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ACCUEILLIR LES ÉTRANGERS EN FRANCE (1965-1983)

ACCUEILLIR LES ÉTRANGERS EN FRANCE (1965-1983)

ACCUEILLIR LES ÉTRANGERS EN FRANCE, 1965-1983 est un projet de recherche mené à l’IHTP par son réseau de correspondants départementaux. Ce réseau de correspondants départementaux est une des spécificités historiques de l’IHTP[1]. En activité depuis 70 ans, il est constitué principalement de professeurs d’histoire et géographie de l’enseignement secondaire en activité ou en retraite, répartis sur toute la France. Il mène des enquêtes collectives, principalement dans les archives départementales, pilotées par des chercheurs ou enseignants chercheurs de l’IHTP. La répartition des enseignants sur le territoire français permet de mener des enquêtes à l’échelon local sans perdre de vue les enjeux macro-historiques. Le réseau est également un outil permettant d’associer le monde de la recherche et de l’enseignement supérieur à celui de l’enseignement secondaire. Certains correspondants départementaux sont ainsi aussi inscrits en thèse ; les retombées pédagogiques sont par ailleurs importantes : en plus des ouvrages collectifs, nombre des travaux des correspondants ont été à l’origine de la publication de documents édités par le CNRP, les CDRP, les archives départementales ou les conseils généraux et régionaux.

Les recherches du réseau ont toujours obtenu le soutien de la Direction des Archives de France qui facilite les recherches des correspondants dans ses archives ainsi que celui du Ministère de l’éducation nationale (DGESCO), qui attribue un quota d’heures supplémentaires aux enseignants participants. Ces dernières décennies, le réseau, fort d’une quarantaine d’enseignants, a mené plusieurs enquêtes collectives d’envergures, qui ont toutes abouti à des manifestations scientifiques et des publications, ainsi les trois derniers projets : Expériences métropolitaines de la guerre d’indépendance algérienne, 1954-1962 (2004-2008), La guerre froide vue d’en bas (2008-2012) et Élites culturelles locales, 1949-1989 (2012-2016)[2].

À l’automne 2016, l’Institut a mobilisé son réseau de correspondants départementaux pour lancer une nouvelle enquête : « Accueillir les étrangers en France, 1965-1983 ». Cette recherche, conçue pour une durée prévisionnelle de quatre ans, bénéficie de la direction scientifique d’Anne Kerlan, directrice de recherche à l’IHTP et de Michel Hastings, professeur de Science politique à l’Institut d’Etudes Politiques de Lille, et sera animée et coordonnée par Bénédicte Héraud, ingénieur d’étude CNRS à l’IHTP[3]. Ce projet se distingue, dans un environnement scientifique particulièrement dynamique, par la volonté de travailler, par le bas, conjointement sur les politiques publiques et sur les représentations sociales, et par le choix du cadre chronologique (on assiste, entre 1965 et 1983, à une montée institutionnelle des politiques de contrôle et de régulation de l’immigration, et à un renforcement de la politisation de la thématique de l’étranger).

L’état des savoirs concernant les migrations a connu ces trente dernières années de très nombreuses inflexions. De nouveaux chantiers se sont ouverts, des recherches multidisciplinaires ont été engagées dans quatre directions principales : l’étude des politiques publiques d’immigration ; l’analyse des conditions d’intégration des populations étrangères ; des enquêtes d’opinion sur la pénétration des préjugés racistes ; des monographies sur l’expérience de vie des différentes minorités. En histoire, un formidable élan a été donné à ce qui était encore dans les années 1980 à l’état de vœu, permettant qu’existe une histoire de l’immigration digne de ce nom. La création récente du Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration, ouvert en 2007, en est la preuve. Cependant, dans la littérature scientifique particulièrement foisonnante sur les migrations, quelques zones d’ombre demeurent encore. Dans le domaine historique, on observera ainsi qu’en instituant comme objet d’étude l’immigration, on ne se donne pas toujours la possibilité d’interroger la construction sociale sur laquelle repose un tel programme, et qui choisit justement de parler des étrangers de France uniquement comme des « immigrés »[4].

