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Disparition de Claire Mercier, par Christian Delage

Disparition de Claire Mercier, par Christian Delage

Christian DELAGE

Claire Mercier (1965-2019)

Claire Mercier, scénariste, réalisatrice, photographe et enseignante, Maître de conférences dans le département cinéma de l’université Paris 8 depuis 2011, est décédée accidentellement jeudi 17 janvier.

Après des études de philosophie au lycée Henri-IV, Claire intègre la FEMIS en 1993. Elle y écrit son premier scénario, Le Plus bel âge, l’épreuve du feu, adapté deux ans plus tard pour un film réalisé par Didier Haudepin. Lors de la sortie en salles, Gérard Lefort se demande « si Le Plus Bel Âge ne pècherait pas par trop de scénario. Cela méritait qu'on en parle avec Didier Haudepin et Claire Mercier, sa jeune (30 ans) coscénariste fiévreuse et inspirée. », ce qu’il fait en rappelant d’abord, chose rare, que le scénario a été publié chez Gallimard. Elle lui répond : « Ce n'est pas le scénario du film tel qu'on peut le voir au cinéma. Ce qui a été publié, c'est la version dite “Centre national du cinéma“ qui fut présentée à l'avance sur recettes. Beaucoup de dialogues ou de situations ont été éludés ou supprimés au moment du tournage. […] On pourra éventuellement juger la qualité du décalage, l’acuité de la différence entre l’écrit et l’image. Si on avait filmé le scénario original, le film durerait plus de trois heures » (Libération, 15 Septembre 1995).

Par la suite, Claire participe à l’écriture de plusieurs scénarios, pour Arnaud Desplechin (Esther Kahn, 2000) et Fabienne Godet, (Une Place sur la terre, 2013). Mais, entretemps, elle est devenue réalisatrice. Sa filmographie compte quatre moyens-métrages : Noël ! Noël ! (1995), Les Sœurs de la Sabine (2001, sélectionné au Festival de Clermont-Ferrand), Rêve de Serge (2012) et À tout à l’heure ! (2017). Elle était en train de terminer deux films, mi-documentaires mi-fictionnels, Marcel, de quelle classe sociale et La Tête d'Angkor.

En parallèle à sa carrière artistique, Claire réussit le concours du CAPES de philosophie. Elle enseigne cette discipline en classe terminale dans plusieurs lycées de la Seine-Saint-Denis et de la Seine-et-Marne.

En 1998, Suzanne Liandrat-Guigues l’invite à rejoindre l’université Paris Diderot en tant qu’Attachée d’enseignement et de recherche (ATER). Elle s’engage bientôt dans des études doctorales à l’université Paris 3 et soutient en 2006, sous la direction de Jean-Louis Leutrat, une thèse en études cinématographiques intitulée « Généalogie de la fable cinématographique » (dont elle publie une partie en 2017 chez L’Harmattan sous le titre La Cinéfable entre drame et récit : anti-manuel de scénario et s'apprêtait à publier une autre partie dont l'intitulé provisoire était La Face cachée de King Kong, ou Les Chasses du Comte Zaroff. Défense et illustration de la cinéfable classique). « Par “fable“, écrit-elle, je n’entends pas une œuvre qui relèverait particulièrement du merveilleux ou du symbolique ; je ne vise par ce terme ni un récit mythologique ni un court récit qui cacherait une moralité sous le voile d’une fiction et dans lequel les personnages seraient des animaux. Par fable, je désigne un assemblage, narratif, dramatique ou cinématographique, d’actions et d’événements fictifs, une suite de faits imaginaires qui fait système. Le merveilleux y occupe certes une place précise, tout à fait différente d’ailleurs selon que nous considérons la fable épique (ou diègètique), la fable dramatique ou encore la fable cinématographique. »

En 2011, elle est élue Maître de conférences à Paris 8. Très vite, elle démontre un grand sens du collectif et développe un enseignement autour du scénario qui séduit des étudiant.e.s impressionné.e.s par son dévouement à leur endroit, l’inventivité qu’elle manifeste dans l’art de la transmission, son humour et ses qualités réflexives. « Je pourrais, écrit-elle, résumer la cause finale de mes recherches ainsi que l’enseignement que je dispense à partir de cette recherche par la formule suivante : quelle cinéfable, construite selon quelles règles, pour quelle cité ? Je travaille, en effet, à expliquer les oppositions conceptuelles entre Platon (notamment dans La République) et Aristote (notamment dans la Poétique et L’Éthique à Nicomaque). Toute dramaturgie relève consciemment ou non des concepts et des oppositions qui hantent ces deux esthétiques (de la fiction). »  Parmi bien d’autres, un de ses étudiants, Daniel Cohen, lui rend ainsi hommage : « Je sais aujourd’hui quel scénariste je suis. Je sais aussi quel être. Son influence sur moi et les autres qui ont eu le privilège de la connaître est plus qu’immense, puisque maintenant, plus que jamais, elle nous définit. Je suis anéanti par l’idée de son absence, je ne pourrai plus apprendre. Cheffe, je ne pourrai plus parler de King Kong avec quelqu’un. »

