6/05/04

 

Henri Lefebvre, Critique of Everyday Life. Volume III. (1981)

Vingt ans après

Présentation de Michel Trebitsch

Ce livre est un adieu – et d’abord pour Henri Lefebvre lui-même, puisqu’il vient clore un long cycle, qui n’avait rien de planifié à l’origine, menant du premier volume de Critique de la vie quotidienne, publié en 1947, à ce troisième volume, qui date de 1981. Le philosophe, qui a pris sa retraite en 1973, disparaîtra dix ans plus tard, à l’âge de 90 ans. Comment mieux dire qu’à travers ces trois volumes, c’est près d’un demi-siècle d’histoire intellectuelle que l’on parcourt, surtout si l’on ajoute, d’un côté, que le questionnement d’Henri Lefebvre s’inspire de pistes théoriques remontant à l’avant-guerre et, de l’autre côté, qu’il faut évidemment adjoindre à cet ensemble, sans même parler d’un certain nombre d’articles, un des livres emblématiques des années 1968, La Vie quotidienne dans le monde moderne[1] .

Voilà pourquoi cette préface ne sera pas seulement – comme pour les deux précédents volumes – une présentation ou plutôt une mise en contexte, les décennies séparant chacun des ouvrages étant si lourdement chargées de bouleversements historiques. Ici, rien de moins simple que de faire le saut entre ces années 1968, postérieures au 2e volume, et, pour s’en tenir à la France, l’arrivée de la gauche au pouvoir, contemporaine de ce livre-ci, sans même parler des effondrements qui s’esquissent à l’Est avec les événements polonais. Mais il faut aller plus loin, il aurait peut-être fallu le faire dans les précédentes préfaces, en pensant non seulement au contexte, à la reconstitution des conditions de production de chacun de ces ouvrages pris à part, mais aussi aux effets qu’ils ont pu produire, c’est-à-dire aux conditions de leur réception. Ainsi, on le sait bien, c’est le premier volume de Critique de la vie quotidienne qui a eu l’effet essentiel sur Cobra, puis sur les situationnistes, et le second volume (pourtant fort théorique, et même abstrait), directement contemporain des relations les plus étroites avec ces derniers, a donc été lu par eux comme une confirmation de l’appel à la révolution totale qu’ils avaient cru déchiffrer dans le premier et dans les textes de Lefebvre qu’ils considérèrent d’abord comme de vrais manifestes, notamment sur le « romantisme révolutionnaire ». C’est pourquoi il n’est pas inutile de revenir sur ce qui est en fait au cœur de la réception de la conception lefebvrienne du quotidien, la relation étroite entretenue entre cet effort de conceptualisation et une partie de la « pensée 68 », celle précisément qui échappe – tant ils sont obsédés par l’anti-humanisme – à l’analyse si unilatérale de Luc Ferry et Alain Renaut[2]. Surtout, il faudra prolonger cette réflexion en essayant de comprendre l’évolution qui mène Henri Lefebvre de la « critique radicale » des années 1960, à la posture plus complexe, même si elle est toujours marquée par le besoin de radicalité critique, qui caractérise les années 1980.

Mais cette ultime préface doit être aussi l’occasion d’un bilan plus global. Moins sur le marxisme à la française et sa crise dans le second XXe siècle, sur laquelle tant de gloses, et non des meilleures, ont été produites à l’envi, que sur la place d’une véritable pensée lefebvrienne dans la recomposition philosophique et idéologique qui a caractérisé cette période, sur la place de cette pensée dans un paysage allant de la phénoménologie puis de l’existentialisme à la française jusqu’au structuralisme et aux théories déconstructionnistes de l’après 1968. Les remarques, même assez sommaires, que je serai amené à faire ne compenseront certes pas la surprenante absence d’Henri Lefebvre dans les (d’ailleurs assez rares) histoires de la philosophie contemporaine, que l’on pense par exemple aux travaux de Vincent Descombes ou de Christian Delacampagne[3]. Trop sociologue et pas assez philosophe patenté ? Trop marxiste, mais pas de la bonne orthodoxie post-althussérienne ? Sans se lancer dans une explication excessivement générale, on tentera de lire l’oubli dans lequel est en partie tombée l’œuvre d’Henri Lefebvre comme un des symptômes de cette fin d’une époque de la pensée qui se dessine au tournant des années 1980.

*

Il faut pourtant faire un peu d’histoire. 1961-1981 : vingt ans séparent ce volume du précédent, vingt ans marqués par de profonds bouleversements historiques, vingt ans aussi au cours desquels Henri Lefebvre parvient au sommet de sa notoriété, d’abord comme une des têtes pensantes de la critique radicale des années 1960, mais aussi, dans une relation complexe avec l’institué et l’institutionnel, comme un des pionniers d’une pensée de l’espace et de la ville, en particulier au cours des années 1970, avant que les divers reflux et tournants de la fin de la décennie ne tendent à l’écarter et le marginaliser. On pourrait ainsi le suivre dans une grande chevauchée à travers des événements qui, d’un côté, continuent de courir sur l’erre de la prospérité et de la croissance des Trente Glorieuses et, de l’autre, demeurent dominés par l’idée de révolution, même si, précisément , les échecs se succèdent et s’accumulent.

Amusons-nous aux symboles. 1961, lorsque paraît le second volume de Critique de la vie quotidienne, est l’année du procès Eichmann, du premier homme (Gagarine) dans l’espace, du Mur de Berlin. De la télévision en couleur au RER, de Concorde à la mission Apollo sur la Lune, les percées technologiques s’accélèrent et généralisent, dans les pays développés, ce qu’on appellera la société de consommation, celle-là même que Lefebvre analyse et dénonce en tentant, sans succès, de la définir de manière plus complexe comme une « société bureaucratique de consommation dirigée ». Face à cette croissance et à ses effets politiques, sociaux et culturels, le grand mouvement de contestation qui domine la décennie a pour signe de ralliement le rejet du modèle soviétique dont la crise, officialisée depuis 1956, se cristallise dès la chute de Khrouchtchev et les années Brejnev. La recherche de modèles alternatifs, plutôt martiaux au début des années 1960 (Vietnam, révolution culturelle chinoise, Che Guevara), plutôt démocratiques ensuite (le « socialisme à visage humain » tchèque, la courte expérience Allende au Chili, l’eurocommunisme et, en France, le Programme commun), débouche néanmoins, à chaque fois, sur des échecs. Cette phase encore dominée par l’idée qu’une perspective révolutionnaire est possible est évidemment symbolisée par le choc des événements de mai 68.

C’est autour de 1968 que se situe pour Henri Lefebvre la période de la plus grande productivité, de la plus grande influence intellectuelle, de la tentative de penser un modèle de critique radicale dont il ne se détachera progressivement qu’à la fin des années 1970. Il faut ici revenir sur quelques points concernant cette période, évoqués assez rapidement, notamment à propos des situationnistes, dans ma préface au second volume de Critique de la vie quotidienne. C’est l’occasion de combler quelques lacunes et de corriger quelques erreurs[4]. Rappelons en effet qu’après avoir lancé en 1960 un « Groupe de recherche sur la vie quotidienne » au Centre d’études sociologiques du CNRS, Lefebvre est élu en 1961 professeur à Strasbourg, où il restera jusqu’à son élection à la toute récente faculté de Nanterre en 1965. À Strasbourg comme ensuite à Nanterre, il inaugure une pratique universitaire peu conventionnelle pour l’époque, incitant les étudiants à travailler dans le cadre de groupes autogérés, passant des contrats avec des institutions publiques et lançant des études de marché, notamment d’ailleurs pour financer un certain nombre de jeunes intellectuels. C’est dans ces conditions, selon Eleonore Kofman et Elizabeth Lebas, qu’entré en contact dès 1958, à travers les milieux de la Nouvelle Gauche, avec le jeune Georges Perec, alors au service militaire, il l’aurait employé à certaines études en Normandie et dans l’Oise[5]. Une amitié va naître, Perec fera plusieurs séjours à Navarrenx, la maison pyrénéenne de Lefebvre, et c’est vraisemblablement là qu’il s’engagera pleinement dans l’écriture. Rencontre donc marquante pour les deux hommes, comme l’avait déjà souligné le biographe de Perec, David Bellos[6]. Et influences réciproques, comme le montrent plusieurs travaux récents menés dans le cadre du séminaire de l’association Georges Perec organisé à l’Université Paris 7[7]. Ainsi, dans Introduction à la modernité (1962), Henri Lefebvre met-il la Ligne générale, petit groupe d'avant-garde auquel appartient Perec, en parallèle avec le groupe situationniste comme un des fers de lance d'un « nouveau romantisme » de nature révolutionnaire ; surtout, il évoque à plusieurs reprises l’œuvre de Perec, notamment Les Choses (1965) dans La Vie quotidienne dans le monde moderne. Quant à Perec, l’influence de Critique de la vie quotidienne et, plus généralement, de la réflexion lefebvrienne sur l’aliénation, sur le culte des objets et des marchandises, sur le banal, « l'infra-ordinaire » trouve de nombreux échos, non seulement dans Les Choses, mais aussi dans Un homme qui dort (1967), voire dans Espèces d’espaces (1974) et La Vie mode d’emploi (1978).

