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"UNE INITIATION. RWANDA, 1994-2016" (STÉPHANE AUDOIN-ROUZEAU)

"UNE INITIATION. RWANDA, 1994-2016" (STÉPHANE AUDOIN-ROUZEAU)

Henry ROUSSO

HENRY ROUSSO rend compte du dernier livre de Stéphane Audoin-Rouzeau dans la Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2017/3 (n° 64-3), p. 256.

"C’est un texte inhabituel que Stéphane Audoin-Rouzeau nous invite à découvrir avec son dernier livre, inclassable et parfois dérangeant. Historien de la France, historien de la guerre – ou plutôt du « combat » comme il le précise lui-même –, il est l’un des représentants les plus en vue de cette génération qui a profondément renouvelé l’histoire de la Grande Guerre depuis les années 1990. Co-fondateur de l’Historial de Péronne, il a produit des œuvres majeures sur l’enfance, le viol, le deuil, la violence du champ de bataille, cette « violence à la limite », inédite, des années 1914-1918.

Le voilà désormais sur un tout autre terrain : l’histoire du génocide des Tutsi au Rwanda, le dernier grand génocide du XXe siècle. En neuf chapitres brefs, nerveux, le récit balance entre la prise de distance et l’expression d’une profonde émotion. Il alterne analyses objectives et retours subjectifs d’expérience, sans vraiment trouver son point d’équilibre. C’est tout l’intérêt de ce texte à vif, en suspens, car l’initiation, la découverte de cet événement aux séquelles prégnantes, ne sont pas encore achevées. On suit ainsi l’auteur dans ses nombreux périples sur place, dans sa rencontre avec des survivantes, Joséphine et Émilienne, les femmes jouant un rôle central dans la transmission de la mémoire. Elles vont l’introduire dans un univers traumatique inconnu et proprement terrifiant, même pour un historien aguerri. On prend du champ avec l’analyse de ce meurtre de masse inouï dont les singularités sont encore mal appréciées, S. Audoin-Rouzeau s’attachant à essayer de comprendre à la fois la gestuelle de la violence et la religiosité qui l’imprègne. Il se confronte enfin à la difficile question des responsabilités françaises, adoptant une position médiane – la plus inconfortable – entre ceux qui la nient ou la minimisent, en particulier parmi les officiels français, et ceux qui la surestiment, parfois artificiellement, pour des raisons politiques.

Comment bascule-t-on des tranchées de la Somme aux barrières sanguinaires de Kigali ? Comment passe-t-on d’une histoire en apparence refroidie et relativement lointaine à une histoire brûlante qui vous saisit à la gorge ? Au Rwanda, bien que le pays connaisse un renouveau assez notable depuis vingt ans, la mort est toujours visible, palpable, dans les innombrables mémoriaux qui quadrillent un territoire moins étendu que la Bretagne. Il y a d’abord les hasards d’une première rencontre, en mars 1999, dans un séminaire, avec Charles Ntampaka, un opposant Hutu au régime génocidaire d’Habyarimana. Il y a surtout, en avril 2008, la première étape du parcours initiatique : une de ses doctorantes, Hélène Dumas, qui prépare sa thèse sur les tribunaux populaires rwandais (publiée depuis : Le génocide au village, Paris 2014), le convainc de se rendre au Rwanda pour une dizaine de jours durant la période des commémorations. Ce sera, écrit-il, « une rupture irréversible ». Si je n’avais pas vécu, à un degré infiniment moindre, la même expérience en avril 2014, lors de notre premier voyage ensemble au sein d’un groupe de chercheurs et de journalistes, je n’aurais sans doute pas saisi l’authenticité de cette phrase. La rupture ne se résume pas à découvrir sur place un événement considérable et pourtant méconnu, ni même à faire l’expérience d’un échange soutenu avec des victimes souvent plus jeunes que l’historien, une situation fort éloignée de la rencontre avec les anciens combattants des conflits européens. Elle prend la forme d’un regret rétrospectif qui oblige le savant, pourtant au faîte de sa carrière, à revenir sur lui-même, à s’interroger sur ses choix antérieurs. Comment un tel événement a-t-il pu lui échapper – nous échapper ? Son autocritique est profonde puisque la découverte du Rwanda a touché chez lui « des zones secrètes de l’estime de soi ». Elle prend aussi les accents d’un réquisitoire. Pourquoi les spécialistes des guerres et des génocides ont-ils mis tant de temps à s’intéresser à la catastrophe de 1994 dont la singularité n’a rien à envier à la Shoah qui accapare dans ces années-là tous les esprits ?

