Source : AJ41 397

Paris le 31 juillet 1940

AMBASSADEUR DE FRANCE

Délégué général du Gouvernement Français

dans les Territoires Occupés

 

 

L’AMBASSADEUR DE FRANCE

Délégué Général du Gouvernement Français

Dans les territoires occupés.

 

A MONSIEUR LE MARECHAL DE FRANCE,

CHEF DE L’ETAT FRANCAIS

(Secrétariat général)   

 

        Conformément à vos instructions[1], j’ai l’honneur de vous adresser, ci-après, un rapport succinct sur l’activité de ma délégation pendant ces derniers jours et sur les difficultés qu’elle a rencontrées :

 

I – SITUATION GENERALE

 

        Je ne saurais dissimuler au Gouvernement que depuis quelques jours les tentatives d’emprise des Autorités d’occupation sur l’administration et sur l’économie française se sont multipliées et s’accentuent rapidement. Presque toutes les démarches qui ont été effectuées par les représentants du Gouvernement français en territoire occupé sont demeurées sans succès. Les indications qui suivent, notamment celles relatives aux ordonnances des Autorités allemandes en matière financière, qui donnent à l’occupant le droit qu’aucun Gouvernement français ne s’est jamais attribué, font ressortir très clairement cette tendance. L’Autorité militaire allemande rappelle constamment que la France se trouve sous le régime de l’Armistice et non pas de la paix.

 

II – OPERATIONS DE POLICE

 

        Comme je l’ai déjà signalé par des communications spéciales, des perquisitions ont été opérées depuis Vendredi dans un certain nombre d’établissements confessionnels. Un certain nombre de locaux, notamment la C.F.T.C[2]., des sociétés chrétiennes de jeunes gens, des scouts de France et l’Association Catholique de la Jeunesse Française[3] sont sous scellés et interdits pour les dirigeants de ces mouvements.

        Son Éminence, le cardinal SUHARD[4], est toujours au secret à l’Archevêché depuis vendredi[5]. Hier après-midi, la Nonciature m’avait informé que cette situation avait cessé et que le cardinal avait recouvré sa liberté.

        Des renseignements que j’ai reçus ce matin de la Préfecture de Police, il résulte que la Nonciature avait été induite en erreur, et que son Éminence demeure soumise au secret. À la protestation que j’avais adressée au Général STRECCIUS[6], relative à ces mesures policières, il a été répondu que toutes ces dispositions avaient été prises pour la sécurité des troupes allemandes d’occupation, que le cardinal SUHARD, lui-même, en avait reconnu le bien-fondé et que le Général STRECCIUS n’admettait pas que j’intervienne dans ce domaine. Il semble, en effet, que les agents qui ont effectué ces perquisitions aient fait signer une formule en allemand, d’ailleurs équivoque, aux personnalités chez qui ils perquisitionnaient.

 

 

III – REPONSES ALLEMANDES

 

        I°- J’avais adressé au Général STRECCIUS une protestation contre les mesures prises dans les départements de la Moselle, du Bas-Rhin et du Haut-Rhin et qui tendaient à l’expulsion des « Français de l’intérieur et des israélites » ainsi qu’à la mainmise par les Allemands sur des industries des trois départements[7].

        Il m’a été répondu par le Général STRECCIUS que ces mesures avaient été prescrites par le Commandement Suprême de l’Armée[8], qu’elles avaient trait aux besoins militaires et qu’elles ne pouvaient être mises en discussion.

        2°- A la date du 11 juillet le Général STRECCIUS m’avait envoyé une note précisant en neuf points les désirs et les exigences des Autorités d’occupation concernant la reprise économique[9]. Je lui ai répondu en indiquant tout ce qu’avait fait, à cet égard, le Gouvernement français et en signalant que les obstacles à l’exécution des désirs exprimés par lui provenaient, dans un grand nombre de cas, des Autorités allemandes.

