MINISTERE DE L'INTERIEUR
Service des Rapports Mensuels
Et des Tournées Administratives
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SYNTHESE
des Rapports des Préfets de la Zone Occupée
Pour le mois de Janvier 1943
L'opinion, que la lenteur des opérations militaires en Afrique du Nord avait rappelée à un sens plus exact des réalités, a trouvé dans la campagne de Russie[1] un nouvel élément de discussion. Elle demeure à l'affût de toute nouvelle à sensation ; l'entrevue de Churchill-Roosevelt à Casablanca[2], la rencontre spectaculaire Giraud-de Gaulle[3], le mystérieux voyage d'Ankara[4] sont autant d'événements commentés avec passion. Beaucoup s'abandonnent sans mesure à leurs espérances et n'hésitent pas à considérer les premiers échecs de l'armée allemande comme le prélude de revers plus graves. Il en résulte que les efforts déployés par le gouvernement, en vue d'obtenir, sur le plan extérieur, une amélioration de la position de la France semble avoir perdu tout intérêt pour la masse. Il n'est plus question de construire des plans d'avenir, mais de vivre au jour le jour en attendant l'évolution des événements.
Il en résulte une sorte d'indifférence aussi bien dans la pensée que dans l'action à l'égard des problèmes qui intéressent la collectivité. Chacun se limite à sa vie individuelle et, trop souvent, à la poursuite égoïste de ses intérêts matériels immédiats.
En ce qui concerne la propagande française, plusieurs Préfets estiment le moment favorable à une propagande qui, prenant le temps de la simple persuasion, inciterait les Français à la réflexion et les inviterait à la discipline et à l'union, seule chance de salut. A ce sujet, un Préfet regrette que les Chefs de Services, alors qu'ils sont en relation avec les éléments dirigeants, en soient réduits aux moyens d'information communs. Ce haut fonctionnaire suggère qu'un bulletin d'information confidentiel leur soit adressé afin de les tenir au courant des intentions et des raisons du Gouvernement. Ceci leur permettrait d'exercer sur l'opinion une action en profondeur, sans qu'il y ait à craindre des erreurs d'interprétation.
Les événements du front russe créent, surtout dans les milieux bourgeois et paysans, une inquiétude à la pensée qu'une vague bolcheviste pourrait déferler un jour sur une Europe affaiblie[5].
Le problème de l'avenir français ne se pose objectivement que dans l'esprit des élites qui cherchent à concilier, sans y être encore parvenu, les entraînements du sentiment et les exigences de la raison.
Sous un autre angle, il apparaît de plus en plus que la population se divise en deux catégories : d'une part les producteurs qui vendent, dans leur grande majorité, à des prix largement supérieurs à ceux de la taxe, d'autre part, des consommateurs à revenus fixes, qui voient s'accroître, de jour en jour, l'écart entre le coût de la vie et leur pouvoir d'achat. Les fortunes scandaleuses et rapides réalisées actuellement par les trafiquants de tous ordres du marché noir soulèvent de sourdes colères et font ardemment souhaiter une répression plus énergique.
Le problème de la Relève reste, en Janvier, la question d'actualité. La population industrielle (ouvriers et patrons) manifeste une vive émotion devant ce que certains qualifient parfois de « déportation[6] ». Le principe même de la Relève est apprécié par la classe paysanne qui en bénéficie. Les cultivateurs rapatriés à ce titre sont d'ailleurs, à cet égard, le meilleur élément de propagande. Ils demeurent les témoins et les défenseurs reconnaissants de cette opération.
L'augmentation des impôts amène des protestations de la part des Français qui voient avec amertume les dépenses faites pour assurer la naissance de nouveaux services dont ils contestent souvent l'utilité.
Dans les grands centres urbains et en particulier dans le département de la Seine, l'insuffisance alimentaire présente maintenant un caractère permanent[7]. Les services médicaux constatent quotidiennement de nombreux cas de misère physiologique[8].
Les restaurants communautaires et les distributions de plats cuisinés à Paris, les soupes populaires, les œuvres d'entraide, les foyers, sont très appréciés de la population.
Elles voient, à juste titre, dans leur multiplication, la marque de la sollicitude dont le Gouvernement entend l'entourer.
II - ACTIVITE DES DIVERS GROUPEMENTS
I- ANCIENS GROUPEMENTS
Le communisme - Surmontant la désorganisation qui avait résulté de la répression de ces derniers mois, le parti communiste tend à se reconstituer autour des anciens chefs qui lui restent et de nouveaux meneurs[9] souvent inconnus de la Police.
« On avait pu penser qu'après les importantes épurations faites de juillet à octobre dernier, remarque le Préfet du Pas-de-Calais, le parti communiste et différents groupements terroristes se trouveraient démantelés. Sans doute, l'une et l'autre organisation ont-elles perdu leurs cadres essentiels mais progressivement une propagande très intense permet des recrutements rapides et importants. On voit aussi se reformer les principales sections du parti communiste, sous des formes d'ailleurs variables.
De son côté, le Préfet du Cher écrit : « Il serait vain de croire que ce parti demeure inactif. Traqué, il continue son action, soutenu par une foi sans égale dans les destinées des soviets. Les succès récents marqués par les armées russes confirment leurs espoirs et leur donnent une force nouvelle. Dans l'ombre et dans le secret, mieux gardés que jamais, ils s'organisent de plus en plus et se réorganisent lorsque leurs chefs leur sont ravis. Jamais parti en proie cependant aux risques les plus grands n'a montré une telle force de vitalité et de reconstruction. »
« Jamais depuis le début de l'occupation, remarque le Préfet de Seine-et-Oise, l'action des cellules n'a été aussi grande que depuis le milieu du mois de Novembre, et jamais non plus elle n'a été mieux dissimulée. »
Seul, le Préfet de l'Ille-et-vilaine constate une faible activité « extérieure », l'organisation départementale du parti ayant été durement malmenée par l'arrestation d'un nombre élevé de militants.
L'activité communiste obéit à un plan déterminé par les fluctuations des opérations militaires en cours.
