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La situation au Venezuela, par Frédérique Langue

La situation au Venezuela, par Frédérique Langue

Frédérique LANGUE

Plus encore qu’à une intervention américaine le président vénézuélien est exposé à un possible « réveil » des militaires, très divisés, alors que la faim rôde dans les casernes, souligne dans une tribune au « Monde » du 8 mars 2019, Frédérique Langue, directrice de recherche au CNRS et spécialiste de ce pays.

Il est fréquent d’évoquer depuis l’Europe la tentation militariste de pays lointains et exotiques. La complexité de la situation actuelle au Venezuela s’y prête sans nul doute, même si l’attentisme prévalant au sein des forces armées de ce pays déconcerte au premier chef les tenants de cette interprétation. La stratégie du goteo (littéralement, le goutte-à-goutte), en d’autres termes, les annonces d’officiers reconnaissant le président par intérim Juan Guaido, déjà utilisées dans le passé par des militaires dissidents du chavisme, contribuent à en relativiser la portée.

Elles laissent, cependant, présager d’importantes fractures au sein des forces armées. Ce n’est pas un hasard si le président Nicolas Maduro vient de faire appel à 30 000 miliciens (la milice a été créée en 2006), afin de renforcer la Garde nationale bolivarienne minée par les désertions. Purgée par Chavez à plusieurs reprises, y compris au préjudice de compagnons de route comme le général Baduel et d’autres officiers rétifs à l’influence cubaine, la Force armée nationale bolivarienne (FANB) est traversée par des clivages.

A un haut commandement fidèle à Maduro, fort de quelque 2 000 généraux dont il a promu plus de la moitié, soit deux fois plus qu’aux Etats-Unis, et une centaine d’amiraux, s’opposent les officiers et la troupe, qui souffrent des pénuries comme le reste de la population. Pas moins de sept rébellions ont été étouffées dans les casernes en 2018. La dernière, en janvier 2019, a impliqué 27 sous-officiers dans un quartier populaire : ces « auteurs du coup d’Etat » ont été capturés par les Forces d’action spéciales (FAES), coutumières d’actions de répression dans les quartiers populaires, pour les livrer à la Direction de contre-intelligence militaire.

En outre, des défections sont régulièrement annoncées, de l’attaché militaire à Washington à d’autres hauts gradés de l’aviation, arme traditionnellement très active lorsqu’il s’agit de contester le pouvoir en place. L’acceptation d’une aide humanitaire vitale a, par conséquent, valeur de test alors que la faim rôde dans les casernes. Moins d’une dizaine de militaires et quelques civils (la cúpula) forment, désormais, le cercle des fidèles de Maduro.

Parmi eux, figurent le numéro deux du régime, Diosdado Cabello, ancien militaire président de l’Assemblée nationale constituante maduriste, ainsi que le ministre de la défense Vladimir Padrino López, homme de confiance et « superministre », qui contrôle aussi l’intérieur et la justice, et l’amiral en chef Remigio Ceballos qui dirige le Commandement stratégique opérationnel en collaboration étroite avec les services de sécurité cubains (G2).

Si, par le passé, les forces armées ont eu un rôle à jouer pendant la période de démocratie représentative qui a suivi la chute de la dictature de Perez Jimenez (23 janvier 1958), ce n'est peut-être pas en vertu du seul monopole de la violence lié à leur statut. Modernisées et professionnalisées sous le régime autoritaire de Juan Vicente Gomez (1908-1938), elles se sont éloignées de l'image du chef de guerre ( caudillo ) qui prévaut jusqu'au début du XXe siècle, au profit d'une « symbiose civico-militaire », selon l'expression de l'historien Domingo Irwin

Tel est le fonctionnement institutionnel qui a permis de préserver de 1958 à 1998 une démocratie certes imparfaite, marquée par des épisodes de corruption ou de répression (de la lutte armée et de deux rebellions militaires dans les années 1960), mais exceptionnelle par rapport aux dictatures du continent. A la différence de ce qui se passe aujourd'hui, les forces armées vénézuéliennes ont donc accompagné un processus politique fondé sur le « consensus des élites » et relevant du prétorianisme, configuration dans laquelle le secteur militaire d'une société donnée exerce une influence politique réelle, en recourant parfois à la force, comme lors des tentatives de coup d'Etat de 1992, dont celle de Chavez.

La présidence de Nicolas Maduro relève plutôt du militarisme, qui se caractérise par une domination effective de l'ensemble de la société. Cette présidence formellement civile est marquée par la présence en nombre des militaires à des postes de responsabilité (haute administration, entreprises d'Etat dont la compagnie pétrolière PDVSA, contrôle de la distribution alimentaire, du transport et même des finances). Jusqu'en 2018, près de la moitié des portefeuilles ministériels sont détenus par des militaires.

Des dangers guettent Maduro : l'éventualité d'une intervention américaine, mais plus encore un réveil du « chavisme militaire ». En d'autres termes, celui-ci pourrait venir d'officiers subalternes lors des tentatives de coup d'Etat de 1992, amnistiés et qui, aujourd'hui, sont des généraux d'active. Face à la main tendue du « président par intérim », Juan Guaido, notamment avec la promesse d'une amnistie, et face à la question persistante de l'aide humanitaire, le pragmatisme dont la Force armée nationale bolivarienne est coutumière pourrait bien trouver à s'exprimer à nouveau. Près de 600 militaires auraient déjà rejoint Juan Guaido.

"Au Venezuela, « d’importantes fractures au sein des forces armées » menacent Nicolas Maduro", Le Monde, 7/3/2019
https://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2019/03/07/au-venezuela-d-importantes-fractures-au-sein-des-forces-armees-menacent-nicolas-maduro_5432773_3232.htm

« Le retour de Juan Guaido à Caracas, une petite victoire contre Maduro », La Croix, 5/3/2019  
https://www.la-croix.com/Monde/Ameriques/Le-retour-Juan-Guaido-Caracas-petite-victoire-contre-Maduro-2019-03-05-1201006667?from_univers=lacroix

 

La bataille entre Maduro et Guaido a aussi lieu sur les réseaux sociaux », Le Huffington Post, 22/2/2019
https://www.huffingtonpost.fr/frederique-langue/la-bataille-entre-maduro-et-guaido-a-aussi-lieu-sur-les-reseaux-sociaux_a_23675690/?utm_hp_ref=fr-homepage

« Venezuela : les mémoires concurrentes du 23 janvier », Ouest-France, 9/2/2019
https://www.ouest-france.fr/reflexion/point-de-vue/point-de-vue-venezuela-memoires-concurrentes-du-23-janvier-6217476

« Venezuela : une situation inédite », Le Télégramme, 4/2/2019 
https://www.letelegramme.fr/monde/venezuela-une-situation-inedite-04-02-2019-12201165.php

Crise au Venezuela: « Parler de la "main noire" des États-Unis relève d'un parti pris idéolologique », 20minutes, 24/1/2019
https://www.20minutes.fr/monde/2435135-20190124-video-crise-venezuela-parler-main-noire-etats-unis-releve-parti-pris-ideolologique