        Le Général STRECCIUS vient de me répondre dans des termes généraux sans discuter aucun de mes arguments et en se bornant à affirmer que la responsabilité de nos difficultés économiques incombe uniquement au Gouvernement français qui a prescrit l’évacuation des populations[10] et aux autorités militaires qui ont effectué des destructions « stupides ».

 

 

IV – QUESTIONS FINANCIERES

 

        Le Journal Officiel allemand a publié deux ordonnances relatives au contrôle de l’activité bancaire (annexe n° 2[11]). La première de ces ordonnances[12] définit les pouvoirs du Commissaire auprès de la Banque de France. Ses pouvoirs sont très étendus et substituent, en fait, le Commissaire allemand aux dirigeants de la Banque. Il est à remarquer, en particulier, que sont soumis aux Autorités du Commissaire, non seulement la fixation du taux de l’intérêt, mais en même temps les ouvertures de crédits.

        La deuxième ordonnance[13] crée un office de surveillance des banques. Il semble que l’activité de cet office doive s’étendre pour les établissements dont le siège social est en zone occupée, même à leurs opérations en zone libre, ce qui placerait toutes les banques françaises sous contrôle allemand. Il est à remarquer que, dans cette ordonnance l’Office allemand de surveillance des banques[14] aurait la possibilité de retirer le droit de représentation aux personnes représentant les Instituts de crédit et de le confier à d’autres personnes, ainsi que de déposer ou de transférer des valeurs de l’institut de crédit surveillé[15], ce qui vise, vraisemblablement, au retour en zone occupée de valeurs actuellement déposées en zone libre. Je formule une protestation contre ces mesures.

        Il m’a été signalé, d’autre part, qu’un officier allemand avait réuni les chefs des services financiers de Maine-et-Loire et les avait priés d’assurer la perception des impôts, conformément aux règles en vigueur et leur avait notifié qu’une ordonnance allemande, du 23 mai[16], prévoyait que les autorités d’occupation pouvaient modifier le régime fiscal, en les avertissant qu’ils devaient se tenir prêts à exécuter les décisions qui seraient prises par elles à ce point de vue.

       

V – QUESTIONS ADMINISTRATIVES

 

        I° - Personnel administratif

        Un certain nombre de préfets et de sous-préfets de la zone occupée, qui ont abandonné leur poste au moment de l’occupation, n’ont plus l’autorité nécessaire à l’accomplissement de leur mission[17]. Leur remplacement est instamment demandé au Ministre de l’Intérieur, auquel les noms de ces fonctionnaires ont été indiqués.

        2°- Coordination des services publics

        La Délégation[18] s’efforce de communiquer par tous les moyens avec les départements occupés. Malgré tous ses efforts, les communications sont encore très insuffisantes. Tous les préfets et administrateurs locaux se plaignent de leur isolement.

        Il serait indispensable de constituer, d’urgence, auprès du délégué général, une mission de fonctionnaires qui parcourraient la zone occupée pour apporter aux administrateurs locaux les instructions du Gouvernement et son appui aussi bien matériel que moral.

        Des propositions dans ce sens seront adressées, très prochainement, au Gouvernement.

        3°- Rapports avec les autorités administratives allemandes à Paris

        Le Délégué spécial administratif a pris contact avec le Général HAMKENS, chef de la section d’administration générale.

        Le Général HAMKENS a déclaré que les autorités allemandes n’entendaient pas s’immiscer dans l’administration locale française, à la condition que l’action de celle-ci facilite l’exercice des droits de la puissance occupante. De même, les autorités françaises sont, a-t-il dit, entièrement libres du choix des administrateurs locaux, à la seule condition formelle qu’ils ne soient pas israélites[19].

        Le Général HAMKENS a demandé que soient immédiatement renvoyés en territoire non occupé les administrateurs locaux qui seraient israélites[20].

        4°- Réfugiés

        Les autorités allemandes ont fait connaître le 28 juillet, que « tous les réfugiés, à quelque catégorie qu’ils appartiennent, sont autorisés à rentrer en territoires occupés dans toutes zones, à l’exception des zones Nord (b), au nord de la Somme[21], et zone Est[22], sur présentation de carte d’identité ou passeport, avec photo, indiquant leur résidence habituelle et leur profession ».