« Il semble, écrit le Préfet du Pas-de-Calais, que le parti communiste se soit employé à renforcer son organisation intensément et à préparer d'éventuelles opérations de force. Les jours derniers me parvenait le texte d'une instruction du Comité Central aux délégués locaux, aux termes de laquelle, en cas de débarquement anglais qui s'avérerait imminent et dont les militants seraient informés 24 heures à l'avance, le parti communiste devait aussitôt déclencher la grève générale et l'occupation des mairies en attendant les ordres d'un nouveau gouvernement. »
Cette activité s'est manifestée par des distributions de tracts et par des actes de terrorisme. « Il est d'ailleurs difficile, remarque le Préfet du Pas-de-Calais, de faire exactement la distinction entre l'organisation communiste et terroriste d'une part et les sections parallèles aux accointances étrangères nettement caractérisées… La réorganisation des francs tireurs patriotes dans des buts prétendus nationaux laissent prévoir une recrudescence d'activité. »
Les actes de terrorisme tendent à se multiplier et s'exercent particulièrement contre les Chemins de Fer. Dans le Pas-de-Calais, on note 4 attentats à main armée contre les militaires allemands, 8 sabotages de voies ferrées, 6 cambriolages de mairies et d'autres actes de vandalisme ; dans la Nièvre, 4 attentats contre les voies de Chemin de fer.
De son côté, le Préfet du Nord signale 4 sabotages de voies de Chemin de Fer et le bilan des attentats terroristes commis dans son département pendant l'année 1942 s'élève à 66.
En Seine-et-Oise, des actes de sabotage ont été commis contre les voies de Chemin de Fer.
Parti S.F.I.O. - Ce parti s'est peu manifesté pendant les deux derniers mois si ce n'est dans le Pas-de-Calais où ses membres montrent une certaine hostilité à la politique du gouvernement.
L'ancien député S.F.I.O. de Lens, Monsieur SION, a été arrêté par les autorités d'occupation pour avoir suggéré aux maires du bassin minier de ne pas déférer aux circulaires relatives à l'envoi des travailleurs sur la côte.
Le P.P.F. - le développement de la situation actuelle ne semble pas favorable à l'activité du P.P.F. qui paraît rechercher l'ombre. Telle est l'impression qui se dégage de l'ensemble des rapports.
Dans le Pas-de-Calais, les leaders locaux, obéissant à un mot d'ordre, ont cessé brusquement la campagne d'hostilité au Président LAVAL.
« Le parti est nettement en régression, constate le Préfet de la Gironde, de nombreuses démissions ont été enregistrées. Des difficultés matérielles et plus spécialement financières l'obligent à se réorganiser suivant le système communiste[10] ».
Les Préfets du Loiret et de la Seine-et-Marne sont plus formels encore lorsque le premier remarque que les militants P.P.F. semblent avoir perdu la foi dans les destinées de leur chef, tandis que le second a l'impression que DORIOT n'a plus aucune parcelle d'influence et que son abstention est interprétée comme un abandon de la lutte.
II- NOUVEAUX GROUPEMENTS - Le R.N.P. est le plus agissant des nouveaux groupements, bien que le nombre des adhérents reste infime.
En général, il soutient la politique du Gouvernement bien que le représentant local du parti à Blois ait déclaré que « le Président LAVAL n'avait plus l'oreille du parti. »
Il semble que son activité soit plus apparente que réelle car le R.N.P. traverse une crise de réorganisation et d'épuration régionale. Il cherche fréquemment, comme dans le Nord, à faire porter son effort sur la création, le développement de groupements annexes comme « l'Amicale des membres de l'enseignement » « les Jeunes de l'Europe nouvelle », le « comité d'organisation des amis des travailleurs français en Allemagne ».
Dans la Côte-d'Or, de nombreux éléments de moralité douteuse ont été écartés.
Dans l'Yonne, les membres du R.N.P. ont été mêlés à des incidents qui ont provoqué des arrestations d'habitants de la région par les autorités allemandes.
Dans le cadre du R.N.P., les J.N.P[11] intensifient leur propagande et se montrent hostiles au parti de DORIOT.
III- POLICE
PERSONNEL - La tâche des différents services de police est toujours très lourde et délicate. Les mesures d'étatisation actuellement en cours d'achèvement dans la plupart des régions permettront une meilleure organisation des services.
Pour compléter l'amélioration apportée par l'étatisation, le Préfet de la Nièvre propose la création de postes supplémentaires de gendarmerie dans toutes les communes dépassant 300 habitants, postes de deux gendarmes, sous le contrôle de la brigade déjà existante au chef-lieu du canton, réservés en principe aux célibataires et qui seraient déplacés tous les ans pour les empêcher de perdre leur indépendance.
ACTIVITE - Malgré les conditions extrêmement difficiles dans lesquelles elle travaille, la Police fait preuve de beaucoup de courage et d'abnégation, continuant à mener une lutte sévère contre les membres de l'ex-parti communiste.
A la suite de divers attentats ou sabotages qui ont eu lieu notamment dans les départements de la Côte-d'Or, du Cher et du Loiret, de très nombreuses arrestations de terroristes, de responsables politiques ou de militants dangereux, ont été opérées. Au cours de ces arrestations, deux inspecteurs ont été blessés.
Les Préfets insistent à ce sujet sur le manque d'armement des services de police et, devant la recrudescence de l'activité terroriste, le Préfet du Finistère remarque qu'il est nécessaire qu'une amélioration considérable de l'armement de la Police et qu'un accroissement de ses effectifs soient opérés rapidement, si l'on veut qu'elle soit prête à toute éventualité.
Il semble bien que cette lutte incessante ait porté des coups très sensibles au parti communiste. Mais le Préfet du Finistère note « qu'il convient cependant de ne point s'illusionner, et que, si les cadres disparaissent, les idées et les conditions qui les avaient mises en mouvement subsistent. Le communisme continue à être considéré, par une fraction importante de la population, comme un rempart important contre le germanisme envahissant et d'autres militants aussi décidés viendront remplacer ceux que la police vient de mettre sous les verrous. Ce Préfet conclut en remarquant que « le problème communiste mérite, à son avis, d'être attaqué à sa base, et qu'il ne se résoudra que lorsque disparaîtront les facteurs qui en déterminent l'existence ».
