6/05/04
Henri Lefebvre, Critique of Everyday Life. Volume II. Foundations for a Sociology of the Everyday
Préface
Le temps de la critique radicale
par Michel Trebitsch
Comment les analystes, voire les maîtres-penseurs de la toute fin du XXe siècle ont-ils pu délaisser un livre aussi brillant que ce second volume de Critique de la vie quotidienne ? Si l’on fait preuve d’assez de sens historique pour dédaigner les inévitables scories du vocabulaire d’époque – autrement dit, le lexique marxiste alors omniprésent – on doit admettre, en toute bonne foi, qu’il s’agit d’un des ouvrages majeurs du tournant des années 1960. Henri Lefebvre est alors au sommet de sa forme intellectuelle, productif, créatif, publiant en quelques années certaines de ses œuvres les plus abouties et des dizaines d’articles. L’ancien petit professeur non agrégé de collèges privés de l’entre-deux-guerres est entre temps devenu un chercheur et bientôt un universitaire reconnu, quoique décalé. L’intellectuel communiste en quête de légitimité auprès de ceux qu’il a toujours appelés les « marxistes officiels » opère à ce moment avec le « Parti » une rupture éclatante qui va faire de lui une des principales figures de la contestation préparant et préfigurant les événements de mai 68[1].
De 1947 à 1961, la période qui sépare le premier du second volume de Critique de la vie quotidienne est assez longue, mais moins longue que la suivante, entre le second et le troisième volume (1961-1981). Pourtant, elle est marquée par des bouleversements infiniment puissants, des bouleversements avant tout politiques sur fond de « Trente Glorieuses », qui font que tout a changé au début des années 1960, non seulement pour Henri Lefebvre, mais pour l’ensemble du climat idéologique et culturel. Le livre de 1947, rappelons-le, provenait en grande partie de l’avant-guerre et n’a pu éclore que dans le contexte bref de la Libération, juste avant que ne se referment les portes du « rideau de fer » et que ne se cristallise la glaciation jdanovienne[2]. Entre cette date et 1961, il ne s’est passé rien moins que le traumatisme de 1956, invasion de la Hongrie et rapport Khrouchtchev et, pour Henri Lefebvre, la mise en marche d’un processus assez lent de détachement du communisme au nom même de la « révision du marxisme ».
Livre-clé d’un moment-clé, ce volume se présente sous une forme assez extraordinaire qui rend compte précisément de ces mutations essentielles et, plus encore, de la conscience, lucide et même précoce, que l’auteur peut en avoir. Près du tiers des plus de 300 pages qui vont suivre est en effet consacré à une « Mise au point » qui tente, comme l’écrit Lefebvre, de faire le bilan des transformations de la vie quotidienne au cours de la quinzaine d’années écoulées. Le premier volume de Critique de la vie quotidienne avait déjà pour sous-titre : Introduction. Ces avant-textes, ces inventaires, font corps avec la démarche même d’Henri Lefebvre, cette volonté de lier en permanence le conçu au vécu, cette dimension autobiographique de la réflexion théorique, ce rapport à l’« expérience » au sens où Hannah Arendt entend le mot. C’est que, comme Lefebvre le formule en toute clarté dans son chapitre « axiomatique », il ne peut y avoir de connaissance de la société sans critique de cette société. Voilà tenu en main le fil rouge qui guidera notre lecture, ce lien essentiel noué, au cours des années 1950 en particulier, entre les tourbillons politiques nés de la faille de 1956 et l'évolution d’ensemble du champ des sciences sociales, notamment de la sociologie et de sa fonction idéologique. Tout l’intérêt provient ici du fait qu’on a sous les yeux une œuvre de la maturité, à l’expression ferme et rigoureuse, à l’ambition théorique résolue, dont on trouve peu d’équivalent dans le reste de la production lefebvrienne. Ce livre peut se lire comme un véritable discours de la méthode en sociologie, en particulier parce qu’il aspire à restituer à celle-ci une exigence proprement philosophique, et il détermine chez Henri Lefebvre une posture savante qui, en le hissant hors de la marginalité intellectuelle, donne toute sa force au cœur de son projet : le développement d’une critique radicale de l’existant qui va éclairer son parcours pendant toutes les années suivantes. Car ce qui est en jeu, par-delà le second volume de Critique de la vie quotidienne et le cas d’Henri Lefebvre, c’est une histoire intellectuelle de plus longue durée, qu’on pourrait même prolonger jusqu’à Pierre Bourdieu, dont les premières grandes œuvres voient précisément le jour dans ces mêmes années. On s’en tiendra cependant ici aux années 1960, pour prendre la « critique de la vie quotidienne » comme un élément central d’une histoire des “ idées de mai ” qui reste à faire, tant elle dépend encore des effets de mode et des reconstructions a posteriori.
De cette période des années 1960, la postérité, si tant est qu’il en ait eu une, a retenu surtout l’image d’un Lefebvre agitateur ; et, de fait, il s’agit bien ici d’interroger l’impact de son œuvre, en particulier son influence sur les idées de mai 1968, dont Critique de la vie quotidienne, le second comme – rétroactivement – le premier volume, est une pièce maîtresse. Mais c’est à condition de bien prendre ce livre comme un effort hautement théorique, à la différence d’ouvrages plus polémiques de la période. À condition d’y reconnaître une surprenante actualité de sa lecture du social, de ce que Lefebvre lui-même définit comme le « texte social » - le paysage, la ville, la rue. À condition de lire scrupuleusement sa tentative d’élaborer les instruments formels, les catégories spécifiques – ce sont ses propres termes – d’une sociologie critique. On retiendra par exemple la vingtaine de pages sur « la notion de structure » où l’on trouve formulée une des meilleures définitions du structuralisme, et aussi une des plus virulentes attaques au moment où le débat bat son plein[3]. Mais en vérité, et bien plus largement encore, la sociologie que tente de construire Lefebvre se délimite face aux deux courants alors dominants, la sociologie « quantitative » à laquelle il reproche de s’en tenir à des énumérations et des classifications qui ne peuvent épuiser le réel, tout autant que la sociologie « participative », celle de l’enquête et du questionnaire qui postule une spontanéité du social qu’il rejette. Cette controverse sociologique, qui traverse tout le livre, il n’est pas de mon ressort d’en analyser les contenus et les concepts en jeu, d’autant qu’ils se donnent à lire assez clairement. En revanche, elle permet de saisir ce qui est l’essentiel pour comprendre cette histoire intellectuelle des années 1960, ce lien fondamental entre sociologie et politique, entre l’institution de la sociologie française contemporaine et les tentatives de renouvellement, en rupture avec le stalinisme, de la pensée révolutionnaire. C'est ce mouvement – qui commence bien avant mai 1968 et se poursuit pendant une partie des années 1970, que je désigne par la notion de “ critique radicale ”, l’expression se trouvant d’ailleurs chez Lefebvre et chez d’autres. C’est à cette relation étroitement imbriquée que je voudrais m’attacher, à travers le double parcours, professionnel et politique, de notre philosophe de la quotidienneté.