        5°- Communications

a - Ferroviaire : Les autorités allemandes ont fait savoir, le 27 juillet au soir, à la Délégation Française et à la S.N.C.F., que la circulation de tous les trains serait suspendue entre la zone libre et la zone occupée, jusqu’à nouvel ordre. Le motif donné était le suivant : les autorités allemandes ont décidé de réviser les conditions de circulation des trains entre les deux zones considérées et de fixer un régime définitif.

        À la demande des services compétents de la Délégation générale à Paris, les autorités allemandes ont admis, toutefois, que pourraient continuer à circuler :

1)    les 15 trains journaliers de réfugiés,

2)    par assimilation, les trains composés exclusivement de fonctionnaires ou d’employés d’administrations privées rejoignant la zone occupée,

3)    les trains-poste, sous réserve expresse que ces trains ne transportent aucun voyageur[23].

Pratiquement, ont donc été supprimés :

1)    les six trains journaliers ordinaires de voyageurs répartis deux par deux sur les itinéraires : Toulouse-Paris, Clermont-Ferrand-Paris, Lyon-Paris.

2)    Tous les trains de marchandises.

Les tolérances indiquées ci-dessus ont été respectées jusqu’à ce jour, encore que sur un ou deux points le courrier semble avoir été débarqué du train avant le passage de la ligne de démarcation.

        b - P.T.T. – Toutes communications postales, téléphoniques et télégraphiques entre les zones occupées et les zones non occupées seront interdites incessamment. Il ne sera fait exception que pour les communications téléphoniques et télégraphiques de la Délégation Française à Paris, et dans une mesure très réduite, pour la transmission postale de certains plis administratifs.

       

 

VI – ETAT DES ESPRITS

 

        Je ne saurais dissimuler au Gouvernement que l’état des esprits à Paris et dans la région parisienne justifie de sérieuses inquiétudes. L’agitation et la propagande communiste, que favorisent la prolongation du chômage dû à la lenteur inévitable de la reprise économique et les difficultés qu’éprouve la population à se procurer certaines denrées, se développent surtout dans la banlieue. Les Allemands qui avaient paru, tout d’abord, encourager ce mouvement[24], semblent toutefois renoncer depuis quelques jours à protéger les éléments communistes et leurs dirigeants contre l’action de la répression de la Police parisienne[25].

        L’opinion publique demeure fortement impressionnée tantôt par les journaux publiés à Paris en langue française[26] et par les émissions de postes parisiens de radiodiffusion, tantôt par les émissions de la radio anglaise en langue française. Il en résulte que l’action du Gouvernement reste méconnue par la très grande majorité de la population des territoires occupés[27].

        Après une relative accalmie, on constate une reprise de l’hostilité manifestée par la presse publiée à Paris, en langue française, à l’égard du Gouvernement, le Chef de l’État étant seul ménagé par elle.

 

Signé : Léon Noël[28]

Délégué Général du Gouvernement Français



[1] Il s'agit ici vraisemblablement d'une allusion à l'ordre de mission du maréchal Pétain, président du Conseil à M. Léon Noël, en date du 8 juillet 1940, AN, F60 1478.

[2] Confédération Française des Travailleurs Chrétiens, organisation syndicale fondée en 1919.

[3] L'Association Catholique de la Jeunesse Française (ACJF) était, comme son nom l'indique, très liée à l'Église et rassemblait de nombreuses organisations. Bien organisée et disciplinée, elle encadrait, au début de la guerre, le contingent le plus important de jeunes, en comparaison des autres mouvements. L'un de ses principaux soucis sous Vichy fut de préserver, non sans succès d'ailleurs, son autonomie en essayant de contrer les projets de fusion nationale des différents mouvements de jeunesse.