Le voisinage esquissé entre Georges Perec et Guy Debord incite à revenir aussi sur les relations entre Henri Lefebvre et les situationnistes. Lors de la parution du 2e volume de Critique de la vie quotidienne, elles sont au beau fixe, si tant est, comme je l’avais évoqué dans ma précédente préface, qu’elles aient été jamais simples, les situationnistes ne cessant de reprocher à Lefebvre, d’une part ses relations avec la « nouvelle gauche » et le groupe d’Arguments, d’autre part l’absence de projet politique révolutionnaire. À la bibliographie que j’avais utilisée alors, outre les numéros de l’Internationale situationniste et le livre autobiographique de Lefebvre, Le Temps des méprises (1975), sont venus s’ajouter, non seulement une nouvelle brassée d’études d’inégale valeur, mais surtout la correspondance de Guy Debord, dont trois volumes (1957-1960, 1960-1964, 1965-1968) ont été publiés jusqu’ici[8]. Cette correspondance confirme et précise en effet les liens très étroits qui les unissent, même assez brièvement, tout en tendant à relativiser la cohérence des positions si hautement affirmées des situationnistes. C’est, on le sait, l’article de Lefebvre « Vers un romantisme révolutionnaire », publié en octobre 1957 dans la NRF, qui a attiré leur attention dès le premier numéro de l’Internationale situationniste (juin 1958). Mais c’est apparemment par Asger Jorn que Debord prend connaissance de la théorie des « moments » telle que Lefebvre vient de la définir dans La Somme et le Reste (lettre de Debord à Asger Jorn, 2 juillet 1959). L’année 1960 semble être l’apogée de leur amitié, comme en témoignent les échanges de lettres assez nombreux entre Lefebvre et Debord entre janvier et mai ; c’est de cette période que datent les grandes virées à Navarrenx comme les soirs de débats avinés dans le minuscule réduit où vivent Guy Debord et Michèle Bernstein. En outre, c’est Lefebvre, à qui Raoul Vaneigem a adressé son manuscrit Fragments pour une poétique (lettre de Vaneigem à Lefebvre, 18 juillet 1960), qui le fait lire à Debord, met en contact le jeune Belge et contribue à son intégration au groupe situationniste. Cet accord idéologique et politique, marqué par la signature commune du Manifeste des 121, par l’exposé de Debord au Groupe de recherches sur la vie quotidienne en mai 1961, ne dépassera pas l’année 1962. Les situationnistes réagissent vivement aux conclusions d’Introduction à la modernité où celui qu’ils surnomment Amédée, reprenant et modifiant son analyse du « romantisme révolutionnaire », assimile leur action à une révolte de la jeunesse. Surtout, l’épisode est connu et je l’ai moi-même déjà évoqué, ils accusent Lefebvre de plagiat à propos de pages sur la révolution comme fête parues dans Arguments et annonçant son livre de 1965, La Proclamation de la Commune. La rupture est violente, sanctionnée par le tract « Aux poubelles de l’histoire » (21 février 1963), et les attaques reviendront dans les trois derniers numéros de l’Internationale situationniste (en 1966, 1967 et 1969) contre le « Versaillais de la culture ». Ce que la publication de la correspondance nous apprend de plus sur cette affaire, c’est que Guy Debord est d’abord prêt à renouer, sous condition en tout cas d’une explication publique (lettre à Michèle Bernstein, fin février 1963), mais aussi que la rupture politique se double de querelles personnelles assez laides[9]. Le conflit sera définitif, Debord traitant Lefebvre de « vieil as de pique » à la vie ordurière, tandis que ce dernier ira encore en 1965 de sa lettre d’injures à Asger Jorn, qualifié de « rat pourri » pour avoir rappelé l’accusation de plagiat des situationnistes[10].

S’il y avait de bonnes raisons - les publications récentes dont je n’avais pas pu faire état précédemment - de revenir sur les relations d’Henri Lefebvre avec les situationnistes, il en est aussi de mauvaises, cette vague démesurée de « debordmania », relayée notamment par quelques figures de pointe de l’ex-avant-garde, qui tend à servir de cache-sexe à « l’ère du vide » diagnostiquée il y a déjà pas mal d’années. À cet égard, on est pour le moins surpris par la forme de cette correspondance publiée de Guy Debord, surtout chez un grand éditeur comme Fayard, parce qu’elle néglige les règles scientifiques minimum en la matière : une minceur des volumes, dotés de marges démesurées, aucun moyen de s’assurer qu’il s’agit d’une correspondance intégrale ou choisie, aucun appareil critique, sinon quelques « notes » d’humeur. Ce genre de publications autour de Debord en particulier, maintenant de Vaneigem, sont loin d’être sans intérêt mais participent d’une sorte de divinisation, à tout le moins de starisation qui sont aux antipodes de l’intention situationniste. Quelle que soit la part très lourde du modèle André Breton (infiniment plus pontifical que son descendant, il est vrai), Guy Debord traverse, jusqu’à son suicide en 1994, la période d’eaux troubles des années 1960 aux années 1990 sans jamais faire la moindre concession à ce qui a permis à maint autre intellectuel, parmi ses contemporains, de tenir boutique et de vendre à tous vents sa camelote. C’est pourquoi, il apparaît d’autant plus choquant de le voir instrumentalisé dans les conditions marchandes et éditoriales d’aujourd’hui. Et il apparaît d’autant plus important de rappeler, même de manière un peu virulente ici, cette rectitude intellectuelle et même morale, d’une part à cause des problèmes de réception que cela pose, notamment les déviations qu’entraîne telle ou telle lecture anglo-saxonne de la « French theory », d’autre part et surtout parce que c’est aussi dans ces termes, de joie et de rigueur, qu’ont pu fonctionner les relations intellectuelles et amicales de Debord avec Lefebvre dans les années 1960, et que l’on peut décrypter non seulement ce qu’a pu être à ce moment l’influence du second sur le premier, mais par la suite l’effet à plus long terme de certains thèmes situationnistes sur Lefebvre.

*

Ce rappel des relations entre Lefebvre et les situationnistes a aussi pour rôle de rouvrir le débat sur mai 68 et la place réelle qu’y tient le philosophe. Situation paradoxale : présenté souvent, au moment même des « événements » comme une sorte de deus ex machina de l’agitation étudiante, notamment par ses collègues les plus conservateurs, comme Didier Anzieu/Épistémon[11], c’est ensuite le silence sur son rôle qui l’emporte, au point que, plus on s’éloigne des années immédiatement postérieures aux « événements », moins apparaissent les références à Lefebvre, en tout cas dans les « grandes » histoires de mai 68[12]. Quant à son livre écrit à chaud, comme quelques autres essais contemporains, il a longtemps disparu des bibliographies et plus encore des historiographies, jusqu’à sa réédition récente, sous un titre d’ailleurs stupidement tronqué[13]. En vérité, hors l’étrange et brillant essai de Greil Marcus sur la culture des années 1960, Lipstick Traces, où Lefebvre fait figure de personnage romanesque, il faut attendre la toute récente thèse de Bernard Brillant pour que son rôle soit rappelé de manière équilibrée et surtout que ses propres idées sur 68 soient analysées de manière un peu détaillée[14].

Lefebvre, qui avait été élu professeur à la Faculté de Strasbourg en 1961, arrive à Nanterre en 1965. À cette date, la rupture avec les situationnistes est consommée. Mais il n’est pas interdit de penser que le sociologue atypique, dont les cours attirent de préférence les étudiants les plus disposés à la contestation et dont la réputation est vite sulfureuse auprès de la bourgeoisie strasbourgeoise , va cristalliser un certain nombre d’interrogations dans le milieu étudiant. C’est néanmoins après son départ qu’auront lieu les scandales situationnistes de Strasbourg, qui en feront avant 1968 une capitale de la révolte étudiante. Ces scandales visent d’ailleurs le département de sociologie et nommément, en 1965-1966, le cybernéticien Abraham Moles, qu’Henri Lefebvre avait pris comme assistant et que les situationnistes traitent de « robot conforme » s'adonnant à la « programmation des jeunes cadres ». Après plusieurs chahuts, ils l’empêchent en octobre 1966 de tenir le cours inaugural de sa chaire de psycho-sociologie. Le second « scandale de Strasbourg », évoqué dans l’Internationale situationniste et dans la presse locale, est contemporain de la prise de pouvoir des situationnistes à l’unef locale, qui l’accusant de réformisme, décident de la dissoudre et de vendre ses biens. L’affaire est portée devant les tribunaux et les biens mis sous séquestre, ce qui provoque la réaction du des enseignants du département de sociologie de Nanterre[15]. Entre temps, les situationnistes ont dépêché sur place Mustapha Khayati, qui rédige au nom des étudiants un manifeste – lu lors de la rentrée universitaire - appelé à un certain retentissement, qui sera vite diffusé dans nombre d'universités, De la misère en milieu étudiant, considérée sous son aspect économique, politique, psychologique, sexuel, et notamment intellectuel, et de quelques moyens pour y remédier, publié en 1967[16]. Rappelons que c’est de 1967 que datent aussi les deux principaux textes situationnistes : La société du spectacle de Guy Debord et Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem

