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Institut d’histoire du temps présent - IHTP

 
 
 

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Avant-Propos

 

Danièle Voldman

A l’automne 1990, occupée au projet de création d’un Comité d’histoire de son administration de tutelle, la Direction de la recherche et de l’innovation (DRI) du ministère de l’Equipement a fait appel à l’Institut d’histoire du temps présent pour proposer une synthèse des acquis de la recherche dans le domaine de l’histoire orale. Cette commande a été pour nous l’occasion de faire un bilan de notre pratique après dix ans d’expérience. Or, s’il est évident que tous les membres de l’IHTP recueillent des entretiens pouvant servir à leurs recherches, leurs pratiques et surtout leurs conceptions de cette méthode sont loin d’être homogènes. Il nous a donc semblé intéressant de rassembler des contributions très diverses, parfois contradictoires, pour exposer la variété de nos approches.

Aucun des membres de l’IHTP ne se prive de l’apport des témoignages oraux de personnes ayant à dire sur l’objet de sa recherche. Cette unanimité vient de la définition que l’on donne à l’histoire du temps présent, constituée en partie par la nature des sources utilisées [1]. Définition par défaut d’abord, puisque la loi interdit l’accès à certains fonds et leur consultation avant un délai d’au moins trente ans. Définition positive ensuite d’une histoire où le passé, resté vivant par la chair et la voix de ses contemporains, donne à l’historien la possibilité d’utiliser des archives provoquées. En ce sens nous pensons tous être des historiens "sous surveillance", puisque les acteurs de la période et du champ étudiés peuvent contester nos affirmations, s’élever contre nos interprétations, proclamer au nom de leur présence effective au moment du déroulement des faits, au mieux que nous nous trompons malgré notre bonne foi, au pire que nous falsifions la Vérité.

Mais tandis que certains d’entre nous font de la rencontre avec des témoins un point essentiel de leur réflexion - qui implique une redéfinition de leur métier et une prise en compte essentielle d’acteurs toujours vivants -, d’autres n’accordent à cette question qu’une place subsidiaire. Ces derniers estiment que dans tout travail historique, chaque type de sources nécessite un traitement approprié. Il faut traiter les sources orales selon une méthodologie adéquate, comme on le ferait de séries statistiques, de papiers administratifs, d’images ou de représentations discursives. Il n’y a donc pas de quoi disserter des heures sur la spécificité de la source orale, ni gloser sur la classification des témoins et le type d’objet qu’elles permettent d’analyser. Ces "hors-champ" travaillent néanmoins comme tous les "présentistes" avec les paroles que leur livrent les témoins. Il enregistrent même éventuellement les entretiens qu’ils ont sollicités, mais ne font pas d’histoire orale comme la pratiquent les historiens oraux de l’Ecole anglo-saxonne. Pour eux, cette expression n’a qu’un sens historique. Ils préfèrent employer celle de méthode (ou de technique) d’investigation, mise sur le même plan, par exemple, que l’histoire sérielle ou quantitative. Il sont simplement historiens, chacun de leurs objets nécessitant le meilleur traitement possible des meilleures sources possibles.

On peut avancer, pour illustrer ce raisonnement, que les textes rassemblés ici ont peu en commun et qu’il est d’un bien grand artifice de lier par exemple une histoire de quelques entreprises françaises avec celle de la diffusion du système démocratique dans l’Europe post-communiste. L’objection a du poids, on ne l’écartera sans doute que le temps d’éclairer quelques lignes de partage.

Certains, forts réticents sur l’utilisation des sources orales, insistent particulièrement sur les dangers de cette méthode. Soulignant les effets pervers qu’elle peut induire, ils ne les utilisent qu’avec beaucoup de précautions. La seule façon d’échapper ou de contourner "le handicap de l’a posteriori" consiste pour eux à privilégier l’écrit et à n’utiliser l’oral qu’en cas de manque, en complément d’archives écrites, pour donner un supplément d’âme à une recherche qui s’y prête particulièrement, ou dans des cas précis et limités auxquels sont apportées les justifications nécessaires. La source orale n’est qu’un pis-aller, une façon de combler les lacunes des archives habituellement utilisées. Sans être en désaccord avec cette façon de voir, plus optimistes sont ceux qui, ne prenant pas les sources orales comme de seuls ersatz, expliquent néanmoins que seuls quelques types d’objets historiques peuvent en être redevables : l’étude de la mémoire ou à l’opposé celle de la vie quotidienne, l’analyse de l’évolution des représentations ou des discours sur les discours.

Bien qu’avec des nuances entre les tenants de la source orale irremplaçable et leurs utilisateurs par défaut qui comblent avec elles des lacunes de leur documentation, on peut considérer le débat comme clos sur ce point : pour nous l’histoire orale est une expression inadéquate et l’on ne peut que parler de sources orales. On se trouve dès lors dans la situation de nos maîtres du siècle passé, confrontés à la nécessité de bâtir les fondements de leurs méthodes. Pas si éloignés de la démarche de ces grands chartistes que furent Gabriel Monod ou Charles Seignobos, nous avons voulu travailler en liaison avec les archivistes, ce qui explique une partie de nos réflexions sur la conservation des sources - qui deviennent alors des archives orales - et sur leur définition matérielle. Mais ici, point d’unanimité. On verra en lisant les différentes contributions de ce Cahier que les positions en matière de définition du document (pour ou contre la primauté de la bande enregistrée - voire du film vidéo -, nécessité ou inutilité du décryptage, retour ou non au témoin du document retravaillé) varient autant d’un auteur à l’autre que leurs attitudes face à une politique de conservation et de dépôt des documents dans des centres d’archives publics.

Nous avons donc laissé les textes se répondre, reprendre en écho des démonstrations qui parfois se répètent pour mieux se contredire. Car il est significatif de voir les plus réticents, qui insistent sur les effets négatifs de l’utilisation des sources orales, se terminer sur une note optimiste, et les plus enthousiastes aussi attentifs à souligner les limites de l’entreprise. Dans cette affaire de parole, il reste sans doute encore beaucoup à dire, c’est pourquoi nous espérons que ces pièces apportées au débat, autant qu’un outil de travail, contribueront à mieux faire comprendre nos présupposés autant qu’à clarifier quelques unes de nos méthodes. Mais s’il s’avérait que ces questions sont vaines, qu’elles masquent une inquiétude plus fondamentale sur la validité de penser le temps présent [2], la réflexion qu’elles ont entraînée nous aura au moins permis d’éclairer ce soupçon et de le faire partager.

 


[1] Sur la définition de l’histoire du temps présent, voir Denis Peschanski, Michael Pollak et Henry Rousso, Histoire politique et sciences sociales, Bruxelles, Editions Complexe, 1991, en particulier l’introduction de ces auteurs, pp. 13-36 ainsi que les réflexions menées lors de la Journée d’étude en hommage à François Bédarida de mai 1992 dont les Actes doivent paraître prochainement.

[2] André Versaille (dir.), Penser le XXème siècle, Bruxelles, Editions Complexe, 1990.

 

 

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