MARCHE NOIR - De nombreuses arrestations ont été opérées parmi lesquelles se trouvent plusieurs magistrats municipaux.
Certains Préfets attirent l'attention sur le fait que, trop souvent encore, lorsque les services de police découvrent une affaire intéressante, le délinquant est couvert par les autorités occupantes, ou relâché sur intervention. Cette façon de faire est déprimante pour les agents de répression, et produit le plus mauvais effet sur la population.
CAMPS D'INTERNEMENT - Le Préfet du Loiret demande le rétablissement des visites aux internés donnant satisfaction par leur travail et leur tenue, les visites constituant « un excellent moyen de maintenir dans les camps un moral élevé ».
Le Préfet de la Nièvre rappelle la nécessité de prévenir les Préfets de la libération d'internés politiques, afin de leur permettre de les faire surveiller lors de leur retour à leur domicile.
Enfin, le Préfet d'Eure-et-Loir a observé un changement dans l'attitude des internés communistes du camp de Voves[12], parmi lesquels semble s'être répandu un mot d'ordre suivi par de nombreux internés qui, « au moment d'être libérés, ont refusé de signer l'engagement d'honneur qui leur était présenté ». Ce haut fonctionnaire ajoute : « leur maintien au centre ne semble pas avoir eu d'effet sur le développement de cette attitude. En effet, désormais nombreux sont ceux qui, lors de l'établissement de leur procès-verbal d'audition, annoncent leur intention de refuser de signer l'engagement d'honneur en cas de libération. D'autre part, ceux qui se déclarent prêts à le signer sont tenus à l'index par leurs camarades qui les mettent en quarantaine ».
IV - ADMINISTRATION
I - ADMINISTRATION GENERALE
Exercice du pouvoir des Préfets - « le Préfet est dans le département le seul représentant du Chef de l'État devant qui il est responsable ».
Or, depuis le 23 décembre 1940, date de promulgation du décret chargeant le Préfet de la haute direction des affaires départementales[13], de nouveaux faits n'ont cessé de porter atteinte au principe de l'autorité préfectorale. Le Préfet du Loiret insiste sur les inconvénients que présente, tant au point de vue social qu'au point de vue politique et local, un tel état de choses. « La dernière mesure de ce genre que j'ai été amené à relever, écrit-il, résulte d'une circulaire en date du 4 janvier, relative aux subventions à accorder aux associations sportives[14], texte d'après lequel mes services n'auront plus à donner un avis préalable, mais seront simplement avertis de l'octroi de la situation. Mis en face de l'état de fait, je me demande ce que pourra faire le Préfet pour obtenir l'annulation ou le retrait d'une subvention qui, vue sous un angle autre que celui des sports, pourra localement présenter des inconvénients importants. »
Le Préfet d'Eure-et-Loir appelle également l'attention du Gouvernement sur l'inadmissible indépendance que certains organismes persistent à manifester vis à vis du Préfet qu'ils ignorent ou feignent d'ignorer. Pour réaliser une unité de direction effective, il semble à ce haut fonctionnaire que la solution pourrait être recherchée dans le rattachement des organismes considérés à un chef de service responsable, placé lui-même sous l'autorité préfectorale. En tout état de cause, écrit le Préfet d'Eure-et-Loir, « il me semblerait souhaitable qu'une circulaire impérative rappelle à tous les services, sans distinction, qu'il n'y a qu'un représentant du gouvernement dans le département, que ce représentant est le Préfet dont ils dépendent et dont ils doivent recevoir les instructions ».
TRAITEMENTS - En raison de la hausse constante du coût de la vie, la situation des petits et moyens fonctionnaires devient extrêmement critique et de nombreux Préfets insistent sur la gravité de cette question insuffisamment résolue par l'augmentation de l'indemnité spéciale temporaire.
Indemnité de direction - Les conditions d'attribution de l'indemnité de direction aux titulaires de certaines sous-préfectures présentent également de graves inconvénients. Il peut en effet arriver que le titulaire d'un poste bénéficiaire d'une indemnité de direction soit muté pour raisons de services et sans avoir aucunement démérité ; il ne devrait donc être envoyé que dans un poste bénéficiaire également de cette indemnité. Il semble au Préfet d'Ille-et-Vilaine « que la seule répartition équitable des indemnités de direction consisterait à accorder la même indemnité à toutes les sous-préfectures de même classe territoriale ».
QUESTIONS SOCIALES - Conformément aux instructions ministérielles, des arbres de Noël ont été organisés dans tous les départements, avec le concours du Secours national. Les organisateurs de ces diverses manifestations n'ont pas manqué de mettre en valeur l'idée de solidarité nationale au cours des manifestations récréatives et des goûters organisés en faveur des enfants nécessiteux.
Il faut noter aussi le grand effort accompli par le corps enseignant à l'occasion de l'organisation des fêtes de Noël. Pour le « Noël du Maréchal », les écoliers Ille-et-Vilaine ont remis au Chef de l'État une somme de 27.700 francs et dans les écoles du Finistère, le total s'est élevé à 53.048 francs.
Le personnel de l'enseignement s'est aussi attaché à mener à bien diverses collectes : vieux papiers, points de textiles, ramassages des marrons d'Inde, etc… Les instituteurs ruraux ont été associés à la campagne de récupération du blé et, en exposant à leurs élèves la gravité de la situation, les ont incités à en parler à leurs parents qui détiennent la possibilité de ravitailler en pain les centres urbains.
Enfin, il importe de souligner, du point de vue administratif, l'importance du travail effectué par les instituteurs secrétaires de mairie des communes rurales dont le secrétariat accapare tous les loisirs. Il est à observer à ce sujet, écrit le Préfet du Cher, que « parmi les secrétaires de mairies, ce sont les instituteurs qui sont les moins payés, en raison des règles de cumul. Or à de rares exceptions près, ce sont eux qui fournissent le travail le mieux fait ».
II - TUTELLE DE COMMUNES
BUDGETS - La loi du 9 décembre 1942[15] a prescrit que les budgets primitifs communaux de 1943 devraient être réglés à des dates variant entre le 1er Février et le 15 mars, selon l'importance des populations. Si, dans la majorité des départements, ces délais ont été respectés, certains Préfets signalent des retards qui résultent en partie des difficultés qu'ils ont éprouvés à se procurer les imprimés budgétaires.