Claire réussit à allier pratique artistique, exigence intellectuelle et présence active au sein du département cinéma. En tant que chercheuse, elle collabore au programme sur les « Usages cinématographiques de l’archive » développé au sein du Labex Arts H2H. Elle dit s’être intéressée « aux usages particuliers de l’archive, quand elle est “déplacée” et joue alors d’autres rôles que celui de venir attester d’une réalité. Quelle est la relation entre archive et citation ? Comment la collection de citation peut faire œuvre, et œuvre cinématographique ? Étant données mes recherches personnelles, je suis intéressée à examiner particulièrement ce qu’il en est des utilisations de l’archive dans la fable. Comment la fiction modifie la fonction de l’archive et quelle est alors la place de celle-ci ? Je travaille sur un corpus d’œuvres qui se disent des fictions tout en contenant des images d’archives (à l’exemple d’Une journée particulière d’Ettore Scola, 1977). »

En littérature, Claire a publié Figures du Loup (2005) et Désir d’un épilogue (2008). Elle a traduit de l’Allemand les Pensées sur la mort et sur l'immortalité de Ludwig Feuerbach (Pocket, 1997), et, avec Bruno Meur, son mari, Franziska Linkerhand (Brigitte Reimann, De l’Incidence éditeur, 2014) et Traversée. Une histoire d’amour (Anna Seghers, Le Temps des cerises, 2018). Elle a également édité Entre Hegel et Marx : points cruciaux de la philosophie hégélienne du droit (L’Harmattan, 1999, avec une préface de Jacques d'Hondt). Cet ouvrage, écrit par sa mère, Solange Mercier-Josa, philosophe, directrice de recherche au CNRS, rappelle combien Claire voyait en elle une figure essentielle de référence et d’inspiration.

Depuis 2012, elle dirigeait chez L’Harmattan une collection, intitulée « Le parti pris du cinéma », qui compte 13 titres. En 2019, paraîtront Un scénario interdit. Il est difficile d'être un dieu d'Arcadi et Boris Strougatski, et Un scénario sans film. Regardez attentivement les rêves de Kira Mouratova, deux scénarios soviétiques inédits, traduits et préfacés par Eugénie Zvonkine.

Claire Mercier habitait entre Belleville et Ménilmontant. Mais elle avait fait ses études au Lycée Henri IV. L’écart entre ces deux milieux parisiens, déjà éprouvé par sa mère, prend ici une valeur quasi existentielle, dont témoignent les photographies en noir et blanc qu’elle avait faites quand elle était étudiante. Leur qualité artistique, évidente, n’est en rien contradictoire avec leur valeur documentaire et sont comme la trace d’un moment à la fois exaltant et douloureux. Dans son premier scénario, Le Plus bel âge, l’épreuve du feu, Claire situe en octobre 1988 l'histoire de Claude, une brillante élève de khâgne, qui se jette du second étage de la rotonde, un suicide dont est témoin Delphine, âgée de dix-sept ans, qui va se sentir coupable d'avoir assisté, impuissante, au geste désespéré d'une aînée qui lui avait manifesté le jour même de la sympathie.

Dans son dernier film, elle se mettait en scène avec son propre fils, Marcel, lui-même lycéen à Henri-IV (aujourd'hui étudiant en histoire et en sciences politiques à Paris 8), dans une fiction qu’elle décrivait ainsi : « Éloïse qui vit à New York débarque à Paris. Elle appelle immédiatement sa “vieille“ copine Félicité. Les deux femmes se donnent rendez-vous dès le lendemain, au quartier latin. Ça tombe bien ! Félicité doit justement quitter le haut lieu populaire de Ménilmontant pour aller avec Martin, son fils de quatorze ans, l’inscrire en seconde au prestigieux Lycée Henri IV. C’est certain : plus tard, Martin sera président de la République, mais ce ne sera qu’une couverture parce qu’il veut devenir… agent secret. Félicité aussi est passée à Henri IV, vingt ans auparavant, mais elle n’a jamais été une bonne élève… tout en devenant finalement professeur. Éloïse, elle, était première de sa classe, mais elle n’a pas fait d’études, elle est devenue chanteuse et danseuse, et rêve de tourner un film…  musical ! Comme le temps passe ! La roue tourne. Arriveront-elles à se rencontrer lors de cette journée bientôt envahie par les souvenirs de jeunesse de Félicité et par ce satané sentiment qui se saisit d’Éloïse, celui d’être tombée amoureuse ? Entre ces deux femmes aussi folles et aussi sages l’une que l’autre, le calme Martin, lui, fait son entrée dans la vie. »

Si Marcel, comme Martin, a « fait son entrée dans la vie », Claire n'est plus  « Félicité » que dans la cinéfable.