Ce sont certaines de ces zones d’ombre que ce programme de recherche permet d’explorer à partir d’une triple ambition.

Tout d’abord, sortir des catégories classiques d’analyse de la seule immigration, afin de retenir celle d’étranger, volontairement plus floue, saturée de représentations contradictoires, et qui présente le mérite de faire ressortir les paradigmes du « eux » et du « nous », souvent déconnectés des appartenances nationales. Parler d’étranger ouvre le spectre des altérités en plaçant au cœur de l’analyse les impensés qui structurent les imaginaires et les représentations.

Ensuite, cette enquête collective souhaite renverser le regard, et partir du point de vue des sociétés hôtes, des collectivités qui, en différents lieux de France, ont à construire et penser leur accueil. Nous souhaitons interroger la manière dont les sociétés locales construisent leurs réceptions des étrangers : réceptions juridiques à travers l’application localisée des normes nationales et européennes, réceptions matérielles et pratiques à travers l’ensemble des mesures et des institutions mobilisées, réceptions discursives et symboliques à travers les productions d’imaginaires sociaux ayant pour visée les étrangers.

Enfin, ce programme de recherche se propose de travailler au niveau du local (départemental ou municipal), à un échelon où les « entre-soi » sont aisément identifiables sans pour autant être socialement homogènes. Privilégiant le cadre local, ce projet entend aussi appréhender la problématique de l’accueil dans les réalités territorialisées afin d’identifier les alignements ou les inadéquations entre les textes et les pratiques, ainsi que les différentes modalités de contournement, d’interprétation que l’échelon local autorise. Mais l’échelon local permet aussi d’analyser précisément la façon dont se fabrique l’altérité dans des dynamiques qui, certes, réagissent au national, mais s’inscrivent aussi spécifiquement dans des enjeux locaux, que ceux-ci soient politiques, économiques ou culturels. Il est prévu ainsi de s’intéresser à la façon dont les acteurs locaux (élus, membres d’associations, syndicats, …), faisant remonter leurs expériences de terrain, leurs questionnements, influent, voire modifient une politique nationale innervée par la vie locale.

En liant ce programme de recherche à une approche par le local et le bas, la qualité des sources revêt, on le comprend, une importance considérable. Les correspondants départementaux se sont donnés pour tâche de dépouiller les archives départementales et municipales, les archives syndicales et d’entreprise, les archives des partis politiques, les archives diocésaines, mais aussi bien entendu la presse locale. Il nous a semblé par ailleurs que les effets de la mémoire méritaient une attention toute particulière, pour une période d’histoire du temps présent. Nous envisageons donc aussi de procéder à une collecte d’entretiens semi-directifs auprès de témoins. Leurs récits permettront de constituer les premiers jalons d’une bibliothèque orale et viendront enrichir le travail sur les représentations. Il est prévu que les correspondants volontaires pour faire passer de tels entretiens reçoivent une formation méthodologique.

Les projets d’enquête départementalisée de l’IHTP ont traditionnellement alterné les recherches sur le terrain menées par les correspondants avec des réunions bisannuelles de bilan et d’orientation. L’année 2017 étant la première d’engagement dans le travail de collecte des sources, il a été demandé aux correspondants d’opérer d’abord par sondages sur plusieurs localités d’un département qui peuvent offrir des profils différents. Une réunion de travail de tous les correspondants est prévue le mercredi 10 mai 2017. Elle permettra un premier bilan d’étape, six mois après le lancement de l’enquête. Selon les retours des correspondants, les directeurs scientifiques préciseront les orientations de recherche de chacun en tenant compte de l’existant mais aussi de la cohérence du projet d’ensemble qui a été d’ores et déjà structuré en cinq grands axes de recherche.