Il en résulte que dans beaucoup de communes, les impositions de 1943 seront établies d'après les quotités de centimes prévues au budget de 1942.
Le Préfet de la Côte-d'Or souligne que la loi du 9 décembre se traduira aussi par une limitation de l'action de l'autorité de tutelle « en ces sens qu'en présence des charges croissantes résultant des conditions économiques et des diverses dispositions légales (dépenses de personnel, indemnités de fonction aux maires et adjoints) beaucoup de conseillers municipaux ont tendance à « étriquer » au maximum leurs prévisions et à ne donner à celle-ci qu'une apparence de sincérité. Les assemblées locales marquant toujours une grande répugnance à voter de nouvelles impositions ou à recourir aux diverses taxes mises à leur disposition et les délais imposés pour la notification des impositions ne permettant toujours pas de retourner les budgets pour un nouvel examen, il s'ensuit de sérieuses difficultés pour leur règlement ».
Pour éviter le retour de semblables difficultés au cours des exercices suivants, le Préfet de la Côte-d'Or souhaite :
1) Que des mesures d'ensemble soient prises afin que les imprimeries puissent fournir les imprimés en temps utile ;
2) Que la nouvelle contexture des comptes administratifs annoncés par la circulaire du 27 avril 1942 soit très prochainement connue ;
3) Que les communes de moins de 2.000 habitants soient cette année encore, dispensées de produire des états annexes prescrits pour les instructions.
Il est, dès à présent, possible d'indiquer que la fourniture des imprimés serait désormais rendue beaucoup plus facile par une augmentation importante du contingent des monnaies-matières-papier mis à la disposition des Préfets. D'autre part, les instructions concernant la contexture des comptes administratifs seront adressées à bref délai aux Préfets. Enfin, les communes de moins de 2.000 habitants seront, cette année encore, dispensés de fournir les états annexés. D'autres mesures de simplification sont d'ailleurs à l'étude.
RECUEIL DES ACTES ADMINISTRATIFS - Les Préfets sont unanimes à signaler l'excellent accueil fait par les maires à la nouvelle formule prévue par la circulaire du 19 octobre 1942 du recueil des actes administratifs qui entraîne la suppression de la plupart des circulaires ronéotypées. Une initiative intéressante du Préfet du Gers est à signaler. Dans ce département, chacun des recueils comporte une feuille volante portant sous des rubriques appropriées l'indication des instructions insérées dans le bulletin.
Les maires n'ont donc qu'à découper des « papillons » sur cette table des matières et à coller ces coupons, soit dans un registre analytique, soit sur une feuille sommier à placer dans le dossier correspondant. Ainsi peuvent-ils constituer un répertoire très simple qui leur permet de consulter instantanément un « guide » très pratique.
TACHE DES MAIRES - Si les Préfets rendent hommage à de nombreux magistrats municipaux pour le dévouement exemplaire dont ils font preuve, ils reconnaissent que beaucoup d'autres s'avèrent incapables de remplir leur tâche. Il faut cependant remarquer, à la décharge des maires, que cette tâche est devenue particulièrement lourde, souvent ingrate depuis l'augmentation de leurs attributions, notamment en ce qui concerne la main-d'œuvre pour l'Allemagne ou l'organisation TODT. De ce fait il arrive que des magistrats municipaux se laissent aller à démissionner.
Le Préfet des côtes du Nord souligne à ce sujet que « dans de nombreux cas, les maires nommés se montrent très nettement supérieurs aux anciens maires élus parce qu'ils n'ont pas la psychose de l'électeur[16] et que leurs nominations, étudiées avec soin, ont permis de désigner des gens plus qualifiés que ceux qui trop souvent l'emportaient par voie de suffrage pour des raisons diverses. »
Ce relèvement moral joint aux dernières mesures prises pour simplifier la tâche des maires, devrait apporter l'amélioration que les Préfets sont en droit d'attendre de l'Administration communale.
V - INFORMATION ET PROPAGANDE
RADIO - La radio nationale, ayant semblé à beaucoup faire preuve de plus d'impartialité, est peut-être de ce fait plus écoutée que précédemment. Cependant le Préfet du Doubs note qu'elle diffuse beaucoup trop de nouvelles insignifiantes d'ordre local, alors qu'elle passe sous silence les faits beaucoup plus importants intéressant les activités régionales.
Les radios étrangères sont de plus en plus écoutées en raison des événements militaires actuels, Radio-Sottens[17] est toujours le poste le plus suivi.
PRESSE - La presse locale, de même que la presse de Paris, n'offre aucun caractère particulier. Seuls quelques articles sont susceptibles de retenir l'attention du public. Mais, parmi les organes de partis politiques, les préfets signalent la presse du Parti Populaire Français qui jette constamment le discrédit sur l'administration en déformant les faits; elle est, de plus, nettement antigouvernementale.
Le Préfet de la Nièvre note « l'intérêt qu'il y aurait à ce que les journaux français, et en particulier ceux de Paris, soient visés, indépendamment de la censure allemande, par un organisme français, leurs attaques violentes contre le gouvernement semblant poursuivre un but très éloigné du salut du pays. »
PROPAGANDE - Elle se heurte toujours à l'état d'esprit hostile de la population et, par l'excès même de son zèle, détruit l'effet recherché. Au sujet de l'action ingrate des services de propagande, le Préfet du Doubs écrit : « Tout organisme officiel se heurtera à une méfiance générale. La meilleure propagande sera celle qui, en définitive, pourra être faite par des voix officieuses et cachées, le public ayant l'impression que tout ce que l'on affirme publiquement est sujet à caution, alors que les nouvelles ou les consignes qui sont données sous le manteau, et pour ainsi dire en fraude, sont sûres de bénéficier d'une faveur immédiate. Il serait donc indispensable, si l'on veut travailler en profondeur l'opinion, d'organiser un vaste réseau de propagande parlée, assurée non par des fonctionnaires ou des correspondants officiels des services d'information, mais par des personnalités indépendantes qui recevraient régulièrement une documentation confidentielle dont elles useraient sous leur seule responsabilité ».