Il y a un paradoxe Lefebvre en 1968, surtout par rapport au silence actuel. Alors que ses contemporains, en tout cas ses collègues les plus opposés à l'agitation, ont cru déceler en lui le deus ex machina des troubles nanterrois, Lefebvre est assez peu visible au cours des événements, notamment après le mois de mai 1968, lorsque la dramaturgie principale se transporte à Paris. Son influence n'est pourtant pas niable, dès avant 68. Nommé à Nanterre en 1965, il a d'abord l'aura d'un prof insolite. Directeur un an du département de sociologie, Alain Touraine lui succède en 1967. François Bourricaud, Michel Crozier, puis Henry Reymond, René Lourau, Jean Baudrillard : Lefebvre s’entoure d’enseignants non conventionnels (certains ne sont pas agrégés), qu’il convie tous les vendredis avec quelques étudiants à venir banqueter dans son bureau. Sans pratiquer lui-même la pédagogie institutionnelle, apanage de Georges Lapassade et René Lourau, il pratique un enseignement non directif, une pédagogie spontanéiste, invitant par exemple le 10 février 1967 Jean-Jacques Lebel pour une conférence-démonstration sur le happening, ou encore, sans qu'on puisse parler de quelque paternité que ce soit, en 1966-1967, il fait un cours sur « Sexualité et société » qui est contemporain des premiers affrontements à la résidence universitaire pour que les garçons obtiennent le droit d’aller dans le bâtiment des filles. Ainsi, Lefebvre est-il la figure de proue d’un département de sociologie indiscutablement agité. Il n'est pas tout à fait niable que, tant chez les enseignants que chez les étudiants, les sociologues aient joué un rôle important dans les « événements ». On a assez souvent signalé que les étudiants de sociologie sont particulièrement dynamiques à Nanterre, y compris dans l'UNEF exsangue : c'est d’ailleurs un jeune sociologue militant chrétien, Philippe Meyer, qui lance le mouvement contre la sélection, et il paraît inutile de rappeler le rôle de Dany Cohn-Bendit, qui reconnaîtra à plusieurs reprises, à côté de l'influence de Socialisme et Barbarie, des textes anarchistes et situationnistes, sa dette envers Lefebvre. Dette purement intellectuelle, car Lefebvre, détaché de tout appartenance politique, n'a pas de relation ès qualités avec les « groupuscules », trotskistes, maoïstes, anarchistes, situationnistes, qui se partagent le campus à partir de cette époque.

L'agitaton commence à Nanterre en mars 1967 par l’occupation du bâtiment des filles, mais c’est surtout à la rentrée de novembre que le mouvement lancé sur la question des équivalences entre anciens et nouveaux diplômes de premier cycle, prend pour thème-clé, notamment à l'initiative de Philippe Meyer, la lutte contre la sélection. Très rapidement, les enseignants de sociologie appellent à la grève et la fameuse agitation commence dès la fin novembre avec l’occupation des locaux, y compris administratifs, par les étudiants, qui rompent ainsi avec les méthodes traditionnelles de lutte syndicale et imposent plus ou moins (le doyen Grappin a accepté le dialogue) leurs propres structures de discussion. Lefebvre, accusé par ses collègues de fomenter la révolte, jouera un rôle lors de l'Assemblée de Faculté extraordinaire réunie le 25 en présence d'une délégation étudiante, qui aboutira à la mise en place de comités paritaires[17]. Dans ce grand meeting permanent qui se tient désormais à Nanterre où règnent les « enragés » porteurs des slogans provocateurs, il est physiquement très présent, participant aux réunions paritaires comme à l'agitation culturelle dans cette ambiance de happening et de fête qui préfigure mai, notamment, par exemple, lors de la venue du Living Theatre en décembre ou, en mars 1968, lors de la conférence de Mme Revault d'Allonnes sur La Révolution sexuelle de Reich[18]. En janvier, Cohn-Bendit est menacé de renvoi après l'épisode célèbre de la piscine (8 janvier) où il avait interpellé le ministre François Misoffe, dont le « Livre blanc » sur la jeunesse était silencieux sur la sexualité. Le 26, une manifestation de soutien, qui dénonce de prétendues « listes noires » contre les étudiants, tourne à l'émeute et aux agressions contre le doyen Grappin. Lors du Conseil universitaire et de l'Assemblée générale de la Faculté réuni le 27, Lefebvre, tout en condamnant les violences, prend la défense de Cohn-Bendit et dénonce à son tour les « listes noires »[19]. L'agitation, qui n'a pas cessé, notamment en février à la résidence, débouchera, on le sait, le 22 mars, sur l'occupation du bâtiment administratif pour protester contre l'arrestation d'étudiants ayant manifesté contre la guerre du Vietnam et sur la formation du Mouvement du 22 mars. Les Enragés ne se privent d’ailleurs pas de dénoncer le « métastalinien » Henri Lefebvre[20]. Pendant ce mois de février, celui-ci part au Japon, où il entre en contact avec les étudiants du Zengakuren et se fait remplacer par Edgar Morin à Nanterre. Le doyen Grappin convoque une Assemblée de la faculté de 26 mars et, malgré les interventions de Touraine et Lefebvre, décide la fermeture de la Faculté en avril, à la veille des vacances de Pâques. L'agitation reprenant de plus belle après les vacances, il demandera derechef la fermeture le 2 mai. On connaît la suite. L'occupation se déplace à la Sorbonne, violemment évacuée par la police les 3 et 4 mai, ce qui donne le signal du cycle des grandes manifestations et des barricades à partir du 6 mai. Le lundi 8, Cohn-Bendit et sept autres étudiants de Nanterre sont convoqués pour les troubles du 2 mai devant le Conseil de discipline de l'Université de Paris qui réunit, sous la présidence de Robert Flacelière, directeur de l'ENS, les doyens des facultés. Quatre enseignants viennent défendre les étudiants : Henri Lefebvre, Guy Michaud, Paul Ricoeur et Alain Touraine. On est alors entré dans la crise de société, comme le constate le grand appel, signé notamment par Lefebvre, publié dans Le Monde du 9 mai. Emblématique en serait le lendemain 10 mai, marqué par des événements aussi disparates que la conférence d’Herbert Marcuse à l’UNESCO, l’ouverture des négociations américano-vietnamiennes et la « nuit des barricades » qui enflamme le Quartier latin. Le 14 mai, une assemblée enseignants-étudiants proclame Nanterre faculté « libre et autonome » (selon Ricoeur, c’est à Lefebvre que revient la paternité de l’expression). Fin mai et en juin, au moment des grandes grèves, on ne voit plus Lefebvre. Nanterre était-il devenu si inaccessible avec les grèves de transport ? Mais on ne le verra guère plus à la Sorbonne ou à l'Odéon, encore moins juché sur une caisse à Billancourt. Selon son propre témoignage, il aurait participé à une soirée très dramatique à la télévision, le soir du 13 mai, avec tous les leaders du mouvement, mais dans une émission qui n'eut jamais lieu car il manquait un « représentant de la classe ouvrière »[21].

La question de mai 68, on s’en doute bien, ne se limite pas au rôle d’Henri Lefebvre au cours des événements. Il s’agit aussi et bien plus de la réception de ses idées auprès du public étudiant. Ou plus exactement des publics étudiants. Et c’est là que nous nous retrouvons avec une lecture frontalement opposée à celle de Luc Ferry et Alain Renaut. Georges Labica, dans sa préface à la réédition de Métaphilosophie, l’expression qui sert de sous-titre à ce troisième volume de Critique de la vie quotidienne, rappelle que le livre, qui paraît en 1965, passe totalement inaperçu, au moment où Althusser publie ces deux rouleaux compresseurs que sont Pour Marx et Lire le Capital[22]. Par rapport à une orthodoxie althussérienne, qui s’impose de manière terroriste un peu comme, quelques décennies plus tard, Bourdieu, on ne peut pourtant, comme tend à le faire Labica, réduire Henri Lefebvre à une culture de la dissidence et de l’hérésie. Lui-même s’oppose alors très abruptement, non seulement à Althusser, mais à tout ce qui a à voir peu ou prou avec le structuralisme qu’il condamne sans appel comme une « idéologie technocratique »[23]. Au torrent Althusser, répondent une multitude de ruisselets lefebvriens. C’est cela que je désigne comme ses divers publics. Il y a d’abord le public, assez large, du petit « Que sais-je ? » sur le marxisme de 1948, qui vient encore de faire son miel avec la Sociologie de Marx parue aux PUF dans la collection universitaire « Sup » (1966) et qui se plonge aussi dans la collection « Idées » chez Gallimard, où Lefebvre vient de publier coup sur coup Le Langage et la société et La Vie quotidienne dans le monde moderne. Il faudrait ajouter l’influence, plus diffuse, des revues, notamment Autogestion et L’Homme et la société à la fondation desquelles il participe en 1966. Il y a aussi d’autres publics, plus restreints à coup sûr, comme celui qui, après le second volume de Critique de la vie quotidienne va chercher dans La Proclamation de la Commune (1965) comment retrouver le chemin de la révolution, en renouant avec cette utopie de la révolution totale qui est en même temps révolution politique et révolte de l’esprit. Ou encore, mais c’est presque le même public, celui qui, réuni autour des questions d’urbanisme, participe en 1968 avec Lefebvre aux expériences d’autogestion de l’Institut d’urbanisme[24] et aux activités du groupe et de la revue Utopie (1967-1969), animés par Hubert Tonka, Jean Baudrillard et les architectes du groupe Aérolande[25]. Autrement dit, certes plus diffuse, moins doctrinale, l’influence du sociologue nanterrois, animateur de revues, auteur prolifique, ne vaut-elle pas celle du philosophe cloîtré dans sa tour d’ivoire de la rue d’Ulm ?