Une deuxième réunion est programmée pour le vendredi 20 octobre 2017. Elle revêt une importance toute particulière car elle sera associée à une journée d’études destinée non seulement aux correspondants départementaux mais aussi au public universitaire. Il nous a en effet paru important d’inscrire notre projet dans les recherches actuelles sur les questions migratoires, tant pour rendre manifeste son originalité que pour permettre aux correspondants de débattre avec des universitaires. Cette journée d’étude a donc pour ambition de faire intervenir des spécialistes sur la question de l’accueil des étrangers. Nous pressentons d’inviter quelques personnalités dont les publications ont marqués nos premières approches : Yvan Gastaut, Benjamin Stora, Gérard Noiriel, Angéline Escafré-Dublet, Sophie Gebeil[5]. Cette journée se déroulera dans les locaux de l’Institut d’Etudes Politiques de Lille, déjà partie prenante du projet par la présence de Michel Hastings à la direction scientifique. Il est envisagé que cette institution devienne, à cette occasion, un partenaire à part entière du projet avec éventuellement l’implication d’autres chercheurs ou doctorants qui participeront à la journée d’étude et, s’ils le souhaitent, au projet dans sa totalité.

Cette journée d’étude en première phase du projet de recherche, couplée à une classique réunion de travail en interne du réseau, est une première dans l’histoire du réseau. Elle marque la volonté de la direction scientifique de placer les correspondants au cœur de la recherche en sciences humaines, et en retour de sensibiliser nos collègues universitaires et chercheurs sur l’outil original que représente le réseau. Le programme de la journée d’étude, encore en construction, est conçu non pas pour exposer les résultats de la collecte (ce sera le cas en 2020 pour un colloque conclusif), mais pour débattre de nos propositions théoriques. Ce qui rend cette journée d’étude importante à nos yeux, est la possibilité de faire se rencontrer et discuter en un même lieu universitaires spécialistes de la question et enseignants du secondaire engagés dans cette recherche. Il est envisagé que les communications fassent l’objet d’une publication de mi-parcours de notre projet, aux côtés d’articles produits par les correspondants. Des premiers contacts ont été pris, par exemple avec le Musée d’histoire de l’immigration, qui est favorable à l’idée de publier dans sa revue, Hommes et migrations, des textes liés à notre recherche.

 


[1] Voir Denis Peschanski, « Une modalité de la recherche collective en histoire du très contemporain », Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques, 2005/36, en ligne : http://ccrh.revues.org/3051

[2] Raphaëlle Branche & Sylvie Thénault (dir.), La France en Guerre 1954-1962, Paris : Editions Autrement (coll. Mémoires/Histoire n°142), 2008 ; Philippe Button, Olivier Büttner & Michel Hastings (dir.), La Guerre froide vue d’en bas, Paris : Cnrs Editions, 2014 ; Agnès Callu (dir.), Sociologie des élites culturelles locales, 1947-1989, Paris : Editions du CNRS, à paraître.

[4] Citons quelques ouvrages importants à ce sujet : Gérard Noiriel, Etat, nation, immigration, Paris : Belin, 2001 ; Patrick Weil, Qu’est-ce qu’un français ? , Paris : Grasset, 2002 ; François Héran, Le temps des immigrés, Paris : Seuil, 2007.

[5] Angéline Escafré-Dublet, Culture et immigration. De la question sociale à l’enjeu politique, 1958-2007, Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2014 ; Yvan Gastaut, L’immigration et l’opinion en France sous la Vème République, Paris : Seuil, 2000 ; Sophie Gebeil, « Les mémoires de la Marche pour l’égalité et contre le racisme dans les archives du Web », Hommes et migrations, 2016/1 n° 1313 ; Gérard Noiriel, Le creuset français : histoire de l’immigration XIXe-XXe, Paris : Seuil, 1988 ; Benjamin Stora & Emile Témime (dir.), Immigrances, Paris : Hachette, 2007.