D'autre part, le Préfet de la Nièvre remarque que les brochures et les tracts édités par le secrétariat d'État à l'Information et à la Propagande sont souvent trop longs et, par suite, ne sont pas entièrement lus. Il serait préférable d'après ce Préfet, de les éditer en plus grand nombre avec un texte plus bref.
VI - AGRICULTURE
Les céréales, qui ont bénéficié des conditions atmosphériques, sont en générales belles et bien développées, quoique l'insuffisance de fumure se traduise dans certains départements par des plans moins vigoureux.
Malgré la réduction des moyens de culture, les emblavures paraissent aussi importantes, sinon plus que l'an passé.
Les ensemencements en orge soulèveront de nombreuses difficultés du fait que de nombreux cultivateurs ont dû livrer cette année, pour faire face à des impositions particulièrement lourdes, les quantités réservées habituellement aux semences[18].
La campagne betteravière est terminée et les difficultés de transport qui semblaient majeures ont été généralement aplanies.
Les pluies et la température douce[19] ont été favorables aux herbages dont la situation est satisfaisante.
Les colza et navette d'hiver ont bénéficié de la clémence du temps et leur développement est très important dans les départements où la culture des oléagineux ne se heurte pas à la défaveur des agriculteurs.
L'état sanitaire du cheptel bovin est satisfaisant, son alimentation est encore convenable, le troupeau se trouvant encore en herbage.
Les apports de viande de mouton au Ravitaillement Général sont peu élevés, en raison de la faiblesse des effectifs en cette saison.
En ce qui concerne le porc, la situation reste inchangée.
Les achats de poulains, dans les départements excédentaires, et destinés aux départements déficitaires, se sont effectués normalement.
Le recensement des chevaux par les autorités d'occupation dans certains départements a causé de sérieuses craintes de réquisition prochaine.
Les lourdes impositions ne vont pas sans entraîner de nombreuses protestations ; celles-ci ont été examinées et réglées par l'intervention des Commissions d'arbitrage dont plusieurs Préfets apprécient l'action.
L'état d'esprit des agriculteurs, à l'abord de la nouvelle campagne est en général satisfaisant. Sans doute y entre-t-il pour une large part l'espoir de voir la nouvelle année apporter la fin de leurs contraintes. Mais le remarquable effort réalisé pour les emblavures d'automne est démonstratif de la confiance qu'ils gardent, quoi qu'il arrive, dans l'avenir.
VII - RAVITAILLEMENT
Les soucis du ravitaillement demeurent la préoccupation dominante de la population. Cependant, en raison de la clémence relative de la température, au cours de cet hiver, les difficultés éprouvées l'an dernier ne sont pas aussi vivement ressenties actuellement. Si certains retards sont apportés dans la mise en distribution de quelques produits, ils proviennent généralement de la pénurie de moyens de transports. En règle générale, tous les tickets ont été honorés dans la limite du rationnement.
Le ravitaillement en farine semble s'annoncer catastrophique dans certains départements. A ce sujet le Préfet de la Côte-d'Or signale un déficit de blé considérable, correspondant à deux mois et une semaine de consommation. Dans la Seine, les arrivages ont été très insuffisants. Les départements du Pas-de-Calais et du Cher risquent de se trouver rapidement en difficulté par suite de la surestimation de leur récolte.
Les départements excédentaires sont retardés dans leurs expéditions par le manque de sacherie et de wagons ; les Préfets des départements déficitaires, le Finistère en particulier, craignent que leur approvisionnement en blé et en farine ne se trouve très rapidement compromis.
La lutte contre la pratique de la fabrication du pain blanc[20] se poursuit avec énergie dans les nombreux départements où elle est pratiquée.
Dans les départements excédentaires, l'approvisionnement en légumes est resté satisfaisant, en dépit des expéditions massives effectuées sur les régions déficitaires. Par contre, il est à craindre que des difficultés sérieuses ne surviennent dans la région de Dijon, car les quantités reçues l'année dernière d'Afrique du Nord et de Bretagne feront défaut cette année et les possibilités paraissent insuffisantes pour ravitailler les centres urbains pendant les premiers mois de l'année en cours.
La constitution des stocks de pommes de terre se poursuit. La conservation en paraît difficile, la douceur de la température favorisant la germination. Les expéditions sont accélérées, mais il est difficile d'arriver à un rythme assez rapide pour satisfaire les besoins des régions déficitaires.
Des réalisations en veaux sont toujours insuffisantes et obligent à les remplacer par des bovins adultes de 3e ou de 4e qualité.
Les doléances exprimées par les populations portent principalement sur les matières grasses dont la ration est jugée insuffisante en cette période hivernale.
Le ravitaillement a encore été très difficile au cours du mois de Janvier et la hausse constante du coût de la vie cause une grande inquiétude Il ne semble pas cependant que la situation ait empiré sensiblement depuis le mois dernier.
VIII -TRAVAIL
La situation est dominée par les réquisitions de main d'œuvre pour l'Allemagne et pour l'organisation TODT. Les départs des travailleurs connaissent un accueil de plus en plus réservé de la part des milieux ouvriers comme des milieux patronaux. Il est à craindre que les réquisitions de plus en plus importantes aient, dans les jours prochains, de sérieuses conséquences. En même temps qu'elles privent le département d'une main d'œuvre rare et spécialisée, elles mécontentent les familles et vont obliger les chefs d'entreprises à fermer leurs établissements.
Depuis que les désignations d'office sont intervenues, on ne considère plus l'opération sous l'angle de la Relève. La population ouvrière s'estime sacrifiée et parle de « déportation ».
« En tout état de cause, signale le Préfet de l'Yonne, les désignations faites par les autorités occupantes ont donné lieu à de nombreuses critiques, car la population admet difficilement de voir partir des ouvriers pères de famille, alors qu'un certain nombre de célibataires ou de jeunes gens plus ou moins « swing » continuent à faire montre de leur inutilité sociale.
Cette situation risque de soulever une animosité violente à l'égard de ceux qui semblent bénéficier d'un privilège particulièrement injuste dans les circonstances particulièrement difficiles que nous traversons.
