Source : Vichy Y : Internationale vol.71

 

 

 

L’événement capital du mois d’octobre a été, pour la population de la zone occupée, la nouvelle des exécutions d’otages auxquelles les autorités allemandes ont procédé à la suite des attentats de Nantes et de Bordeaux[1] L’émotion a pénétré, pour la première fois peut-être, jusqu’au fond des campagnes les plus reculées (Côte-d’Or), parfois la réaction a été violente (à Brest, une grève lourde de conséquences a été évitée de justesse) et les préfets sont unanimes pour déclarer que ces drames pèseront lourdement sur l’avenir des relations entre la France et l’Allemagne.

Les autorités d’occupation ont nettement perçu la réaction de la population. Si dans quelques départements elles ont cherché à ne pas envenimer les choses, dans la plupart elles ont notablement augmenté leur rigueur et leur contrôle sur l’administration française (Loir-et-Cher – Pas-de-Calais – Charente et Charente-Inférieure etc.)

Mais la population comme le dit le préfet du Loir-et-Cher, a vite oublié les morts pour revenir aux soucis matériels que développe chez elle l’approche de l’hiver.

Entre la population anxieuse et les Allemands soupçonneux, le Gouvernement et ses agents n’ont pu obtenir aucun renforcement appréciable de leur autorité.

 

 

 

I – ATTITUDE DES AUTORITÉS ET DE L’ARMÉE D’OCCUPATION

 

A)   ASPECT MATÉRIEL DE L’OCCUPATION

Il a peu changé depuis le mois de septembre. Aucune troupe n’est venue occuper les cantonnements nouveaux en cours de reconnaissance (Côte-d’Or – Somme).

La ligne de démarcation côtière ne semble pas devoir être très gênante (Finistère– Vendée – Manche).

Dans l’Est, la population s’inquiète de voir les Allemands s’installer (Vosges) et de constater les prétentions de l’Ostland qui sont circonscrites au département des Ardennes, mais y paraissent assez importantes.

 

B) RELATIONS AVEC LA POPULATION

Elles demeurent toujours aussi froides et dans l’ensemble correctes. Le préfet du Finistère trouve que si la volonté de non-collaboration s’affirme, les inutiles « coups d’épingle » diminuent. Les réquisitions continuent de peser lourdement (Vosges – Calvados), les gens du Loiret s’inquiètent de l’arrivée possible de troupes revenant du front oriental et le recensement des cloches dans l’Eure a produit un effet désastreux.

La propagande allemande est sans effet. Toutefois l’influence grandissante des journaux illustrés (Signal[2]) est observée dans l’Aube et les préfets de Bretagne constatent un renouveau de l’autonomisme[3].

 

C) INTERVENTIONS DANS L’ADMINISTRATION

1) Elles continuent (Pas-de-Calais). Toutefois les Feldkommandant du Cher et du Finistère paraissent manifester un certain souci d’aider le préfet plutôt que de contrarier son action. En Seine-et-Oise, au contraire, le Feldkommandant se considère comme un potentat quasi indépendant.

À noter de fréquentes interventions dans les problèmes économiques : aussi bien dans les questions relatives au travail et aux salaires (Haute-Marne –Calvados – Eure) que dans celles qui ont trait à la production : le Préfet de Meurthe-et-Moselle s’inquiète de l’intérêt porté par les autorités allemandes aux mines de fer de son département.

2) Les interventions dans l’exercice de la police continuent. De plus en plus c’est le Geheimfeldpolizei[4] qui se substitue aux Kommandantur et il est impossible aux préfets d’obtenir des renseignements sur les personnes qu’elle arrête (Doubs – Eure – Haute-Saône – Indre-et-Loire). Il y a même eu en Côte-d’Or des exécutions sur lesquelles le préfet n’a pu obtenir aucun détail, pas même les noms des suppliciés. En Seine-et-Marne, les membres du P.S.F[5]. ont été particulièrement frappés.

Une grande opération contre les communistes a eu lieu dans certains départements : Belfort – Haute-Marne – Seine-et-Marne – Seine-Inférieure – Somme).

