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Quentin DELUERMOZ, Christian INGRAO, Hervé MAZUREL et Clémentine VIDAL-NAQUET inquiètent tout le savoir

Quentin DELUERMOZ, Christian INGRAO, Hervé MAZUREL et Clémentine VIDAL-NAQUET inquiètent tout le savoir

"Des aventures et mésaventures du corps, l’on croirait presque avoir tout dit, tout exploré. Le sûr est que nous savons mieux qu’hier ce que le corps a de politique.

Nous sont devenues moins étrangers les étroites surveillances et les subtils dressages auxquels il est assujetti. Jamais, néanmoins, ce surcontrôle social n'aurait eu tant d’effets sur le corps s’il ne s’était accompagné sur la longue durée d’un déploiement toujours plus strict d'autocontraintes intérieures qui, à travers la lente formation du surmoi comme des contraintes de l’habitus, ont visé à endiguer le flot de ses forces primaires et jaillissantes. Qu’on songe aux traces laissées en chacun de nous par le refoulement de ses propres pulsions, par la discipline attendue des émotions et la rationalisation forcée des conduites.

Traquer ici le corps paroxystique, c'est en ce sens explorer la part obscure, souterraine, sinon maudite, de la vie sociale. C'est se mettre en quête des situations extrêmes et des expériences-limites qui dessinent les bords de l'humaine condition. Qu'elles prennent les visages de l’ivresse, de l'extase, de l'obscène, de la fureur ou encore de l'effroi-panique. Qu'elles s'incarnent sinon dans les douleurs de l'accouchement ou les spasmes de l'agonie, dans les cruautés du massacre ou du génocide, dans les rituels du sacrifice ou la manducation du cannibalisme, dans les vertiges de la transe ou de liesse, sinon dans les secrètes voluptés de la luxure comme dans les puissances transgressives du délire...Rien de commun ici, voudrait-on croire.

Sinon peut-être ceci : celui de désigner chaque fois, comme le dirait un cardiologue, la séquence la plus aiguë d'une affection. Et, par là, le comble du vivre. Soit ce point au delà duquel quelque chose paraît s'arrêter. Soit ce qui dans l'expérience vécue peine toujours à se dire, tant il confine à l'ineffable, à l'inénarrable, à l'irreprésentable. Qu'il se matérialise dans des expériences solaires ou nocturnes, c'est peut-être d'abord à cela que se reconnaît le paroxysme : sa sous-verbalisation. Car, d'emblée, celui-ci nous projette sur les cimes inquiétantes du langage, aux bornes mêmes de la représentation.

De là, pour le chercheur, les souveraines vertus d'une pareille enquête : celles d'ébranler jusqu'aux dernières certitudes, d'inquiéter tout le savoir. Jusqu’au plus inquiétant des savoirs."

Quentin Deluermoz, Christian Ingrao, Hervé Mazurel sont les invités de Sylvain Bourmeau dans "La Suite dans les idées", sur France Culture, pour parler de cette livraison de la revue Sensibilités consacrée aux "Corps au paroxysme"

https://www.franceculture.fr/emissions/la-suite-dans-les-idees/penser-le...