Mais si des effervescences locales sont signalées par tous les Préfets, il n'y a eu aucun incident grave jusqu'à présent.
SALAIRES - Les salaires versés par les entreprises françaises travaillant pour les Allemands se maintiennent à un taux très élevé. Les entreprises doivent en effet, coûte que coûte, embaucher du personnel pour exécuter les travaux urgents imposés par les autorités occupantes. Par contre, les ouvriers utilisés par l'organisation TODT ont eu leur salaire diminué à la suite de l'application d'une nouvelle ordonnance allemande.
Il est à signaler d'ailleurs que les firmes allemandes travaillant pour l'organisation TODT, font une différence en ce qui concerne les salaires, suivant que l'ouvrier qu'elles occupent a été volontairement s'embaucher chez elle ou a été désigné par la Préfecture sur réquisition allemande. Dans ce dernier cas, le salaire est nettement insuffisant pour permettre aux ouvriers de subvenir aux besoins de leur famille. Résultat : de nombreux ouvriers quittent ces entreprises malgré le risque d'être recherchés par les autorités allemandes, puis traduits devant un tribunal militaire pour abandon de travail.
La question des salaires devient cruciale en présence de l'augmentation du coût de la vie. Les mesures prises au point de vue social, si généreuses et si opportune soient-elles, s'avèrent avec les circonstances comme nettement insuffisantes.
Des industriels ont cherché à résoudre cette question par l'octroi d'avantages en nature : cantines d'usines, jardins ouvriers[21], coopératives d'achats. « Il semble que ce soit dans cette voie que les patrons devront s'engager pour apporter une amélioration aux conditions de vie de leur personnel », écrit le Préfet du Doubs, « une augmentation pure et simple des salaires risquant toujours d'être dépassée par la hausse du coût de la vie ».
APPRENTISSAGE - Afin de résoudre les difficultés actuelles de la main d'œuvre et d'assurer après la guerre une main d'œuvre qualifiée, il serait souhaitable, dès maintenant, d'apporter tout le soin nécessaire à la réorganisation de l'apprentissage et à l'orientation professionnelle de la jeunesse. A ce sujet, le sous-Préfet de Bayonne écrit : « Il y aurait intérêt à créer dans les départements des centres de préapprentissage où les enfants, qui viennent de quitter l'école et n'expriment aucune préférence pour un métier, seraient dirigés et orientés vers une profession convenant à leurs aptitudes ».
IX - PRODUCTION INDUSTRIELLE
Le niveau de la production industrielle des diverses industries continue de baisser pour des causes qui deviennent de plus en plus aiguës : raréfaction des matières premières, du combustible, de l'énergie, de lubrifiant, pénurie de moyens de transport et surtout pénurie de main-d'œuvre.
Dans plusieurs départements il faudra prochainement envisager la fermeture complète d'un certain nombre d'usines.
Pour toutes les branches de l'industrie (métallurgie, textile) et du commerce (quincaillerie, ameublement), la situation ne cesse de s'aggraver et il est à craindre que d'ici quelques mois, seuls les produits ou les marchandises destinés aux besoins allemands ou de priorité nationale pourront être confectionnés et vendus.
CHAUSSURES - La situation, en raison de l'attribution d'un contingent assez important qui a été faite dans plusieurs départements, s'est sensiblement améliorée. Le Préfet de la Nièvre signale à ce sujet qu'un grand nombre de demandes arriérées ont pu être satisfaites ; mais, ajoute-t-il, il serait désirable que dans l'attribution qui sera consentie aux départements au titre des mois de mars et avril, une part importante soit faite aux galoches en faveur des enfants, gros consommateurs de ce genre de chaussures, au détriment, si cela est nécessaire, des chaussures pour adultes.
D'autre part, une amélioration pourrait être apportée dans la répartition des espadrilles. Il n'est pas douteux, écrit le Préfet de la Gironde, « que les besoins en espadrilles pendant l'hiver sont infimes par rapport à ceux qui sont exprimés en été. Étant donné l'interdiction faite aux communes et aux préfectures de constituer des stocks de bons, il semble qu'il serait opportun que le Ministère de la Production Industrielle diminuât les allocations de bons d'espadrilles pendant l'hiver pour permettre une distribution plus généreuse en été ».
ARTISANAT - Les artisans souffrent en général des mêmes maux que les industriels. Mais leur situation est plus grave encore car les attributions de matières premières et de combustible qui leurs sont faites ont été plus réduites encore que celles faites à l'industrie grande ou moyenne.
Or, ces diminutions viennent précisément à une époque où l'on a absolument besoin de toute la force de l'agriculture et où le matériel agricole, de plus en plus usagé et non remplaçable a besoin de réparations fréquentes.
X - COMMUNICATIONS
Tous les moyens sont mis en œuvre dans les départements afin de remédier à la crise des transports, dont la gravité n'est plus à souligner ; le ravitaillement de la population s'y trouve directement intéressé.
Les études, en vue de la planification des transports, se poursuivent mais l'application de ce plan, qui doit être minutieusement élaboré sous le contrôle de l'autorité préfectorale, ne peut être envisagé qu'avec une extrême prudence.
« Il ne s'agit pas seulement en effet, écrit le Préfet du Cher, de coordonner théoriquement des transports. Il faut encore qu'ils le soient réellement, en un mot qu'ils suivent la réalité. Il n'est pas douteux d'ailleurs que ces plans ne pourront être suivis que dans leurs grandes lignes, les détails d'application sont en effet soumis à des circonstances aussi nombreuses qu'extrêmement mobiles ».
Selon le Préfet du Pas-de-Calais, la réussite de la réorganisation des transports de ravitaillement est subordonnée à la prise de mesures qu'il juge essentielles (compression du nombre des véhicules à faible tonnage admis à circuler, réalisation des groupages, limitation du périmètre de circulation, transformation des véhicules).