Pour autant, Henri Lefebvre est-il un des maîtres à penser de 1968 ? La question doit se poser, me semble-t-il, en d'autres termes, qui s'opposent pour une bonne part aux analyses développées par Alain Touraine dans un entretien publié dans le catalogue d’une exposition organisée par la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine, « L'apparition d'une nouvelle sensibilité sur la scène politique », qui me semblent fournir un cas presque caricatural de reconstruction a posteriori[26]. Touraine y fonde toutes ses explications sur une dichotomie rudimentaire et gratifiante, entre les « enseignants irresponsables » et les rares clairvoyants présents, surtout en sociologie, une sociologie marginalisée et contestataire par opposition aux disciplines plus nobles, ce qui lui permet de mettre en valeur son propre rôle, en effet important, mais en gommant toutes les contradictions, sa prudence initiale, son jeu ambigu entre les autorités académiques et politiques et le mouvement, son influence intellectuelle alors inexistante auprès des étudiants, en tout cas jusqu’à son livre écrit à chaud, Le Communisme utopique. Le mouvement de Mai 1968 (1968). Est-il besoin de préciser qu'il ne mentionne même pas le nom d'Henri Lefebvre. Or, il faut en effet faire un lien entre l’idéologie de mai 68 et ce qui s’est produit en sociologie au sens où cette discipline apparaît comme un des creusets de la réflexion critique, sans pour autant tomber dans une mythification de la relation entre sociologie et contestation[27]. Le thème-clé, parce qu’appuyé sur une pratique professionnelle, c’est le thème de la critique de la vie quotidienne et de la lecture que Lefebvre en retire de la modernité. La modernité apparaît à Lefebvre fondamentalement non pas comme la domination des grandes puissances économiques, même pas comme l’avènement d’une bureaucratie étatique, mais comme ce qui a déshumanisé, aliéné l’homme. La notion de critique radicale, qui illumine ces années, et qui est le contraire de l’anti-humanisme, renvoie chez Lefebvre à une conception, permanente chez lui depuis l'expérience avant-gardiste des années 1920, d'une révolution conçue en termes de totalité. Le projet révolutionnaire fondamental, qui tourne autour de ces notions de fête, de rupture de la vie quotidienne, de détournement, a pour objectif ultime de refonder l’homme. C’est par là qu'il rencontre, sinon qu'il influence la contestation de 1968 et son aspiration à la globalité. Derrière la notion de « révolution culturelle », de prise de pouvoir symbolique, de prise de parole, tous ces mots qui tentent de rendre compte du « mystère 68 », Lefebvre décèle une innovation, incompréhensible et inacceptable à toute pensée orthodoxe de la révolution : les « infrastructures » économiques et sociales n'ont pas été renversées, le pouvoir d'État est resté sur ses bases, mais ce sont les « superstructures » intellectuelles, morales, psychologiques qui se sont effondrées, et il n'est pas loin de penser que là est l'essentiel.

C’est pourquoi, en définitive, si l’on veut suivre Lefebvre dans sa réflexion sur mai 68, le mieux n’est-il pas de reprendre son essai contemporain, L’Irruption de Nanterre au sommet, si négligé de la plupart des historiens ?[28] Henri Lefebvre y propose une première classification en distinguant trois tendances dans l'idéologie de mai 68 : ceux qu’il appelle les « archaïques », d’un côté le parti de l'ordre qui rejette la subversion, de l’autre les dogmatiques du type Althusser ; puis les « modernistes », principaux récupérateurs du mouvement ; et enfin les « possibilistes », plus préoccupés des virtualités que du réel, prêts à dépasser le réel, à proclamer le primat de l'imagination sur la raison. On se doute bien que c'est dans cette catégorie que Lefebvre se range lui-même. Mais l’intérêt principal du livre n’est pas dans le jugement porté sur les événements de 68. Il est dans l’analyse du phénomène Nanterre, traité sur le même mode que ce qu’il a déjà pu écrire sur la « ville nouvelle ». La Faculté de Nanterre, qui s'est ouverte en 1964, a été présentée par un certain nombre de témoins de ce moment là comme un espèce d’abcès de fixation. « Nanterre La Folie-complexe universitaire » : ceux qui ont pratiqué Nanterre dans ces années n'ont pas oublié ce panneau indicateur de la petite gare de La Folie, qui reliait alors, avant le rer, la petite faculté à la grande ville. C’est à ce moment-là une fac, pas tout à fait finie, des bidonvilles, pas tout à fait disparus, des transports incommodes, une résidence universitaire, la seule qui soit sur un campus. Il y a eu beaucoup d’analyses de témoins sur le thème : « on a réuni dans ce lieu toutes les contradictions possibles pour que cela éclate ». Dans L’Irruption de Nanterre au sommet, Lefebvre part lui aussi du « paysage désolé » de cette « Faculté parisienne hors Paris », mais ne s'en tient pas à la description du contraste. « La Faculté a été conçue selon les catégories mentales de la production et de la productivité industrielles [...] Les bâtiments disent le projet et l'inscrivent sur le terrain. Ce sera une entreprise, destinée à la production d'intellectuels moyennement qualifiés et de "petits cadres" pour cette société ». Serait-ce un lieu maudit ? C'est au contraire un vide, « l'anomique, le social extra-social » : l'absence, c'est le lieu « où le malheur prend forme ». « La Ville, au loin – passée, absente, future – prend une valeur utopique pour des garçons et des filles installés dans l'hétérotopie génératrice de tensions, d'images fascinantes ». Sur place, c'est la double ségrégation, fonctionnelle et sociale, industrielle et urbaine, qui enferme la culture dans un ghetto, réduit au minimum la fonction d'habiter, maintient « les séparations traditionnelles –  entre garçons et filles, entre travail, loisir et vie privée » et qui va faire du moindre contrôle et des bâtiments emblématiques, la Cité, la Tour administrative, les symboles de la répression. Autrement dit, débordant l'analyse psycho-sociologique de la révolte contre le père, contre l'autorité, du conflit des générations, Lefebvre propose de lire à travers Nanterre « une crise autrement profonde qui va de la vie quotidienne aux institutions et à l'État qui tient l'ensemble » (p. 115-118 de l’édition originale).

*

C’est en termes de questions sur l’espace et l’urbain que Lefebvre se pose le problème 1968, et non en termes de « prise de parole » (Michel de Certeau) ou de « brèche » (Edgar Morin, Claude Lefort, Jean-Marc Coudray), parce que c’est là, dans la « révolution urbaine », que se jouent pour lui toutes les contradictions de la modernité. C’est en tout cas dans la foulée des « années 68 » et de l’ensemble de la décennie suivante – entre 1965 et 1975 - qu’Henri Lefebvre parvient au sommet de sa notoriété et de son influence intellectuelle, au moment même où il s’apprête à pendre sa retraite en 1973[29]. Cette décennie marque le passage de la critique radicale à une posture plus réservée, mais qui reste dominée par la recherche d’un marxisme critique. On peut se demander, avec quelques autres, si, malgré (ou avec) le coup de tonnerre de L’Archipel du Goulag, les années 1970 n’ont pas été l’âge d’or d’un certain « French marxism », précisément pas celui du structuralisme et de l’althussérianisme, mais celui des penseurs dégagés du communisme, de Lucien Goldmann à François Châtelet, de Kostas Axelos à Edgar Morin, Claude Lefort, Cornélius Castoriadis. C’est alors que, poursuivant une réflexion globale déjà marquée par Introduction à la modernité (1962) et Métaphilosophie (1965), Henri Lefebvre défend un projet théorique d’ensemble (La fin de l'histoire, 1970 ; Le Manifeste différentialiste, 1971) scandé par une nouvelle attaque en règle contre le structuralisme (Au-delà du structuralisme, 1971, réédité en partie sous le titre L'Idéologie structuraliste, 1975) et une lecture ambitieuse du « mode de production étatique » (De l'État, 1976-1978, 4 volumes). Cet ensemble théorique est pourtant moins bien reçu que les oeuvres des autres marxistes dédogmatisés de la période. En revanche, c’est sa réflexion sur la ville et l’urbain (Le Droit à la ville, 1968 ; Du rural à l'urbain et La Révolution urbaine, 1970 ; La Pensée marxiste et la ville, 1972), plus largement sur l’espace (Espace et politique. Le droit à la ville II, 1973), et surtout, ouvrage essentiel, La Production de l'espace (1974, ) qui lui vaut une reconnaissance, d’ailleurs étrangement décalée, moins chez les philosophes et les sociologues que chez les géographes, urbanistes et architectes. Les années 1970 sont celles du « changer la vie, changer la ville », tant à gauche, du côté du Programme commun, qu’à droite, avec la nouvelle politique de la ville inaugurée sous Giscard par Olivier Guichard. Dès les années années1960, grâce à ses réseaux personnels et sociaux, grâce aux missions de recherche des ministères, c’est autour de Lefebvre que s’était organisée en partie la recherche urbaine, par exemple dans ce lieu pluridisciplinaire qu’est le Centre de recherche d’urbanisme ou encore à la revue Espaces et sociétés, dont il est le co-fondateur en 1970, avec Anatole Kopp, Manuel Castells, Serge Jonas, Raymond Ledrut, avant de rompre brutalement en grande partie face aux positions de plus en plus althussériennes d e Manuel Castells. Celui-ci avait repris en fanfare la « question urbaine » dans ses rapports avec le capitalisme et l’État, en particulier dans un article provocateur, « Y a-t-il une sociologie urbaine ? » datant de 1968[30]

