récit de vie, la mémoire collective et la tradition orale, aux côtés de préoccupations sociales (le travail, les Juifs, les femmes) et politiques sur la mémoire des années 1930-1950. En 1985, le cinquième colloque, à Barcelone, inaugure, autour de "Pouvoir et société", les rencontres sur un thème unificateur, qui seront poursuivies lors de la sixième conférence, à Oxford en 1987, sur "Mythe et histoire", où l'accent est mis désormais principalement sur les phénomènes de mémoire et de refoulement collectifs, notamment à propos des années 1930 et des guerres. En 1990, la septième conférence d'Essen, préparée minutieusement par une rencontre à Bad Homburg en 1989, permet de dresser un vaste panorama où peut se lire l'expansion géographique de l'histoire orale [33]. Elle a longtemps été une affaire de "riches", historiens des pays occidentaux projetant leur regard (ou leur mauvaise conscience) sur leur passé national enfoui ou sur les dominés durablement assujettis à la domination coloniale. Si le continent sud-américain s'est assez tôt ouvert à l'histoire orale, ce n'est qu'en 1988 qu'une première rencontre réunit au Mexique des spécialistes d'Amérique latine et d'Espagne. Et l'Afrique, apanage des anthropologues et ethnologues, demeure un angle mort de la recherche historique, malgré la mise au point progressive d'une méthodologie de la "tradition orale". L'internationalisation n'est pas sans conséquences théoriques et méthodologiques. Atteignant, au milieu des années 1980, les aires longuement soumises à des régimes où, par essence, la parole était interdite, l'histoire orale a rajeuni et métamorphosé la problématique soixante-huitarde. Dans l'Espagne de la "movida", elle s'est comme naturellement tournée, un peu sur le mode italien et allemand, vers la mémoire du franquisme et même vers les couches plus profondes encore du "fait libertaire" [34]. Mais c'est surtout dans les pays de l'Est, au lendemain de l'effondrement du bloc communiste, et parfois déjà avant, dès le milieu des années 1980 en Hongrie ou en Pologne, que l'histoire orale a retrouvé une veine militante de reconquête de la mémoire. Il s'agit bien de construire l'histoire jamais écrite de l'oppression de masse et plus encore, peut-être, quand s'ouvrent les archives après les bouches, de reconstruire une conscience, c'est-à-dire une mémoire, comme en témoigne, dans l'ex-URSS, le titre même de l'association Mémorial, qui tente de recenser les victimes du stalinisme et de faire témoigner les survivants.

Ainsi, l'histoire orale, adoubée par l'histoire tout court, reste-t-elle un front pionnier, peut-être justement parce qu'elle n'a pas résolu ou ne peut pas résoudre sa tension constitutive entre objectif scientifique et demande d'identité. Qu'on mette l'accent sur le rôle documentaire des "sources orales", la spécificité des "archives provoquées", la technique de l'entretien, l'approche biographique et autobiographique, la fonction du témoignage, les mécanismes de mémoire, elle n'a pas cessé, du point de vue épistémologique, d'être "plus qu'un outil et moins qu'une discipline", selon le mot de Louis Starr. Peu encline aux grandes théories, elle a fortement contribué au renouvellement historiographique, mais en empruntant des méthodes aux autres sciences sociales ou en transférant dans l'histoire du temps présent des problématiques élaborées pour d'autres périodes par la nouvelle histoire. Curieusement, elle n'a pas été révolutionnée par l'essor récent de la vidéo, de l'informatique, de la numérisation, mais sa sophistication croissante n'a pas été sans provoquer une sorte d'effet en retour sur la conception même de la source, qu'il s'agisse du statut juridique des "archives nouvelles" et, par contrecoup, des archives écrites (règle des trente ans), ou de l'essor d'une "nouvelle" philologie, marquée par la linguistique structurale, pour laquelle les textes eux-mêmes ne sont plus des sources, mais des témoins ou des "monuments" [35]. C'est sans doute pourquoi l'histoire orale se tourne de plus en plus vers les questions de mémoire et d'histoire culturelle, et par-delà, plus profondément encore, chez Luisa Passerini ou Régine Robin, à la charnière de la psychanalyse, de la linguistique, de l'histoire littéraire, vers la relation entre le fictionnel et le mythe, la parole et le silence [36].



[1]        Nous renvoyons une fois pour toutes à Paul Thompson, The Voice of the Past, Oral History, Oxford, London, New York, Oxford University Press, 1978, 2e éd., 1988 ; Philippe Joutard, Ces voix qui nous viennent du passé, Paris, Hachette, 1983 ; Jean-Pierre Rioux, "L'histoire orale : essor, problèmes et enjeux", Cahiers de Clio, 75-76, 3e et 4e trimestres 1983, pp. 29-48 ; David K. Dunaway, Willa K. Baum (dir.), Oral History. An Interdisciplinary Anthology, Nashville, American Association for State and Local History, Oral History Association, 1984 ; Chantal de Tourtier-Bonazzi (dir.), Le Témoignage oral aux Archives. De la collecte à la communication, Paris, Archives nationales, 1990. Voir aussi les deux tables rondes de l'IHTP, Problèmes de méthode en histoire orale, Paris, IHTP-CNRS, 1981, "Questions à l'histoire orale", Cahiers de l'IHTP, 4, juin 1987, et le numéro spécial "The History of Oral History. Development, Present State and Future Prospects. Country Reports", préface de Lutz Niethammer, Bios, Zeitschrift für Biographieforschung und Oral History, 1990.