On peut partir rétrospectivement de ce lieu commun de 1968, selon lequel la sociologie et les sociologues, étudiants et enseignants, ont été des moteurs essentiels des événements de mai. “ La sociologie, discipline immature et sans débouché, a lancé le mouvement de mai 68 ”, écrivait Georges Pompidou dans Le Nœud gordien et l’idée que la sociologie a été un lieu de réflexion révolutionnaire parce qu’elle était une discipline dominée imprègne Les Héritiers de Bourdieu et Passeron, l’un des livres-cultes de l’époque[4]. Derrière le lieu commun se posent plusieurs questions plus profondes sur l'évolution de la discipline depuis l'après-guerre et son rôle d'analyseur et de catalyseur d'un certain nombre de débats de société, ainsi que sur le parcours personnel de Lefebvre qui, même intégré désormais dans le système universitaire, reste en situation de marginalité face à la philosophie-reine comme face à un parti rejetant cette forme particulière de la « science bourgeoise ».
En 1948, après un bref passage à Radio Toulouse, où Tristan Tzara l’avait fait entrer à la Libération, puis un retour, plus bref encore, dans l’enseignement secondaire, Lefebvre se retrouve parmi les six chercheurs nommés au Centre d’études sociologiques, laboratoire du cnrs, fondé en 1946 par Georges Gurvitch, auquel Georges Friedmann succédera en 1949. Il faut dire un mot de Gurvitch, ce personnage atypique, « l'exclu de la horde » comme il se définira lui-même dans un article sur son itinéraire intellectuel paru en 1966, juste après sa mort[5]. Socialiste révolutionnaire, Gurvitch s'est exilé de Russie en 1921, d'abord à Prague puis, en 1924, à Paris, où il passe son doctorat de philosophie, avant de succéder à Maurice Halbwachs à Strasbourg en 1935. Exilé derechef pendant la guerre, à New York où il travaille avec la New School for Social Research, il en revient comme le premier introducteur de la sociologie américaine, qu'il combattra ensuite. Son ouverture internationale, son charisme personnel ont été souvent soulignés, mais, resté philosophe dans ses références et ses catégories, il ne sera jamais lui-même totalement intégré à sociologie française. Et pourtant, lié à tout un réseau, celui de la vie section de l’École pratique des hautes études de Lucien Febvre, du Conservatoire national des arts et métiers où Georges Friedmann est nommé en cette même année 1946, Gurvitch représente à la fois le lien et la rupture avec l’héritage durkheimien, avec la sociologie du fait social, et c’est autour de lui que s’élabore, après 1945, ce qu’on a pu appeler la « seconde fondation de la sociologie française »[6]. Jusque là, difficilement distincte de la psychologie sociale et de la philosophie, dont elle formait un des certificats, la sociologie n'était représentée que par quelques postes à Paris, Bordeaux, Strasbourg. Une génération plus tard, dans les années 1970, les principaux acteurs de l’histoire de la sociologie française seront passés par ce petit Centre d’études sociologiques.
Entouré d'Henri Lévy-Bruhl et Gabriel Le Bras, assisté au secrétariat par une merveilleuse « vieille dame indigne », Yvonne Halbwachs, la veuve de Maurice, Gurvitch fonde le Centre d’études sociologiques avec de rares et curieux personnages, peu académiques, dotés d'un faible capital universitaire (peu sont agrégés). Leur recrutement a été le fait du hasard, de relations nouées dans la Résistance et le militantisme (Edgar Morin) – encore que deux d'entre eux viennent d'Uriage (Henri Chombart de Lauwe, Joffre Dumazedier) –, d'un intérêt pour la classe ouvrière, ce qui explique des spécialisations précoces en sociologie du travail (Georges Friedmann), mais aussi en sociologie urbaine et même en sociologie religieuse. C'est dans ce contexte héroïque qu'il faut situer l'arrivée en 1948 d'Henri Lefebvre, qui connaît déjà Friedmann depuis les années 1920 et qui devient vite le dieu d'Yvonne Halbwachs. Lefebvre n'a jamais été gurvitchien, mais Gurvitch, attaché au problème du changement révolutionnaire, défenseur d'une vision d'ailleurs assez complexe d'une sociologie « dialectique », d'une sociologie de la totalité, n'a pu qu'être sensible à ses publications d'après-guerre, notamment Critique de la vie quotidienne. Sur son entrée au CES, on dispose d'ailleurs du témoignage d'un médiocre roman de Françoise d'Eaubonne, Le temps d'apprendre à vivre, où elle le dépeint sous les traits du philosophe marxiste Hervé Lefort et où elle décrit du moins l'ambiance très politisée du Centre, dont plusieurs membres comme Lefebvre ou Morin sont communistes[7].
