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Nazisme : "Pourquoi l’Allemagne verse encore des pensions?", par Johann Chapoutot

Nazisme : "Pourquoi l’Allemagne verse encore des pensions?", par Johann Chapoutot

Johann CHAPOUTOT

Des Belges, mais aussi des Croates… et des Français, anciens collaborateurs des nazis, continuent de toucher des pensions versées par Berlin. Entretien avec Johann Chapoutot, par Carine Janin, Ouest France.

Mercredi, des députés belges ont voté une résolution visant à mettre fin au versement, par l’Allemagne, de pensions d’invalidité à dix-huit anciens combattants belges ayant collaboré en 1939-1945 avec le régime nazi. Depuis, Berlin a révélé verser ces pensions à plus de 2 000 per sonnes, dont les trois quarts en Europe. Parmi elles, cinquante-quatre sont françaises. Le chef de file de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, veut les faire interdire.
 

Êtes-vous surpris par l’existence de ces pensions ?

Non, même si je n’en avais pas connaissance. Mais je savais qu’à partir de 1949, la République fédérale allemande (RFA) a pris la suc- cession juridique du IIIe Reich. Elle a donc assumé les obligations juridiques de l’État, notamment en matière de pensions. Celles-ci ont été scrupuleusement versées, y compris à des criminels de guerre et des criminels contre l’humanité en Allemagne, pour peu qu’ils n’aient pas été jugés et condamnés.

Aucune considération morale ?

Aucune. Il s’agit d’une procédure administrative qui suit des prescriptions strictement juridiques. L’État continue à faire son travail indépendam- ment des changements de régime, ce qui, dans le cas du IIIe Reich, pose, en effet, un vrai problème.

Et politiquement ?

Les positions des gouvernements allemands depuis 1949 sont claires : il s’agit de refuser cet héritage moral et historique du IIIe Reich. Mais juridiquement, c’est différent. L’administration fonctionne selon des principes tant que l’autorité politique ne lui donne pas l’ordre de changer. Ça va peut-être changer maintenant…

Cela ne raconte-il pas un rapport particulier de l’État allemand avec son passé ?

Il ya eu une volonté de dénazification après la guerre, surtout entre 1945 et 1947, mais elle n’est pas allée à son terme. À partir de 1947-1948, on change de monde car on entre dans la guerre froide. La chasse aux anciens nazis devient totalement secon- daire par rapport à la guerre contre le nouvel ennemi : l’URSS. Dans ce contexte-là, les compétences de soldats, de policiers, de médecins, de juristes, de fonctionnaires nazis sont essentielles. La Légion étrangère française elle-même recycle alors des milliers d’anciens combattants criminels du IIIe Reich.

Parmi les bénéficiaires de ces pensions, des Belges, mais aussi cinquante-quatre Français. Qui sont-ils selon vous ?

Des survivants, ou leurs veuves, unités combattantes, auxiliaires de police qui ont œuvré pour les nazis. Peut-être des indicateurs et des espions civils qui ont travaillé pour le IIIe Reich… Les nazis n’auraient pu mener leur politique criminelle seuls. Pour pouvoir tuer six millions de Juifs européens, il leura fallu la collaboration active de dizaines de milliers de criminels venus de tous les autres pays d’Europe. Toutes ces personnes, qui ont aujourd’hui au moins 90 ans, sont passées au travers des mailles de l’épuration.

Pensez-vous que l’administration française sait qui elles sont ?

L’administration allemande le sait. En France ? Il y a peut-être des rapports de surveillance de police, des renseignements généraux. Peut-être que l’on sait, peut-être pas… Car tellement de gens ont été impliqués dans la collaboration qu’il est impossible d’avoir un œil sur tous. Par ailleurs, entre surveiller un ancien volontaire français de la Waffen SS qui a aujourd’hui 97 ans et un djihadiste, on imagine quelle est la priorité de l’État français aujourd’hui. Il est possible aussi qu’au nom du rapprochement franco-allemand, dès les années 1950, l’administration française et la police française ont fermé les yeux.