Plusieurs Kommandantur ont demandé aux préfets de leur fournir les noms des internés administratifs originaires de leurs départements afin de constituer des listes d’otages. Quelques-uns ont obéi (Charente – Charente-Maritime – Meuse) d’autres ont refusé (Calvados – Seine-et-Oise – Somme).

Nombreuses exécutions pour détention d’armes. À noter qu’un criminel français de droit commun (assassinat) a été fusillé à Toul en même temps que Me Keller, avoué, condamné pour aide aux prisonniers.

 

D) NÉGOCIATIONS AVEC LE REICH SUGGÉRÉES PAR LES PRÉFETS

1)    Les préfets demandent que les internés administratifs ne figurent plus sur les listes d’otages, le risque qui en résulte donne à l’internement des conséquences éventuelles qui ne sont pas en rapport avec les faits reprochés à ceux qui en sont frappés (Loiret – Loir-et-Cher).

2)    Les préfets protestent contre le fait qu’ils ne peuvent libérer un interné sans l’assentiment des kommandanturs (Charente-Maritime – Meurthe-et-Moselle) et contre le maintien en prison par les Allemands des Français acquittés par les juridictions spéciales après inculpation pour communisme et gaullisme.

3)    Le Préfet du Pas-de-Calais suggère qu’on essaie d’obtenir une amnistie pour la fête de Noël.

 

 

 

II – ATTITUDE DE LA POPULATION

 

A) SITUATION DANS LAQUELLE ELLE SE TROUVE AU DÉBUT DE L’HIVER

 

1) Ravitaillement

a – Produits alimentaires :

Blé : ravitaillement régulier et dans l’ensemble récolte suffisante ;

Viande : amélioration presque partout, mais elle ne durera pas. La situation du bétail reste grave.

Poisson : Organisation insuffisante – arrivages irréguliers.

Pommes de terre : très insuffisantes.

Vin : mauvaise distribution, mais la récolte est satisfaisante.

Pour la première fois apparaît, en Haute-Saône, le manque de sel.

Les restrictions ont pour la santé de la population des conséquences qui commencent d’apparaître comme graves. Il a été constaté un amaigrissement général des adultes dans l’Aube et même des cas de décès par carence alimentaire sont signalés dans l’Allier. Le Préfet de Meurthe-et-Moselle a fait faire sur les enfants des écoles une enquête d’ensemble qui a donné d’inquiétants résultats.

b – Charbon : approvisionnement très inférieur aux prévisions (Paris – Marne etc.)

c – Vêtements et chaussures manquent à l’approche de l’hiver. le Calvados n’a reçu que 2 568 paires de chaussures sur lesquelles 1 345 ont été achetées par des Allemands.

 

1)    Logement

Non seulement le ciment et les divers matériaux manquent pour construire de nouvelles maisons (Paris – Eure – Manche), mais les sinistrés se plaignent de voir arriver un second hiver sans que le Gouvernement ait rien fait pour eux. Les préfets des régions dévastées (Marne – Seine-Inférieure – Somme) indiquent que le plan de reconstruction et d’aménagement provisoire, par trop centralisé à Vichy, n’a abouti sur place qu’à des travaux lents, insuffisants et pleins de malfaçons.

 

2)    Les salaires et le coût de la vie

Les lois sur le relèvement des salaires anormalement bas[6] et sur l’augmentation des petits traitements[7] ont produit bon effet. Mais elles ne sont pas encore en application. Plusieurs préfets (Finistère – Manche) suggèrent qu’une indemnité de danger analogue à celle qui est versée aux fonctionnaires, soit accordée aux ouvriers et petites gens des départements bombardés[8]. En dépit de ces améliorations, les préfets constatent que, dans l’ensemble, les salaires sont beaucoup trop bas par rapport au coût de la vie. Dans la campagne charentaise, le salaire d’un manœuvre varie entre 1 000 et 1 500 francs et dans la ville de La Rochelle, il est de 1 500 à 1 800 francs. La situation est pire en Mayenne où les patrons se refusent à augmenter le salaire minimum vital qui a été fixé à 900 francs par mois. Cette attitude du patronat est générale à tel point que des grèves ont éclaté dans des sucreries de Seine-et-Oise parce que la direction voulait baisser les salaires. La situation des salaires se complique du fait que les entreprises qui travaillent pour les Allemands paient mieux leurs ouvriers que les autres. Quant aux chantiers Todt, ils paient sans compter : dans ceux du Morbihan, les ouvriers gagnent 152,50 francs par jour. Il s’ensuit que les paysans et surtout les ouvriers agricoles quittent la terre pour aller travailler dans ces chantiers (Finistère – Eure – Oise).