Lefebvre s’est d’abord investi dans le secteur de la sociologie rurale, en créant en 1950 un Groupe de sociologie rurale où il invite les meilleurs ruralistes français (Daniel Halévy, Michel Cépède, Louis Chevalier, René Dumont) et en se lançant dans les enquêtes de terrain, en particulier, en 1950-1951, dans les campagnes toscanes[8]. Pendant la guerre, il avait travaillé sur les vallées pyrénéennes, dépouillant les archives des communautés pastorales, y découvrant une sorte de “ communisme primitif ” qui avait imprégné sa rédaction de Critique de la vie quotidienne. De ces recherches, il tirera sa thèse de doctorat sur Les Communautés paysannes pyrénéennes, soutenue en juin 1954 (son premier titre académique depuis son diplôme d'études supérieures obtenu 30 ans plus tôt en 1924 !)[9]. Ses travaux sont d'emblée empreints d'une dimension militante, par ses liens avec les syndicats agricoles italiens et même son influence en France sur la Jeunesse agricole chrétienne, mais aussi parce que ses recherches empiriques sont systématiquement doublées de publications théoriques, sur la rente foncière, la communauté agraire, qui devaient culminer dans un Traité de sociologie rurale dont le manuscrit fut paraît-il volé, et qui le placent d'ailleurs en porte-à-faux avec le PCF en pleine phase lyssenkiste. Cet investissement militant va d’ailleurs lui valoir aussi une “ affaire Lefebvre ” avec la direction du cnrs. En 1953, lors des Journées nationales d'études des intellectuels communistes, il s'était attaqué, dans son rapport sur le Cercle des sociologues communistes, à la “ sociologie policière ” de la bourgeoisie qui met en fiches la classe ouvrière, et s'en était pris nommément à Gurvitch et Friedmann[10]. La réaction du CNRS est immédiate (il est vrai que nous sommes en pleine guerre froide) : il est renvoyé dans le secondaire. Lefebvre se défend dans un mémoire, “ Protestation de M. Henri Lefebvre contre la fin de son détachement au CNRS ”[11], et une campagne orchestrée par le syndicat des chercheurs, emmené par Alain Touraine et Edgar Morin, aboutit à sa réintégration et à sa titularisation comme maître de recherche en octobre 1954[12].
Arguments et la « révision du marxisme »
À cette date, Lefebvre lutte déjà sur un double front : si, face à la sociologie bourgeoise, il cherche à développer l’idée d’une sociologie marxiste, par rapport au parti communiste, il faut qu’il explique que la sociologie sert à quelque chose et ne peut se réduire à la science bourgeoise. En vérité, le malentendu remonte bien plus haut. Avec le premier volume de Critique de la vie quotidienne, nous avions quitté un Henri Lefebvre frôlant le statut de philosophe officiel du Parti communiste, notamment avec sa participation à l’offensive anti-Sartre (L'Existentialisme, 1947) et la publication de son petit “ Que-sais je ? ”, Le Marxisme (1948), qui est encore aujourd’hui le best-seller de la collection aux PUF et qui servira de référence, comme son livre de 1939, Le Matéralisme dialectique, à des générations d’intellectuels marxistes. L’idylle, on s’en souvient peut-être, n’avait duré au mieux que deux ans, Lefebvre retrouvant dès 1949 la posture de communiste marginal qui a été la sienne pendant trente ans, de son adhésion en 1928 à son exclusion en 1958. Dès 1948, le parti paralyse ses projets, pilonne un ouvrage déjà composé, Méthodologie des sciences, retarde sa Contribution à l'esthétique jusqu'en 1953. Et il est mis en cause à plusieurs reprises dans la Nouvelle Critique, pour son “ néo-hégélianisme ” et sa prétention insupportable à préserver l’autonomie relative de la philosophie face aux impératifs politiques[13]. Ce qui intéresse en effet Lefebvre, ce n’est pas la science prolétarienne telle que Jdanov la défend à partir de 1947, encore moins la paupérisation relative ou absolue qui est le grand débat des années cinquante, encore moins Lyssenko. Ce qui l’intéresse, c’est l’analyse de cette dégradation de la vie quotidienne dans le monde moderne, marquée par la séparation du sujet d’avec lui-même, par l’objectivation de l’objet réduit à la chosification, à l’objet perdant toute valeur esthétique, à la pauvreté du monde moderne.
Pour autant, le processus de rupture avec le parti communiste est assez curieux, et pose la question, formulée par Edgar Morin dans Morin dans le portrait en demi-teinte qu'il dresse de lui dans Autocritique en 1958 : « Ah ! pourquoi ce papillon a-t-il rampé comme une chenille pendant des années ? ». Pourquoi Lefebvre est-il resté si longtemps au PCF ?, se demande Morin en avançant l'idée qu’il a payé « sa petite autonomie dialectique d'une servitude politique totale »[14]. De fait, à la différence des vagues successives d'intellectuels qui ont été exclus du parti ou s'en sont écartés depuis 1948, Lefebvre ne se manifeste dans aucune des grandes crises – coup de Prague, condamnation du titisme, affaire Kravtchenko, procès Rajk, complot des blouses blanches – ni même devant le séisme de 1956, XXe Congrès du pcus puis, en octobre, intervention soviétique en Hongrie, alors qu'il a eu connaissance très tôt du rapport Khrouchtchev, dès février, lors d'un voyage en rda à l'invitation de l'Académie des sciences de Berlin[15]. C’est que son problème est plus théorique que directement politique. En ce sens, le premier choc direct remonte à 1955, à l'occasion d'une conférence sur Lukàcs à l'Institut hongrois de Paris où Lefebvre, tout en polémiquant avec Raymond Aron (L'Opium des intellectuels) et Merleau-Ponty (Les Aventures de la dialectique), rejette la thèse jdanovienne de la “ science prolétarienne ”. Attaqué dans la presse communiste, il écope d'un avertissement de la direction du parti qui empêche la publication de sa conférence[16].