Quant au Préfet du Loiret, il ne cache pas son peu de confiance dans la mise sur pied d'un plan de transport concernant notamment le ravitaillement, en raison des obstacles auxquels il aura à faire face :
« existence de courants commerciaux dont certains sont créés par la législation actuelle, impossibilité de faire des prévisions par suite de l'irrégularité des livraisons ou de l'intervention des autorités occupantes, difficulté d'effectuer des transports dans des conditionnements rendus irréalisables du fait du défaut d'emballages, difficulté de se procurer du fret, du fait de l'incompatibilité de certains transports entre eux, enfin difficulté quasi insurmontable éprouvée par les commerçants pour obtenir des livraisons sans des visites pressantes faites sur place à leurs fournisseurs ».
La situation ferroviaire n'est pas moins tragique et la question des transports de voyageurs se pose également avec une acuité croissante. Le Préfet de l'Yonne appelle l'attention sur l'isolement dans lequel peuvent se trouver les populations de certaines régions de son département traversé par des voies ferrées d'intérêt général local sur lesquelles seuls circulent actuellement des trains de marchandise. Il se fait leur interprète en demandant que quelques voitures de voyageurs soient accrochées à ce genre de trains.
X - RELATION AVEC LES AUTORITÉS D'OCCUPATION
Les événements militaires survenus sur le front de l'Est n'ont pas altéré, sur le plan départemental, les rapports entre les autorités françaises et allemandes, qui demeurent corrects. Peut-être une certaine gêne est-elle apparue en ce qui concerne les opérations de la « RELÈVE » et la désignation des ouvriers requis pour travailler sur les chantiers de l'organisation TODT.
Dans le domaine de l'Administration Communale, de l'Agriculture et du Travail, se manifeste une plus nette emprise des Autorités d'Occupation.
Les exigences de l'Administration Militaire sont toujours nombreuses et semblent plus impérieuses que par le passé.
La Police allemande a déployé une grande activité, notamment dans la répression des menées communo-terroristes[22]. Un grand nombre d'individus détenteurs d'armes et de munitions ont été arrêtés.
Un certain nombre de juifs ont été appréhendés, soit pour défaut de port de l'étoile jaune, soit pour déplacements abusifs[23].
Par suite du manque de matériaux et de matières premières, les travaux exécutés pour les troupes allemandes s'avèrent de plus en plus difficiles et les entrepreneurs qui doivent acheter les matières premières au-dessus du cours normal tentent de se refuser à les entreprendre, les factures par eux présentées étant susceptibles d'abattement.
Le nombre d'attentats dirigés contre les militaires allemands[24] et le matériel de l'armée semble être en diminution.
[1] La deuxième campagne d'hiver (1942-1943) avait commencé par des contre-offensives soviétiques dans les secteurs de Stalingrad et d'Ordjonikidzé, relayées par une manœuvre d'encerclement des troupes allemandes, qui allait aboutir, le 2 février 1943, à la capitulation de la 6e armée allemande et à la reddition du maréchal Paulus à Stalingrad en même temps que 24 généraux, 2 500 officiers, 330 000 hommes. Le mois de janvier 1943 fut marqué par la libération de la plus grande partie du Caucase du nord par l'armée soviétique et par des combats acharnés à Stalingrad.
[2] La conférence de Casablanca dura du 13 au 24 janvier, et réunit Roosevelt, Churchill ainsi que, par moments, les autorités françaises. Trois importants sujets y furent abordés : 1°) les projets militaires. Le général Marshall était favorable à la doctrine de la « concentration » des forces, et voulait reprendre le projet américain d'un grand débarquement en Normandie dès 1943, alors que les Britanniques voulaient affaiblir l'Allemagne par de multiples attaques périphériques dirigées contre la Sardaigne, la Sicile, la Crète, etc. L'accord se réalisa autour d'une opération de débarquement en Sicile (opération Husky), avec l'espoir que la conquête de l'île vers juillet aboutirait à l'effondrement de l'Italie ; 2°) Les affaires françaises. Les Anglo-Saxons se heurtaient au problème de la division du camp français entre Français libres du général de Gaulle et les Français de l'Empire africain sous les ordres du général Giraud. Bien qu'il craignît que de Gaulle ne fût un « apprenti dictateur » et adoptât la fiction selon laquelle Giraud (depuis l'assassinat de Darlan le 24 décembre 1942) était le seul représentant de Pétain, seul chef légitime mais en fait prisonnier des Allemands, Roosevelt souhaitait parvenir à un accord entre les deux hommes : les deux généraux représenteraient l'autorité locale s'exerçant sur l'Empire français (Indochine exceptée), mais ne formeraient pas un « gouvernement provisoire ». Giraud était pour cette solution, mais n'acceptait pas d'être subordonné à de Gaulle. Ce dernier refusait absolument ce compromis, contraire au sens même qu'il avait donné, depuis l'origine, à son action. La tentative de réconciliation eut lieu le 23, mais elle ne déboucha que sur un vague communiqué commun. Les conditions de cessation des combats : 3°) Roosevelt, qui était hostile à tout compromis avec Hitler, se prononça pour la reddition sans conditions de l'Allemagne, de l'Italie et du Japon.
[3] Spectaculaire fut l'entrevue entre de Gaulle et Giraud, alors que la compétition entre les deux leaders avait été réactivée à la suite de l'assassinat de Darlan, qu'on essaya d'imputer aux gaullistes. La rencontre intervenait après un ensemble de chassés-croisés qui laissaient mal présager de son succès : à partir de décembre, de Gaulle avait envoyé un certain nombre de messages à Giraud pour ménager une entrevue, que Giraud négligea ; puis quand Giraud invita de Gaulle à le rejoindre le plus rapidement possible, le 17 janvier, de Gaulle refusa cette rencontre, avant de se raviser quelques jours plus tard sous la pression des alliés. De Gaulle, Catroux et d'Argenlieu arrivèrent le 22 janvier à Casablanca, et les discussions se tinrent jusqu'au 26 janvier sans que des résultats tangibles aient pu être enregistrés : l'important était sans doute qu'une photographie des deux leaders se serrant la main ait été prise, que l'entretien ait pu être annoncé par communiqué et que de Gaulle rencontrât plusieurs fois Churchill et Roosevelt.
[4] Churchill s'était en effet rendu à Ankara à la fin du mois de janvier pour essayer, sans réel succès, d'infléchir la politique de neutralité de la Turquie pour qu'elle rejoigne les Alliés.