[2]        Lettre à l'abbé Dubos (30 octobre 1738), citée dans Jean Ehrard et Guy Palmade, L'Histoire, Paris, A. Colin, 1965, pp. 164-166, coll. "U".

[3]        Joutard Philippe, op. cit., Chap. I et II. Cf. Charles T. Morrissey, "Why Call it 'Oral History' ? Searching for Early Usage of a Generic Term", Oral History Review, 1980, pp. 20-48.

[4]        Cf. Louis M. Starr , "Oral History", in Encyclopedia of Library and Information Sciences, vol. 20, New York, Marcel Dekker, 1977, pp. 440-463, repris dans Dunaway-Baum, op. cit., pp. 3-26 ; H. T. Hoover, "Oral History in the United States", in Michael Kammen (dir.), The Past before Us. Contemporary Historical Writing in the United States, Ithaca and London, Cornell U.P., 1980, pp. 391-407 ; Ronald J. Grele , "The Development, Cultural Pecularities and State of Oral History in the United States", Bios, op. cit., pp. 3-15.

[5]        Mise au point récente dans Alain Coulon, L'Ecole de Chicago, Paris, PUF, 1992, coll."Que sais-je ?".

[6]        Znaniecki en tira l'idée de concours annuels d'histoires de vie, poursuivis après 1945 à la radio polonaise. Cf. Janina Markiewicz-Lagneau, "L'autobiographie en Pologne, ou de l'usage social d'une technique sociologique", Revue française de sociologie, octobre-décembre 1976, pp. 591-613.

[7]        Cf. Howard Becker, "Introduction à Jack-the-Roller, biographie et mosaïque scientifique", Actes de la recherche en sciences sociales, 62-63, juin 1986, pp. 105-110.

[8]        Mobilisation des déshérités dans des organisations de base. Cf. Thierry Quinqueton, Saul Alinsky. Organisateur et agitateur, Paris, Desclée de Brouwer, 1989.

[9]        Eugenia Meyer, "Recovering, Remembering, Denouncing, Keeping in Memory of the Past Updated : Oral History in Latin America and the Caribbean", Bios, op. cit., pp. 17-23.

[10]      Jean Meyer, Apocalypse et révolution au Mexique : les Cristeros, Paris, Gallimard, 1974, coll. "Archives".

[11]      Nicole Gagnon et Jean Hamelin, L'Histoire orale, Saint-Hyacinthe, Québec, Edisem, 1978.

[12]      Raphaël Samuel, "L'histoire orale en Grande-Bretagne", Bulletin du centre de recherches sur la civilisation industrielle, Ecomusée du Creusot, novembre 1977 ; Paul Thompson, "L'histoire orale en Grande-Bretagne", Bulletin de l'IHTP, 2, décembre 1980, pp. 9-13 ; Paul Thompson, "The Development and Present State of Oral History in Britain", Bios, op. cit., pp. 77-86.

[13]      Jan Vansina, De la tradition orale. Essai de méthode historique, Tervuren, Annales du Musée royal de l'Afrique centrale, Sciences humaines, 1961. Cf. J. Miller (dir.), The African Past speaks. Essays on Oral Traditons and History, Folkestone, Dawson & Hamden, Archon, 1980.

[14]      Richard Hoggart, The Uses of literacy, London, Penguin, 1957 ; E. P. Thompson, The Making of the English Working Class, Londres, Random, 1966 (1ère éd.1963).

[15]      Cf. Luisa Passerini, "Travaux récents d'histoire orale en Italie", Bulletin de l'IHTP, 2, décembre 1980, pp. 14-21 ; Giovanni Contini, "Towards a Story of Oral History in Italy", Bios, op. cit. , pp. 57-63.

[16]      Nuto Revelli , Il mondo dei vinti, Turin, Einaudi, 1977.

[17]      Luisa Passerini, Torino Operaia e Fascismo, Bari, Laterza, 1984 ; Storia e Soggettività - Le fonti orali e la memoria, La Nuova Italia, Firenze, 1988 ; voir, sous sa direction, "Mémoires et histoires de 1968", Le Mouvement social, 143, avril-juin 1988.

[18]      Michael Pollak, "L'histoire orale en RFA et à Berlin-Ouest", Bulletin de l'IHTP, 17, septembre 1984, pp. 18-22 ; Karin Hartewig, "Oral History in Western Germany", Bios, op. cit., pp. 115-128.

[19]      Cf. aussi Louis Steinbach, Ein Volk, ein Reich, ein Glaube ? Ehemalige Nazionalsozialisten und Zeitzeugen berichten über ihr Leben im Dritten Reich, Bonn, Dietz, 1984.