La question-clé, pour Lefebvre comme pour un certain nombre d’intellectuels, est alors celle de la crise de l'orthodoxie et de la révision du marxisme. Le point d'ancrage principal de cette remise en cause sera la revue Arguments, fondée en 1956 et auto-dissoute en 1962, animée en particulier par Edgar Morin, Jean Duvignaud, Kostas Axelos[17]. « Bulletin de recherche » et non organe d'un groupe, cette revue réunit les penseurs exclus du pcf et un certain nombre de personnes venant de la gauche socialisante qui voulaient rénover le socialisme. Avant et après le XXe congrès, la première démarche de ces intellectuels révolutionnaires a été de tenter de rénover le marxisme par tous les moyens. Lefebvre n'y publiera lui-même que deux articles, et après son exclusion du parti communiste, l'un en 1959, « Justice et vérité » à propos de Nietzsche (n° 15), l'autre en 1962, « La signification de la Commune » (n° 27). Autour d’Arguments, une nébuleuse essaye de repenser la société française, notamment après la victoire de De Gaulle qui pose des problèmes un peu nouveaux, de repenser la civilisation moderne, le règne de la bureaucratie, de la technique, la « nouvelle classe ouvrière » (Serge Mallet), le « travail en miettes » (Georges Friedmann), de repenser les rapports internationaux en posant la question du tiers-monde. Au nom d’une position méthodologique qui consistait à essayer de raisonner (c’est le sens même du titre de la revue Raggionamenti, la revue italienne qui a travaillé avec eux), de poser des questions et non pas d’essayer de proposer une ligne interprétative du marxisme, ils se sont interrogés sur un mot-clé, le mot “ aliénation ” redécouvert à travers le jeune Marx et Lukacs. Le Dieu caché de Lucien Goldmann, la thèse de Pierre Naville, De l'aliénation à la jouissance, Mythologies de Roland Barthes, tous ces ouvrages de 1956-1957, d'ailleurs contemporains de l'évolution des Annales vers la “ longue durée ”, déplacent les interrogations vers la quotidienneté et la modernité. La contribution de Lefebvre à cette question sera d’ailleurs, dans cette période, la longue introduction à la seconde édition de Critique de la vie quotidienne (1958) où il essaye d’examiner ce qui a changé de 1947 à 1958 dans le monde moderne et où il recentre sur cette question de l’aliénation. Arguments s'ouvre en outre aux courants étrangers (École de Francfort, Lukàcs, Marcuse, Kolakowski). À côté des différents mouvements qui tentent de réviser le marxisme en France, il faudrait en effet réintroduire une série de dimensions internationales, qu’il s’agisse du choc Algérie, du choc Cuba, du choc autogestion yougoslave, plus tard du choc révolution culturelle chinoise. L’essentiel cependant est ici de préciser le parallèle entre les débats sur la « révision du marxisme » et les débats sur la fonction de la sociologie. De même qu'Arguments a servi, pour reprendre une expression de Rémy Rieffel, de « sas de décompression » politique à la sortie du stalinisme, le Centre d'études sociologiques et les Cahiers internationaux de sociologie fondés alors par Gurvitch ont servi de « sas de décompression » scientifique et culturelle[18]. Ce sont en partie les mêmes auteurs qui s'y confrontent, Morin, Duvignaud, Balandier, Touraine, Naville, au point qu'on est en droit de définir un axe allant de la recherche sociologique aux revues et magazines relayant ces questions auprès du grand public (Esprit, Le Nouvel Observateur), et les thèmes récurrents des enquêtes et des colloques préfigurent bien des interrogations soixante-huitardes : la mode, les besoins, les classes sociales, l'urbanisation, société technique et civilisation, tradition et continuité, sociologie des mutations, la prévision en sociologie, critique de la modernité.
Car ce double débat prend alors un caractère public. L’opposition de Lefebvre à la ligne du parti a longtemps été interne, notamment au sein de la cellule oppositionnelle du Centre d'études sociologiques. Mais elle s'étend bientôt aux groupes « fractionnels », L'Etincelle en 1957 (Victor Leduc, Jean-Pierre Vernant, Hélène Parmelin, Ernest Pignon, Maurice Caveing, Maxime Rodinson), et surtout en avril 1958, Voies nouvelles, où il publiera plusieurs articles, en particulier dès les numéros 1 et 2, un ensemble remarqué sur « Marxisme et théorie de l'information »[19]. C’est dans ce contexte que Lefebvre publie un article essentiel pour toute la suite, “ Le marxisme et la pensée française ”, qui dresse un bilan désastreux de la régression théorique du dogmatisme stalinien. Publié dans la revue polonaise Tworczosc à la fin 1956, paru en bonnes feuilles en juin 1957 dans France-Observateur et en juillet-août dans les Temps modernes, l'article lui vaut d'être exclu du comité de rédaction de la Nouvelle Critique avec quelques autres[20]. C’est cette analyse qu’il reprend et approfondit au début de 1958 dans Problèmes actuels du marxisme, publié aux PUF[21]. Parallèlement il a participé, avec le milieu des Temps Modernes et de la gauche mendésiste (Bourdet, Martinet) autour du Club de la gauche, à un certain nombre de discussions sur la “ nouvelle gauche ” et la “ nouvelle classe ouvrière ” qui aboutiront à la fondation du psa puis du psu auquel Lefebvre n’adhéra jamais. C’est tout cela lui est reproché. Mais c’est sur des motifs politiques qu’une procédure d’exclusion est entamée contre lui en juin 1958. On lui reproche son long “ travail de désagrégation ” par ses publications dans la “ presse bourgeoise ” (L'Express, France-Observateur, la NRF, Les Temps modernes), ses ouvrages “ révisionnistes ” (Problèmes actuels du marxisme), son “ activité fractionnelle caractérisée ” de participation au Club de la gauche et aux publications oppositionnelles (Voies nouvelles)[22]. Prononcée pour un an, l’exclusion sera de fait définitive : il ne reviendra jamais, malgré les perches tendues au début des années 1980 par un parti trop content, en ces temps de famine, de se mettre un dernier intellectuel sous la dent. Cette exclusion appelle trois remarques : l’une sur la violence des attaques que le PCF déchaîne contre lui, lançant à la curée ses intellectuels, Gilbert Mury, Guy Besse, André Gisselbrecht, Lucien Sève, Jean Kanapa, et faisant de lui une cible privilégiée au XVe Congrès (1959). Cette virulence est à la mesure de la « si longue patience » du PCF, pour reprendre une expression de Lucien Sève en 1960[23]. C'est que la perte d'Henri Lefebvre sera, comme l'écrivait David Caute dans son classique Le Communisme et les intellectuels français (1967), « un coup dur pour le parti »[24]. Mais c’est aussi, seconde remarque, que, quels qu'aient été les motifs officiels, cette virulence et cette bassesse des attaques visent un intellectuel, non un homme politique. Henri Lefebvre est un cas unique d'intellectuel, de philosophe, mis à l'écart pour ses idées : Althusser n'a pas été exclu, quant à Garaudy, c'est le membre du bureau politique qui a été évincé.
Si la rupture politique est évidemment fondamentale pour permettre à Lefebvre de développer sa pensée en toute liberté, il n'y a pas de véritable discontinuité théorique dans sa volonté de construire un marxisme vivant, dégagé du dogmatisme et s'attachant à l'analyse des phénomènes contemporains. Certes, il rétorque à son exclusion en publiant dès juillet 1958 dans Les Temps modernes une première analyse, « L'exclu s'inclut », et surtout, comme s'il s'agissait pour lui d'une véritable libération, il se lance dans la rédaction de La Somme et le reste, cet étrange récit d'une « aventure philosophique » qui demeure aujourd'hui pour beaucoup son œuvre capitale[25].