[4] Emmanuel Suhard (1874-1949). Fils d'un métayer, Suhard fut ordonné prêtre en 1898, et l'année suivante professeur au séminaire de Laval. En 1928, il est nommé évêque de Bayeux, puis évêque de Reims en 1930, et cardinal en 1935. Nommé le 11 mai 1940 archevêque de Paris, il est intronisé en octobre. Le 26 août 1944, lors du Te Deum à la cathédrale de Paris, Suhard est consigné à l'archevêché. Il lui est notamment reproché d'avoir célébré l'office funèbre de Philippe Henriot, secrétaire d'état à la Propagande, abattu le 28 juin par la Résistance. Quelques semaines plus tôt, son nom figurait sur la liste des prélats que le Gouvernement provisoire souhaitait voir remplacer du fait de leur implication dans le régime de Vichy. Il est également le fondateur de la Mission de Paris en 1944.

[5] C'est-à-dire le 26 juillet.

[6] Alfred Streccius (1874-1944). Général d'Infanterie. Il est entré dans la carrière militaire en 1893, a été nommé Lieutenant l'année suivante. Il a servi durant la Première Guerre Mondiale. Il a rejoint la Reichswehr en 1919, qu'il quitta en 1931 avec le grade de Generalleutnant (un grade intermédiaire entre général de brigade et de division) pour devenir conseiller militaire en Chine. En 1940, il fut requis sous les drapeaux pour prendre la responsabilité des troupes allemandes aux Pays-Bas. Il fut chef de l'administration militaire en France du 30 juin au 25 octobre 1940, avant de rejoindre le XVIIe corps d'armée.

[7] La rigueur de ces mesures tenait à l'intégration de ces trois départements au Reich, mise en œuvre dès juin 1940. Cette intégration, violant aussi bien la reconnaissance solennelle des frontières orientales de la France par l'Allemagne, le 6 décembre 1938, que la convention d'armistice, avait été concrétisée par le rattachement des deux départements alsaciens au Gau (district d'organisation du parti nazi, placé sous la férule du Gauleiter) de Bade, et de la Moselle au Gau du Palatinat. Les préfets et sous-préfets français restés sur place furent arrêtés puis expulsés, et l'administration fonctionna dès lors selon les principes et avec des agents allemands. Cependant, cette annexion de fait ne fut pas accompagnée par une déclaration formelle de rattachement au Reich. Concernant la politique discriminatoire vis-à-vis de la population, la note du général Huntziger, président de la Délégation française auprès de la Commission d'armistice à son homologue allemand, le général von Stülpnagel, en date du 3 septembre 1940 résume en ces termes les nouveaux principes appliqués : "La législation raciale de l'Allemagne est introduite [dans ces trois départements] et, à la faveur de cette mesure, les israélites sont expulsés, ainsi que ceux des nationaux que l'Autorité allemande tient pour des intrus. […] Seuls les Alsaciens et les Lorrains qui consentent à se reconnaître comme de souche allemande sont admis à réintégrer leur foyer." (La Délégation française auprès de la Commission allemande d'armistice, tome I, p. 240).

[8] C'est-à-dire de l'Armée de terre, l'Oberkommando des Heeres (O.K.H.), auquel Hitler avait confié la responsabilité des opérations sur le théâtre occidental (alors que les opérations au Danemark et en Norvège étaient, quant à elles, sous la responsabilité du commandement suprême de la Wehrmacht (O.K.W., Oberkommando des Wehrmacht).

[9] Trois jours plus tôt, Hans Richard Hemmen, le représentant allemand à la Commission spéciale des affaires économiques, qui constituait une sous-commission de la commission allemande d'armistice, avait indiqué que le but du gouvernement du Reich était le rétablissement de l'activité économique sur toute l'étendue du territoire français. Le 11 juillet, dans un mémorandum aux autorités allemandes, le gouvernement du maréchal Pétain indiquait qu'il partageait sans réserve ce but. En arrière-fond de ces déclarations se trouvait la question de la ligne de démarcation, qui constituait, dans l'analyse des puissances en cause, une entrave qu'il conviendrait d'atténuer, selon des rythmes que l'une et l'autre appréciaient cependant différemment.