[5] Ce thème de la vague bolchevique ira en se propageant et la propagande de Vichy l'utilisera de plus en plus, notamment lorsque Philippe Henriot en prendra la responsabilité en janvier 1944.
[6] L'instauration du STO contribuera à établir un usage courant, notamment au sein des mouvements de résistance, du mot de déportation pour qualifier le départ des travailleurs français en Allemagne, et l'on doit noter que le "Comité d'action contre la déportation" créé en 1943 par le résistant Yves Farge, n'avait pour mission que de lutter contre le STO. Après la guerre, le souhait des anciens requis du STO de conserver cet usage fut l'objet d'un enjeu de mémoire considérable, juridiquement tranché par la Cour de cassation en leur défaveur en mars 1992.
[7] Dans le département de la Seine-et-Oise, par exemple, la ration de viande à partir de janvier 1942 effectivement servie est de 70 g par personne et par semaine (en moyenne) quand, dans le même temps, la ration théorique est fixée à 180, puis 120 g (en moyenne également)
[8] Dès mai 1942, l'intendant de police de la Seine-et-Oise fait état d'une augmentation moyenne de la mortalité des vieillards de 70 % par rapport à 1938 : il explique cette surmortalité par la sous-alimentation et le manque de chauffage.
[9] Notons qu'à cette même période, le parti communiste affiche sa confiance dans le général de Gaulle, auprès de qui il a mandaté Fernand Grenier.
[10] Le fait est d'autant plus remarquable que Doriot était un ancien membre du Parti communiste, et c'est cela sans doute que sous-entend le préfet de la Gironde.
[11] Les Jeunesses nationales populaires.
[12] Le camp de Voves fut créé en janvier 1942, après que les autorités allemandes, quelques semaines plus tôt, ont accepté de mettre les installations militaires à la disposition des autorités françaises pour y interner les communistes ou supposés tels. Il s'agissait du principal camp pour politiques en zone nord. Ses effectifs allèrent jusqu'à un peu moins d'un millier de personnes.
[13] La loi du 23 décembre 1940 concernant le pouvoir des préfets (JO du 25 décembre 1940) portait en effet ce pouvoir à son apogée, indiquant que le "préfet est, dans le département, le seul représentant du chef de l'État, président du conseil des ministres, devant qui il est responsable. […] Il est le représentant de toutes les administrations publiques civiles de l'état."
[14] En 1943, le Comité national des Sports, instauré par la Charte des sports de décembre 1940, rassemblait 44 fédérations, comptant environ 30 000 clubs et 3 millions de membres. Encore cette fédération ne comprenait-elle pas un grand nombre de clubs, en particulier catholiques, dont le but n'était pas exclusivement sportif.
[15] Loi du 9 décembre 1942 relative au vote et au règlement des budgets départementaux et communaux (JO du 11 décembre 1942).
[16] On notera ici la défiance du corps préfectoral à l'endroit du suffrage universel, supposé engendrer une "psychose" chez le maire : le système autoritaire de désignation est préféré au système démocratique de l'élection.
[17] Il s'agit d'un poste émettant depuis la Suisse.
[18] Rappelons que depuis la loi du 20 février 1942, l'imposition préalable avait été mise en œuvre, ce qui revenait à en déterminer le montant sans connaître la qualité de la récolte. De plus, pour la seule année 1942-1943, les prélèvements allemands en orge, qui s'ajoutaient aux impositions, étaient 29 000 tonnes, quand ils s'étaient limités à 7 000 t l'année précédente : c'était le prélèvement le plus important de la guerre.
[19] En effet, l'hiver 1942-1943 avait été particulièrement doux, beaucoup plus que les trois hivers précédents, et une aussi longue séquence de mois d'une température supérieure à la normale ne s'était vue que deux fois depuis le début du siècle.
[20] La loi du 12 décembre 1942 (JO du 15 décembre 1942) portait en effet interdiction de fabriquer de détenir et de commercialiser des farines blanches et du pain blanc.
[21] La loi du 18 août 1940 complétée par la loi du 30 novembre 1941 organisant la culture maraîchère aux abords des villes avait ordonné la création de jardins ouvriers. Un an plus tard, en juillet 1941, dans 23 communes du département de Seine-et-Oise, pas moins de 3 000 jardins, d'une superficie comprise entre 200 et 400 m2, avaient été attribués. Au niveau national, en 1944, pas moins de 75 000 hectares étaient consacrés à ces cultures, et 3,8 millions de cartes de jardinages (permettant de circuler avec le produit des récoltes) avaient été distribuées. Cette politique se trouvait d'ailleurs relayée par certaines entreprises qui, en permettant la culture de certains de leurs terrains par les ouvriers, espéraient compenser les faibles salaires et contenir la grogne que les difficultés matérielles entretenaient.
[22] Il est à noter ce néologisme, puisque c'est la première fois que le mot "communo-terroriste" est employé dans les synthèses de rapports de préfets. Cet élément témoigne certes d'un usage particulier de la langue française et de la difficulté à traduire certains mots allemands (qu'on pense, dans la même veine, à "judéo-bolchévique"), mais qui n'en est pas moins le révélateur de l'évolution des catégories mentales employées par la haute administration.
[23] En effet, la loi du 9 novembre 1942 relatif au séjour et à la circulation des Juifs étrangers (JO du 8 décembre 1942) limitait la circulation des étrangers juifs par son premier article qui stipulait : "Par mesure de sécurité intérieure, tout étranger autorisé à séjourner en France, considéré comme juif au regard de la loi du 2 juin 1941, est astreint à résider sur le territoire de la commune où il a sa résidence habituelle, et ne peut en sortir que s'il est porteur d'un titre de circulation régulier, sauf-conduit ou carte de circulation temporaire, délivré par les autorités de police".
[24] Il est à noter cependant que le 4 janvier, plusieurs militaires allemands avaient été tués ou blessés lors d'une attentat à la bombe à Marseille, entraînant de nombreuses arrestations et la destruction du quartier du Vieux-Port, ordonnées par Himmler, mais diligentées par la police française.