Du romantisme révolutionnaire aux Situationnistes
“ Entré romantique, Lefebvre sort romantique ” écrit Maurice Blanchot, dans le beau portrait (“ Lentes funérailles ”) qu'il fait de lui dans L'Amitié. S'il est resté, c'est qu'il a cru possible, grâce à la place qu'il tenait, de maintenir l'ouverture, quitte à jouer parfois double jeu : « une tête de philosophe est une tête dure, voire incassable »[26]. Entre temps en effet, Lefebvre a publié en octobre 1957 dans la NRF un autre article, moins attaqué par les “ intellectuels de parti ” et pourtant d'une autre portée théorique et appelé à un autre écho dans la décennie qui suivra. Cet article, “ Vers un romantisme révolutionnaire ”, repris et retravaillé à plusieurs reprises, notamment dans Introduction à la modernité en 1962, inaugure sa phase de “ critique radicale ”, lui permettant de sortir du parti communiste “ par la gauche ”[27]. Dans ce texte, Lefebvre renoue avec l’idéal 1925 d’une révolution qui ne pourra aboutir que lorsqu’elle affectera non pas simplement les infrastructures économiques, mais aussi les mentalités, la culture, qui partira – d’où la notion de romantisme révolutionnaire – de la critique de la modernité qui est pour lui au coeur du romantisme du xixe siècle, du refus du monde moderne. D’un romantisme qu’il faut orienter vers la production d’œuvres, vers la production de l’homme lui-même, ce que Lefebvre, comme beaucoup de gens du temps du stalinisme, appelle “ l’homme nouveau ”. Ce texte me semble essentiel pour comprendre la procédure de rupture et les différentes évolutions dans lesquelles il s’engage à partir de 1956-1958.
Mais avant cela, et pour bien comprendre cette entrée fracassante dans la critique radicale, il faut aussi resituer Henri Lefebvre dans la légitimité savante qu’il acquiert au tournant des années 1960. Contrairement aux reconstructions rétrospectives, on s’aperçoit que la sociologie n’est désormais plus tout à fait ce qu’elle était en 1945-1946, lorsqu’il entrait au ces[28]. Certes, dès 1946, Gurvitch avait lancé en même temps les Cahiers internationaux de sociologie, première revue depuis la disparition des Annales de sociologie. Sous la direction de Friedmann, le CES, installé en 1951 avec l'EPHE rue de Varenne, s’était déjà transformé en un véritable laboratoire, lançant des enquêtes de terrain, constituant des groupes de recherche, tandis que Gurvitch, nommé en Sorbonne, lançait aux PUF la « Bibliothèque de sociologie contemporaine », et dirigeait la version française d'un gros Traité de sociologie qui fera longtemps autorité. À l'ère Gurvitch succède alors l'ère Stoetzel. Jean Stoetzel, professeur en Sorbonne en même temps que Raymond Aron, devient directeur du CES en 1956 ; les recrutements s'y accélèrent. À l'Université, un tournant essentiel est pris avec la création en 1958 d'une licence de sociologie, qui devient donc discipline académique à part entière. La même année, Gurvitch fonde l'Association internationale des sociologues de langues française. S'appuyant sur un système de publications, les éditions Anthropos en renfort des PUF, se démultipliant par la fondation de plusieurs revues à côté des Cahiers, notamment la Revue française de sociologie (1960), voici venu pour la discipline le temps des grands colloques et de la visibilité publique[29]. Le tournant incarné par Stoetzel, qui avait pris position dès 1946 dans une sorte de manifeste (« L'esprit de la sociologie contemporaine »), est beaucoup plus profond encore sur le plan méthodologique et idéologique. En revendiquant une sociologie empirique et même néo-positiviste, préoccupée avant tout des techniques quantitatives et indifférente à la théorie, Stoetzel installe volontairement et explicitement la discipline dans le cadre de l'« idéologie dominante » et, plus spécifiquement, comme un lieu d'élaboration intellectuelle des grandes réformes mises en œuvre au début de la Ve République en matière de modernisation technologique, de planification et d'aménagement du territoire (DATAR). Si cette évolution ne peut tout à fait se réduire à une victoire de la « sociologie américaine », du moins marque-t-elle une inflexion décisive et explique-t-elle la réaction d'un Henri Lefebvre et de plusieurs autres sociologues marxistes (Edgar Morin, Pierre Naville) qui sont au même moment lancés dans l'entreprise de révision du marxisme et qui proposent, sous des formes diverses, une vision beaucoup plus militante de la sociologie.
Pour Lefebvre, cela se traduira par l'abandon de la sociologie rurale, secteur dans lequel il est alors relayé par Henri Mendras, qui orientera les recherches sur la « seconde révolution française », la fin des paysans et l’entrée de la France dans la modernité. Dans le bilan des recherches au CES en 1959 publié dans le premier numéro de la Revue française de sociologie (1960), les thèmes de Lefebvre sont les suivants : « 1) Recherche sur les besoins dans le cadre familial (Comment les mères voient les besoins des enfants. Sociologie de la vie quotidienne. Théorie des besoins. Recherche des besoins dans le cadre familial). 2) La naissance d'une cité (Lacq et Mourenx). 3) Monographies de villages ». Nous sommes à la charnière d'une évolution qui va le conduire vers la sociologie urbaine et, plus largement, vers une sociologie du quotidien. Ainsi crée-t-il en 1960 un « Groupe de recherche sur la vie quotidienne » au CES. C’est à ce moment, celui de la publication du second volume de Critique de la vie quotidienne, qu’il va quitter la recherche pour l'université. Élu professeur, il est appelé en octobre 1961 par le philosophe libéral Georges Gusdorf à la chaire de sociologie de la Faculté de Strasbourg, naguère détenue par Gurvitch, où il restera jusqu’à son élection à Nanterre en 1965. Développant, notamment en créant un département autonome de sociologie appliquée, une pratique universitaire de nature autogestionnaire, sa réputation auprès de la bourgeoisie strasbourgeoise sera vite sulfureuse et ses cours vont attirer de préférence les étudiants les plus disposés à la contestation.