Enfin le chômage est à craindre, plusieurs préfets envisagent la diminution des matières premières et du combustible, craignent de voir de nombreuses usines fermées aux approches de l’hiver (Doubs). Le préfet de la Haute-Marne se demande même si l’autorité allemande ne réduit pas volontairement les contingents de matières premières destinées aux usines de son département pour les amener à fermer et à libérer ainsi des ouvriers qui pourront être embauchés en Allemagne.

 

B) RÉACTIONS DE LA POPULATION

1)    Les stocks des paysans

Les paysans font preuve de l’âpreté la plus sordide et d’un manque total d’esprit de solidarité. Il n’est pas un préfet qui ne s’en plaigne, mettant en parallèle leurs bénéfices scandaleux et leurs plaintes perpétuelles contre la réglementation, excessive du reste, du ravitaillement.

L’égoïsme paysan a, dans certains départements, des conséquences graves :

Dans l’Aube on constate une diminution des emblavements sur l’année dernière. À Belfort, les Allemands ont dû imposer une augmentation des emblavements. Dans le reste du pays, ni plus ni moins que l’an dernier.

Dans l’Aube, la Seine-Inférieure, l’Allier, les paysans cachent leur blé et leurs pommes de terre pour pouvoir en nourrir le bétail. Ils sont encouragés dans cette voie par la propagande communiste et autonomiste (Finistère).

 

2)    Le marché noir[9]

Il se développe chaque jour : troc (Charente-Inférieure), paquets et colis[10], trafic des employés de la S.N.C.F.[11] mais, dit le préfet de Quimper, on ne peut attaquer le petit marché noir qui actuellement nourrit littéralement la population, tant que le ravitaillement sera aussi insuffisant et mal organisé.

Toutefois les trafiquants professionnels de marché doivent être sévèrement punis et les magistrats paraissent parfois systématiquement enclins à les ménager (Eure-et-Loir).

 

3)    On ne croit plus aux mots d’ordre politiques

Sauf dans quelques usines du Doubs (Peugeot) et de Seine-et-Oise, la population n’a pas observé, le 31 octobre, les 5 minutes de silence prescrites par le Général de Gaulle en mémoire des otages fusillés[12].

La propagande communiste n’a pas été virulente en octobre, sauf dans le Pas-de-Calais où elle prend un aspect anarchiste.

Le Rassemblement National Populaire est en pleine décomposition par suite de scission, les éléments convaincus suivent Deloncle plutôt que Déat. Toute la section d’Epernay (50 membres) a démissionné solennellement. Les autres mouvements continuent de n’exister que sur le papier.

Le Parti Social Français se reconstitue sous le manteau (Aube – Vendée), mais uniquement parmi ses fidèles de toujours.

 

4 ) On ne fait pas confiance au Gouvernement

Indifférence polie envers le Maréchal, hargneuse envers le Gouvernement (Finistère).

« La population, résignée, ne prend pas au sérieux une révolution nationale qui ne semble exister que dans les mots et lui paraît seulement un vocable analogue à celui de Front Populaire » (Aube). C’est le repliement, l’attitude apolitique qui domine (Allier – Doubs).

Toutes les décisions du Gouvernement sont jugées assez sévèrement, réveillent un instant de vieilles querelles, puis tombent dans l’oubli. Il en est ainsi des mesures contre les francs-maçons dont l’application maladroite a produit dans la Marne[13] un fâcheux effet. La population a approuvé la décision provisoire du Maréchal concernant MM. Daladier, Blum, La Chambre, Gamelin et Jacomet[14]. Elle n’admet pas qu’on ouvre pour l’instant le procès de la France (Côte-d’Or). La charte du travail, bien accueillie par la plupart des patrons (Aube), reçoit des ouvriers un accueil très froid (Loiret – Côte-d’Or – Seine-Inférieure), ils lui reprochent de négliger l’aspect moral et psychologique des revendications ouvrières pour se consacrer exclusivement à l’organisation professionnelle.