C’est aussi dans cette période, ou dans les quelques années qui suivent, qu’à travers de multiples traductions, son oeuvre connaît un rayonnement international. En Allemagne, dans cette phase encore en quelque sorte pré-habermasienne et sous l’impact des divers mouvements alternatifs et autonomes nés de 1968, il est accueilli comme un équivalent français de Marcuse, voire des philosophes de l’école de Francfort. C’est l’époque où se développe, notamment chez les historiens (Lutz Niethammer ), le thème d’une histoire « vue d’en bas », mais aussi chez les sociologues et philosophes une lecture « ethnométhodologique » qui débouche sur une théorie de l’action. Deux livres sont consacrés à Henri Lefebvre dans cette période, dont l’un, celui de Thomas Kleinspehn, traite directement de la vie quotidienne[31]. Mais c’est à la fin des années 1970 et au début des années 1980 qu’Henri Lefebvre va trouver toute sa légitimité dans le monde anglo-saxon, parce qu’il est replacé par les divers spécialistes dans un courant beaucoup plus vaste, incluant l’ensemble du marxisme hétérodoxe qui a essayé de penser sa propre crise depuis les grandes ruptures autour de 1956, qu’on appelle cet ensemble « Western marxism » comme Perry Anderson, « New Left » comme Arthur Hirsh, « Existential marxism » comme Mark Poster[32]

*

Au début des années 1980, lorsque paraît ce 3e volume de Critique de la vie quotidienne, achevé au moment même de la victoire électorale de la gauche, Henri Lefebvre se trouve dans une posture un peu paradoxale. D’un côté, il vit encore, pourrait-on dire, sur la lancée des travaux qui ont fait de lui, au milieu des années 1970, l’un des penseurs de ce « French marxism » dégagé du communisme que je viens d’évoquer. Tout d’abord, sa production contemporaine semble marquer un retour à la philosophie. C’est ce que soulignent Olivier Corpet et Thierry Paquot, deux des animateurs d’Autogestion avec lesquels il va rompre juste après, dans l’un des principaux articles jamais parus sur lui dans la grande presse française, un entretien du Monde intitulé « Henri Lefebvre philosophe du quotidien » :

« Les deux premiers volumes de Critique de la vie quotidienne apparaissent d’abord comme des ouvrages sociologiques. Ils comportaient nombre d’analyses concrètes, accompagnées d’une réflexion théorique, sur les instruments et les catégories nécessaires à l’élaboration d’une “sociologie de la quotidienneté”. Avec ce nouveau volume, sous-titré “Pour une métaphilosophie du quotidien”, vous paraissez changer quelque peu de démarche, aller vers une abstraction plus poussée, en couvrant un champ plus vaste, des questions plus fondamentales. À quel registre appartient donc votre oeuvre et précisément tout ce qui relève de la vie quotidienne ? »[33]

De fait, les principaux titres de Lefebvre, en ce début des années 1980, marquent, non sans résonances heideggeriennes, ce retour à l’ambition philosophique : La Présence et l'absence, Une pensée devenue monde, Qu'est-ce que penser?, Le Retour de la dialectique[34]. Une ambition qu’on peut certes expliquer par l’éloignement, depuis sa retraite, de l’activité professionnelle de sociologue, mais plus encore, sans doute, par la volonté de renouer, comme l’indique le sous-titre même de ce dernier volume de Critique de la vie quotidienne, avec ce qu’il a défini dès son ouvrage de 1965 comme « métaphilosophie ». Il s’agissait alors, en pleine phase de critique radicale, d’affirmer hautement que la sociologie ne pouvait être critique qu’en s’inscrivant dans une interrogation plus ambitieuse d’ordre philosophique. Mais il s’agissait aussi, à partir de Marx, d’échapper à l’alternative entre l’institutionnalisation de la philosophie, le maintien de la figure du sage, et, au contraire, la liquidation de la spéculation philosophique au nom d’une posture que Lefebvre, visant Althusser, qualifiait de positiviste ou de scientiste. La métaphilosophie se définissait donc comme dépassement de la philosophie, et c’est encore cette objectif de transgression qui caractérise la pensée lorsqu’il analyse le préfixe méta dans Qu’est-ce que penser ?[35]

D’un autre côté, il faut replacer ce livre de 1981 dans son contexte. Notamment celui de l’arrivée de la gauche au pouvoir. Lefebvre a pu espérer, dans le tourbillon intellectuel qui marqua le début des années Mitterrand, trouver sa place sur des questions clés de la société en mutation, la ville, l’espace, etc. Ainsi a-t-il joué un rôle sinon d’expert du moins de conseil, par exemple à propos des lois Auroux. Ne disait-on pas que Michel Delebarre , le ministre de la Ville, avait sur son bureau de ministre Le Droit à la ville qu’il n’hésitait pas à citer ?[36]. Mais cette réflexion est devenue en partie inaudible, et non seulement à cause de l’attaque idéologique contre le marxisme. Au début des années 1980, Lefebvre choisit en effet une retrouvaille paradoxale, sur laquelle bien des bêtises ont été écrites, avec le PCF déclinant. Ou, comme l’écrit assez perfidement Olivier Corpet dans sa nécrologie de 1991 : « Surprenant, voire attristant nombre de ses amis, Henri Lefebvre entame à partir de 1978 un rapprochement qu’il veut “critique” avec le Parti communiste »[37]. C’est à cette date en effet qu’il publie, aux éphémères Éditions Libres-Hallier, un livre d’entretiens avec une jeune militante communiste, Catherine Régulier, La Révolution n'est plus ce qu'elle était[38]. Le titre est significatif et signe déjà à sa manière le commentaire de cet aphorisme d’Adorno qui parcourra tous les derniers écrits de Lefebvre : le temps de la réalisation de la philosophie est passé. Mais pour l’heure, le rapprochement avec le PCF, trop avide en ces temps de disette de mettre la main sur un penseur marxiste, se traduit par de nombreux entretiens dans la presse communiste. Dès la sortie du livre, sous le titre « Ne pas rester prisonnier du passé », au moment du Congrès du PCF, présenté comme un tournant important, il rappelle, non sans amertume et cicatrices : « J’ai quitté le Parti par la gauche ». Ce rapprochement est donc lui-même le produit d’une élimination, entre des gauchistes devenus « terriblement dogmatiques et groupusculés » et la pression « plus insidieuse de la social-démocratie » vecteur à ses yeux de l’informatisation et de la multinationalisation, sous influence américaine[39]. D’autres articles suivront, au point même qu’on peut dire que la presse communiste est presque la seule à entendre Henri Lefebvre dans les années 1980, d’autant qu’il s’associe à plusieurs reprises aux appels d’intellectuels à voter communiste. Son oeuvre est rappelée, notamment lorsque sort le 3e volume de Critique de la vie quotidienne[40]. Mais ses propres interventions portent toutes sur le refus de « hurler avec les loups » en considérant comme irréversible du déclin du PCF, sur la nécessité sociologique et politique de sa survie pour maintenir une dimension de radicalité à rapprocher de nouveaux mouvements sociaux, alternatifs, urbains, écologistes, pacifistes[41]. Pour Lefebvre, ce rapprochement tardif et, somme toute, limité, est dans le droit fil d’une posture qui a toujours été refus de l’orthodoxie : face au consensus ambiant, il a cru pouvoir repérer, ne serait-ce qu’à l’état de vestiges, les traces d’une contre-culture, d’un pouvoir de dire non, dans ce qui reste de la pratique communiste.