C’est dans ce multiple contexte qu’il faut placer la rencontre, passagère mais marquante, d’Henri Lefebvre avec le groupe situationniste[30]. L'ensemencement sera fécond et mutuel, tant pour Lefebvre, qui renoue avec la stratégie de rupture des avant-gardes des années 1920, que pour les situationnistes qui, avant de l'agonir d'injures, puiseront dans son œuvre une bonne part de leurs inspirations théoriques. Fondée en 1957 autour de Guy Debord, Raoul Vaneigem, Asger Jorn et Constant, l'Internationale situationniste est elle-même l'héritière de plusieurs mouvements comme l'Internationale lettriste d'Isidore Isou et surtout le mouvement cobra (Copenhague, Bruxelles, Amsterdam), né en 1948 et auto-dissous en 1951, avec lequel Lefebvre a entretenu des relations, comme le montrent sa correspondance avec le poète belge Dotremont ou son influence sur Constant (Neuwenhuys), qui s'inspirera de Critique de la vie quotidienne pour ses premiers projets urbains de la New Babylon. Mais c'est bien l'article « Vers un romantisme révolutionnaire » qui provoque la rencontre de Lefebvre avec Guy Debord. Dès le n° 1 de l'Internationale situationniste, les « Thèses sur la révolution culturelle » sont explicitement construites en référence à cet article : “ Lefebvre nous propose une piste de critique du monde contemporain mais il ne nous propose pas de projet politique pour faire la révolution ”. Dès le début, on le voit, les relations entre Lefebvre et les situationnistes sont compliquées et critiques, elles ne sont pas de l'ordre de la filiation ou de l'affiliation et, comme le précisera l'IS lors de leur rupture, il n'a jamais été membre du mouvement. Mais c’est avec la pensée d’Henri Lefebvre que les situationnistes dialoguent fondamentalement, et il y aura même un temps de vie commune, de voyages, de séjours dans la maison pyrénéenne de Lefebvre, de collaboration véritable, puisque Lefebvre associera Debord aux travaux de son Groupe de recherche sur la vie quotidienne dans le cadre du ces[31].
Les uns et les autres partagent d'abord l'idée que la vie quotidienne est commandée, dans le monde moderne, par le règne de la rareté et non par la richesse de la société de consommation. Que la vie quotidienne s’est décalée de l'historicité en pleine période d'industrialisation et d'accumulation, qu’elle s'est dégradée en quotidienneté uniforme et répétitive par sa séparation des grands cycles cosmiques, naturels, vitaux. Que l’individu est lui-même divisé (c’est le “ capitalisme et schizophrénie ” de Deleuze), séparé de lui-même et du monde dans le monde moderne. Cette aliénation peut se dire en termes de misère. Guy Debord vient faire un exposé devant le Groupe de recherche sur la vie quotidienne en 1961 dans lequel il lance l’expression “ la vie quotidienne est littéralement “colonisée” ”[32]. Expression promise à un bel avenir : citée expressément par Lefebvre dans le second tome de Critique de la vie quotidienne, elle se retrouvera en 1967 dans le manifeste De la misère en milieu étudiant, et parviendra même jusqu'à Habermas en 1981, dans sa Théorie de l'agir communicationnel qui comporte tout un chapitre sur la “ colonisation de la quotidienneté ”.
C'est en réponse à cette pauvreté et à cette aliénation que les situationnistes développent une théorie de la révolution, voire de la « révolution culturelle » en termes de « révolutions dans la vie quotidienne individuelle », qui est à l'origine même de la théorie des situations. Dans leur texte le plus théorique, “ Théorie des moments et construction des situations ”, ils se définissent en effet par rapport à la “ théorie des moments ” développée par Lefebvre dans La Somme et le reste puis dans Critique de la vie quotidienne[33]. Les « situations construites », spatio-temporelles, dépasseraient les moments comme autant de procédures de rupture, d'accélération, de détournement par rapport au quotidien, notamment la “ dérive ” situationniste, proche de la promenade surréaliste, qui consiste à passer tellement vite d’un quartier à l’autre qu’on crée un effet d’accéléré et de flou rompant avec la quotidienneté. Le lieu principal de l’expérimentation est la ville, mais aussi comme objet d’un urbanisme expérimental, une ville anti-Le Corbusier, construite pour lutter contre l’uniformité, fondée sur une architecture du labyrinthe, de la complexité, qui permet de ne pas prendre pour telle la réalité. Mais il y a divergence entre Lefebvre et les situationnistes sur ce qu’est l’utopie : utopie abstraite ou utopie concrète. Est-ce qu’expérimenter une ville différente c’est une utopie concrète qui fait rentrer déjà dans la révolution, ou bien est-ce que l’on en reste à un niveau de dessins d’architecte ?[34]
C’est d’ailleurs à partir de là que les tensions se cristalliseront. Les situationnistes vont buter sur le problème sempiternel des avant-gardes depuis les surréalistes : la difficulté ou même l'impossibilité de l'articulation entre révolution culturelle et révolution politique. Dès le n° 1 de l' Internationale situationniste, et de nouveau dans le n° 3 (« Sur le dépérissement de l'art », décembre 1959), les situationnistes avaient reproché à Lefebvre, comme d'ailleurs à Goldmann, tous deux définis comme les « représentants d'une pensée révolutionnaire indépendante », de ne rien proposer sur l'organisation d'une force politique. Mais ce sont les relations de Lefebvre avec la « nouvelle gauche », notamment avec ce qu’ils appellent le « fumier argumentiste » qui aboutiront à la rupture. Les situationnistes ne pourront accepter le remaniement du texte de 1957, « Vers un nouveau romantisme ? », repris par Lefebvre en 1962 dans Introduction à la modernité, où il apparente le situationnisme à ce nouveau romantisme et réduit le groupe à un mouvement de jeunesse[35]. Surtout, au même moment, Lefebvre publie en “ bonnes feuilles ” dans le dernier numéro d'Arguments quelques pages sur « La signification de la Commune » qui annoncent son livre de 1965, La Proclamation de la Commune[36]. Ces quelques pages, il les a demandées à Debord et Vaneighem, qui définissent alors la Commune comme « la plus grande fête du XIXe siècle ». Thème-clé de la révolution comme fête, qui dominera tout mai 68. Mais en 1962, c’est l’occasion de la rupture violente avec Lefebvre, renvoyé « aux poubelles de l’histoire » et accusé d’être un plagiaire, un renégat, un « Versaillais de la culture »[37].
