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IN MEMORIAM MARIANNE RANSON 1933-2017, par HENRY ROUSSO

IN MEMORIAM MARIANNE RANSON 1933-2017, par HENRY ROUSSO

Henry ROUSSO

Marianne Ranson, née Franck, le 6 avril 1933, nous a quittés le 11 avril 2017, à l’âge de 84 ans. Il est difficile d’exprimer toute l’émotion et la tristesse que j’éprouve à l’annonce de cette nouvelle. Marianne Ranson fut, durant près de vingt ans, l’âme de l’Institut d’histoire du temps présent, celle par qui le laboratoire a pu naître, exister et se développer. Lors de la création de l’IHTP, en 1978-1980, François Bédarida la remarque au sein du personnel du Comité d’Histoire de la Deuxième Guerre Mondiale dont le nouvel institut doit prendre la succession. Elle a commencé sa carrière en 1957, à la Commission française de l'UNESCO comme assistante du secrétaire général, Yves Brunsvick, qui deviendra l’un de ses amis proches. En 1968, elle a rejoint le CH2GM comme contractuelle. Elle y travaille à mi-temps car elle s’occupe aussi de ses deux enfants : Nathalie et Nicolas. Elle a d’abord été chargée des archives, puis a pris la responsabilité de la photothèque, une collection unique de près de 20 000 clichés sur le second conflit mondial qui sera finalement rattachée aux Anciens combattants. Elle rédige également des textes et comptes rendus pour le Bulletin du CH2GM et la Revue d’histoire de la Deuxième guerre mondiale, le périodique de référence sur ces questions à l’époque. En 1979, devenue assistante du nouveau directeur, elle l’aide à monter le dispositif administratif et intellectuel d’un laboratoire propre désormais dépendant du seul CNRS – qui finançait déjà le CH2GM sous tutelle du Premier ministre. Jusqu’en 1998, année où elle prend sa retraite, Marianne Ranson, promue entretemps secrétaire générale, joue un rôle central dans la vie de l’Institut.

Elle contribue d’abord, dans les années 1980, à l’insertion de l’IHTP tant dans le milieu scientifique que dans le milieu des anciens résistants et anciens déportés, qu’elle connaît intimement de par ses anciennes fonctions. Alors que la succession du CH2GM s’est déroulée dans un climat tendu, Marianne Ranson, grâce à son sens de l’échange et de l’écoute, permet de renouer des liens forts avec ce milieu, et faire en sorte que les grandes figures de la Résistance, habituées du CH2GM, retrouvent à l’IHTP, dans les années 1980, le même accueil chaleureux et amical. Sous les directions successives de François Bédarida, jusqu’en 1990, de Robert Frank, jusqu’en 1994, puis de la mienne, jusqu’en 1998, Marianne Ranson accompagne ensuite le développement d’une institution de recherche où l’on s’attache au renouveau d’une histoire scientifique de l’Occupation, de la Shoah, de la Seconde guerre mondiale et de la décolonisation, de l’histoire politique et économique de la France, ou encore au développement d’une nouvelle histoire de la mémoire des grands traumatismes contemporains. Elle doit administrer une équipe désormais conséquente qui comprend, dans les années 1990, une trentaine de titulaires, une vingtaine d’associés et une centaine de correspondants. Elle participe également à l’internationalisation de l’IHTP, forte d’une bonne connaissance de la diplomatie scientifique et d’une pratique approfondie de la culture et de la langue anglaise. Ce dernier talent lui a permis d’être à ses heures une traductrice très appréciée : elle a notamment traduit en français la version anglaise assurée par son amie de toujours, Tilly de Hes-Gaillard, du best-seller néerlandais de la littérature enfantine, écrit en 1941 : Eric au pays des insectes, de Godfried Bomans.

Enfin, Marianne Ranson a eu la tâche délicate d’assurer une forme de continuité et de stabilité à l’IHTP durant les turbulences scientifiques, intellectuelles ou politiques que ce dernier traverse durant les années 1990. Les recherches qui y sont conduites l’expose souvent en première ligne, une forme d’histoire publique qui a forgé une part de son identité : anamnèse de la Shoah, émergence du négationnisme, querelles autour de Jean Moulin, polémiques sur l’affaire Touvier, puis autour du cas Bousquet et du procès Papon, controverses sur le parcours des résistants Lucie et Raymond Aubrac. Par sa stature morale, sa fiabilité et sa fidélité à toute épreuve, Marianne Ranson a été de tous ces combats, tenant presque à elle seule la « boutique » ou plutôt le front de l’intérieur.

Après son départ à la retraite, laissant la place à Éléonore Testa, elle aussi récemment disparue, Marianne Ranson continue de mener de nombreuses activités. Elle continue d’assister bénévolement François Bédarida dans sa tâche de secrétaire général du Comité international des sciences historiques, poste qu’il a occupé de 1990 à 2000. Elle contribue au classement des archives de l’IHTP dont une première tranche couvrant les années 1980-1990 a été versée aux Archives nationales. Grâce à son initiative, l’IHTP a d’ailleurs été l’un des premiers laboratoires du CNRS en sciences humaines et sociales à avoir entrepris systématiquement cette tâche. Elle participe aussi régulièrement au groupe de lecture de l’Université de Paris I de l’Association pour l’autobiographie et le patrimoine autobiographique (APA), dont elle est membre du conseil d’administration. Elle peut y exercer ses talents de lectrice, de rédactrice, de traductrice, et elle y a d’ailleurs laissé un souvenir très vif.

Un dernier mot, plus personnel. Marianne Ranson était une personne discrète, dévouée aux autres. Elle a fait preuve d’une grande pudeur face aux drames qu’elle a pu traverser, en particulier la perte trop précoce de son mari, Denis Ranson. Mais elle était aussi habitée par une foi humaniste et une profonde joie de vivre. D’elle, je garderai toujours l’image de son sourire lumineux. Ce fut mon premier contact avec l’IHTP lorsqu’en 1981, je vins y passer les auditions (les premières du genre) pour entrer au CNRS. Je me rappelle ma surprise de retrouver là celle que j’avais croisée au CH2GM, quelques années auparavant, pour y préparer ma maîtrise : c’était le début d’une collaboration de près de vingt ans, sans une zone d’ombre, et d’une très longue et forte amitié. Elle m’a accueilli avec sa bienveillance et sa gentillesse naturelle, qualités qui allaient tous nous accompagner. Si l’IHTP, lieu dédié à la réflexion, a été et reste aussi un lieu de vie, de passions et d’émotions, c’est en grande partie grâce à elle.

Henry Rousso