[20]      Lutz Niethammer et Werner Trapp (dir.), Lebenserfahrung und kollektives Gedächtnis. Die Praxis der Oral History, Francfort, Suhrkamp, 1980, rééd. Syndikat, 1985. Cf. aussi K.Hagemann, "Möglichkeiten und Probleme der "oral History" für Projekte zur Frauengeschichte", Beiträge zur feministischen Theorie und Praxis, Munich, 1981 ; Peter Schöttler, "Eine 'Grüne' Geschichtsshreibung ? Von der Allatgasgeschicte zur 'Geschichtswerkstatt'", Moderne Zeiten, 9, 1983 ; Gerhard Paul et Bernhard Schossig (dir.), Die andere Geschichte : Geschichte von unten, Spurensicherung, Ökologische Geschichte, Geschichtswerkstätten, Cologne, 1986.

[21]      Mise au point la plus récente, Danièle Voldman, "L'histoire orale en France à la fin des années 1980", Bios, op. cit., pp. 87-95.

[22]      Daniel Bertaux, "From the life history approach to the transformation of sociological practice", in D. Bertaux (dir). Biography and Society, Londres, Sage, 1981, p. 29.

[23]      Daniel Bertaux, "Histoires de vie ou récits de pratiques ? Méthodologie de l'approche biographique en sociologie", Paris, CORDES, 1976.

[24]      Henri Michel, "Le Comité d'histoire de la deuxième guerre mondiale", Revue d'histoire de la deuxième guerre mondiale, 124, octobre 1981, pp. 1-17.

[25]      Malgré un franc-tireur comme Roger Thabault, Mon village. L'ascension d'un peuple, Paris, Delagrave, 1944 (rééd. Presses de la FNSP, 1982).

[26]      "Mémoire du peuple" (Delarge), "Témoigner" et "La vie des hommes" (Stock), "Mémoire vive" (Seghers).

[27]      Françoise Zonabend, La Mémoire longue. Temps et histoires au village, Paris, PUF, 1980 ; L. Aschieri, Le Passé recomposé, mémoire d'une communauté provençale, Marseille, P. Tacussel, 1985 ; Michael Pollak, "Des mots qui tuent", Actes de la recherche en sciences sociales, 41, février 1982, pp. 29-46 ; Michael Pollak L'Expérience concentrationnaire. Essai sur le maintien de l'identité sociale, Paris, A.-M. Métailié, 1990 ; Nicole Lapierre, Le Silence de la mémoire : A la recherche des Juifs de Plock, Paris, Plon, 1989.

[28]      Dominique Aron-Schnapper, Danièle Hanet et al., Histoire orale ou archives orales ?, Paris, Association pour l'étude de l'histoire de la Sécurité sociale, 1980 ; version abrégée "Archives orales et histoire des institutions sociales", Revue française de sociologie, XIX, 1978.

[29]      Notamment Michael Pollak, "Pour un inventaire", dans "Questions à l'histoire orale", Cahiers de l'IHTP, 4, 1987, op. cit., pp. 11-31.

[30]      Danièle Voldman, "L'histoire orale entre science et conscience", Vingtième siècle. Revue d'histoire, 25, janvier-mars 1990, pp. 113-115.

[31]      Par exemple, Jean-Pierre Rioux, "Six ans après", Cahiers de l'IHTP, 4, 1987, op. cit., pp. 5-7 ; Jean Péneff, La Méthode biographique : de l'école de Chicago à l'histoire orale, Paris, A. Colin, 1990, p. 5.

[32]      Michael Pollak, "Pour un inventaire", art. cit.

[33]      Actes du colloque international d'histoire orale, 24-26 octobre 1980, Amsterdam, Coöperative drukkerij PETUA, 1980, 2 vol. ronéotés ; IVe Colloque international d'histoire orale, 24-26 septembre 1982, Aix-en-Provence/Paris, CREHOP/IHTP, 1982, ronéoté ; Ve Colloque international d'histoire orale, Barcelone 29-31 mars 1985, s. l. n. d., ronéoté, ainsi que Mercedes Vilanova (dir), El Poder en la Sociédad, Historia y Fuente oral, Barcelone, Antoni Bosch, 1986 ; Raphael Samuel, Paul Thompson (dir.), The Myths we live by, Londres et New York, Routledge, "History Workshop Series", 1990 ; VIIIe Conférence internationale d'histoire orale, Essen, 29 mars-1er avril 1990, s. l. n. d., dact., voir le dossier préparatoire dans Bios, 1990, op. cit.

[34]      Mercedes Vilanova, "Travaux d'histoire orale à Barcelone", Bulletin de l'IHTP, 2, décembre 1980, pp. 22-23 ; Christina Borderias, "L'histoire orale en Espagne", Bios, op. cit., pp. 49-56.

[35]      Cf. Actes du 11e congrès international des Archives, Paris, 22-26 août 1988, Munich, New York, Paris, 1989, Conseil international des Archives, vol. XXXV ; Jacques Le Goff, "Documento/monumento", in Enciclopedia Einaudi, 5, Turin, 1978, pp. 38-48.

CNRS
Annuaire
Rechercher
Sur ce site

Sur le Web du CNRS


Mentions légales
Crédits
RSS
Essai podcast