« Face à ces commémorations bouleversantes du 7 avril, face à ces récits atroces énoncés par les survivants devant des foules prostrées, face à ces interminables chants de deuil qui, sans précaution aucune, disent le massacre jusque dans ses pires replis, face à ces femmes en convulsions, hurlantes d’une terreur subitement retrouvée, et comme intacte, à quoi bon assister à un 11 novembre ? Le saisissement du génocide a désarmé mes beaux sujets, sans me réarmer suffisamment pour d’autres », écrit-il au début de son essai. Si j’interprète cela à l’aune de nos longues discussions sur nos différences d’approche des deux guerres mondiales, je dirais que S. Audoin-Rouzeau semble avoir compris subitement, mieux que je n’aurais jamais pu lui expliquer, le fossé entre l’histoire contemporaine académique et l’histoire du temps présent, ou encore l’importance de la mémoire pour comprendre la relation entre le présent et le passé, ou enfin la nécessité du regard subjectif comme moyen d’accès à un passé traumatique, une posture non sans risques. De même, grâce au fait qu’il m’ait un peu initié à mon tour, des années plus tard, j’ai pu comprendre l’immense intérêt d’une anthropologie historique de la violence de masse, dont le Rwanda constitue en quelque sorte un laboratoire in vivo.

Sur ce dernier point, l’ouvrage permet de mieux saisir l’épistémologie de S. Audoin-Rouzeau, et son obsession : regarder la violence en face, ne pas détourner le regard, pour des raisons éthiques, mais surtout pour des raisons scientifiques. Cela lui permet de comprendre les caractéristiques propres des tueries de voisinage et les motivations d’une cruauté dont les seuils défient l’imagination. Ces dernières se déclinent dans une grammaire qu’il faut avoir le courage d’élucider car elle est, selon lui, le cœur du problème, qui permet de différencier radicalement le bourreau de sa victime voisine. Il nous fait ainsi saisir la « créativité meurtrière » à l’œuvre, un point central de ses préoccupations. Lors de notre visite commune, en avril 2014, au mémorial de Murambi où sont exposés à l’air libre des dizaines de corps vitrifiés à la chaux, saisis dans l’instant de la mort, S. Audoin-Rouzeau entama devant notre petit groupe un exposé érudit sur les manières de tuer, de découper, de mutiler. J’exprimai alors ma révolte, d’abord contre lui et le caractère en apparence inopportun de ses propos, mais aussi contre moi car, malgré le choc terrible de cette expérience visuelle et sensorielle, je comprenais la pertinence de ses analyses, je prenais conscience de leur centralité.

Il faut lire aussi, attentivement, le chapitre sur les responsabilités françaises et son analyse, documentée, des différentes missions militaires qui se sont succédé au Rwanda de 1990 à 1994, essentiellement pour défendre les Forces armées rwandaises (FAR), responsables des massacres. Il y reprend une thèse originale sur la mission Turquoise qu’il divise en deux temps : dans la première semaine, du 23 au 30 juin 1994, elle fut d’abord une mission de « co-belligérance » aux côtés des FAR pour contrer l’avance du Front patriotique rwandais de Paul Kagame qui allait mettre un terme au génocide ; elle ne fut la mission humanitaire qu’elle était supposée être que dans un second temps, début juillet, créant une zone de refuge pour les survivants de la partie occidentale et méridionale du pays – en même temps qu’une zone de fuite vers la République démocratique du Congo voisine pour de nombreux Hutu responsables de massacres.

En moins de 200 pages, ce livre constitue à n’en pas douter une initiation à la nécessité et à la difficulté d’une histoire du temps présent confrontée à des traumatismes non résorbés. Il touche à certaines limites du métier d’historien : l’analyse de la violence paroxystique, le témoignage en justice, la recherche menée sous surveillance politique, le risque d’autocensure face au négationnisme, l’indispensable résistance aux non-dits et tabous historiographiques, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent. Une initiation est clairement un livre de combat."