Certains préfets insistent sur le manque de loyalisme des « biens pensants » qui profitent de la situation sociale pour faire des écoles libres des foyers d’opposition (Côte-d’Or).

 

C) CONSEQUENCES DE CETTE ATTITUDE

1)    Renouveau des vieilles haines de classes

La classe ouvrière, qui croit se sentir menacée par une réaction sociale, se regroupe (Pas-de-Calais – Belfort – Finistère)

2)    Nouveau regroupement des classes

Ce phénomène, beaucoup plus important et significatif que le précédent, avait déjà été signalé en septembre par le préfet du Nord, il est observé en octobre dans toute la France occupée (Calvados – Jura – Aube – Sarthe – Vosges – Indre-et-Loire).

Il y a d’un côté les petites gens des villes, salariés de toutes sortes vivant au jour le jour, ouvriers et fonctionnaires.

De l’autre, les producteurs et détenteurs de stocks : paysans, industriels, commerçants, que les autres haïssent à cause des réserves qu’ils dissimulent et des bénéfices excessifs qu’ils font, en particulier ceux qui travaillent avec ou pour les Allemands (et surtout hôteliers : le propriétaire du Royal-Picardie au Touquet reçoit 1 million de francs par mois de location).

3)   Un véritable phénomène de féodalisation se produit. Les gens se groupent autour des fortes personnalités qui savent les défendre. C’est le cas des paysans, qui s’unissent derrière les chefs de la Corporation Agricole en cours d’organisation : Cher (M. Gindre), Calvados (M. Le Roy Ladurie), Finistère, Côtes-du-Nord (M. de Guébriant).

L’esprit de corporation, au mauvais sens du mot, renaît ; le préfet des Landes observe que les groupements de commerçants ne songent qu’à briser la concurrence.

4)   Les questions matérielles obnubilent la population d’une manière qui se conçoit à la veille de l’hiver, mais elles empêchent toute renaissance spirituelle (Eure).

 

III – LE GOUVERNEMENT ET SES AGENTS

 

Il y a lieu de constater l’excellent effet que produisent les déplacements des membres du Gouvernement en zone occupée, voyage de l’Amiral Darlan en Bretagne du Nord et de MM. Lamirand et Huard dans la zone interdite Est.

Cependant, les décisions gouvernementales paraissent toujours manquer d’énergie et de cohésion, elles sont mal diffusées en zone occupée, et mal appliquées par un personnel souvent médiocre.

 

A)   La population souffre de certaines incohérences qui se produisent dans l’action gouvernementale. Elle est particulièrement frappée, dans son existence matérielle, du manque de coordination qui existe entre les Ministères de l’Agriculture et du ravitaillement (Seine-et-Oise), et qui a pour effet d’irriter les paysans sans améliorer l’approvisionnement. Le Secrétaire Général de l’Aube donne des exemples de réglementations générales relatives au ravitaillement qui ont produit, dans son département, des effets opposés à ceux que l’on attendait. Il s’en prend, ainsi que le préfet de l’Allier, au système de ramassage chez le producteur. Pour faire cesser ces troubles d’organisation générale, le préfet de la Côte-d’Or suggère une double coordination : horizontale (ravitaillement et agriculture – ressources et répartition) et verticale, qui semble nécessaire.

Le préfet de la Marne demande qu’un ordre d’urgence soit établi entre les innombrables enquêtes que demandent les divers ministères, chacun de ceux-ci agit pour son compte et exige des renseignements par retour du courrier. Il n’en résulte qu’un travail bâclé.

 

B)    Les décisions du Gouvernement sont mal diffusées et mal exécutées. Ce vide résulte d’abord des empêchements que l’autorité d’occupation met à l’exercice des pouvoirs, mais aussi des rivalités entre services (8 services s’occupent de la jeunesse en Seine-et-Marne) de la mauvaise rédaction des instructions (Marne – Sarthe : en ce qui concerne l’application de la loi sur le relèvement des salaires anormalement bas) de leur caractère théorique (système de la monnaie-matière[15] : Landes – Aisne – Allocations familiales).