[10] Il existait de fait un plan officiel de repli pour les habitants des régions frontalières, les étudiants, les écoliers, etc., et de nombreux ordres d'évacuation ont été délivrés par les autorités préfectorales. Cependant, l'exode, par son caractère massif (plus de deux millions de personnes rien que pour la région parisienne et cinq millions de réfugiés français et belges au total) et désordonné, trouvait également ses causes dans les peurs à la fois irraisonnées et légitimes des populations confrontées à la situation inédite que constituait la débâcle militaire.

[11] Annexe non reproduite ici.

[12] L'ordonnance relative aux pouvoirs du Commissaire près de la Banque de France du 23 juillet 1940 a été publiée dans le Vobif du 26 juillet 1940. Les pouvoirs de ce commissaire sont assez larges. Outre qu'il dispose d'une information complète sur la situation de la Banque et des opérations qui y sont menées, il accorde ou non son autorisation pour "toutes les mesures et opérations importantes de la Banque, notamment la fixation des taux d'intérêt ainsi que l'ouverture de crédits".

[13] L'ordonnance relative à l'établissement d'un Office de surveillance des Banques sur le territoire français occupé du 22 juillet 1940 a été publiée dans le Vobif du 26 juillet 1940. Elle concerne effectivement tous les établissements bancaires ayant leur siège social ou lieu de direction en territoire occupé. Cet office possède un droit de regard très étendu sur les comptes de ces établissements bancaires (par. 3). Toute opération importante doit recevoir son consentement (par. 3) sous peine d'être considérée comme nulle et non avenue (par. 4).

[14] Cet organisme (dont le nom allemand est Bankenaufsichtsamt) fut, dans un premier temps, hébergé au sein même de la banque de France, avant de déménager place Vendôme. Il était dirigé par le Dr Karl Schaefer, Bankpraesident, qui cumulait ces fonctions avec celles de commissaire près la Banque de France, évoqué ci-dessus.

[15] Ces deux pouvoirs étaient évoqués, respectivement, aux alinéas e et d de l'article 3 de l'ordonnance du 22 juillet.

[16] Il s'agit de l'arrêté du 23 mai 1940 concernant la contribution et les impôts dans les territoires occupés de la Belgique, du Grand-duché du Luxembourg et de la France, publié dans le Vobif n° 2 du 10 juillet 1940. Le principe du texte est la conservation en l'état du système d'imposition, avec la possibilité pour l'Armée de "modifier les prescriptions concernant le procédé de l'imposition, l'emploi ainsi que la réexpédition des contributions perçues et des impôts".

[17] Quelques préfets avaient disparu dans la nature au moment de la débâcle, comme par exemple celui du Loiret, au soir du 15 juin. Ces défections, et plus encore l'improvisation et l'inadaptation des mesures préfectorales à une situation locale évoluant très rapidement, créèrent dans la population un sentiment d'abandon, voire de désertion, des cadres administratifs. Ils furent pour la plupart relevés de leur fonction. Dans l'année qui suivit, entre le 17 septembre 1940 – date du premier mouvement, et l'été 1941 – la quasi-totalité des préfectures avait changé de titulaire.

[18] Il s'agit de la Délégation générale du Gouvernement français dans les territoires occupés (DGTO). Cet organisme, dirigé par le délégué général, fut créé en réponse au souhait, exprimé le 6 juillet 1940, du président allemand de la commission d'armistice de fournir à l'administration militaire allemande un correspondant français de haut niveau. Dès le 8 juillet, un délégué général, Léon Noël fut nommé pour "représenter le gouvernement de la République comme délégué général auprès du chef de l'administration militaire allemande dans les territoires occupés, ainsi que d'assurer la coordination des services administratifs établis dans ces territoires". Rapidement déclaré persona non grata par les occupants, il fut remplacé à la mi-août par le général Benoît Fornel de La Laurencie. Devenu à son tour indésirable en raison de sa participation, peu appréciée par la puissance occupante, à l'éviction de Pierre Laval le 13 décembre 1940, il eut pour successeur, cinq jours plus tard, Fernand de Brinon, collaborationniste notoire, qui reste à la tête de cet organisme jusqu'à la fin de l'occupation.