On pourrait à partir de là, et malgré la rupture fracassante, épiloguer sur l’influence, au fond assez directe, d’Henri Lefebvre, nommé entre temps à Nanterre en 1965, sur des textes situationnistes qui serviront de référence théorique à mai 68, en particulier La Société du spectacle de Guy Debord et Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations de Raoul Vaneighem, parus tous deux en 1967. La critique radicale qui caractérise alors la position d'Henri Lefebvre, et qui l'apparente à tout le courant de la théorie critique du marxisme non orthodoxe, a-t-elle eu un impact immédiat sur un mouvement qui accordait plus d’importance à la “ révolution culturelle ”, à la prise de pouvoir symbolique, à la prise de parole, qu’au renversement des “ infrastructures ” économiques et sociales et à la prise du pouvoir d'État ? Au lieu de répondre à cette question, c’est sur une autre piste que je voudrais me lancer en guise de conclusion, à partir de travaux récents sur Michel de Certeau et du rapprochement qu’on peut esquisser entre l’auteur de Critique de la vie quotidienne et l’auteur de L’Invention du quotidien[38]. Les travaux d’Henri Lefebvre sur la vie quotidienne ont été « une source fondamentale » pour Certeau, comme il le signale dès l’Introduction générale de son livre[39]. Certes, l’un et l’autre se séparent sur bien des points, notamment sur l’appréhension historique du quotidien, replacé par le philosophe dans une histoire de la modernité, alors que l’historien s’en tient à une phénoménologie de « longue durée » des micro-comportements sociaux. Mais ils se retrouvent, en particulier face à Marcuse et à sa définition pessimiste de la « société de consommation », dans une lecture de la consommation non comme pure passivité au sein des mécanismes de domination, mais bien comme une production, une production d’une autre nature qui vient perturber l’ordre établi, cette « antidiscipline » qui est au cœur de la pensée de Certeau, comme d’ailleurs de Michel Foucault. Dans Au bord de la falaise, Roger Chartier a bien analysé cette hypothèse centrale de L’Invention du quotidien, : “ À une production rationalisée, expansionniste autant que centralisée, bruyante et spectaculaire, correspond une autre production, qualifiée de “ consommation ” : celle-ci est rusée, elle est dispersée, mais elle s’insinue partout, silencieuse et quasi invisible, puisqu’elle ne se signale pas avec des produits propres mais en manières d’employer les produits imposés par un ordre économique dominant ”[40]. Et c’est là surtout qu’on découvre une proximité, voire une influence directe de Lefebvre sur Certeau, à partir des notions essentielles chez celui-ci de « tactiques et stratégies ». Les termes, tout à fait explicites et longuement analysés, se trouvent chez Lefebvre, comme développement du concept marxiste de praxis, dans le tome 2 de Critique de la vie quotidienne, celui que Certeau a lu de plus près. Lefebvre y définit précisément cette critique de la vie quotidienne comme « théorie des tactiques et des stratégies », la tactique renvoyant à la quotidienneté, à la réalité stagnante et triviale, la stratégie au domaine de l’action et de la décision[41]. On peut aller encore un peu plus loin : si l’invention chez Certeau n’est pas si loin de la critique chez Lefebvre, on trouve là la généalogie de l’idée même d’une science du quotidien, si essentielle dans le renouvellement récent des sciences sociales. “ Dans la mesure où la science de l’homme existe, elle trouve sa matière dans le ‘banal’, dans le quotidien ”, affirmait Lefebvre dès 1947, en se référant à Marc Bloch”[42]. Cette attention chez Lefebvre aux gestes familiers, aux rites, à ce qu’il appelle ailleurs les “ petites magies dans la vie quotidienne ”, même traitées en termes de survivances, ne font certes pas de lui le grand-père de la “ micro-storia ”, mais ouvrent certainement la route à toute une réflexion contemporaine sur la complexité des « formes de l’expérience » et sur le rôle d’une approche anthropologique de la critique de la modernité.
[1] Le texte de cette préface s’inspire d’un exposé sur « Henri Lefebvre et la critique radicale » présenté devant le Groupe de travail « Les années 68 », Institut d’histoire du temps présent, CNRS, 17 mars 1997 (cf. Lettre d’information du groupe, n° 23, juillet 1997). Cet exposé a servi de base à ma contribution « Voyages autour de la révolution. Les circulations de la pensée critique de 1956 à 1968 », dans G. Dreyfus-Armand, R. Frank, M.-F. Lévy, M. Zancarini-Fournel (dir.), Les Années 68. Le temps de la contestation, Bruxelles, Complexe, 2000, p. 69-87.
[2] Je me permets de renvoyer à ma préface à la traduction du premier volume, Critique of everyday life, London, Verso, 1991, p. IX-XXVIII.
[3] Voir par exemple p. 179 : « Le structuralisme procède en privilégiant absolument la structure, dans laquelle il absorbe les autres termes considérés, avec les rapports qu’ils désignent. Il la substantifie, bien qu’il s’en défende, en la présentant comme essence et comme intelligible, conciliant ainsi tardivement l’ontologie aristotélicienne avec un platonisme qui n’ose pas dire son nom. Le stable devient à la fois acte et forme, prototype et modèle de réel ».
[4] Georges Pompidou, Le Nœud gordien, Paris, Plon, 1974. Très peu de travaux ont mis en relation l'évolution de la sociologie et les grands débats idéologiques de l'après-guerre. Voir Michael Pollak et François Bédarida (dir.), « Mai 68 et les sciences sociales », Cahier de l'IHTP, n° 11, avril 1989.
[5] Georges Gurvitch, « L'exclu de la horde », L'Homme et la société, n° 1, juillet-septembre 1966. Cf. notamment Georges Balandier, Georges Gurvitch, sa vie, son œuvre, Paris, PUF, 1972 ; Phillip Bosserman, “ Georges Gurvitch et les Durkheimiens en France, avant et après la Seconde Guerre mondiale ”, Cahiers internationaux de sociologie, vol. LXX, janvier-juin 1981.
[6] Terry Clark, Prophets and Patrons : The French University and the Emergence of the Social Science, Cambridge Mass., Harvard UP, 1973 ; « Reconstructions de la sociologie française (1945-1960) », Revue française de sociologie, vol. XXXII, 3, juillet-septembre 1991. Voir aussi Alain Drouard, “ Réflexions sur une chronologie : le développement des sciences sociales en France de 1945 à la fin des années soixante ”, Revue française de sociologie, vol. XXIII, janvier-mars 1982 ; “ Les commencements des Cahiers. Une anthologie ”, Cahiers internationaux de sociologie, vol. 101, juillet-décembre 1996.