 

C)    La médiocrité de certains fonctionnaires est une lourde cause de désordres et d’impuissance.

Devant la multiplication effarante de la réglementation agricole, il convient de faciliter le recrutement des secrétaires de mairies intercommunaux professionnels (Allier – Doubs). Il y aurait peut-être lieu de créer un commissariat de police dans chaque canton (Haute-Saône).

Le personnel des services agricoles, et en particulier celui des Eaux et Forêts est lent et casanier (Indre-et-Loire). Celui de la Production Industrielle vaut encore moins. Une savonnerie de Nantes avait transformé son outillage pour traiter 1 million de kg de savons de pépins de raisins. Elle avait réuni la matière première. On lui a interdit de la traiter, les pépins ont été enlevés et nul n’a pu savoir ce qu’ils étaient devenus.

Enfin celui du Ravitaillement est incapable. Composé en général d’anciens intendants ou sous-officiers, bien intentionnés mais mal informés de leur tâche, il ne fait que développer la suspicion dans laquelle la population tient tous les fonctionnaires d’origine militaire, suspicion qui s’étend à l’armée tout entière et explique le nombre infime des engagements (Aube).

 

D)   Remèdes suggérés par les préfets

La plupart des préfets demandent un renforcement de leur autorité sur les diverses administrations de leur département et un plus grand pouvoir d’appréciation vis-à-vis du Gouvernement, en ce qui concerne les problèmes locaux. Le Préfet de Rouen précise que le Ministère du Ravitaillement a voulu lui faire rapporter un arrêté qui avait considérablement amélioré l’approvisionnement de la Seine-Inférieure. Celui du Finistère demande le pouvoir de suspendre immédiatement les fonctionnaires locaux et les maires. Le préfet du Calvados souhaite que le délégué à la Propagande soit soumis entièrement à son autorité afin qu’il puisse persuader à ce fonctionnaire trop zélé qu’il est un agent d’information et non de délation.

Que faut-il penser de ces suggestions ? Certes, les préfets ne paraissent pas tous à la hauteur de leur tâche. À côté d’hommes courageux et énergiques qui n’hésitent pas à venir même devant les tribunaux allemands défendre les têtes de leurs administrés et, en général, avec succès (Calvados), combien de personnages faibles, débordés, dégoûtés. Il semble cependant que dans l’ensemble, étant donné surtout le peu de marge d’action dont le Gouvernement dispose en zone occupée, il y aurait intérêt à développer les pouvoirs des préfets et ceux des préfets régionaux dont l’institution paraît une mesure excellente et qui « prend ». De bons préfets, s’appuyant sur les éléments énergiques, actifs et dévoués au salut public, tels que les prisonniers libérés, la plupart des instituteurs (dont presque tous les préfets vantent le dévouement et l'activité) et certains centres de jeunesse (il y a de ce côté des progrès manifestes – Bayonne - Marne – Meurthe-et-Moselle) arriveraient peut-être à faciliter dans une certaine mesure, la renaissance de l’Energie nationale, qui est la condition indispensable de la résurrection de la France, mais qui ne peut résulter que de la Révolution personnelle que chaque citoyen a le devoir de faire en lui-même.



[1] Le lundi 20 octobre, vers huit heures du matin, le lieutenant-colonel Hotz, Feldkommandant de Nantes, fut tué non loin de la cathédrale par deux inconnus qui prirent la fuite. Le jour suivant, à Bordeaux, ce fut au tour du Dr Reimers, conseiller de l'administration militaire à Bordeaux d'être abattu. Le général von Stülpnagel décidait en représailles l’exécution de 50 otages pour chaque meurtre, et c’est en définitive 98 otages, pris parmi les détenus de droit commun et des communistes emprisonnés, qui furent, en l’espace de 48 heures, fusillés : 16 à Nantes, le 21 octobre ; 27 à Châteaubriant (26 communistes dont le député Charles Michels, Jean-Pierre Timbaud et l’étudiant Guy Môquet, coupable d’avoir distribué des tracts gaullistes et d’être le fils d’un leader communiste…), 5 au Mont-Valérien et 50 au camp des Souges près de Bordeaux (dont 42 communistes). Le général von Stülpnagel avait fait savoir par voie de presse que 50 autres otages seraient fusillés au cas où les coupables de l’attentat contre le Feldkommandant Hotz ne seraient pas arrêtés avant le 23 octobre 1941 à minuit, offrant une récompense de 15 millions de francs aux habitants qui « contribueraient à la découverte des coupables ». Pétain songea un instant à se livrer comme otage à la place d’une des victimes, mais y renonça sur les exhortations de Pucheu qui venait de consulter Abetz.