[19] Par administrateurs locaux, il faut vraisemblablement entendre ici les membres du corps préfectoral et les élus locaux. En effet, dès le 5 juillet 1940, lors de la première réunion franco-allemande, à l'Hôtel Majestic, le Général Streccius indique que les autorités allemandes ne voudraient pas être en contact avec des préfets et des élus israélites ou des municipalités communistes, qu'il y a un choix à faire". La réponse française, concernant les juifs, est ferme : "En ce qui a trait aux Israélites, la loi française ne fait pas de distinction quant aux religions des fonctionnaires et des élus. Un fonctionnaire et un élu ne peuvent être révoqués que dans les conditions prévues par la loi" (AN, F14 14984, Première réunion, Paris, le 5 juillet 1940). Cependant, cette position de principe s'affaiblira progressivement jusqu'à la mise en place d'un système législatif, qui permettait justement l'exclusion légale de cette catégorie de Français. Dès la mi-juillet, des conversations informelles entre autorités allemandes et personnalités politiques françaises avaient permis d'évoquer la place des juifs dans l'administration française. Ainsi Laval avait confié à l'ambassadeur allemand Otto Abetz qu'il souhaitait qu'une loi puisse rapidement permettre d'exclure les juifs et les francs-maçons de la fonction publique, quand Flandin indiquait à Grimm qu'il pressait Laval de rédiger une telle loi permettant l'exclusion des juifs de la fonction publique. La demande allemande ne semble pas, cependant, avoir fait l'objet d'une demande officielle de la part des Allemands. Il est vrai qu'un certain nombre de dispositions législatives étaient au même moment allées dans le même sens. La loi du 17 juillet 1940 concernant l'accès aux emplois dans les administrations publiques stipulait, en effet, que ne pouvaient être fonctionnaire que les Français nés de père français. Le 22 juillet, était par ailleurs adoptée une loi relative à la révision des naturalisations (concernant les naturalisations intervenues en application de la loi du 10 août 1927) qui aboutit à la dénaturalisation de quinze mille personnes.

[20] Il est à noter, par ailleurs, que, dès le 16 juillet, les autorités allemandes ont décidé d'expulser vers la zone libre les juifs d'Alsace, l'expulsion des juifs de Lorraine commençant à la mi-août.

[21] Il s'agit ici de la zone dite interdite, comprenant le Nord et le Pas de Calais, qui se trouvait sous le contrôle du Militärbefehlshaber ayant autorité sur la Belgique.

[22] Il s'agit ici de la zone dite réservée, à l'ouest de l'Alsace-Lorraine sous contrôle allemand, et délimitée pour sa frontière occidentale par une ligne dite "ligne noire" ou "ligne Hitler" passant par Mézières, Saint-Dizier, Chaumont et Dôle. Cette zone, qui pouvait être lue comme une tentative de reconstituer l'ancienne Lotharingie, comprenait les départements de l'Aisne, des Ardennes, de la Meuse et de la Meurthe-et-Moselle.

[23] D'autres dérogations furent adoptées concernant les marchandises destinées aux chemins de fer et les denrées de ravitaillement.

[24] Ainsi, on doit noter, par exemple, que la requête des dirigeants de L'Humanité auprès de la Propagandastaffel en vue de la reparution officielle du journal en zone occupée n'a pas reçu un accueil défavorable, même si elle ne trouva finalement pas de traduction dans les faits. Le journal avait été interdit le 25 août 1939, et paraissait clandestinement depuis octobre 1939.