[7] Françoise d'Eaubonne, Le Temps d'apprendre à vivre, Paris, Albin Michel, 1960.
[8] « Les classes sociales dans la campagne. La Toscane et la Mezzadria classica », CIS, n° 10, 1951. Sur ce qui suit, voir Rémi Hess, Henri Lefebvre et l'aventure du siècle, Paris, A. M. Métailié, 1988, p. 165-172.
[9] Sa thèse secondaire, La vallée de Campan, sera publiée en 1958 aux PUF dans la collection de Gurvitch.
[10] "Rapport du cercle des sociologues", in "Journée d'études des intellectuels communistes", La Nouvelle Critique, n° 45, avril-mai 1953, p. 247-250.
[11] BN Fol Ln27 72054.
[12] Rémi Hess, op.cit., p. 152-154.
[13] Cf. notamment Henri Lefebvre, « Autocritique. Contribution à l'effort d'éclaircissement idéologique », Nouvelle Critique, n° 4, mars 1949 et « Lettre sur Hegel », Nouvelle Critique, n° 22, janvier 1951.
[14] Edgar Morin, Autocritique, Paris, Seuil, 1958, rééd., coll. “ Politique ”, 1975, p. 113-114.
[15] cf. Le Temps des méprises, Paris, Stock, 1975, p. 94-96.
[16] Henri Lefebvre, Lukàcs 1955 / Patrick Tort, Etre marxiste aujourd'hui, Paris, Aubier, 1986, voir ma contribution p. 21-24.
[17] Arguments (1956-1962), réédition, Toulouse, Privat, 1983, 2 vol. (avec préfaces d’Edgar Morin, Kostas Axelos, Jean Duvignaud et présentations d’Olivier Corpet, Mariateresa Padova).
[18] Rémy Rieffel, La Tribu des clercs. Les intellectuels sous la Ve République, Paris, Calmann-Lévy/CNRS Editions, 1993.
[19] Dominique Desanti, Les Staliniens, Paris, Fayard, 1975, p. 324 ; Victor Leduc, Les Tribulations d'un idéologue, Paris, Syros, 1985, p. 203-204.
[20] “ Le marxisme et la pensée française ” Les Temps modernes, n° 137-138, juillet-août 1957.
[21] Problèmes actuels du marxisme, Paris, PUF, 1958 (4e éd., 1970, coll. “ Initiation philosophique ”).
[22] France Nouvelle, 19 juin 1958 ; Le Monde, 20 juin 1958.
[23] Lucien Sève, La Différence, Paris, Éditions sociales, 1960. Les attaques, y compris ad hominem, contre Lefebvre, se poursuivent notamment dans les Cahiers du communisme, dès 1955, puis en 1957-1958.
[24] David Caute, Le Communisme et les intellectuels français 1914-1966, Paris, Gallimard, 1967, p. 275-276.
[25] Henri Lefebvre, "L'exclu s'inclut", Les Temps modernes, n° 149, juillet 1958, p. 226-237. La Somme et le reste, Paris, La Nef de Paris, 1959, 2 vol. (rééd. Méridiens-Klincksieck, 1989).
[26] Maurice Blanchot, L'Amitié, Paris, Éd. de Minuit, 1962, ch. VIII, « Lentes funérailles », p. 98-108.
[27] “ Vers un romantisme révolutionnaire ”, NRF, n° 59, octobre 1957 ; Introduction à la modernité, Paris, Éd. de Minuit, 1962, (coll. “ Arguments ”).
[28] Voir ci-dessus note 6, notamment « Reconstructions de la sociologie française (1945-1960) », Revue française de sociologie, vol. XXXII, 3, juillet-septembre 1991.
[29] Cf. « Les cadres sociaux de la sociologie », 1959 ; « Signification et fonction des mythes dans la vie politique », 1962 ; « Les classes sociales dans le monde d'aujourd'hui », 2 vol., 1965.
[30] Internationale situationniste, 1958-1969, réimpression fac-similé, Paris, Champ libre, 1975. Sur la bibliographie, je renvoie aux innombrables études, de qualité inégale, parues ces deux ou trois dernières années.
[31] Le Temps des méprises, op. cit., p. 109-110.
[32] Internationale situationniste, n° 6, août 1961.
[33] Internationale situationniste, n° 4, juin 1960.
[34] C’est le thème d'« une autre ville pour une autre vie » défendu par Constant (Internationale situationniste, n° 3, décembre 1959), tout comme des analyses de Lefebvre sur le nouvel urbanisme comme « utopie expérimentale » (Revue française de sociologie, juillet-septembre 1961), d'ailleurs critiquées par l'IS pour réformisme (n° 6, août 1961).
[35] Introduction à la modernité, collection "Arguments", Editions de Minuit, 1962. C. l'IS (n° 8, janvier 1963).
[36] « La signification de la Commune », Arguments, n° 27-28, 2e trimestre 1962 ; La Proclamation de la Commune, Paris, Gallimard, 1965.
[37] Henri Lefebvre est l’objet de la publication en février 1963 d'un tract situationniste, « Aux poubelles de l'histoire ». L Internationale situationniste reviendra longuement sur cette affaire dans ses trois derniers numéros, même après mai 1968 (n° 10, mars 1966, n° 11, octobre 1967, n° 12, septembre 1969), marquant ainsi son dépit de la rupture. Lefebvre lui-même répondra une dernière fois en 1967, dans Positions contre les technocrates, en accusant à son tour les situationnistes de n'avoir pas été capables de proposer autre chose qu'une utopie abstraite.
[38] Je renvoie ici à mon texte « Henri Lefebvre en regard de Michel de Certeau : Critique de la vie quotidienne », dans Christian Delacroix, François Dosse, Patrick Garcia, Michel Trebitsch (dir.), Michel de Certeau. Chemins d’histoire, Bruxelles, Complexe, à paraître septembre 2002.
[39] Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, 1, Arts de faire, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 1990, p. XL et 302.
[40] Roger Chartier, Au bord de la falaise. L’histoire entre certitudes et inquiétude, Paris, Albin Michel, “ Introduction générale ”, p. XXXVII.
[41] Ci-dessous p. 136-142.
[42] Critique de la vie quotidienne, I, op. cit., p. 144-146.