[2] Signal, un magazine allemand qui apparaissait comme celui de la Wehrmacht et de la Luftwaffe, était également distribué en zone non occupée, où il attira une franche hostilité : les premiers attentats eurent lieu contre des dépositaires de journaux qui proposaient Signal à la vente, si bien que de nombreux dépositaires évitèrent de l'exposer. L'ambassade d'Allemagne réagit très vivement en donnant l'ordre d'exposer le journal de manière très visible, sous peine de retirer leur licence aux contrevenants.

[3] Le 7 septembre 1941 s'était déroulé à Rennes le premier congrès des cadres du Parti National Breton, où s'étaient rassemblés près de 300 participants, représentant les 218 cantons bretons. Par ailleurs, il semble que le nombre de militants du parti ait augmenté de façon plus rapide qu'auparavant au cours de l'été 1941.

[4] La Geheime Feldpolizei (GPF) était la police du MBF et relevait, à ce titre, du Chef de l’état-major du commandement militaire. Son activité s’est exercée sans partage d’influence jusqu’à l’automne 1941. Elle fut ensuite concurrencée par d’autres services installés sur le modèle du Reichssicherheitshauptamt (RSHA) : police de sûreté pour la France occupée et la Belgique (Sipo und SD) qui regroupait le SD (organe du parti nazi), la Kripo (police criminelle d’Etat) et la Gestapo (police secrète d’Etat). Si elle a pu, par l’intermédiaire de son Sonderkommando, se spécialiser dans la poursuite des auteurs des attentats individuels, la GFP se laissa très vite déborder par l’ampleur de la tâche ; ses effectifs étaient du reste trop insuffisants pour qu’elle puisse se passer de l’aide des services de police français. La nomination du général SS Carl Albrecht Oberg mit fin à son activité anti-terroriste.

[5] Parti social français.

[6] Il s'agit de l'arrêté du 23 juin 1941 déléguant aux préfets régionaux le pouvoir de relever les salaires anormalement bas (JO du 26 juin 1941).

[7] Il s'agit sans doute de la loi du 23 mai 1941 portant attribution d'une allocation supplémentaire aux salariés (JO du 12 juin 1941), complétée par les diverses lois adoptées le 31 octobre 1941 concernant le traitement des fonctionnaires, publiées dans le JO du 1er novembre : loi relative à l'attribution d'indemnités de résidence familiale aux fonctionnaires et agents de l'État, loi portant suppression des indemnités spéciales temporaires et attribution d'un supplément de traitement et de solde aux fonctionnaires, agents et ouvriers civils et militaires de l'État, loi portant majoration de l'indemnité spéciale temporaire allouée aux bénéficiaires des pensions des lois des 14 avril 1924 et 21 mars 1941, loi du 31 octobre 1941 instituant une indemnité de direction.

[8] Ce sera chose faite avec l'adoption de l'arrêté du 10 novembre 1941 relatif à l'attribution d'une allocation exceptionnelle aux salariés travaillant dans des lieux exposés (JO du 19 novembre 1941).

[9] Le premier des circuits du « marché noir » est né de la vente directe du producteur au consommateur qui pouvait de ce fait peser sur le choix des cultures, lors même qu’une loi du 12 février 1941 interdisait l’achat direct à l’exploitation. La pratique des « colis familiaux » destinés aux parents ou amis (notion très vague), autorisée dès 1941 par le gouvernement qui en encadrait le contenu (des arrêtés du 25 août et du 26 septembre 1941 réglementèrent l’expédition directe par voie postale ; celui du 13 octobre 1941 définit les colis de denrées alimentaires), permit à nombre d’agriculteurs d’écouler une partie de leur production au prix fort.