[25] La répression contre les militants communistes avait débuté avant même la promulgation du décret portant dissolution des organisations communistes en date du 26 septembre 1939, puisque, dès la mi-septembre, un plan d'action avait été élaboré dont certaines mesures concernaient spécifiquement les communistes. Elle s'accentua quelques semaines plus tard avec la publication, le 18 novembre, du décret relatif aux mesures à prendre à l'égard des individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique, texte qui institutionnalisait l'arrestation pour suspicion et l'internement administratif. Les préfets se trouvaient au premier plan dans la mise en œuvre de cette politique, et ils appliquèrent, non sans zèle, les consignes. Cette répression anticommuniste fut particulièrement sévère dans le département de la Seine où furent effectuées la moitié des 3400 arrestations de militants communistes intervenues entre l'interdiction du Parti communiste, le 26 septembre 1939 et le 1er mars 1940 (chiffre porté à 5 553 à la fin du mois de mai). Dans les six derniers mois de l'année 1940, pas moins de 1253 communistes furent arrêtés dans le département de la Seine. Le préfet de police de Paris, Roger Langeron, en poste jusqu'en janvier 1941, consacra une vive énergie à la lutte contre le Parti communiste, secondé par Jacques Simon, directeur des Renseignements Généraux dans cette préfecture, qui avait créé, en 1939, les fameuses "brigades spéciales".

[26] Dans la zone occupée, les différents journaux étaient soumis à une censure allemande étroite. La Propaganda-Abteilung, crée le 18 juillet 1940, dépendit, jusqu'en janvier 1943, du commandant allemand en France avant d'être rattaché au Militärbefehlshaber in Frankreich. Elle recevait ses instructions du ministère de la Propagande du Reich. Installée à l'Hôtel Majestic en décembre 1940, son organisation géographique était calquée sur celle de l'administration militaire allemande. La censure était exercée d'une double manière, préalable et incitative. Préalable parce que les directeurs de journaux devaient déposer à la Propaganda-Abteilung les dernières épreuves (avant distribution du tirage), et que celles-ci étaient précautionneusement relues pour être éventuellement amendées (à partir de janvier 1943, cette censure préalable fut remplacée par une censure a posteriori, le rédacteur en chef étant tenu pour garant de la conformité de la ligne de son journal avec les intérêts allemands). Incitative, parce que le Pressegruppe organisait des conférences hebdomadaires au cours desquelles était signalé ce qu'il convenait de mettre en évidence ou de taire, où les publications de la semaine précédente étaient passées au crible, en une distribution de félicitations ou de critiques. Ces instructions étaient relayées par des rapports officieux, des notes éventuellement quotidiennes, des instructions ou mises en demeure diverses. Par ailleurs, un travail parallèle de propagande était effectué par les services de l'Ambassade d'Allemagne, qui, pour ne pas prendre les mêmes formes (contacts étroits, réceptions et subventions directes) n'en entraient pas moins parfois en concurrence, voire en conflit avec la Propaganda-Abteilung.

[27] Cette "méconnaissance", qui pouvait aussi devenir de l'hostilité, fut l'un des grands soucis du gouvernement de Vichy. La presse de langue française publiée en zone occupée, entièrement dans les mains allemandes, comme on l'a vu, ne perdait aucune occasion de souligner la pusillanimité des autorités de Vichy.

[28] Léon Noël (1888-1987), issu du Conseil d'État, mena une carrière à la fois administrative, comme délégué général du Haut-Commissaire de la République française dans les provinces rhénanes (1927-1930) comme directeur de la Sûreté au ministère de l'Intérieur et préfet (du Haut-Rhin en 1930), comme secrétaire général de la Présidence du Conseil en 1935 (un poste dont il fut le premier titulaire) et diplomatique – comme ministre plénipotentiaire à Prague entre 1932 et 1935 et ambassadeur à Varsovie de 1935 à la déclaration de guerre. Il demeura d'ailleurs ambassadeur auprès du gouvernement polonais en exil pendant la drôle de guerre. Il fut ensuite l'un des signataires de la convention d'armistice. Sa nomination en tant que délégué général du Gouvernement dans les Territoires occupés intervint le 8 juillet 1940, mais son activité, contrariée par la défiance allemande à son égard, fut de courte durée puisqu'il démissionna dès le 19 juillet, son départ étant effectif un mois plus tard.