C’est sur de telles bases que s’achèvera sa vie. Chassé de son appartement parisien, lui penseur de l’« habiter », et non pas retiré, comme on l’a stupidement dit, dans sa maison de Navarrenx, c’est après sa mort en 1991 que sa pensée va connaître un renouveau surprenant quoique limité. La question n’est plus désormais de le réinsérer dans un quelconque courant du marxisme. Le renewal va prendre deux aspects complémentaires. Il y a d’abord un « spatial turn », qui inclut bien évidemment les divers aspects du quotidien. Même si son influence court pendant la quinzaine d’années précédentes, la traduction en anglais de La Production de l’espace en 1991 marque un premier tournant. Elle recoupe en grande partieles interrogations des géographes, sociologues, anthropologues, notamment américains[42]. Mario Rui Martins, Kristin Ross, Stuart Elden, mais surtout Edward W. Soja, Fredric Jameson et Mark Gottdiener jouent un rôle essentiel pour introduire la pensée de l’espace de Lefebvre aux États-Unis. S’opposant aux métaphores spatiales à la Althusser ou à la Bourdieu, il introduisent deux idées-clés : la première, c’est que la vie quotidienne est l’équivalent de l’espace social ; la seconde, et sans doute la plus importante, c’est qu’ils présentent Lefebvre comme un précurseur du postmodernisme[43]. Phénomène classique de la « French theory » à la suite de ce « spatial turn » anglo-saxon, le retour en France et la réacclimatation d’une pensée lefebvrienne new look. Il y a d’abord ce numéro-bilan d’Annales de la recherche urbaine en 1994, pour les dix ans du plan urbain ; si Manuel Castells n’y prononce même pas le nom d’Henri Lefebvre, un article stimulant d’Isaac Joseph, « Le droit à la ville, la ville à l’oeuvre. Deux paradigmes de la recherche », y analyse l’évolution de la recherche en même temps que l’évolution de l’urbanisation pendant les Trente Glorieuses, en comparant la notion de « droit à la ville », titre d’un ouvrage de Lefebvre publié en 1968, que celui-ci définit comme un des droits sociaux, et qui renvoie encore alors à une utopie urbaine, et un livre de Jean-Christophe Bailly, publié en 1992, La Ville à l’oeuvre[44]. Toujours en 1994, c’est presque tout un numéro d’Espaces et sociétés, la revue qu’il avait contribué à fonder, qui lui est consacré ; deux articles,notamment, y marquent l’importation en France de la thématique de la postmodernité, en essayant d’y déceler l’ouverture épistémologique et l’absence de dogmatisme du marxisme de Lefebvre[45]. C’est au même type de revival qu’on doit encore un tout récent (2001) numéro de la revue Urbanisme significativement intitulé « Henri Lefebvre au présent », qui est de l’ordre du témoignage plutôt que de l’analyse, même si l’objectif est de déceler la présence « souterraine » de Lefebvre, y compris pendant les années de reflux du marxisme[46].

*

La notion de critique de la vie quotidienne a été cardinale chez Henri Lefebvre, surtout lorsqu’elle venue croiser la thématique de l’espace et de la ville. Outre Thomas Kleinspehn en 1975, elle a suscité d’assez nombreux travaux, de valeur inégale[47]. Cet ulltime volume n’est-il pas empreint d’une véritable nostalgie ? « Vingt ans après », devrait-on intituler l’évocation de cette période si agitée, politiquement et intellectuellement, qui sépare les deux derniers volumes de Lefebvre. Il est tout entier dominé par la thématique polysémique de la « crise » : il ne s’agit pas seulement des deux chocs pétroliers de 1973 et 1979, de l’échec de tout modèle révolutionnaire, de la mort de Mao (1976), de Sartre, d’Althusser qui étrangle sa femme (1980). Il y a que des possibles sont devenus impossibles : « Il était possible, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, que la classe ouvrière européenne se consolide, entre sur la scène politique, s’érige en sujet politique et, par diverses voies, en classe dominante »[48]. Ce n’est plus possible. Avec le troisième volume de Critique de la vie quotidienne, l’heure des bilans a sonné (« Ce qui continue », « Les discontinuités »). Plus tragique peut-être, du moins du point de vue de l’itinéraire personnel d’Henri Lefebvre, c’est qu’on entrevoit à maintes reprises dans cet ultime volume que, lui aussi, sans pouvoir quitter le cadre structurant du marxisme, sans vouloir « abandonner Marx », sent bien que c’en est fini d’un certain nombre de ces notions, concepts ou même réalités sur lesquels s’est construite une pensée de la révolution qui se voulait aussi révolution de la pensée. C’en est fini, il l’écrit tout de go, de la notion de peuple (p. 33)[49], du travail comme valeur (p. 18), du projet révolutionnaire lui-même (p. 34). C’est ainsi qu’il faut comprendre l’expression « le temps de la réalisation de la philosophie est passé ».

Or, c’est cette perspective d’ensemble qui débouche sur le constat le plus tragique – la fin d’une époque de la pensée. Le grand apport de Lefebvre est à coup sûr d’avoir fait du quotidien, ou plus exactement de la critique du quotidien, sur la double base du marxisme et de l’expérience avant-gardiste, un champ essentiel d’exploration sociologique et de réflexion philosophique sur le changement social en même temps que la base théorique de la revendication du « changer la vie » qui a inspiré les divers mouvements apparus autour de mai 1968 comme de la pensée de la gauche officielle, qui le reprend à son compte et l’instrumentalise en même temps. Ce que fait découvrir ce 3e volume, c’est que le marxisme, « incontournable » des années 1930 aux années 1960 pour penser le contemporain, n’a pas seulement cédé devant les coups de boutoir du « Marx est mort » des « nouveaux philosophes ». Il est désormais concurrencé et dépassé par d’autres modes d’interprétation, d’autres « manières de voir ». Plus besoin du marxisme pour penser le quotidien et la critique de la vie quotidienne, c’est après tout la leçon de Michel de Certeau[50]. S’il y a possibilité de relecture aujourd’hui, c’est dans une tout autre configuration intellectuelle, en décalage, en différé. Au milieu des années 1990, et avant même la vague Bourdieu, un floraison d’ouvrages sur le marxisme tentent de l’aborder autrement qu’aux beaux temps où il incarnait la pensée dominante. C’est ce qu’on a par exemple entrevu au colloque international de la revue Actuel Marx sur le bilan et les perspectives du marxisme (septembre 1995) ou encore en mai 1998 à l’occasion des 150 ans du Manifeste communiste. Ce regain d’intérêt provient d’ailleurs d’univers souvent très différents de la pensée marxiste au sens classique du terme, et se rattache, en tout cas en France, au réveil de la philosophie politique sous l’influence, notamment, de la pensée de Cornélius Castoriadis et de Claude Lefort[51], sans parler de l’essor, aux États-Unis, d’un marxisme « analytique » rejetant la logique hégélienne et cherchant à concilier Marx avec John Rawls. Marx serait-il devenu « intempestif », au sens quasi nietzschéen du terme ?[52] Du moins n’a-t-il pas acquis ce statut distancié, mais vénérable de « penseur du XIXe siècle » dont bénéficient Guizot, Tocqueville, Renan ou Taine. Il mord encore !

Dans la présentation du numéro d’Espaces et sociétés qui lui est consacré, les auteurs évoquaient métaphoriquement le « fantôme d’Henri Lefebvre ». Ce n’est pas sous forme de métaphore que Jacques Derrida a tenté de débusquer les « spectres de Marx »[53]. À travers la notion de spectre, il s’interroge sur l’esprit du marxisme et s’oppose au nouveau discours dominant qui se réjouit de son effondrement . En ce sens, « la fin de l’histoire » est une sorte d’acte de spiritisme pour conjurer le fantôme de Marx. Le marxisme demeure comme « esprit », ni mort, ni vif, il hante le néo-capitalisme, au nom de la critique radicale et de la capacité autocritique. La Fin de l’histoire est un ouvrage d’Henri Lefebvre datant de 1970.... « Le temps de la réalisation de la philosophie est passé ». N’est-ce pas dire dans un vrai style de philosophe-poète ou de poète-philosophe, et alors même que rien n’est encore tout à fait joué, ce que François Furet annonçait déjà dans Penser la Révolution française en 1978 et qu’il analysera après coup assez pesamment dans Le Passé d’une illusion : la fin du régime d’historicité révolutionnaire, la fin de l’illusion que la révolution est la seule modalité du changement historique[54].