[10] Il fut pris le 13 octobre 1941 un arrêté relatif à la circulation des denrées et produits alimentaires destinés à la consommation familiale (JO du 14 octobre 1941), qui précisait très exactement la composition des colis, qui ne devaient pas dépasser en tout 50 kg. Les quantités maximum étaient les suivantes : 1 kg d'abats ou de triperie fraîche, 10 kg de fruits frais ou d'agrumes, 50 kg de légumes frais autres que les pommes de terre, 5 kg de conserve de fruits ou légumes, 1 kg de conserve de poisson ; 5 kg de gibier, 3 kg de volaille ou lapin, 2 douzaines d'œufs.

[11] Une grosse partie du marché noir se déroulait par voie ferroviaire, souvent avec la complicité de certains cheminots. Le trafiquant remettait des colis à un employé soudoyé, les bagages étant enregistrés sous un faux nom et rapidement mis dans leur train, où ils étaient récupérés à l'arrivée. Un certain nombre de filières furent démantelées, parfois d'une assez grande ampleur.

[12] Le 25 octobre 1941, à la Radio de Londres, le général de Gaulle avait lancé, à la suite de l'exécution de près de 100 otages à Nantes et Bordeaux, l'appel suivant : « Vendredi prochain, 31 octobre, de 4 heures à 4 h 05 du soir, toute espèce d'activité devra cesser sur tout le territoire français. Vendredi prochain, 31 octobre, de 4 heures à 4 h 05 du soir, tous les Français, toutes les Françaises, demeureront immobiles, chacun là où il se trouvera. Dans les champs, dans les usines, dans les bureaux, dans les écoles, dans les magasins, tout travail sera interrompu. Dans les rues, personne ne bougera. Cette immense grève nationale fera voir à l'ennemi et aux traîtres qui le servent quelle gigantesque menace les enveloppe. La Nation française, figée tout à coup et tout entière dans la haine et dans le mépris, frappera d'angoisse l'ennemi et les traîtres qui le servent, en attendant qu'elle les écrase. » Un deuxième appel de même teneur fut diffusé la veille encore, le 30 octobre.

[13] Dont le préfet était René Bousquet.

[14] Dans son allocution radiodiffusée du 16 octobre 1941, Pétain indiquait avoir reçu les conclusions du Conseil de justice politique, dont il avait annoncé la création le 12 août précédent (dans le discours dit "du vent mauvais") et qu'il avait suivi ses avis. En conséquence de quoi « la détention dans une enceinte fortifiée – la peine la plus forte prévue par l'acte constitutionnel n° 7 – devait être appliquée à MM. Édouard Daladier et Léon Blum, ainsi qu'au général Gamelin […] En ce qui concerne M. Guy La Chambre et le contrôleur général Jacomet, dont les responsabilités apparaissent moins graves, l'avis du Conseil a été différent. [Ils] resteront en conséquence internés à Bourassol. » Cette mesure cependant, ajoutait le chef de l'état, ne devait pas faire obstacle, en vertu de la séparation des pouvoirs qui conduisait à "préserver le pouvoir judiciaire des empiètements du pouvoir politique", à la comparution des mêmes personnes devant la Cour de Riom, dont "l'intérêt national exige[ait] qu'elle puisse juger dans les délais les plus brefs". En effet, poursuivait Pétain, "la gravité des faits reprochés aux principaux responsables de notre désastre apparaît telle, en effet, qu'elle ne saurait être masquée ou aveuglée par de simples sanctions politiques".

[15] Comme de nombreuses matières premières ou produits finis, le ciment était contingenté, c’est-à-dire réparti, dans des conditions fixées par l’État, entre diverses parties prenantes ou groupes de parties prenantes clairement désignés. Les matières premières ou produits finis ne pouvaient être acquis qu’en échange de « monnaie-matière ». De là un rationnement organisé pour les entreprises commerciales ou industrielles et les municipalités qui tenaient lieu de consommateurs.