[1] Sur l’avant-guerre, je renvoie à ma préface au volume 1 de Critique de la vie quotidienne (où j’évoque l’article d’Henri Lefebvre et Norbert Guterman, « La mystification : notes pour une critique de la vie quotidienne », Avant-Poste, n° 2, août 1933, p. 91-107). Voir aussi Henri Lefebvre, La Vie quotidienne dans le monde moderne, Paris, Gallimard, 1968, coll. « Idées ». Signalons enfin que, dès 1982, dans un entretien avec Olivier Corpet et Thierry Paquot (« Henri Lefebvre philosophe du quotidien », Le Monde Dimanche, 19 décembre 1982), Lefebvre indiquait qu’il comptait poursuivre cette réflexion par un travail sur les rythmes, autour du concept de « rythmanalyse », dont le projet n’aboutira qu’après sa mort, avec la publication avec Catherine Régulier du livre Éléments de rythmanalyse. Introduction à la connaissance des rythmes, Paris, Syllepse, 1992.

[2] Luc Ferry et Alain Renaut, La Pensée 68 : essai sur l’anti-humanisme contemporain, Paris, Gallimard, 1985.

[3] Vincent Descombes, Le Même et l’autre. Quarante-cinq ans de philosophie française (1933-1978), Paris, Minuit, 1979 (L’auteur ignore-t-il vraiment que le titre de son ouvrage est celui-là même de l’introduction rédigée par Henri Lefebvre aux Recherches philosophiques sur l’essence de la liberté humaine de Schelling, parues chez Rieder en 1926 ?) ; Christian Delacampagne, Histoire de la philosophie au XXe siècle, Paris, Seuil, 1995.

[4] Certaines concernent même le volume 1. Je remercie en particulier Francis Crémieux des précisions et corrections qu’il m’a fournies à partir de ses archives personnelles (lettre du 17 février 1996). Me signalant qu’en charge de la culture à Radio-Toulouse en 1944, c’est lui et non Tzara qui y fait entrer Lefebvre, il assure, en m’adressant copie du contrat Grasset de Critique de la vie quotidienne (octobre 1945) et de plusieurs lettres de Lefebvre, que ce sont des manoeuvres et luttes intestines à la maison d’édition qui expliquent que le livre, remis en février 1946, ne sera publié qu’en 1947 (mais ces luttes intestines, dans lesquelles Crémieux est directement impliqué, ne sont-elles pas de nature essentiellement politiques ?).

[5] Il s’agit d’une étude sur la vie quotidienne d’une communauté de mineurs de Caen menacés par la fermeture de la mine (1960) et d’une autre sur une riche communauté agricole de l’Oise au début de la politique agricole commune (1961). Cf. Henri Lefebvre, Writing on cities, translated and edited by Eleonore Kofman et Elizabeth Lebas, Oxford, Blackwell, 1996, p. 15, note 9.

[6] David Bellos, Georges Perec. Une vie dans les mots, trad. fr., Paris, Seuil, 1994. Voir aussi : Derek G. Schilling, Mémoire du quotidien : les lieux de Georges Perec, thèse Université Paris 7, 1997 (dir. Jacques Neefs) ; Michael Sheringham, « Attending to the everyday : Blanchot, Lefebvre, Certeau, Perec », French Studies (University of London), vol 54, n° 2, 2000 ; Georges Perec, Entretiens et conférences, éd. critique établie par Dominique Bertelli et Mireille Ribière, Nantes, Joseph K., 2003.

[7] Voir l’intervention de Matthieu Rémy (doctorant à l’Université de Nancy 2), « Georges Pérec et Henri Lefebvre, critiques de la vie quotidienne », Séminaire Georges Pérec, Université Paris 7, 24 novembre 2001.

[8] Guy Debord, Correspondance, juin 1957-août 1960, volume 1, Paris, Fayard, 1999 ; Correspondance, septembre 1960-décembre 1964, volume 2, Paris, Fayard, 2001 ; Correspondance, janvier 1965-décembre 1968, volume 3, Paris, Fayard, 2003.

[9] Notamment des histoires assez sordides concernant la jeune étudiante strasbourgeoise devenue alors la compagne de Lefebvre. Cf. Guy Debord, Correspondance, volume 2, cité, lettres à Béchir Tlili (15 avril 1964, p. 284-285) et à Denise Cheype (2, 27 avril 1964, p. 287).

[10] Guy Debord, Correspondance, volume 3, cité, lettre à Mustapha Khayati (9 juin 1965, p. 40).

[11] Épistémon (Didier Anzieu), Ces idées qui ont ébranlé la France. Nanterre, novembre 1967 – juin 1968, Paris, Fayard, 1968.

[12] Ce paragraphe sur mai 68 reprend en partie un exposé fait devant le séminaire de recherche « Les années 68 : événements, cultures politiques et modes de vie » (IHTP, 17 mars 1997) : « Henri Lefebvre et la critique radicale », Lettre d’information, n° 23, juillet 1997, p. 1-23.

[13] Henri Lefebvre, L’Irruption de Nanterre au sommet, Paris, Anthropos, 1968 ; rééd. L’Irruption..., Paris, Syllepse, 1998.

[14] Greil Marcus, Lipstick Traces. Une histoire secrète du vingtième siècle, traduction française, Paris, Allia, 1998. (éd. orig. Boston, Harvard University Press, 1990) ; Bernard Brillant, Les Clercs de 68, Paris, PUF, 2000.

[15] Lettre collective – signée par Lefebvre - dénonçant la répression et esquissant une analyse de la crise de l’université, Le Monde, 17 février 1967

[16] Pascal Dumontier, Les Situationnistes et Mai 68 : théorie et pratique de la révolution, 1966-1972, Paris, Lebovici, 1990, p. 80-97 ; Jean-Pierre Duteuil, Nanterre 1965-1966-1967-1968. Vers le Mouvement du 22 mars, Mauléon, Éd. Acratie, 1988, p. 129

[17] Hervé Hamon, Patrick Rotman, Génération, t. 1 :Les années de rêve, Paris, Seuil, 1987, p. 390.

[18] Henri Lefebvre, Le Temps des méprises, Paris, Stock, 1975, p. 117.

[19] Yvon Le Vaillant, « Nanterre-la-folie », Nouvel Observateur, n° 171, 21-27 février 1968 ; AlainSchnapp, Pierre Vidal-Naquet, Journal de la Commune étudiante. Textes et documents, novembre 1967 – juin 1968, Paris, Seuil, 1969, p. 122 ; Hervé Hamon, Patrick Rotman, Génération, op.cit., p. 400-401 ; Jean-Pierre Duteuil, Nanterre 1965-1966-1967-1968, p. 95.

[20] Guy Debord, Correspondance, volume 3, op.cit., p. 259.

[21] Henri Lefebvre, Le Temps des méprises, op.cit., p. 120.

[22] Henri Lefebvre, Métaphilosophie, Paris, Éditions de Minuit, 1965, coll. « Arguments » ; rééd. Paris, Syllepse, 2000, p. 6.

[23] Henri Lefebvre, Position : contre les technocrates, Paris, Gonthier, 1967. Notons que le livre est soutenu par Jean-François Revel dans L’Express en 1967-1968.

[24] Et en été à l’« Université critique » de Pau avec les ouvriers de Péchiney de Noguères (Bernard Brillant, Les Clercs de 68, op.cit., p. 445).

[25] Cf. Hubert Tonka, Thierry Paquot, Annie Zimmermann, « Utopie, la parole donnée », p. 49-52, Urbanisme, mai-juin 1998, numéro spécial Mai 68. Voir aussi : Jean-Louis Violeau, « L’Internationale Situationniste et la ville », p. 41-44 ; Laurent Devisme, « Henri Lefebvre penseur de l’Urbain », p. 45-49

[26] Alain Touraine ,« L'apparition d'une nouvelle sensibilité sur la scène politique », in Geneviève Dreyfus-Armand, Laurent Gervereau, Mai 68. Les mouvements étudiants en France et dans le monde, Paris, BDIC, p. 82-86.

[27] Michel Amiot, Les Sociologues contre l’État, Paris, Éd. de l’EHESS, 1986.

[28] Et d’autant plus contemporain qu’il a d’abord paru dans L’Homme et la société, n° 8, avril-mai-juin 1968.

[29] On peut prendre plusieurs instruments de mesure. L’un serait celui des traductions, dont Rémi Hess a fait une recension appliquée (Henri Lefebvre et l’aventure du siècle, Paris, A.-M. Métailié, 1988, p. 327-334). Un autre indicateur serait les nombreuses émissions de radio auxquelles Lefebvre a participé à cette époque, en particulier une « Radioscopie » de Jacques Chancel (2 octobre 1975).

[30] Manuel Castells, « Y a-t-il une sociologie urbaine ? », Sociologie du travail, n° 1, 1968. Voir aussi : Manuel Castells, La Question urbaine, Paris, Maspero, 1972.

[31] Kurt Meyer, Henri Lefebvre. Ein romantischer Revolutionär, Wien, Europa Verlag, 1973 ; Thomas Kleinspehn, Der verdrängte Alltag. Henri Lefebvres marxistische Kritik des Alltagslebens, Gießen, Focus-Verlag, 1975. En revanche les auteurs cités par Rémi Hess, Henri Lefebvre et l’aventure du siècle, op.cit., p. 305-311, n’ont aucune postérité et en tout cas pas l’influence qu’il leur attribue

[32] Mark Poster, Existential Marxism in Postwar France : From Sartre to Althusser, Princeton, Princeton University Press, 1975 ; Perry Anderson, Considerations on Western Marxism, London, New Left Books, 1976 (trad. fr., Sur le marxisme occidental, Paris, Maspero, 1977) ; Russell Jacoby, Dialectic of Defeat : Contours of Western Marxism, London, Cambridge University Press, 1981 ; Alfred Hirsch, The French New Left : An Intellectual History from Sartre to Gorz, Boston, South End Press, 1981 ; Michael Kelly, Modern French Marxism, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1982 ; Martin Jay, Marxism and Totality : The Adventures of a Concept from Lukács to Habermas, Berkeley, University of California Press, 1984.

[33] « Henri Lefebvre philosophe du quotidien », Le Monde Dimanche, 19 décembre 1982, p. IX-X.

[34] La Présence et l'absence. Contribution à une théorie des représentations, Paris, Casterman, 1980 ; Une pensée devenue monde. Faut-il abandonner Marx ?, Paris, Fayard, 1980 ; Qu'est-ce que penser?, Paris, Publisud, 1985 ; Le Retour de la dialectique, Douze mots clefs pour le monde moderne, Paris, Messidor-Éditions sociales, 1986.

[35] « L’être humain va toujours au-delà de soi », Qu'est-ce que penser?, op. cit., p. 131.

[36] Jean-Pierre Garnier, « La vision urbaine de Henri Lefebvre », in « Actualités de Henri Lefebvre », Espaces et sociétés, n° 76, 1994, p. 123. Un Roland Castro, animateur du programme Banlieue 1989 a reconnu sa dette envers Lefebvre (Civilisation urbaine ou barbarie ?, Paris, Plon, 1994).

[37] Olivier Corpet, « La mort du philosophe Henri Lefebvre », Le Monde, 2 juillet 1991, p. 15.

[38] Henri Lefebvre et Catherine Régulier, La Révolution n'est plus ce qu'elle était, Paris, Éditions Libres-Hallier, 1978. Le microscosme parisien a beaucoup glosé, de manière souvent abjecte, sur ces relations avec une très jeune communiste que le Parti aurait envoyé en mission auprès du philosophe vieillissant. Vision classique du complot, à quoi s’ajoute la réputation lassante de Don Juan qu’Henri Lefebvre a traîné après lui toute sa vie. Catherine Régulier, qui deviendra sa femme, sera à ses côtés jusqu’à la fin de sa vie.

[39] « Ne pas rester prisonnier du passé. Le philosophe marxiste Henri Lefebvre a rencontré le XXIIe Congrès du P.C.F. », L’Humanité, 2 mars 1978.

[40] « L’invité de L’Humanité » : « Henri Lefebvre, sociologue, philosophe », entretien avec Jacques de Bonis, L’Humanité, 2 février 1981, p. 13.

[41] Henri Lefebvre, « Hurler contre les loups », Le Matin, 5 juillet 1984 ; « Quo vadis ? », entretien avec Jacques de Bonis, Révolution, n° 236, 7 septembre 1984 ; Henri Lefebvre, « La société sans le P.C. ? », L’Humanité, 19 novembre 1985. Cette tentation d’une radicalité sociale et politique que Lefebvre cherche encore dans le PCF, ira, notons-le, jusqu’à un soutien assez critiqué à la grève de la faim des militants d’Action directe arrêtés selon lui pour « délit politique » (Libération, 2 février 1988).

[42] Excellente analyse dans Henri Lefebvre, Writing on cities, translated and edited by Eleonore Kofman et Elizabeth Lebas, op. cit., p. 42-52.

[43] Bilan le plus récent dans Stuart Elden, « Politics, Philosophy, Geography. Henri Lefebvre in recent anglo-american scholarship », Antipode : a Radical Journal of Geography, vol. 33, n° 5, November 2001, p.  809-821. Voir aussi : Mario Rui Martins, « The Theory of Social Space in the Work of Henri Lefebvre », in Ray Forrest, Jeff Henderson & Peter Williams (eds.), Urban Political Economy and Social Theory: Critical Essays in Urban Studies, Aldershot, Gower, 1982 ; Kristin Ross, The Emergence of Social Space : Rimbaud and the Paris Commune, Houndmills, Macmillan, 1988 ; et surtout : Edward W. Soja, Postmodern Geographies. The Reassertion of Space in Critical Social Theory, London, Verso, 1989 ; Fredric Jameson, « The Politics of Theory : Ideological Positions in the Postmodern Debate », in The Ideologies of Theory, Essays, 1971 – 1986 : Vol. 2 The Syntax of History, London, Routledge, 1988 ; Mark Gottdiener, The Social Production of Urban Space, Austin, University of Texas Press, 1984 (rééd. 1994) ; id., The New Urban Sociology, New York, Mc Graw Hill, 1994 (rééd. 1995) ; id., « Lefebvre and the Bias of Academic Urbanism », City, n°4/ 1, April 2000 ; id., « Henri Lefebvre and the Production of Space », Sociological Theory, n° 11, 1, March 1993

[44] « Parcours et positions », Annales de la recherche urbaine, n° 64, septembre 1994 ; cf. Isaac Joseph, « Le droit à la ville, la ville à l’oeuvre. Deux paradigmes de la recherche », p. 4-10 ; Manuel Castells, « L’école française de sociologie urbaine vingt ans après. Retour au futur ? », p. 58-60. Voir aussi Jean-Christophe Bailly, La Ville à l’oeuvre, Paris Éd. J. Bertoin, 1992

[45] « Actualités de Henri Lefebvre », Espaces et sociétés, n°76, 1994 ; cf en particulier : Michael Dear, « Les aspects postmodernes de Henri Lefebvre », p. 31-39 ; Pierre Hamel, Claire Poitras, « Henri Lefebvre, penseur de la postmodernité », p. 41-58.

[46] « Henri Lefebvre au présent », Urbanisme, n° 319, juillet-août 2001. Voir les articles de Maïté Clavel, « La ville comme œuvre » ; Michèle Jolé, « Henri Lefebvre à Strasbourg » ; « Rencontre avec Nicole Beaurain » ; Laurent Devisme, « Henri Lefebvre, curieux sujet, non ? »

[47] Donatella Carraro, L’Avventura umana nel mondo moderno : Henri Lefebvre e l’« homo quotidianus », Milano, Unicopli, 1981 ; PhilipWander, « Introduction », H. Lefebvre Everyday Life in the Modern World, New Brunswick, NJ: Transaction Publishers, 1984, p. vii-xxii ; Catherine Régulier, « Quotidienneté », in Georges Labica (dir.), Dictionnaire critique du marxisme, Paris, PUF, 2e édition augmentée, 1985 ; Alice Kaplan & Kristin Ross, « Everyday life », Yale French Studies, n° 73, Fall 1987 ; Alberto Suarez-Rojas, La « Critique de la vie quotidienne » chez Henri Lefebvre. Romantisme et philosophie : genèse d’une critique du moderne, Mémoire de maîtrise Paris 10 (dir. G. Labica), 1991 ; Rob Shields, Lefebvre, Love and Struggle. Spatial Dialectics, London, Routledge, 1998 ; Rob Shields, « Everyday Marxism : The convergent analyses of Roland Barthes and Henri Lefebvre », in James Dolamore (ed.) Making Connections: Essays in French Culture and Society in Honour of Philip Thody, Bern, Peter Lang, 1999, p. 135-146 (voir aussi le site de Rob Shields : http://www.carleton.ca/~rshields/lefebvre.htm).

[48] Henri Lefebvre, Une pensée devenue monde, op. cit., p. 233.

[49] On se permettra un rapprochement audacieux entre ce diagnostic désenchanté et les travaux de Pierre Rosanvallon sur la « désociologisation du politique », la rupture de l’ancien lien entre classes sociales et partis politiques, en particulier dans Le Peuple introuvable, Paris, Gallimard, 1998.

[50] Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, 2 vol., Paris , Gallimard, 1990 et 1994, coll. « Folio-Essais ».

[51] Cornélius Castoriadis, L’Institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975 ; Claude Lefort, L’Invention du politique, Paris, Fayard, 1981.

[52] Daniel Bensaïd, Marx l’intempestif. Grandeurs et misères d’une aventure critique, Paris, Fayard, 1995. Voir, parmi les autres titres : Étienne Balibar, La Philosophie de Marx, Paris, La Découverte, 1993 ; Michel Vadée, Marx, penseur du possible, Paris, Méridiens Klincksieck, 1993 ; Henri Maler, Convoiter l’impossible. L’utopie avec Marx, malgré Marx, Paris, Albin Michel, 1995 ; Yvon Quiniou, Figures de la déraison politique, Paris, Kimé, 1995.

[53] Jacques Derrida, Spectres de Marx. L’état de la dette, le travail du deuil et la nouvelle Internationale, Paris, Galilée, 1993.

[54] François Furet, Penser la Révolution française, Paris, Gallimard, 1978 ; Le Passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au XXe siècle, Paris, Robert Laffont/Calmann-Lévy, 1995.